‹ Les artisans et les domestiques d'autrefoisChapitre 16 sur 21 · LE MAITRE CORDONNIER · texte numérisé non relu

LE MAITRE CORDONNIER

C'est aussi un artisan à l'aise que le maître cordonnier Arnoul Desalle,'qui demeure sur la place du Marché à blé. Il suffit d'entrer dans la salle basse, qui lui sert de cuisine, pour y voir briller de nombreux ustensiles, parmi lesquels apparaissent sa vaisselle d'étain et sa modeste argenterie, composée de six tasses et de dix couverts. Une « haute armoire à estain de bois de noyer à deux ventaus » en est le principal meuble. 11 habite dans une chambre haute, dont les huit escabelles de noyer ne révèlent pas un grand luxe; mais le cabinet trousse renferme 700 livres en argent monnayé ; mais les coffres de cuir bouilli et de noyer

contiennent beaucoup de linge; 40 draps de toile, 32 serviettes, 22 chemises d'homme, sans compter les coupons de toile non mis en œuvre. Dans son ménage, contrairement à la plupart des ménages d'artisans, on aime les provisions. Dans un grenier, sont entassés 14 boisseaux de seigle et 8 de froment; dans un autre, du charbon et des mottes; à la cave 28 muids et 8 feuillettes de vin, crû du bon pays, valant 390 livres.

Il est certain que le cordonnier a des vignes; il possède une cuve à cuver vin et des cuviers, et comme sa maison n'a qu'une porte bâtarde, savinée est située dans une rue voisine.

La boutique est bien garnie de matières premières; 5 douzaines de peaux de vache façonnées (390 liv.); 8 douzaines de veau (1481), un peu de maroquin, sans compter les paires de bottes et de souliers, dont nous avons donné le détail plus haut.

Bien qu'il doive 1,178 liv. à quatre, maîtres tanneurs, son industrie prospère. La femme a quelques bijoux; la croix d'or et 3 bagues du même métal. Son costume est simple: jupes de serge noire, de toile peinte, de ratine rouge; le seul objet de luxe est. une toilette de serge rouge frangée de soie, jupes et toilette se recouvrent d'un manteau de serge grise. Le mari fait partie de la milice bourgeoise; un mousquet, deux épées, un pistolet, une bandoulière figurent sur son râtelier. Son frère, François Desalle, est curé d'un village des environs.

Quatre enfants sont nés, lorsqu'il vient à perdre sa femme; il se remarie avec la fille d'un laboureur, qui lui apporte 700 liv., « tant en argent que habits et linge. » Les deux époux se font donation réciproque des biens. La communauté de son premier mariage avait laissé un actif net de 247o liv., dont les enfants avaient eu moitié.

Lorsque Desalle vint à mourir en 1717, trente-deux ans après la mort de sa première femme, il exerçait toujours le même métier, dans la même maison, garnie toujours du même mobilier. Seulement il n'avait plus que 3 tasses, 5 cuillers et 2 fourchettes d'argent ; il avait peut-être donné les autres à ceux de ses enfants qui s'étaient mariés.

L HOTEMER.

La maison, où Noël Himpe tenait l'hôtellerie de la Tête Rouge, existe encore aujourd'hui. Elle a même conservé son enseigne, qui sert d'indication à un magasin de charbon de bois. Elle est situé à l'entrée de la rue de Jargondis, qui, à deux pas de la rue la plus marchande et la plus animée de la ville , a gardé l'aspect sombre d'une ruelle du moyen âge sans en avoir la physionomie pittoresque. L'hôtellerie, qui n'était pas des plus vastes, devait être surtout fréquentée par des marchands. Sur la cour ouvrait une assez grande cuisine, garnie de nombreux ustensiles d'étain et de quatre douzaines de moules de ferblanc à biscuits. Peu d'argenterie : onze couverts et une écuelle. Les chambres sont situées au rez-de-chaussée et au premier étage. Chacune d'elles contient au moins deux lits; deux d'entre elles en ont trois. Ces lits, bien garnis de matelas de laine et de plumes, sont entourés de rideaux de serge verte ou jaune. Les murs sont couverts de tapisserie de Bergame.

Noël Himpe a acheté une partie de la maison où est installée son auberge. Il paie 18o livres de « loyage » pour la partie qu'il ne possède pas. Son industrie ne paraît pas l'avoir enrichi ; il a des dettes; cependant il a établi plusieurs de ses enfants. L'aîné, qui s'appelle Noël, comme lui, est chapelier; le second, Claude, a fait son cours de philosophie, tant à Troyes qu'à Paris, et il exerce le métier de maître imprimeur, métier alors beaucoup moins lucratif à Troyes que celui de boucher ou de pâtissier. Himpe a en outre deux autres fils, encore sans profession, et deux filles, dont l'une est religieuse au prieuré suburbain de Sainte-Scholastique.

L'hôtellerie, dont la situation était peu séduisante, prospéra jusqu'à la Révolution. Le nonce du pape y descendit, dit-on,

en 1788. Malgré l'étroitesse de la rue où elle était située, la poste aux chevaux y était installée, vers la même époque.

Quelquefois, l'hôtelier ajoutait une autre industrie à la sienne. En 1706, Nicolas Dereims, qui tient l'hôtellerie du Dauphin, près la porte Saint-Jacques, est en même temps drapierdrapant. Il a, dans une maison située en face de son hôtellerie, quatre métiers à draperie, dont un grand ourdissoir. Il avait hérité une autre maison de sa mère; il en avait acheté une depuis son mariage, et sa femme, Edmée Maugard, était propriétaire de son hôtellerie avec ses deux frères.

Dereims a donc une certaine aisance. A son auberge est annexé un cabaret où l'on sert les chalands dans des ustensiles d'étain fin. Son argenterie se compose de deux écuelles, dixneuf fourchettes, treize cuillers et quatre tasses. Dans ses armoires se trouvent vingt-cinq paires de draps, et la maison du Dauphin contient plusieurs chambres à deux ou trois lits, tendues en vieille tapisserie.

L'hôtelière, qui a cinq enfants, a une certaine recherche dans ses vêtements; elle possède une jupe et un manteau d'étamine de Reims couleur musc, et même une jupe de gros de Tours rayé.

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