‹ Les artisans et les domestiques d'autrefoisChapitre 6 sur 21 · LE TISSERAND EN TOILE · texte numérisé non relu

LE TISSERAND EN TOILE

Voici un jeune ménage de tisserands en toile, qui vivait à Troyes au commencement du règne de Louis XIII. Le mari, Jehan Toutelle, travaille avec son père, qui sans doute est un des maîtres de la corporation. Le père, comme la plupart de ses confrères, se livre à son industrie dans une cave, et Jehan Toutelle possède dans cette même cave «deuxmestiers garniz... » estimés sept livres les deux. Mais il habite avec sa femme, Hélène Pignon, dans une chambre haute de la rue du Marché-aux- Trappans.

C'est là qu'ils se retirent le soir, auprès du foyer qu'éclaire « un lumyer de cuivre à bec d'oye. » Assis sur les escabelies de bois de noyer, ils étalent, à l'heure du repas, leur modeste vaisselle d'étain sur une table de noyer « à quatre piliers tornez. » Un coffre bahut de cuir bouilli « garny de deux pieds de boys » renferme leurs vêtements. Pour le travail, leur costume est de couleur sombre : vieux pourpoint ou hauts-de-chausses de serge noire ou violette, pour l'homme; cotillons de drap noir à corps de camelot violet, chemisette d'estame, garderobe de serge noire, pour la femme. Mais le dimanche, celle-ci mettra sa cotte de serge rose sèche bandée de tripes de velours, avec un chaperon de drap noir à carreaux de velours ou de satin; elle étalera sur ses cottes les chaînes d'argent auxquelles elle pend sa bourse; le mari revêtira un pourpoint et des hauts-de-chausses de serge également de couleur rose sèche, sur lesquels il jettera l'hiver un manteau de drap noir.

Jehan Toutelle et sa femme ont sans doute eu des enfants. Comment s'expliquerait autrement les vêtements « à usaige » d'enfant que renferme leur coffre : « petite robe d'estame gris brun et corps de serge j aulne, cotillon de serge j aulne, hocque-

ton de blanche, bas de chausses d'estame jaulne, devantier de serge vert et garde-robe de toile noire? » Comment s'expliquerait-on aussi le « hochet d'argent garny de sa chesne, » s'il n'avait été donné à un enfant chéri? Mais les enfants sont morts, et le dernier, en naissant, a peut-être coûté la vie à sa mère, car dans les frais de sa dernière maladie figurent 20 sous pour la sage-femme. Hélène Pignon a fait un testament; elle laisse tous ses biens à sa sœur, âgée de vingt-quatre ans, et son lit garni à sa belle-mère.

Elle a sans doute été longtemps malade, et la gêne est entrée dans ce modeste ménage. On a mis en gage chez une veuve une « clersellière d'argent,» pesant quatre onces trois trézeaux; on a également donné en nantissement le hochet d'argent , et il a fallu pour le retirer emprunter six livres au sieur de Luyères, maire de Troyes. On a obtenu de deux marchands, à titre de prêt 10 livres; on n'a pas pu payer son loyer. On doit à la propriétaire 6 1. 15 sous pour le louage de la chambre pour neuf mois; on a trouvé moyen même de lui emprunter 9 livres. Une garde-malade doit recevoir 45 sous « pour avoir gardé la deffunte pour l'espace de quinze jours; » l'apothicaire Sorel a fourni des drogues et médecines estimées 10 livres. A coup sûr le ménage, qui s'était uni sans contrat, n'avait point d'épargne, et le travail journalier du mari n'avait pu suffire aux frais que 1 la maladie de la femme avait occasionnés. On aime à penser cependant que son beau-père lui était venu en aide et que sa belle-mère à qui elle légua son lit garni avait entouré de soins ses derniers jours.

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