‹ Les artisans et les domestiques d'autrefois: 2e édChapitre 14 sur 35 · LE ROLE ET L'AVENIR DES DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

LE ROLE ET L'AVENIR DES DOMESTIQUES

Un autre Anglais remarquera que Taffabilité naturelle au peuple français exerce une influence surprenante sur les rapports du maître et du serviteur, et que la familiarité qui en résulte donne à un jeune homme intelligent et fin mille occasions de se concilier les bonnes grâces et la faveur du maître*.

Montesquieu attestera également l'importance des laquais en France, avec une certaine exagération de langage qui s'explique par la nature satirique de l'ouvrage dans lequel il en parle 2. « Le corps des laquais, dit-il, est plus respectable en France qu'ail* leurs ; c'est un séminaire de grands seigneurs ; il remplit le vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux, des magistrats ruinés, des gentilshommes tués dans les fureurs de la guerre; et quand ils ne peuvent pas suppléer par eux-mêmes , ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de leurs filles , qui sont comme une espèce de fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides. »

Quoi qu'en dise Montesquieu, les laquais devenaient rarementde grands seigneurs; maisil était plus souvent permis à quelques-uns d'entre eux d'acquérir une fortune assez enviable pour marier leurs filles à des gens de qualité ; il n'était pas impossible à un ancien laquais

1 John Andrews, A comparative view ofthe French and ofthe En- Sflish nation, 1785, p. 382.

2 Lettres Persanes, 1721, lellre xcvin.

de s'élever dans les emplois de finances et de devenir un personnage riche et considéré. «Sosie, dit la Bruyère, de la livrée a passé par une petite recette à une sousferme, et par les concussions... il s est élevé à quelque grade ; devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'être homme de bien; une place de marguillier fait ce prodige*. » La domesticité, à cette époque, introduit un fils de paysan ou d^artisan dans la familiarité d'un homme efa place ; si le maître est puissant, si le valet est délié, la fortune de celui-ci est faite, il est lancé, il est appuyé, il réussit et il arrive. Le dix-huitième siècle littéraire a créé deux grands types : Gil-Blas et Figaro. Ce sont deux valets. Turcaret aussi a été laquais^. Tous trois montrent comment bn peut réussir par l'intrigua et le savoir-faire. Certains valets de théâtre; se frottant à leurs maîtres, ont pris le vernis de leurs manières et se sont instruits à leur école. Tout en faisant la part de la fictiou dramatique, il ne parait pas trop invraisemblable -aïK contemporaihs que Mascarille et Jodelet puissent faire illusion aux Précieuses, que le Scapin du Jeu '4e VamoUr et du hasard se fasse passer pour Dorante ,»et que

1 Caractères, I, !i49. — Vers la même époque, Boileau dit : *•

Je l'ai connu laquais avant qu'il fût commis.

Plus tard, le Paysan parvenu, de Marivaux, commence par être do- . mestique.

2 II était laquais de mon grand-père, dit un personnage de la pièce. (Acte ill, se. V.)' *

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ridée ait pu venir à des hommes sensés, comme les pères de Dorante et de Silvia, de se prêtera cette comédie. A une époque où Textérieur a une grande importance, le changement d'habit peut jusqu'à un certain point transformer un homme. Un laquais enrichi, en endossant un autre costume, devient un personnage. M"° Cornuel attendait, un jour, avec des laquais, dans l'antichambre d'un contrôleur général ; on rinvita à passer dans une chambre où se trouvaient les traitants. Elle refusa, disant, en parlant des laquais : « Ils me font moins peur quand ils ont leur casaque que lorsqu'ils l'ont retournée comme les autres*. »

Gomme le prouve le roman de Gil-BlaSy la domesticité n'est pas une tache sur le passé d'un homme en place ; on dit de lui : c'est un parvenu ; s'il a des millions, il achète un marquisat , et tout le monde court à ses fêtes 2. L'auteur de la Vie privée de Louis XF af-

* Ménagiana, II, 71.

^ On connaît les vers de la satire I de Boileau :

Que George vive ici, puisque George y sait vivre, Qu'un million comptant, par ses fourbes acquis, De clerc, Jadis laquais, a fait comte et marquis,

Boileau n'a-t-il pas dit aussi dans la satire V :

Mais quand un homme est riche, il vaut toujours son prix; Et Teût-on vu porter la mandille à Paris, N*eût-il de son vrai nom ni titre ni mémoire, D'Hozier lui trouvera cent aïeux dans l'histoire.

La mandille était une petite casaque que portaient alors les laquais.

firme que cinq fermiers généraux passaient pour avoir été laquais*. L'avaient-ils été réellement? Il suffit que le fait ait été vraisemblable pour qu'il ait son importance. A notre époque d'égalité et de démocratie, que ne dirait-on pas si l'on prétendait qu'un trésorier général a commencé par être domestique? Le fait serait déclaré impossible. A certains égards, la démocratie moderne est plus susceptible et plus exclusive que l'ancien régime.

Aux deux derniers siècles, tout annonce qu'un nouvel état de choses s'inaugure et se prépare, où la force et la naissance ne domineront plus sans conteste. Au moyen âge, l'argent ne donnait ni l'autorité ni la considération ; il n'était parfois qu'une occasion de persécution. Sous Louis XIV et Louis XV, il met de plus en plus les hommes de niveau. Du Fresny nous montre un homme tout doré, qu'un valet, dans une antichambre, salue comme un ancien camarade.

L'homme tout doré soufflette le valet, en lui disant qu'il en a menti. « Cet homme, qui s'offense de la familiarité du valet, familiarise avec un duc et pair, s'écrie Du Fresny ; quelle distance de luy au duc !

i Vie Privée.,, I, 130 et suiv. — Ea Hollande, Diderot signale des domestiques devenas membres des états généraux. {Œuvres, XVII, 821.) — On cite sous Louis XIII un Lavarenne, qui de cuisinier devint conseiller d'État. {Nobiliana, p. 116.) — Sous Louis XV, un M. de Villiers, fils d'un cocher et d'une femme de chambre, est reçu dans la meilleure société de Châlons. (€** E. de Barthélémy, Rev. de Cham'pagne, XII, 464.)

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