‹ Les artisans et les domestiques d'autrefoisChapitre 8 sur 21 · LE MAITRE SAVETIER · texte numérisé non relu

LE MAITRE SAVETIER

Les artisans du temps de Louis XIII ne sont pas riches, mais n'ont point l'air besoigneux. Voici un maître savetier qui ne fait pas exception. Il travaille dans sa chambre basse, au-devant de laquelle s'avancent « deux estaulx de bois » avec leurs fermetures; sa porte, ouverte tout le jour, se ferme avec quatre planches de bois blanc le soir, mais au fond de la pièce, on voit une paire d'armoires , une huche, le lit, recouvert de plumes, garni de courtines de tapisserie et d'une custode de camelot rouge ; et dans l'ombre, au milieu des chaudrons, des poêlons, de la broche, on aperçoit sur le « râtelier à mettre armes » une vieille hallebarde, un dard, deux épées et un poignard.

Jérémie Nicqueuse, c'est le nom de ce savetier; il porte un prénom biblique comme un certain nombre de ses contemporains, qui s'appellent : Isaac, Abraham, Daniel , et qui n'en sont pas moins bons catholiques. Peut-être a-t-il la gaieté proverbiale de ceux de sa profession ; mais son costume ne l'indique pas. Pourpoints et haut-de-chausses de serge noire, manteau de drap noir, chapeau de feutre noir, est-il rien de plus sévère ? Ce n'est pas la « robe de Chastillon gris argenté » de la femme qui révèle plus de coquetterie. Cependant celle-ci a trois bagues d'or, garnies de pierre sans valeur; mais c'est une bonne ménagère, comme l'atteste son demi-ceint d'argent auquel s'attachent et le long duquel pendent des chaînes avec « truffect, cousteaux et clerceillère. » (Le tout estimé ol livres.)

La chambre haute contient deux lits, garnis de drap ou de treillis. Un grand coffre bahut de cuir bouilli renferme les vêtements et le linge: cinq chemises, deux « cannessons » de toile de chauvre, huit « coeffes, » six « toilles de mains, » six mouchoirs, six serviettes, cinq nappes, neuf draps. Le foyer

est surmonté d'un vieux « tour de cheminée de toile peinte. » Des tableaux religieux attestent la piété de la famille. Sur l'un d'eux sont peints à la détrempe saint Jacques et une sainte Marguerite, patronne de la savetière. Un autre représente sainte Madeleine. Au milieu de la pièce, une table de noyer à quatre piliers; on s'assied alentour sur des escabelles, et dans les grandes circonstances, on peut y étaler une coupe d'argent et six cuillers de .même métal, au bout de quatre desquelles sont des figures.

Ce savetier aime les plaisirs sédentaires; il possède un damier de bois garni de ses dames, jeu que l'on rencontre assez fréquemment chez les bourgeois de ce temps, mais rarement chez les artisans.

Si l'on pénètre dans son grenier, on y trouvera six boisseaux de seigle ; dans sa cave deux muids de vin clairet des environs (estimés 6 fr. les deux). 11 a des provisions, et l'éducation de ses quatre enfants ne paraît pas lui avoir été onéreuse. Il doit seulement lu1 pour six mois de loyer, o1 à sa sœur pour argent prêté, 51 à un drapier. La maison paraît tenue avec ordre et prévoyance, et ces qualités sont une des meilleures conditions de succès pour l'artisan.

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