PREMIÈRE PARTIE
La majorité de la population des villes gagne sa vie par le travail manuel. Cette majorité laborieuse se divise en deux parties, les maîtres et les ouvriers ; les premiers, qui ne relèvent que d'eux-mêmes et sont rétribués par leurs clients ; les seconds, qui reçoivent des maîtres un salaire déterminé et vivent au jour le jour des produits de ce salaire. C'est de ces derniers que nous parlerons d'abord.
On s'occupe aujourd'hui des ouvriers autant qu'on s'en occupait peu autrefois. Le suffrage universel en
a fait une puissance, qu'il est souvent plus facile de flatter que d'éclairer. Les progrès de Tindustrie ont augmenté le nombre des travailleurs des villes, et par conséquent leur importance. Aussi, de toutes parts, les études se sont-elles multipliées pour mieux connaître leurs aspirations et leurs besoins. Aux préoccupations politiques et économiques est venu s'ajouter le généreux souci d'améliorer leur sort. Tantôt les publicistes ont étudié les avantages et les inconvénients que les ouvriers pouvaient retirer de l'association; tantôt, comme M. Le Play, ils ont cherché dans le tableau exact de leur vie privée les règles de leur existence sociale. En outre, les enquêtes ordonnées par les pouvoirs publics ont pu fournir sur leur condition matérielle et morale des documents qui serviront aux historiens de l'avenir.
Rien de semblable n'existe pour l'ancien régime, pour cette période qui s'étend du règne de Henri IV à la Révolution. L'ouvrier était alors dans l'ombre, et nul, pas même à la veille de 1789, ne songeait à l'en faire sortir. Les nobles et les bourgeois étaient surtout en vue ; on s'occupait encore quelque peu des paysans et des maîtres artisans; mais les salariés des villes, les simples ouvriers, les compagnons, beaucoup moins nombreux qu'aujourd'hui, n'attiraient point les regards. On ne tournait les yeux vers eux que lorsque la misère les forçait de recourir à l'assistance publique ou privée. Il y avait pour eux des questions
d'assistance et de réglementation industrielle; il n'y avait pas, à proprement parler, de question sociale.
Il en est des sociétés humaines comme des édifices ; lés assises les plus profondes , sur lesquelles repose tout le poids de la construction, sont dérobées aux regards, et il faut fouiller dans le sol qui les recouvre pour en discerner la nature et la structure. Cette recherche est encore plus difficile à faire pour les classes inférieures des villes sous l'ancien régime que pour celles des campagnes. Le paysan travaille et vit en plein air, au grand soleil ; on le rencontre courbé sur la charrue, la bêche ou la faux; le gentilhomme, le propriétaire, sont le plus souvent en rapport direct avec lui ; ils traitent avec lui, soit pour les fermages, soit pour les journées; ils entendent ses plaintes et, plus d'une fois, ils s'en sont fait les échos.. Rien de semblable pour l'ouvrier des villes. Il travaille à l'ombre, dans un atelier obscur qui se cache aux regards; c'est à peine s'il est en rapport avec les hommes des classes supérieures ; entre l'acheteur et lui , il existe un intermédiaire , le maître ou le marchand. Son sort est à peu près ignoré. Les poètes, les auteurs dramatiques, les publicistes même le dédaignent. Tandis que la pastorale et l'opéra-comique exaltent les charmes de la campagne et mettent en scène des personnages rustiques, après les avoir souvent travestis ou parés d'ornements mensongers,
nul ne songe aux artisans, aux compagnons, sinon pour leur donner des rôles épisodiques ou ridicules. Il faut arriver aux drames de Mercier pour qu'un ouvrier devienne le héros d'une pièce de théâtre. Encore cette pièce sera-t-elle intitulée : l'Indigent. Encore cet artisan pauvre sera-t-il un fils de famille que des circonstances malheureuses ont forcé de recourir au travail des mains pour subsister. Lorsque Rétif de la Bretonne essayera de peindre , dans ses Contemporaines du communy les ouvrières et les filles du peuple de Paris, il trouvera peu d'imitateurs. Les philosophes, les publicistes s'occuperont beaucoup plus du peuple en théorie qu'en pratique, et c'est à peine si la classe la plus déshéritée éveillera leur attention. Ils s'occuperont des paysans qui sont accablés par les impôts; ils ne parleront pas des ouvriers des villes qui en sont à peu près exempts.
Rien n'attire donc les regards de leur côté. Leur pauvreté n'est pas pittoresque ; leur travail même n'a pas cette grandeur simple qui ressort parfois de la culture de la terre. C'est dans les quartiers les plus reculés, dans les rues les plus sombres, dans des impasses ou dans des cours, que l'ouvrier, que le compagnon demeure. Ni l'homme de loisir ni le voyageur n'y pénètrent; la nécessité, le besoin, seuls, y conduisent. Tristes rues pour la plupart ; souvent adossées aux remparts, malsaines; mal pavées, quand elles le sont ; où les eaux ménagères croupissent, où
les immondices s'accumulent*, où la circulation est interceptée par des obstacles de tout genre, où Ton étale des pièces de bois, des outils, des tonneaux ; où le linge sèche aux fenêtres et ailleurs ! Les façades des maisons, soit en pierre, soit en bois, présentent un aspect terne et délabré ; elles semblent çà et là s afifaisser ou s'incliner sous l'influence de la vétusté qui les mine.
Des allées étroites et noirâtres conduisant à un escalier parfois mal assujetti qui mène à la chambre de Touvrier. Le manouvrier rural a sa maison; sa chaumière, toute humble qu'elle est, lui appartient; il a un foyer, qui a été celui de son père, qui sera vraisemblablement celui de ses enfants ; le compagnon n'a d'ordinaire qu'une ou deux chambres, pour lui et sa famille; il n'occupe qu'une partie de maison, il la tient à loyer ; îl est peu probable qu'il y soit né et il n'est pas certain qu'il y mourra. L'ouvrier vit au jour le jour; rien ne l'attache au sol, et sa seule fortune consiste trop souvent dans son mobilier.
Il y a sans doute des exceptions. On peut citer des compagnons qui habitent une petite maison , qui en sont même propriétaires, qui y demeurent seuls avec leurs familles, et qui louent ou sous-louent des chambres meublées ou non ineublées. Mais lé plus grand
^ A Saint- Quentin, au Mans, à Lorient, ce sont des foyers d'épidémie. (Marlin, Voyages en France^ TI, 354; IIJ, 14; IV, 45.— D' Albert Puech, Jean de Varanda, p. 9.)
nombre n'a qu'une chambre et un cabinet, deux chambres au plus; heureux si ces chambres sont situées à un étage supérieur, si elles ne sont pas au rez-de-chaussée, sur un terris, dans les conditions hygiéniques les plus mauvaises*. Des familles d'artisans vivent et travaillent même parfois dans des caves, où Ton peut être à l'abri de l'excès du chaud et du froid, mais non des rhumatismes et des maladies qu'engendre l'humidité 2. Et pourtant ces familles auront leur foyer, leur intérieur, tandis qu'il existe des compagnons, qui sont logés chez le maître, dans des mansardes ou des taudis sans cheminée, où chaque soir ils iront se coucher sans lumière 3.
Le prix des loyers était pourtant peu élevé; mais il était proportionnel à la valeur de l'argent. Il était plus considérable à Paris qu'en province. Au milieu du dix-huitième siècle, un artisan, comme Wille, loue une petite chambre garnie, dans une maison convenable, moyennant 9 livres par mois^. Pour
1 A. Puech, Une ville au temps jadis ou Nîmes à la fin du XVI^ siècle, 1884, p. 380.
2 On en voyait encore récemment dans les villes du Nord. A Troyes, des tisserands travaillaient dans des caves. C'était aussi la coutume dans certaines villes de FAnjou. (F. Y. Besnard, Souvenirs d*un nonagénaire, publiés par C. Port, I, 12.)
3 Arreô du conseil supérieur de Chdlons, 1773. — Je trouve en 1662 un compagnon cordonnier, qui pale 14^ de loyer au maître pour une chambre qu'il occupe avec sa femme, au second étage. Celui-là du moins est chez lui. — J. J. Juge, Changements dans les mœurs des habitants de Limoges, depuis une cinquantaine d'années, 1817, p. 11.
J. G. Wille^ Mémoires et Journal publiés par G. Duplessis, I, 61.
9 livres par an, un ouvrier pouvait avoir une chambre à Troyes. La moyenne dans cette ville était de 15 livres ^ Une chambre garnie se payait 1 sou par jour, tandis qu'à Paris les ramoneurs devaient débourser 2 sous par nuit pour dormir sur un grabat de paille hachée -.
Le mobilier de la chambre du compagnon se réduit au strict nécessaire; un portefaix pourra le mettre , à Paris, sur ses crochets, et le transporter, en un seul voyage, dans un nouveau logement. Lit, paillasse, chaises, table, armoire, ustensiles de cuisine, le tout est vite enlevé, et le prix du transport atteint facilement la dixième partie de la valeur intrinsèque des effets 3. Il y a cependant des degrés dans la pauvreté comme dans la richesse, et tous ks mobiliers de compagnons ne sont pas également misérables. Si Ton en rencontre quelques-uns qui ne valent pas 20 ou 30 hvres, si beaucoup sont évalués de 31 à 100 hvres, il en est aussi un grand nombre dont l'estimation s'élève de 100 à 200 livres 4.
* Loyer d'un scieur de lonj^, pour une chambre et un grenier, 8^ 5«* en 1645. Loyers d'un compagnon tis^rand, 9^ en 1704 ; d'un compagnon boulanger, 20* en 1747; de divers, 9, 12, 16 et 20^ en 1747 et 1748; de tisserands, 30* en 1755 ; 32^ en 1776 ; d'un compagnon couvreur, 22». (Archives judiciaires de l'Aube.)
2 J. G. Wille, I, 89.
* Mercier, Tableau de Paris, 1782, III, 307.
* Sur 176 inventaires de compagnons que j'ai relevés à Troyes de 1750 à 1770, j'en ai constaté 4 de 6 à 9^ Il de 10 à 20; 14 de 21 à 30;
Le lit ne se compose pas toujours d'une paillasse , d'un matelas de bourre et d'un traversin de plume placés sur un bois de lit grossier ; on rencontre assez fréquemment, chez des ouvriers de Troyes, des lits à quatre colonnes, même à colonnes torses, qui sont garnis d'un matelas de plume et qu'entourent des mantelets ou des courtines de serge verte ou rouge. On en trouve dont les rideaux sont formés de vieux morceaux de tapisseries de Bergame et de soies de diverses couleurs^. Une partie de ces mobiliers a été achetée aux « revenderesses », et leur retournera peut-être un jour-. On voit rarement, chez le compagnon , comme chez le paysan , de ces meubles qui ont été transmis de père en fils, dans la même maison. L'instabilité du domicile amène celle du mobilier. Il
37 de 30 à 50; 26 de 50 à 75; 25 de 75 à 100; 32 de 100 à 150; 27 de 150 à 200. Les chiffres qui dépassent ce dernier sont des exceptions. Les détails qui suivent sur le mobilier et le yétemeut proviennent, comme les précédents, des archives judiciaires de l'Aube et des très nombreux inventaires de compagnons, de 1614 à 1789, qui y sont conservés.
^ Lit de plume, à mantelets et courtines de serge verte, 60^ (compagnon drapier drappant, 1666.) — Lit à colonnes torses, lit de plume garni de drap musc, 100^ (compagnon imprimeur, 1737). — Litii colonnes, lit de plume, rideaux de serge verte bordée jaulne (cx)mpagnon tisserand, 1752). — Lit à colonne, paillasse de canevas, traversin de plumes (1758). — Autre couchette à 4 colonnes, sur icelle une paillasse, un petit lit et traversin de plumes, 2 draps de grosse toile, couverture de laine blanche, 2 oreillers, les rideaux de serge verte (compagnon tisserand, 1776), etc. (Arch. jiid. de l'Aube.)
2 Les marchands de meubles du faubourg Saint-Antoine vendent surtout aux habitants des campagnes, et non aux ouvriers de leur (juartier, (Mercier, IX, 259.)
y a bien encore au dix-huitième siècle quelques coffres de chêne ou de cuir bouilli ; on trouvera chez un torcheur, en 1750, un buiBfet à Tantique, en bois de noyer, à quatre guichets; mais les armoires, petites ou grandes, à deux ou à quatre battants*, tendent de plus en plus à remplacer les cMres-. Une table de chêne et de bois blanc, quelques mauvaises chaises, une médiocre batterie de cuisine, une lampe de cuivre, des assiettes de faïence ou de terre, des cuillers d'étain et des fourchettes de fer complètent d'ordinaire le mobilier du compagnon.
Aucun luxe ne s'y révèle. Il n'y en a pas plus de trace chez le compagnon qui possède sa maison que chez celui qui n*a pu faire aucune épargne. La nudité des murs primitivement peints à la chaux est quelquefois dissimulée sous de grossières estampes ; quelques images, quelques statuettes pieuses peuvent se rencontrer à côté de livres religieux en petit nombre ^. Chez un manouvrier, un tour de tapisserie à Taiguille garnit la cheminée; chez un autre compagnon, un rideau de vieille toile verte tombe devant la fenêtre ;
1 Armoire de bois de chéae suspendue; TÎeille armoire de noyer (compagnon tisserand, 1704), etc.
2 On trouve encore des coffres de cuir bouilli en 1721, 1726, 1748 et 1776. Les armoires sont souvent de bois blanc.
3 Chez un manouvrier, en 1754, un christ ecce homo dans une espèce de crèche. — Ailleurs, un livre couvert de veau (papetier, 1706), sept volumes livres de piété (cordonnier, 1759), quelques livres de dévotion dans un tiroir (compagnon tisserand, 1748}* ^
ailleurs, on peut remarquer deux petits morceaux de tapisserie de Bergame. Ce sont là des exceptions. Les progrès du confortable ne pénètrent pas plus dans l'appartement du compagnon que dans la maison des paysans.
Son costume est terne et sombre comme son logement. Il semble qu'il ait cherché longtemps à en effacer les teintes pour se dérober à l'attention . Sous Louis XIV, le compagnon jettera un manteau de drap minime ou gris sur son pourpoint de serge violette , sur ses hauts et bas-de-chausses de couleur minime. Au dix-septième siècle surtout, les habits seront de couleur grise ou de nuance indécise. Les lois somptuaires qu'on a multipliées ont porté leurs fruits. Cependant, au siècle suivant, on reprend, surtout les jours de fêtes, des couleurs plus vives. Un charpentier étalera, sous sa veste de droguet, un gilet de bouge blanc et une culotte de panne rouge; un ouvrier cordonnier se promènera en justaucorps bleu et en culottes de peau ; un papetier, en habit de bouracan gris bleu , en culottes de panne ciselée à petits carreaux. On porte des habits de laine fine et de peluche gris blanc. Comme on le verra plus loin, il semble que les compagnons cherchent à se rapprocher de plus en plus par Tapparence du marchand ou du bourgeois. Plusieurs même se poudreront le dimanche, feront accommoder leur perruque et ne manqueront pas de se faire raser par un bar-
bier^. D'autres cependant se soucient peu des modes du moment, et Ton cite des gens du peuple, comme les portefaix , les mariniers et les postillons, qui mettent leur orgueil à porter des boucles d'oreilles 2.
Pour le travail, l'ouvrier aura rarement im costume spécial. Pas plus que le paysan, il. ne connaît ni n'endosse ordinairement la blouse. En 1703, il achètera pour Tété un justaucorps, des culottes et des bas de treillis. Le costume complet, avec une grande chemise de toile rousse, ne revient pas à k livres^. Dans Tatelier, il ôte son habit, met un tablier, retrousse ses manches de chemises et se met à l'ouvrage ; quelques-uns ont des vestes boutonnées sur le devant ; tous portent des culottes courtes. Plusieurs cependant n'ont pas de bas ^, et l'apparence de leurs vêtements est pauvre et déguenillée. Elle dépend souvent de la nature de leur travail; ceux qui se livrent à un rude labeur, qui exige des efforts musculaires continus, sont plus succinctement vêtus que
1 Deux perruques (compagnon cordonnier, 1759). — Une année de barbe et accommodage de perruque, 10^ (compagnon cartier, 1769).
2 Observations in a Journey to Paris, Lorfdon, 1777, I, 127. — Les maréchaux ferrants de Limoges portaient des anneaux de plomb. (J. J. Juge, p. 15.)
3 En 1703, un marchand de toile vend ainsi 43 grands justaucorps de treillis à 28% 53 petits à 20 ; 134 grandes culottes à 15* ; 107 petites à 10»; 50 grandes chemfses à 22»; 59 petites à 16'; 85 paires de grands et petits bas de treillis à 7" la paire; il a aussi 12 blaudes tant toille que toillat à 30». (Arch. jud. de l'Aube, n^ 1163.)
*F. Y. Besnard, Souvenirs, I, 31.
les autres. Ceux là n'ont d'ordinaire que leur culotte et leur chemise ; ils sont parfois chaussés de sabots ; c'est par exception , que les hongroyeurs travaillent nus, avec une sorte de caleçon. Beaucoup portent des bonnets. Les compagnons, qui se livrent aux industries de luxe, ont même -des chapeaux à trois cornes. Leur costume est souvent décent. Les tapissiers, les compositeurs d'imprimerie, les luthiers, les fourbisseurs sont habillés, dans leur atelier, comme des petits bourgeois *.
Dans quelques ateliers, on remarque la présence d'une ou de plusieurs femmes, qui, au milieu des compagnons , se livrent à divers travaux relatifs au métier qu'on y exerce -. D'autres ateliers sont occupés exclusivement par des femmes. Malgré la modicité de leur salaire 3, leur costume simple peut être d'une apparence assez coquette. Des éventaillistes et des
1 Voir les belles planches de la Description des arts et métiers, par MM. de rAcadémie des sciences, et celles du supplément de {'Encyclopédie, édition in-folio.
2 Chez un doreur, 5 hommes, une femme; chez un tapissier, 4 femmes; chez un passementier, également. (Planches de VEncyctopé" die.)
3 Les lingères dans l'Anjou recevaient six sols par jour, et on leur donnait le sobriquet de six sols. (F. Y. Besnard, I, 201.) — Les ouvrières gagnaient de 10 à 12 sous, à Paris, sous Louis XVL (E. et J. de Concourt, la Femme au XviH'> siècle, p. 288, 289 ; d'après Rétif.) — Il en est de même des hieuses à Saint^Quentin. Cependant , d'après Roland, qui avait été inspecteur des manufactures à Lyon, les ouvrières de celte ville pouvaient gagner de 30 à 40 sous par jour. (Roland, Lettres écrites de Svisse, d'Italie, VI, 484.)
LE LOGEMENT ET LE MOBILIER. la
émailleuses sont revêtues de corsets, de tabliers; leurs épaules sont recouvertes d'un fichu , leur tète d'un bonnet garni d'une sorte de ruche.
Sous Louis XIII et Louis XIV, les vêtements que portaientles ouvrières les jours de fêtes étaient de couleur sombre ; les cottes sont faites de drap violet , de serge noire ou rose sèche ; quelques-unes sont de couleur blanche ou bleue ; c'est par exception qu'en 1704 je rencontre une robe rouge. Le noir domine; la femme d'un compagnon portera en 1729 une jupe et un manteau de serge noire, avec un tablier d'étamine de Rouen. Il faut aller jusqu'en 1760 pour trouver dans la garde-robe de diverses ouvrières des cottes de crêpe jaspé, de basin rayé, de velours de gueux blanc et de satin piqué *. A cette époque, le luxe pénétrait plus que par le passé dans les classes inférieures. Vadé le dit, dans un de ses poèmes poissards, en parlant de femmes du peuple :
On n'estime que l'apparence.
Et c'est ce qui cause l'abus Des états, des rangs confondus; C'est ce qui cause que Françoise Vient de se donner un jupon De satin rayé sur coton,
1 Citons aussi des jupes de Saint-I.ô rouges (1704), de camelot rayé - (1712), de cotoimade, de soie Terle (1769), de Berg-op-Zoom vert (1761), une camisole de crespe olive (1747). Dans l'Anjou, les femmes d'ouvriers ont des manteaux de gros drap ou de cadi (F. Y. Besnard,!, 27;.
Que Margot vient de faire emplette D'une croix d*or, d'une grisette, Et que Nicole, en s'endettant, Vient à peu près d'en faire autant (i).
Mais , en général, l'ouvrière des villes a moins de luxe dans le costume que la manouvrière des campagnes; elle a moins de linge qu'elle dans son armoire 2 ; et d'ailleurs , dans quel but se parerait-elle ? A l'église, elle figure au dernier rang, à l'ombre des bas côtés; et les jours de fêtes, elle suit rarement son mari au cabaret ou à la guinguette, où il passe une partie de son temps 3.
La teinte grise du vêtement des filles du peuple leur fait donner le nom de grisettes ^ ; celles-ci, quand elles sont jeunes et jolies , savent pourtant se parer d'un rien, d'un bout de ruban, d'un peu de gaze. Leur coiffure est infiniment simple; mais à Paris, elle sied tant, qu'en la voyant, on ne pense pas qu'elle puisse être plus attrayante ^. Ailleurs, elles sont mises
* La Pipe cassée, chant IV, Œuvres complètes de Vadé, V, 36,
2 En 1747, la femme d'un compagnon maçon a 7 bonnets tant à dentelles qu'unis, 5 mouchoirs de col et 2 <i à tabacq ». -— Chez un compagnon blanchisseur en 1688, on trouve 8 chemises d'homme et 4 de femme ; chez d'autres, 14 chemises en 1704, 12 en 1714.
3 Nous ne parlons ici que des femmes du peuple qui ont une existence régulière; quant aux autres, nous renvoyons pour le XVnr siècle, aux Contemporaines de Rétif de la Bretonne, et à la Femme au XV IW siècle, de MM, de Goncourt, p. 284 et suiv.
* Précis (Tune histoire de la vie privée des Français, p. 210. 5 Gorgy, Nouveau Voyage sentimental, 1785.
avec une coquetterie sans luxe qui charme les voyageurs. L'un d'eux hésitera entre les filles du peuple de Strasbourg et celles de Marseille, et pour sortir d'incertitude, il déclarera les unes et les autres charmantes K
La coquetterie et la vanité ne perdent jamais leurs droits. Quelques ouvrières ont des bijoux de minime valeur ; eUes achètent, chez les marchands, des pendants d'oreilles de faux diamant, de jaspe, d'os ou de cuivre ; elles se payent des roses à diamant, à 2 sous la pièce ~. Plusieurs des ouvrières émailleuses dont je parlais tout à l'heure ont des croix suspendues à leur cou. Ces croix, pour les femmes de compagnons, sont en or uni ou émaillé, attachées à des chaînes d'argent garnies de travers et de boucles ^. Une drapière possédera deux bagues d'or, dont l'une est ornée d'un chiffre, l'autre d'une pierre rouge ^. Quelques ménagères suspendront leurs clefs à un demi-ceint ou à une « clercelière » d'argent. Mais d'ordinaire, les bijoux sont rares, et trop souvent on est obligé de les
1 Les soirées helvétiennes, alsaciennes et franc-comtoises (par le marquis de Pezay), 1771, p. 61, 62.
2 laveataîre d'un marchand, en 1666. (Arch. jud. Aube, no 1155).
3 Une petite croix d'or garnie d'une cliaîne, travers et boucle d'argent (compagnon boulanger, 1747) ; — une croix d'or et une chaîne d'argent en gage (id. 1755); — une petite croix d'or maillée, une petite bague (compagnon tisserand, 1775) etc.
* Citons aussi deux bagues d'or, 10^ (1666), un anneau d'or, une bague, un cupidon monté en or et garni de trois perles (compagnon Cartier, 1769).
vendre ou de les engager pour subvenir aux dépenses qu'entraînent les longues maladies. Il en est de même des pièces d'argenterie , qu'on ne rencontre que rarement et en petit nombre : une ou deux tasses, une ou deux cuillers sont le partage des plus fortunés ^
Les maladies sont souvent la ruine de ces pauvres ménagesde compagnons. Si Ton épargne les honoraires du médecin ou du chirurgien, qui du reste sont peu élevés, il faut toujours payer l'apothicaire -. En cas de décès, les frais funéraires, relativement considérables, doivent être encore acquittés ^. Aussi est-il nécessaire parfois d'emprunter ; on s'adresse au maître , qui fait des avances ; on fait appel au bon cœur d'un camarade qui se laisse toucher ; on obtient un crédit d'un boulanger. Il est à remarquer que les sommes prêtées sont en rapport avec l'apparence du mobilier de l'emprunteur. On ne prête pas à celui qui n'a rien ; quand on a le cœur compatissant, on sait qu'il vaut mieux lui donner.
En somme, on ne trouve pas de compagnon riche, par la raison que le compagnon qui s'enrichit devient
^ Deux tasses, deux cuillers, une clersellière, etc., 39^ (compagnon blanchisseur, 1688). — Vaisselle d'argent, 35^ (compagnon couvreur, 1747). — Tasse d'argent à coquille (manouTrier, 1761). — 2 timbales d'argent (compagnon tisserand, 1775).
2 Honoraires de médecin, 50» (1699); 30- (1706); 3» (1750); honoraires de chirurgien, SU* (1706); iMô' (1760); notes d'apothicaire, W (1614); 6^ (1704) ; 3^ 10' (1706),
8 Frais funéraires 22^1699); 13^ (1706); 21»(1750);4i (1752) (Arcli. jud. Aube).
maître. L^épargtie était-elle pourtant interdite à cet obscur ouvrier, qui travaillait au jour le jour? S'il faut en croire certains témoignages, son salaire pouvait être suffisant. — L'artisan et le manouvrier gagnent beaucoup à présent, dit-on à Reims en 1666 *. — Us ont déjà de fortes journées, dit un arrêt de 1773 , qui défend aux couvreurs et aux charpentiers de s'emparer, comme ils en avaient Thabitude , des ferrailles et des débris de bois et de matériaux qui traînaient dans les chantiers. Le prix des journées variait suivant les époques, les localités et la nature du travail 2. En 1789, on Testimait en moyenne à 26 sols pour les hommes, à 15 sols pour les femmes travaillant dans les manufactures ^ ; dans certains pays,
1 Oudard Coquault, Mémoires, publiés par Gb. Loriquet, p. 527.
2 II est très difficile d'arriver à en établir la moyenne. Vauban, en 1707, dans sa Dixme royale, p. 93, estime à 12 sous la journée d'un tisserand, et croit que son année se réduit à 180 jours de travail effectif. Il n'aurait donc gagné que 98 1. par an. Monteil ne peut admettre ces chiffres; selon lui, la dépense de la famille d'un artisan ne pouvait être inférieure à 150 1. par an. Vauban reconnaît que certains artisans gagnaient 15 s. par jour, et vers la même époque, Boisguillebert dit qu'à Paris ils gagnaient de 40 à 50 sous. (Le Détail de la France, 1699, p. 16.)
3 Arthur Young, Voyages en France, t. Il, chap. xxi. Des manufactures de France. — A Agen, les ouvriers gagnaient de 20 à 26* par jour avant 1789. (Communication due à Tobligeance de M. G. Tholin.) — A Saint-Quenlin, ils gagnaient de ?.0 à 25'. (Dauchy, Statistique du département de V Aisne, an X, p. 50.) — Un décret de l'Assemblée nationale, en 1790, fixa à 20' le prix des journées de travail pour être citoyen actif, en se basant sur le prix de journée d'un manœuvre, qui n'avait que ses bras, sans aucune industrie particulière. {Réimpression du Moniteur^ ni, 139.)
f8 LES OUVRIERS.
les charpentiers et les maçons recevaient 2^ sols et deux plats par jour ; à Bordeaux les maçons auraient même gagné de 50 à 5fc sous *. On ne peut juger de la valeur réelle de ces salaires par la valeur que possède l'argent aujourd'hui. S'ils n'étaient pas toujours suffisamment rémunérateurs, ils permettaient cependant l'épargne à l'ouvrier économe, qui n'était pas chargé d'un trop grand nombre d'enfants. On pourrait citer beaucoup d'exemples de compagnons assez à l'aise pour acquérir une maison ou une vigne. C'est par exception que j'ai rencontré un compagnon imprimeur à qui Ion doit 2,650 livres en argent. Les placements en argent n'inspiraient aucune confiance aux gens du peuple ; les immeubles avaient pour eux un tout autre prestige. N'était-ce pas pour le compagnon un sujet de légitime ambition que de posséder le pignon sur rue , qui était d'ordinaire le partage du maître artisan? L'un achètera moitié de la maison où il demeure , l'autre en acquiert la totalité et la paye comptant; celui-là donne 60 livres d'un terrain sur lequel il fait construire une maison qui en vaut bien 300 ; un compagnon tisserand en achète une du prix de 1,200 livres et remet au vendeur 700 livres en signant le contrat. Un manouvrier possède en 1766 quatre maisons qui valent ensemble
1 J. Townsend, A Journey ihrough Spain,., and Remarks in passing through a part o/ France, 1792, 1, 49. — M"» Laroche, Journal einer Reise durch Franhreich, 1787, p. 327.
1,000 livres. Ce manouvrier, quand il s'était marié, n'avait reçu de son père qu'un vieux châlit , un vieux drap et un mauvais tour dé lit ; il avait hérité de quelques pièces de terre qu'il avait vendues, et il en avait employé le produit à l'ac quisition de ses maisons^ qu'il louait en garni. Quand sa fille s'était mariée , il lui avait donné un meilleur mobilier que celui qu'il avait reçu de ses parents ; le lit était accompagné de quatre draps, d'un tour de lit de serge, d'une armoire en boi^ blanc et d'une maie à faire pain. On peut aussi signaler un compagnon tisserand qui louait en 1748 six chambres à divers ouvriers, à coup sûr, moins à leur aise que lui *.
Certains compagnons ne sont pas moins fiers de posséder quelques parcelles de terre, surtout quelques pièces de vignes.. Quelquefois, ils ont pu les recueillir de leurs parents qui habitent les villages voisins ; car un certain nombre d'ouvriers des villes vient de la campagne ; elles peuvent aussi provenir de la dot de leurs femmes ; plus souvent, ils les ont acquises avec le produit de leurs économies. Heureux surtout, s'ils possèdent assez de vignes pour faire euxmêmes leur vin. Un compagnon épinglier de Troyes en avait acheté plusieurs dans les meilleurs vignobles
1 Sur les biens fonds possédés par les compagnons, nous avons consulté des inventaires de 1672, 1699, 1729, 1733, 1734, 1747, 1748, 1750, 1766, 1768, 1771, etc. (Arch. jud. Aube, n»» 1108, 1202, 1116, 1231, 1166, 1199, 1078, 1074, 1157, etc.)
des environs. En 1729, il conservait deux feuillettes de vin de bonne qualité ; et la vinée , qui dépendait de sa petite maison, contenait seize muids et trois feuillettes vides. En 1754, un manouvrier, qui possède également plusieurs quartiers de vignes, a dans sa cave quatre muids de vin estimés 100 livres ^ On pourrait citer d'autres exemples de compagnons propriétaires, tout en faisant remarquer que leur manière de vivre, si elle est plus aisée, diffère peu de celle des autres ouvriers ; les mieux partagés d'entre eux ont leur provision de vin, et la provision de vin est un des signes les plus irrécusables de Faisance chez les artisans. *
^ Citons encore comme possédés par divers compagnons : un muids Tin clairet, 10^ (1635); une feuillette vin (1640); 2 muids et demi vin de gouais à 67^ 10' (1753); 1 riceton et une feuillette de gouais (1766), etc.