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LA PEINTURE ANGLAISE

Pour un homme savant et profond qui serait philosophe , ethnographe et versé dans la connaissance des histoires et des langues , ce serait une belle recherche à faire que celle des causes qui font que telle race est artiste et que telle autre ne l'est point, et ne le sera jamais, car il est certain que les efforts de la civilisation et tout ce qui dépend de la liberté de l'homme n'y peuvent rien. Il semble que tel degré d'élévation du pôle en ait décidé sans appel; et si ce n'est pas le climat, est-ce la religion, est-ce l'ensemble des idées et des mœurs, est-ce

le caractère des institutions? Je ne sais; mais il est clair que certains peuples sont absolument rebelles au sentiment de l'art , comme si la grande besogne humaine avait dû être répartie entre les divers groupes de nations pour être mieux accomplie, en raison même de Tincapacité de chacune d'elles à progresser dans telle branche de l'esprit humain. L'Exposition universelle nous offre une belle occasion , sinon de découvrir les causes, au moins de constater les effets de cette grande loi, qui a distribué les aptitudes de l'homme aux différentes races de l'humanité.

En dehors de la France et de la Belgique et de quelques parties de l'Allemagne, l'art est peu de chose. Mais l'on sent bien que, s'il y en a peu en Italie et en Espagne, et s'il n'y en a pas en Grèce , cela tient à des causes qui ne sont pas absolues, et qui peuvent disparaître avec le temps. De ce que les habitants de ces contrées ont déjà eu parmi eux de très-grands artistes, on peut en conclure que leur race comporte à un haut degré le sentiment de l'art, et qu'il suffirait d'une conjonction de circonstances favorables pour ranimer chez eux ce sentiment et le féconder à nouveau. Au contraire, quand on voit

que l'Angleterre, par exemple, n'a jamais eu ni peintres ni

statuaires vraiment supérieurs, même depuis qu'elle possède les marbres de Phidias , même depuis qu'elle est entrée dans une ère de prospérité et de richesse inouïes, on peut croire que l'acclimatation du grand art dans cette région est une chose impossible.

De petits tableaux de genre, des scènes de romans anglais, incompréhensibles pour qui n'a point lu ces romans, des portraits faibles auxquels il manque le je ne sais quoi pour être excellents, des paysages peints sans idéal, sans émotion, en flagrant délit de réalité, et que j'appellerais volontiers des paysages à sensation, sensation landscapes^ des aquarelles d'une adresse prodigieuse et d'une dimension absurde des bustes

en marbre ou en plâtre qui s'élèvent à peine au succès d'estime : voilà ce que nous montre l'Angleterre à l'Exposition universelle.

Ce n'est pas, du reste, qu'elle n'y soit représentée par les plus habiles de ses enfants, par ceux qui ont le plus de réputation ou qui en méritent le plus, tels que sir Edwin Landseer, Everett Millais, Erskine Nicol, Clarendon, Thomas Faed, Thomas Webster, Richardson, George Leslie, Frédéric Leîghton, et d'autres que nous nommerons plus loin, et dont nous n'avons pas, dit-on, les chefs-d'œuvre; mais lors même que des ouvrages meilleurs auraient été retenus à Londres ou dans les comtés par les amateurs anglais qui les possèdent, nous n'aurions pas à changer nos conclusions, et il nous serait permis de dire : l'Angleterre n'est pas faite pour la grande peinture, pour ce qu'on appelle classiquement la peinture d'histoire. Quelle en est la raison ?

Ce n'est pas pour rien que l'Angleterre est une île. Jamais nation insulaire ne le fut plus que celle-là. Quand il y aurait, entre la Grande-Bretagne et le reste de l'univers, trois fois la largeur de l'Océan, elle ne serait pas plus séparée de nous qu'elle ne l'est par ce petit bras de mer qui est la Manche, et pourtant, chose singulière, les Anglais sont bien plus que nous au courant de la tradition. Ils connaissent mieux que nous l'histoire de la peinture et les contrées où elle a fleuri. Ils ont tous beaucoup voyagé et beaucoup vu.

L'Italie leur est aussi familière que Regent's street. Ils savent par cœur Naples, Rome, Florence, Milan, Venise, Padoue et Parme, c'est-à-dire Léonard, Michel-Ange, Raphaël, André del Sarte, Titien, Corrége. Mais tout cela ne leur sert de rien. Une fois rentrés dans les brouillards de leur île, ils ne se souviennent plus de ce que leur ont enseigné les grands maîtres ; ils redeviennent de purs Anglais , et les voilà désormais incapables de comprendre les principes du beau.

de s'élever aux idées générales et aux formes génériques; les voilà confinés dans le relatif le plus étroit , et rivés à ce qui est justement l'inverse de la tradition, le rebours du style.

Assurément, si l'on ne savait pas ce qu'il faut entendre par ce mot oc le style , i> ce que signifie dans les arts plastiques l'idéal , on l'apprendrait bien vite en voyant les tableaux et les marbres de l'école anglaise, car ils nous font voir, du moins, bien clairement ce que le style n'est pas, ce que n'est pas l'idéal

Mais , il faut être juste , les Anglais semblent avoir sagement renoncé à la haute poésie de la peinture ; leurs efiForts se portent uniquement sur l'individualité, sur le petit art, ou sur les bizarreries de l'imagination, ou sur des données qui sont tellement locales qu'elles sont impossibles à comprendre pour tous ceux qui vivent, comme nous, en deçà de la Manche. Ou bien encore, ils s'appliquent à peindre des idées qui tiennent à l'ordre des choses littéraires, et dont l'expression appartient à l'écrivain ou au poëte.

Que signifie , par exemple , pour les cinq sixièmes des spectateurs, la Jument domptée^ de sir Edwin Landseer? Quel est le sens et le sel de cette composition? Une jument est couchée sur l'herbe et semble admirer, comme ferait une personne naturelle, la jeune écuyère qui l'a domptée, et qui, assise ellemême sur le gazon , se repose de son triomphe. Ce petit tableau, qui, pour être compris, a besoin de la légende imprimée au catalogue, ne saurait avoir de l'intérêt que par le charme de l'exécution. Malheureusement , la peinture en est vide et le modelé mou. Le cheval et l'écuyère semblent de carton, et les chairs sont en cire, de sorte que l'œil n'est pas plus satisfait que l'esprit On se demande pourquoi la mode , c'est-à-dire l'aristocratie, a fait de Landseer un si grand peintre.

La Jument domptée n'est pas, il est vrai, le chef-d'œuvre de sir Edwin, et Ton connaît de lui, par la gravure, des idées plus heureuses, telles que le Sanctuary^ ou le Cerf dans Teau, peinture qui est imprégaée de la poésie des solitudes , et touchante par l'expression de la douleur dans une bête sauvage. Mais, lors même que nous aurions sous les yeux tout ce qui a fait en Angleterre la renommée de Landseer, nous serions forcés de reconnaître que l'on a surfait sa gloire, parce que les dames du Drawing room le voulaient ainsi.

Cela nous donne déjà une idée de l'école anglaise, et justifie le destin qui la condamne à vivre dans les régions inférieures de l'art. Sir Edwin Landseer devenu le peintre le plus célèbre de l'Angleterre, c'est comme si Alfred de Dreux ou Brascassat avaient tenu le haut bout de la peinture française.

Le principe que le fini et le précieux de l'exécution doivent être en raison de la petitesse du tableau, ce principe, les peintres anglais l'ont quelquefois méconnu, car on voit à l'Exposition certains morceaux hachés, inconsistants, indigestes, qui rappellent tantôt les premières pochades de nos romantiques , tantôt la peinture des demoiselles en pension ; mais il faut convenir que ce n'est pas le défaut général de leur école. Pour en citer tout de suite un exemple, je nommerai M. Erskine Nicol, qui pousse le rendu aussi loin que possible, avec une patience qui est une passion de son esprit. Il poursuit le détail à outrance, et un peu plus ce serait l'accessoire qui l'emporterait. Heureusement que le caractère de ses curieuses figures, et l'individualité de ses impayables physionomies, sont exprimés avec une intensité d'observation et une énergie de volonté qui en font encore la partie la plus intéressante de ses tableaux, et la mieux réussie.

Le Paiement du loyer est le plus important, le meilleur de ses ouvrages. Le caissier du land-lord^ jeune homme aux cheveux rouge carotte, qui, « sévère mais juste, d fronce le sourcil pour

mieux compter, le teneur de livres obèse et bonasse qui taille sa plume, après avoir donné un tour à sa perruque fauve, le tenancier économe, aux lèvres serrées, qui, d'un air sérieux, vient apporter la rente qu'il a ramassée à la sueur de son front, le fermier en habits de velours et souliers ferrés, qui se mord la langue en plongeant au fond de sa poche une main tardive et qui a tant de peine à y atteindre sa bourse de cuir ; celui qui, dans le fond du tableau, arrive essoufflé et s'essuyant le visage avec son mouchoir : tous ces personnages sont autant de types particularisés au plus vif, scrutés jusqu'au tuf, et qui triomphent dans le tableau, malgré le soin donné aux registres, papiers, portefeuilles et autres accessoires traités de main de maître.

La seconde médaille, décernée à M. Erskîne Nicol, est parfaitement méritée ; mais une chose nous afflige , c'est que le jury international ait oublié un artiste que nous ne connaissions point, et qui nous paraît, avec des qualités diflférentes, au moins l'égal de M. Nicol et des autres récompensés. Cet artiste est M. Thomas Faed, coloriste brillant et charmant, dont l'exécution enchante le regard et plaît à l'esprit, parce qu'elle est spirituelle autant qu'habile. Ses tons riches , variés, lumineux, fins et vifs, qui, dans leur éclat, se soumettent à l'harmonie, ne forment pas seulement un agréable bouquet de couleurs; ils couvrent des intentions aimables, ils éclairent des figures ravissantes de fraîcheur, des peaux conservées par le brouillard et satinées par la jeunesse ; ils remplissent de leur opulence des intérieurs pauvres ; ils rehaussent des haillons ; ils donnent du prix à des ustensiles sans valeur, à une faïence ébréchée, au fer-blanc bossue d'une boîte à lait; ils nous intéressent à la courte chemise du petit garçon qui, juché sur un établi, les jambes pendantes et nues, attend, pour buissonner, que sa mère ait raccommodé la seule j>atre de culottes qu'il possède.

On entrerait dans la demeure de ces braves gens, qu'on éprouverait un serrement de cœur à les voir si peu ou si mal vêtus, si déshérités, si misérables; mais quand on les visite dans le tableau, on n'éprouve aucun sentiment pénible : toute cette misère est habillée de chaleur et de couleur ; elle est dorée par le soleil qui transparaît dans les ombres, fait tourner les figures , caresse les joues des enfants , se reflète sur le visage de la mère, et se joue avec grâce dans les détails riches de cette demeure pauvre.

Père et mère^ Toute musique a ses charmes^ ce sont les titres des autres tableaux de M. Faed. Le dernier est un peu français par la manière , mais très-anglais par les types. Un petit garçon souffle dans un flageolet, devant la porte de la maison paternelle, tandis que sa sœur, une blonde jeune fille, fraîche et tendre comme la rosée, prête Toreille à une mélodie que lui chante son imagination. J'envie les heureux possesseurs des peintures de M. Faed , parce que la réalité y est tantôt vivement exprimée , tantôt légèrement sous-entendue , et que le luxe de Texécutiony est engendré par le sentiment, et d'accord avec l'esprit.

Moins avare que le jury international, nous distribuerons aux artistes anglais les médailles qu'il a épargnées ; nous en donnerons une à M. Henri O'Neil, l'auteur du Départ pour la Grimée^ composition bizarre qui a l'air* d'un fragment, mais dont toutes les figures sont d'une vérité criante et touchante , qui rappelle les bons jours de Millais et son Ordre â^ élargissement. Un vaisseau de guerre qui va lever l'ancre et qui est couvert de soldats anglais en habits rouges , est embossé dans la toile. Des enfants, des ouvrières, des filles de ferme, des mères et des fiancées, viennent de dire adieu à ces robustes garçons qui vont se faire tuer à Inkermann, et on les voit descendre, diversement émues, jolies et malheureuses, dans la chaloupe qui va les ramener au rivage, et d'oîi elles jettent

un dernier regard à ces jeunes amis qui les saluent encore : Salutant Trumturi.

Nous voterons également une médaille, mais pas de première classe, à M. Henri Wallis, l'auteur de la Mort de Chatterton; à M. Henri Wells , Fauteur' des Volontaires au tir^ morceau trop grand pour ce qu'il exprime; à M. James Morgan, à M. Thomas Webster , à H. Horsley ; à M. Burgers pour nous avoir remis sous les yeux, dans son Bravo toro^ tout un groupe de ces physionomies espagnoles et de ces jeunes madrilènes que nous avions regardées à Madrid beaucoup plus curieusement que le spectacle des taureaux abattus et des chevaux é ventres ; à MM. Vicat Cole et Charles- John Lewis, pour avoir jeté à pleines palettes le soleil de la canicule sur le Champ d'orge et la Couronne de Vété^ deux paysages éblouissants d'audace et d'éclat ; à d'autres peintres qui ont poussé l'aquarelle aux dernières limites de sa puissance et de son intensité, tels que MM. Cattermole, Cari Haag, Gilbert Rowbotham, Tidey, Topham, Warren et Mawley, sans parler de feu David Cox , un maître aquarelliste, dont les paysages sont inondés de poésie ; enfin à M. Leslie , pour sa charmante Cla^ risse^ lisant une lettre de Lovelace , dans un jardin à la Pierre de Hoogh.

Maintenant, nous ajouterons notre boule blanche à celles qui ont valu la première médaille au tableau de M. Calderon, Très'hatUe^ noble et puissante grâce ^ dont il a publié un croquis de sa main , dans la Gazette des Beaux-Arts. C'est une petite poupée monarchique, qui sérieusement joue son rôle de reine , un petit chiffon d'enfant qui,

Précédé de clairons sonnant des tintamarres, Marche tout harnaché d'ordres et de chamarres.

Des courtisans se prosternent devant elle ; des femmes charmantes l'adorent en portant la queue de sa robe, et un sourire

d'ironie vient aux lèvres du spectateur en présence de ce petit orgueil confit et de tous ces gens en émulation de bassesse. Il y a de la distinction , de la finesse et de la grâce dans le ta- Jent de M. Calderon , et une louable aspiration à s'élever audessus du terre à terre ; mais j'aurais aimé qu'il ne fût pas le seul à obtenir la première médaille, et que M. Francis Leighton fût récompensé , lui aussi , pour avoir essayé de dire autre chose que des réalités positives, pour avoir tenté une excursion dans le domaine du style , en peignant les Fiancées de Sy-racuse^ qui mènent en procession des bêtes fauves au temple de Diane. Je les soupçonne d'habiter le West-End, ces jeunes Siciliennes ; mais il faut en prendre son parti : jamais la peinture anglaise ne cessera d'être britannique au premier chef. Aussi fait-elle bien en somme de ne pas entreprendre les sujets mythologiques ou religieux, parce que, chez elle, les dieux ressembleraient de près ou de loîn à des gentlemen ; le Christ aurait l'air d'un membre du Parlement, et la Vierge, d'une miss.

Pour ce qui est de la médaille accordée à M. Orchardson , nous n'y trouvons rien à redire. Différent de M. Nicol , qui est un Anglais de pur sang et qui vit de son cru, bien qu'il procède de Wilkie, M. Orchardson recommence dans son pays une peinture qui a eu beaucoup de vogue dans le nôtre, il y a quelque trente ans. C'est de l'époque où florissaient les Johannot et les Roqueplan , où Eugène Isabey et Lepoittevin se faisaient un nom , que M. Orchardson a emprunté , ce nous semble , sa manière leste et spirituellement négligée par places, ses tons brillantes et curieux, ses pommades lumineuses, ses traînées de pâte.

En regardant le Défi^ où il a représenté une espèce de gentilhomme — non pas le capitaine, mais le lieutenant Fracasse — adressant un cartel à son adversaire , sous la forme d'un billet attaché au bout d'une épée , je croîs voir une peinture

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française de nos jeunes romantiques, une de celles qu'applaudissait l'opposition d'alors, les indépendants de la gauche. Mais ce morceau bizarre, qui ne manque pas de saveur et d'humour, est un peu refroidi par la prédominance d'un jaune crayeux et opaque, moins heureux et moins riche que les tons mordorés, chaleureux et transparents des maîtres en question ; et cette craie jaune, mal broyée, on la retrouve dans le tableau, d'ailleurs plein d'esprit et de gaieté, Christoforo Sly. C'est une scène de Shakespeare, celle oîi un pauvre chaudronnier, transformé en grand seigneur, comme Sancho Pança, est assis sur son lit, recevant les salutions respectueuses des intendants, et les friandises que lui apportent les valets sur des plats d'argent , et tout ébahi de faire un rêve si magnifique après s'être éveillé.

Bien éclairée d'ailleurs, vivement enlevée, spirituelle jusqu'à friser la charge, comme il convient à une scène prise sur le théâtre , la composition de M. Orchardson n'est pas indigne du succès qu'on lui fit à l'exhibition de Pall-Mall, oîi l'auteur remporta, il y a deux ans, le prix de cent livres sterling. Mais il faut pourtant que l'école anglaise soit descendue de plus d'un cran , pour que ces jolis tableaux aient eu les honneurs de la médaille ; ils ne l'auraient pas obtenue , croyons-nous , dans l'Exposition universelle de 1855, lorsque ceux qui tenaient la corde étaient Mulready, Everett Millais, Holman Hunt, et les premiers préraphaélites dans la ferveur de leur conversion.

Celui de tous qui étonna le plus l'école française par son originalité plus qu'étrange, par l'acre parfum de nouveauté à la fois et d'archaïsme qui s'exhalait de ses ouvrages, ce fut M. John Everett Millais, le préraphaélite par excellence. Le public , qui s'occupe superficiellement de peinture , ne sait peut-être pas encore ce que signifient au juste ces mots, préraphaélite ^ préraphaélàisme ^ bien qu'on les lui ait expliqués quelquefois dans les revues spéciales. Les préraphaélites sont

ceux qui, remontant Thistoire, auraient voulu reprendre Tart au point où il en était avant Raphaël. Ils représentent en Angleterre la même évolution qui s'était accomplie déjà, dans la critique italienne, par les quattrocentisti ^ c'est-à-dire par ceux qui ont reporté leur admiration sur les maîtres du quinzième siècle — ayant vécu dans le siècle mille quatre cent — précurseurs de Raphaël, tels que Masaccio, Donatello, Ghiberti, Verocchio, Ghirlandajo, Mantegna, Jean Bellin, Luca Signorelli, Piero délia Francesca, Pérugin et autres.

Cette réforme date de loin en Italie. Ingres et Bartolinî en avaient été les promoteurs au commencement de ce siècle , et depuis, les études historiques et esthétiques avaient remis en lumière les qualités naïves et fortes de ces précurseurs, leur fidélité au vrai, le respect religieux qa'ils professaient pour la nature , au point d'en aimer jusqu'aux laideurs , et ce quelque chose enfin de pénétrant , de mordant, déjeune, qui distingue les avant-coureurs de toute perfection.

L'archaïsme italien, après avoir gagné la peinture et la critique en Allemagne , oîi il avait produit Overberk et le baron de Rumohr, s'introduisit en Angleterre, et y fut préconisé par •un écrivain brillant, hardi et paradoxal, M. Ruskin, dont les affirmations tranchantes et le ton ironique imposèrent à la jeunesse. L'opinion se répandit dans l'école anglaise, ou plutôt parmi les jeunes artistes anglais, — car je ne suis pas bien sûr qu'il y ait jamais eu d'école anglaise, — que le maniérisme commençait à Raphaël, et que l'art avait été, dans cet homme trop célèbre, comme ces fruits mûrs qui déjà ont reçu les piqûres de la corruption ; qu'il fallait, sans hésiter, en revenir à la délicieuse amertume des fruits verts ; que Raphaël n'avait été , à tout prendre, qu'un Carrache anticipé , un maître supérieur du style académique, et, pour parler bien franchement, le roi des poncifs, — que Dieu leur pardonne!

Là-dessus quelques jeunes gens , pleins d'ardeur, en tête

desquels se faisaient remarquer M. Holman Hunt et M. Millais, prenant au pied de la lettre, exagérant même ce qu'avait écrit M. Ruskin , résolurent de pratiquer dans Tart ce qu'avait osé Descartes dans les régions de la philosophie, c'est-à-dire de faire table rase, et de se remettre en présence de la nature, comme si toute tradition eût été non avenue. Cette absolue sincérité enfanta d'abord des singularités piquantes et des morceaux intéressants au plus haut degré. Les amateurs se rappellent notamment V Ophélta envoyée par M. Millais à notre Exposition universelle de 1855. La jeune fille follement confiante qui s'abandonne à Tonde perfide, était représentée là, déjà noyée dans une fourmilière de détails gracieux, expriniés un à un avec une patience de bénédictin, et un réalisme cent fois plus avancé que celui de nos réalistes.

Pas une feuille ne manquait au saule, pas un roseau à la rive. Le cresson, le nénufar, l'iris, l'églantine, le myosotis, que sais-je encore? se disputaient l'attention et la captivaient tour à tour. On se perdait et on se retrouvait à plaisir dans un fouillis prodigieux de plantes aquatiques et de fleurettes : le liseron des fontaines contrastait avec le coquelicot dans le collier de Tondine insensée, et ce contraste était renouvelé par un rouge-gorge et un martîn-pêcheur aux ailes d'azur. Le peintre avait tout dit : le plus petit brin de paille, le moindre brin d'herbe, et les pâquerettes, et les boutons d'or que la pauvre fille tenait encore à la main , et le mouillé de sa chevelure, et les dents de son sourire, et le gonflement des linges que l'eau a touchés , et les jupes imbibées et aplaties , et les dentelles surnageantes.

En un mot, dans ce tableau surprenant, le peintre avait entrepris de lutter corps à corps avec la nature, de pousser le rendu jusqu'aux bornes de l'impossible, et de fouler aux pieds cette loi écrite par les maîtres et proclamée par le bon sens, que le tout est plus important que la partie; que des

myriades de détails ne sont pas un ensemble ; que l'extrême fini de chaque fraction est incompatible avec la puissance de Teffet général : en un mot, que Fart est une chose et que la nature en est une autre, car la nature est complexe et Tart est un.

Toutefois ces premiers résultats, si imprévus, tenaient du prodige et promettaient d'autres merveilles. Par malheur, c'est le contraire qui est arrivé. Les préraphaélites avaient juré d'être naïfs : ils n'ont pu tenir jusqu'au bout leur serment. Privés de boussole , affranchis de ces traditions qui sont le capital accumulé par tous les grands hommes du passé , ils ont dû naturellement se perdre. La Veille de sainte Agnès est le dernier terme de ces déplorables égarements. Il est advenu aux préraphaélites ce qui advint à Tumer qui , enivré par la nature , espérant surpasser Claude Lorrain, égaler la lumière, imiter le soleil , fut pris de délire et se noya dans l'atmosphère. Une sorte de vertige s'est emparé aussi de nos préraphaélites. Ils ont voulu creuser l'insondable , et , abdiquant la supériorité de l'esprit pour s'attacher à vaincre le réel par une impossible imitation, ils y ont perdu la santé morale et le talent même. Comme Ophélia, ils se sont noyés... dans les eaux de l'infini. La nature est une sirène qui peut conduire ses amants au fond des abîmes : il ne faut l'aborder qu'après avoir mis dans ses oreilles la cire d'Ulysse.

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