LE MAITRE PASSEMENTIER
Tous les ménages d'artisans ne sont pas comme celui de Jean Toutelle, atteints par la maladie et la gène, frappés prématurément par la mort. La plupart vivent et travaillent dans des conditions plus normales.
Charles Dieu, maître passementier à Troyes, habite dans la rue Saint-Paul une maison, qu'il loue 30 livres par an à l'abbaye de Notre-Dame aux Nonnains. Il travaille sans doute pour le compte de tapissiers et de tailleurs, et il a peu de ce que nous appelons aujourd'hui des matières premières: i'6 douzaines d'aunes de tavelle de plusieurs couleurs à 5 sous l'aune, 8 douzaines d'aunes de croisette noire valant 6 livres, 18 douzaines d'aunes de plumettes et de houppes estimées 7 1. 4 s.; des bobines de soie; enfin 33 onces de soye de Vérone et organsin, à 18 sols l'once l'un portant l'autre. Cependant les passements et les passementeries sont à la mode, et Charles Dieu n'a pas moins de huit métiers « servant à son état. » Chaque métier est accompagné d'un « lumyer de cuivre à queue de fer, » ce qui prouve que les compagnons du maître passementier travaillent avec lui le soir. Il possède en outre un « hordissoyr de bois de chesne aussy garny de ses ustancilles. »
La famille du maître, qui se compose du père, de la femme et de sept enfants, vit dans une chambre haute, où l'on fait la cuisine et où l'on couche. 11 s'y trouve trois lits; le plus grand est en noyer à pieds tournés ; il est garni de « deux cuissins de plume entorné et orné de courtines » et d'une custode de serge verte frangée; les autres lits sont ornés de vieilles courtines de tapisserie. Deux vieilles huches, un vieux buffet de bois de chêne, un coffre de cinq pieds de long forment les autres meubles de la chambre. La batterie de cuisine est peu considérable. La vaisselle estd'étain; on peut remarquer çà et là une « chauffette de cuivre, » deux chandeliers, une broche, et surtout les armes, qui consistent en une hallebarde et un dard ajustés en bois, et deux vieilles épées garnies de leur fourreau.
Charles Dieu et sa femme ont trois filles et quatre garçons, L'aîné de leurs enfants a dix-sept ans, le plus jeune dix mois. Deux des fils portent le même prénom de Nicolas. C'est une particularité qui se rencontre parfois à cette époque. Il y a des saints dont le patronage est singulièrement recherché. Tels sont Jean, Nicolas, Pierre et François. La chambre de famille contient
des chaises à enfants. Il s'y trouve en outre une chaise « caquetoir» et huit scabelles.
Peut-être pour distraire ses enfants, le passementier avait-il construit dans son grenier un colombier avec des tavelles. Les tavelles étaient des passements fort étroits, dont il avait fait sans doute une sorte de fdet tendu sur des cadres, derrière lesquels il renfermait des pigeons.
Le père porte des vêtements simples; un pourpoint et des hauts-de-chausses de serge de Mouy, estimés 8 1.; deux manteaux, l'un de drap noir (31.), l'autre de drap gris-brun (21.). Il possède un bonnet de drap rouge et deux chapeaux de feutre noir. La femme cependant est pourvue des trois anneaux d'or, garnis de cornaline et de pierres non fines. Le ménage n'est pas riche, mais il n'est pas besogneux; il n'a pas été obligé de recourir aux emprunts; il possède même une petite maison qu'il loue 16 livres par an. A la mort du mari, il ne laisse d'autres dettes que le montant de trois mois de loyer, un mémoire de maçon s'élevant à 9 1. 5 s. et le compte de l'apothicaire qui est de 8 livres. Les artisans s'adressent très rarement au médecin ou au chirurgien; l'apothicaire leur suffit, et le total du prix de ses drogues et médecines est souvent élevé.
L'enterrement de Charles Dieu se fit, comme il convenait à sa condition. Des draps furent tendus devant sa maison; on accompagna de torches son convoi. Des services furent faits à l'église le jour des obsèques et au bout du mois. Le total des frais ne dépassa pas 12 livres.
On dut vendre cependant son mobilier après sa mort. On donne en effet 20 sous « aux revenderesses qui ont assisté à la )) dite vente de biens selon la coutume. » Ces revenderesses auraient eu pour mission de faire monter les enchères. La liquidation de la succession donna 218 livres 8 sous dont moitié fut attribuée à la veuve. Tous frais déduits, il revint à chacun des six enfants 14 I. 12 s. pour sa part d'héritage. Si leur mère a pu continuer l'exercice de la maîtrise de son mari, elle aura pu pourvoir à leur éducation et les préserver de la misère.