‹ Les artisans et les domestiques d'autrefoisChapitre 17 sur 21 · LE MAITRE TONNELIER · texte numérisé non relu

LE MAITRE TONNELIER

Le maître tonnelier, Jean Pillard, qui laisse six enfants vivants, dont trois mineurs, et qui en a sans doute eu davantage, habite dans la rue du Bois une maison qui lui appartient. Comme il a eu beaucoup d'enfants, et peut-être des compagnons, qui logent chez lui, nombreux sont les lits qu'il possède. Le meilleur est à coup sûr le sien, situé dans « la chambrebasse ayant vue sur la cour, » qui lui sert de cuisine; il est muni d'un ciel et d'un dossier, et sa garniture est de serge rouge et verte. On y trouve un mauvais lit de plume comme sur un autre lit, que contient la même chambre, et qui a en

plus un matelas et un traversin de bourre. Chaque lit est garni d'une couverture de laine, mais les draps n'appartiennent pas à la communauté; la femme déclare « qu'elle les tient de louage. »

Il y a aussi deux lits dans une chambre voisine, un dans un cabinet, un dans une chambre attenante à la boutique, quatre dans une chambre au second; tous ces lits de chêne ou de noyer assez misérables, avec des matelas de bourre, de « duvet des champs, » des paillasses de canevas, et des garnitures ou couvertures de vieille tapisserie, de toile, de serge rouge.

Des enfants, les trois encore mineurs habitent certainement la maison; deux autres sont maîtres tonneliers, comme le père; mais s'ils ne sont pas mariés, ils logent sans doute chez lui; le troisième est soldat dans un régiment du corps royal d'artillerie, à la Rochelle. La maison est assez vaste; le mobilier suffisant, mais vieux, en mauvais état, sans valeur.

Dans la chambre-cuisine, rien ne manque. Ni le vieux saloir, ni le vieux garde-manger, ni le tourne-broche garni de ses cordes. Le soir, à la lueur « d'une lampe à corne de potin, » le père s'assied dans un vieux fauteuil couvert de tapisserie, la mère dans un vieux fauteuil de bois, filant du coton, les enfants sur des tabourets de bois blanc. Le long des murs, une huche et un coffre de chêne, une armoire de bois blanc à deux battants. Dans les autres chambres, pas de meubles, si ce n'est les lits, une ou deux vieilles chaises. Pas de linge, et ce que je ne puis comprendre, pas de bijoux, pas de vêtements, si ce n'est dans l'armoire de bois « quelques guenilles, qui ne méritent description. »

Et cependant Pillard travaille, il a quelque crédit. Dans sa vinée, sont entassés 28 tonneaux neufs, à 6 fr. chacun; dans sa boutique, « ayant vue sur la rue, » il en a 9, et un demi-millier de pièces de bois de mairin. Il a dans sa cave deux tonneaux vides; mais sa provision de vin est nulle.

Est-il cependant si misérable? Il a élevé six enfants, et il n'a pu le faire sans sacrifice; mais ces charges de famille l'onteiles empêché d'épargner et d'acquérir, depuis qu'il est en

ménage ? Il a acheté la maison où il demeure, par différents contrats, et il ne lui reste à payer sur ces diverses acquisitions « que la somme de 500 1. » On ne dit pas combien -vaut la maison; d'après cette phrase, elle doit être estimée 1.500 fr., ou 2.000 peut-être. Auparavant, il était devenu propriétaire de 36 cordes de vignes dans les environs; enfin l'année même de sa mort, il avait acquis une maison et un jardin dans un faubourg, et avait payé presque entièrement les 850 1. qu'elle lui avait coûté.

Il est vrai qu'il a des dettes; outre les 500 1. de sa maison, il doit plus de 6001. à deux marchands de bois; une de ses clientes lui a prêté 137 1.; il doit 550 1. aux uns, 300 1. à une autre, sans compter les dernières dettes de fournisseurs, les frais funéraires, (30 1.), la capitation de l'année, 2 1. 8S. Pillard a dû emprunter pour acquérir ; pas d'ordre dans la maison, la vie au jour le jour, aucune provision, tout indique que la liquidation de la succession doit être peu fructueuse pour les héritiers. Si du moins les parents s'étaient préoccupés de leur instruction ! Mais, fait assez remarquable, dans cette famille d'artisans, le fils aîné seul sait signer.

l'aubergiste (1765).

Les aubergistes des faubourgs peuvent être plus à l'aise que les hôteliers de la ville. Tel est Martin Lécorcher, à l'Image Sainte- Anne, au faubourg Saint-Martin. Celui-là a quelques biens au soleil, et il les fait valoir; il a treize chevaux, qu'il fait labourer et que peut-être il loue. Ces chevaux de grand seigneur *, valent de 150 à 220 livres. Sous ses hangars sont abrités huit camions et cinq charrettes. Sa basse-cour renferme quatrevingts volailles, et dans ses caves sont empilés trente muids

i Le Turc, le Breton, le Picard, le Porc, leMasloc, le Parisien, la Blonde, Charlotte, Bacanal, Bégon, Louison, le Blanc, le Bonheur.

de vin de « gois » des environs, à vingt-six livres le muid. C'est à coup sûr une auberge plantureuse. Vingt-cinq plats de faïence sont étalés dans une cuisine suffisamment garnie d'ustensiles de tout genre. Il s'y trouve aussi vingt-quatre couverts d'argent. On reçoit les hôtes dans quatre chambres à trois lits, deux à deux lits, et une à un lit. Les bois des lits sont en noyer, et quelques-uns ont des colonnes torses. Ils sont garnis de serge rouge, de serge verte galonnée ou d'indienne. Quelques chambres sont tendues de tapisserie de Bergame, et l'une d'elles est ornée de deux tableaux représentant saint François et le Sacrifice d'Abraham. On aurait peine à croire que cette auberge fût fréquentée d'ordinaire par des voituriers ou par des rouliers. Martin Lécorcher, cependant, prêtait de l'argent à beaucoup d'entre eux, qui venaient de Chaumont, de Langres, de Dijon et de localités plus voisines. Il pouvait en effet faire des avances; il était entré en ménage avec 4,650 livres ; sa femme lui avait apporté 2,000 livres , et à la dissolution de la communauté, l'inventaire constata un avoir de 39,573 livres.

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