LE ROLE ET L'AVENIR DES DOMESTIQUES. 3U
leurs maîtres. Ils acquéraient une certaine influence sur ceux dont ils tenaient la plume et dont ils avaient Voreille. Il devenait important de les ménager. Le Nouveau traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens * recommande aux personnes qui reçoivent chez elles leurs amis de bien traiter leurs valets, « avec plus de soin peut-être qu'on en userait à Tégard des maîtres, parce que les valets sont plus difficiles à contenter et plus faciles à mal parler. Ils peuvent, s'ils ont quelque ascendant sur l'esprit de leurs maîtres, et cela arrive souvent, empoisonner toutes les bonnes intentions du maître de la maison. »
Ils peuvent aussi rendre des services. Un coureur du comte d'Artois avait remarqué, dans l'auberge où il prenait ses repas, un chevalier de Saint-Louis, qui mangeait à l'écart. U apprit qu'il le faisait, faute de ressources suffisantes; il s'intéresse à son sort, il cherche à l'améUorer avec beaucoup de délicatesse, il gagne sa confiance, et lui promet la protection de son auguste maître. Le coureur, en fin de compte, va trouver le ministre de la guerre, et obtient de lui une pension de 1200 l.pour son protégé 2. L'anecdote est-elle bien véridique? Mais il suffit qu'elle ait couru pour montrer quelle influence on pouvait prêter
1 Édition 1702, p. 204.
2 Nougaret, Tableau mouvant de Paris, 1787, III, 199 à 201.
à l'un des plus modestes valets d'un prince, à un de ces coureurs, qui, en costume leste et brillant , précédaient son équipage pour lui faire faire place. Ce qui est certain, c'est que dans les grandes villes, les domestiques, avec le temps, deviennent plus exigeants; ils regardent certaines tâches comme au-dessous de leur dignité. Non seulement ceux des grands seigneurs, mais ceux des bourgeois , ne veulent plus balayer, à Paris, les rues devant leurs maisons, et font faire ce métier par des Savoyards. « Il en résulte que les rues les plus sales sont celles qui sont habitées par les gens riches *. » « L'état de domestique, dit à la même époque un écrivain étranger, n'est pas accompagné en France de toute l'humiliation qui le rend en certains pays si pénible et si ignominieux. Les valets sont souples, alertes et industrieux.., La noblesse de toute l'Europe les préfère à ses propres compatriotes, en qualité de valets de chambre, cuisiniers et laquais -. » Si l'on veut savoir à quel point un domestique français pouvait par ses seules qualités naturelles se rendre agréable à un maître étranger, il faut lire le Voyage sentimental de Sterne , et l'on trouvera, dans le valet Lafleur le type accompli du valet de chambre d'autrefois.
1 Des Essaris, Dictionnaire de la police, 1787, IV, 240.
2 Essai sîir le caractère et les mœurs des Français, traduit de l'anglais, 1776, p. 228, 2').9. — Voir aussi lettres de Tabbé Leblanc, I, Lettre xvi.