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BELGIQUE, ESPAGNE, PORTUGAL, ITALIE

Comment se fait-il qu'il y ait toujours eu dans les Pays- Bas un noyau d'école, un groupe de bons peintres , tandis qu'à deux pas de là, de l'autre côté de la Manche, il y a si peu de peinture, de vraie peinture? Un écrivain qui a émis récemment des idées généreuses et justes dans un petit livre intitulé In-

jluefiice de la liberté dans les arts (1), M. André Albrespy, nous rjépondrait que la liberté est ici une des causes les plus actives. Il faut reconnaître , cependant , que si cette cause suffisait à elle seule pour produire un art, pour engendrer une école, l'Angleterre aurait depuis longtemps une forte école et un grand art.

Quoi qu'il en soit, TExposition organisée à Paris dans le Champ de Mars, pour le compte de la Belgique, est , après la nôtre, la plus sérieuse de toutes et la plus riche. Déjà nous avons parlé longuement du peintre qui, dans Técole belge, a obtenu la médaille d'honneur, M. Leys. Maintenant nous n'avons plus rien, ou presque rien à voir, dans cette école, qui touche à la peinture d'histoire, ou même à la peinture historique, deux choses qui ne doivent pas être confondues, celle-ci étant le diminutif de celle-là. M. De Bief ne fait exception, et cela n'est pas surprenant, car il a été élevé en France, oîi la peinture historique est en si grand honneur depuis un demi-siècle. Les plus beaux épisodes de l'histoire des Pays-Bas ont été la matière des grandes toiles qui ont fait la réputation de M. De Biefhe. Son amour pour son pays et pour son art, l'aisance de sa manière savante et libre, sa parenté avec l'école française, nous retrouvons tout cela dans le tableau de la Comtesse d!Egraond au couvent de la Cambre. M. Ferdinand Pauwels fait exception, lui aussi, par quelques tableaux tirés des chroniques flamandes : la Veuve de van Artevelde^ les Gantois devant Philippe le Hardi^ le Retour des proscrits du duc d'Albe^ morceaux habilement peints dans une manière mixte qui ne s'élève guère au-dessus du genre, et qui est attristée par une trop grande place donnée aux tons noirs. Prix de Rome, M. Pauwels a lesté son talent de tout ce qui peut s'acquérir par les études que l'on fait en si bon lieu, à cela près qu'il n'y

(1) Paris , à la Librairie internationale de Lacroix et Verboeckhowen, 1867.

a pas contracté ce quelque chose qui a tant de peine à fleurir dans les pays du nord, et qui s'appelle le style. Nommé professeur à l'Académie grand-ducale de Weimar, M. Ferdinand Pauwels y apportera , du reste , un savoir solide et les qualités nécessaires à renseignement , car les aptitudes pour produire ne sont pas les mêmes que pour enseigner.

Comme l'école anglaise, l'ensemble de l'école belge s'est donc confinée dans la peinture de genre, de paysage et d'animaux ; mais , du moins , elle y réussit à merveille. Ceux qui l'honorent le plus sont bien un peu Parisiens, et si l'on voulait chicaner là-dessus , on pourrait soutenir que M. Alfred Stevens, M. Willems appartiennent à la France; mais d'autre part, il est juste de dire que beaucoup des nôtres ayant été façonnés par les vieux maîtres des Pays-Bas, nous devons restituer à la Belgique et à la Hollande les peintres qui sont venus apprendre chez nous comment on pouvait recommencer leurs ancêtres. C'est un prêté pour un rendu.

A l'inverse de M. Leys , qui ne vit que dans le passé et qui mourra contemporain de Holbein et de Van Orley, M. Alfred . Stevens est aussi moderne que possible. Il peint la femme qu'il a vue hier, et la robe qu'elle porte aujourd'hui. Se mettre ainsi face à face avec la nature et savoir lire dans ce livre-là, sans aide, sans truchement, c'est une grosse difficulté. M. Alfred Stevens s'en tire avec une dextérité consommée;- il y emploie un pinceau souple et sûr, un coloris varié, fin , étoffé , recherché, un coloris aux tons rares et puissants. Le spectacle d'une femme élégante, surprise dans son intérieur, occupée à ne rien faire, lui suffirait à composer un tableau attachant ; mais, de temps à autre, il y glisse l'expression légère d'un sentiment tendre. Jamais, toutefois, il ne va jusqu'à la passion, jusqu'à l'angoisse. Que deviendraient la grâce du visage , la douceur de la peau? On ne regarderait plus suffisamment la grenadine rose du négligé, et la soie violette de la jupe, et le cachemire, et le

sopha, et les bibelots, ravissamment inutiles, dont s'entoure la beauté. Or, il faut que tout cela triomphe à la fois. Et ces jolies mains, si délicates, si blanches, comment seraient-elles crispées par la colère, l'impatience ou la jalousie, sans perdre leur délicate blancheur, alors que le peintre les veut douces au toucher, tièdes et polies, gantées d'amour et de volupté? Aussi le sentiment, quand il se montre ici , n'est-il qu'à la surface : il effleure le regard, il frise le cœur.

Une femme, en fouillant dans les papiers de son mari, trouve la preuve écrite d'une infidélité soupçonnée : cela s'appelle la Douloureuse certitude; on pourrait aussi bien dire la Curiosité punie^ car cette jolie curieuse ne vous inspire d'autre intérêt que celui qui s'attache à l'élégance de sa personne, à sa robe, au délicieux confort de son intérieur. Quel est donc le mari assez malavisé pour tromper une femme aussi charmante, pour aller chiffonner d'autres soies, caresser d'autres cheveux? Voilà ce qu'on pense, et l'on passe à la Rentrée du monde ^ tableau bien senti, oîi l'on voit une jeune coquette vêtue d'une robe bouton d'or, qui, revenue du bal et assise sous la lampe, détache lentement son bracelet, et, toute rêveuse, s'abandonne au souvenir d'une intrigue ébauchée , d'une main serrée peut-être, ou d'une valse entraînante.

Puis, l'on jette un coup d'œil sur la Dame rose^ en regrettant que son visage soit attristé par des demi-teintes d'un gris lourd qui touche au noir. On regarde un peu plus longtemps la Visite^ c'est-à-dire deux femmes habillées d'un goût exquis, dont l'une, après s'être levée pour partir^ trouve encore quelque chose à dire ou à murmurer, et noue un dernier ruban à sa causerie. On sourit à Miss Fauvette et l'on s'arrête ensuite devant un autre tableau de M. Stevens, qui représente une toute jeune femme, étonnée et légèrement émue d'une lettre qui a été glissée sous la porte de sa chambre, et qu'elle hésite à ramasser. Elle est habillée à ravir et meublée à souhait,

pour ceux qui aiment ces chaises de bois peint, avec une lyre pour dossier, qui rappellent dans le second empire la roideur prétentieuse du premier... Mais pourquoi, me direz- vous, nous parler des chaises et des meubles, quand il s'agit de savoir si la lettre sera ramassée, si le cœur a battu? C'est que dans le talent de M. Stevens, les sentiments vont de pair avec les choses et les tentures avec les pensées. Aussi bien, nul ne sait rendre avec autant de force , de vérité et de charme, sans aucune ficelle apparente, les accessoires de la vie aisée et confortable, les bahuts, les étagères, les porcelaines de la Chine, les paravents en laque du Japon, et les cornets pleins de fleurs, et le jade, et le vieux Saxe, et le Sèvres.

Une fois , pourtant, M. Alfred Stevens a voulu parler au cœur en peignant la Consolation : deux femmes en deuil, la mère et la fille, assises sur un divan et consolées par une jeune personne en robe blanche et ceinture rose. La veuve cache ses larmes ; Torpheline est épuisée de douleur, la consolatrice essaie de souffrir. Tout ce tableau, hardiment composé de noir et de blanc, sur fond jaune, date d'une époque où le peintre se piquait d'être plus sentimental qu'aujourd'hui.

Le défaut qu'on reproche à M. Stevens de tomber, çà et là, dans le noir, on ne peut pas en accuser M. Willems qui , au contraire, s'en tient aux tons clairs et froids, aux gris-perle, aux blancs crayeux, ou bien à ce rose que produiraient des fraises écrasées dans du lait; quelle délicatesse de pinceau! quelle propreté! quelle adresse! les robes brillent, les satins reluisent, les parquets font miroir. La Visite^ la Veuve ^ la Sortie^ le Messager^ les Intimes : autant de morceaux peints délicieusement, mais d'une parfaite insignifiance. La femme n'est que le prétexte de la robe ; le cavalier n'est que l'occasion du pourpoint. Ces personnages ne sont pas eux-mêmes ; ils posent pour leurs habits. Ceux que M. F. Willems a représentés en costume Louis XIII n'ont pas le moins du monde

le caractère et les airs de tête qui appartiennent an temps de d'Effiat et de Bassompierre. Je crois voir des acteurs jouant sur le théâtre du Parc, à Bruxelles, ou sur les planches de l'Ambigu, à Paris. Pas de vérité rétrospective, aucun sentiment vrai des mœurs, des habitudes, des physionomies qu'il eût été facile d'étudier dans l'œuvre de Callot, dans les gravures de la Belle, d'Abraham Bosse et de Saint-Igny.

Chaque siècle a ses figures, et ce n'est pas seulement le tailleur qui les fait, ou le coiffeur, ou le rasoir; c'est l'idée dominante, c'est l'ensemble des croyances, et, pour ainsi parler, la tournure des âmes. Quand Meissonier nous peint des raffinés ou des petits maîtres , des philosophes de l'Encyclopédie ou des soldats de l'armée de Rhin-et-Moselle , il leur donne les têtes qu'ils ont dû avoir ; il les habille de leur esprit autant que de leur costume ou de leur uniforme. Au contraire, M. Willems revêt du satin d'autrefois les femmes d'aujourd'hui, et s'il lui arrive, comme dans le tableau de VAccoU' cliée^ d'ailleurs si prestigieux et si précieux d'exécution, de rencontrer quelque belle tête pensive, grave, une tête que Philippe de Champagne eût remarquée, il place, tout à côté, des visages sans caractère , qui ne sont d'aucun temps , pas même du nôtre, quelquefois.

Non, il ne suffit pas pour recommencer Terburg, Metsu, Gaspard Netscher, d'avoir un pinceau de fée, une adresse prodigieuse , une manière caressée et caressante ; il faut mêler aux friandises de la peinture quelque chose qui touche à la vie morale, et qui invite l'esprit. L'homme qui ne pense à rien n'est qu'un mannequin vêtu. Autant vaudrait en prendre la photographie et la colorier.

Nous avons dit que la peinture belge s'était reléguée dans le genre , le paysage et les animaux. Il convient cependant d'excepter M, Verlat — un fort animalier^ comme disent les néologistes — qui s'essaie aux compositions religieuses, et

M. Guffens , qui nous a envoyé les cartons des peintures murales dignement exécutées par lui dans l'église Saint- Geoges, à Anvers; mais ces ouvrages, cartons et peintures, sont malheureusement empreints de je ne sais quel inévitable poncif. Toutes ces grisailles sortent de l'atelier des Flandrin, et ces Christ, ces Madones sont les mêmes qu'on a vus partout. Combien il serait préférable d'être le premier dans son village!

Lorsqu'il s'attaque aux animaux, M. Verlat est plein de verve et d'entrain; il est peintre, il pousse parfois le rendu d'un mouton jusqu'à l'énergie de Ribera. Il se fait ainsi pardonner les proportions insolites qu'il donne à ses tableaux de chiens et de loups. D'ailleurs, il se dispense d'y mettre de l'esprit, ce qui est toujours déplacé quand on représente les bêtes du bon Dieu. Decamps s'est amusé à mettre en scène des singes, et rarement il a su nous intéresser à leurs singeries, bien qu'il fût Decamps. Ce n'est pas la peine que M. Joseph Ste vens vienne , après lui , reprendre ces grimaces , et qu'il y emploie son talent robuste et sa touche généreuse. 11 faut lui répéter ce que lui a si bien dit, dans la Gazette des Beaux-Arts^ M. Paul Mantz : a: Il est inutile d'être aussi spirituel. Un artiste qui sait son métier de peintre aussi bien que M. Joseph Stevens, aurait vraiment grand tort de faire la cour aux Philistins , qui , en arrivant devant une image, y cherchent tout d'abord le mot pour pleurer et le mot pour rire. Nous croyons qu'un tableau est toujours assez amusant quand il est bien peint. i> Puisqu'il s'agit d'animaux^ M. Paul Mantz a parfaitement raison. Mais il ne faudrait pas que M. Willems entendît de cette oreille , ni M. Alfred Stevens, l'autre Stevens.

Passe encore de dire aux peintres de marines et aux paysagistes que bien peindre suffit, parce que la nature agreste, le ciel, la mer font les frais de la poésie. Le mariage d'un rayon de lumière avec l'eau du fleuve ou la verdure des fô-

rets, enfante à lui seul un spectacle ravissant. H n'est que de le voir et de le rendre. De même que les femmes aimées sont toujours charmantes, de même la nature ne manque jamais d'être belle pour ceux qui Taiment. En présence du paysage ou de la mer, Tartiste n'a pas autre chose à exprimer que la sensation qu'il a éprouvée, ou l'émotion qu'il a ressentie.

C'est un excellent peintre de marines que M. Clays. Il nous rappelle Albert Cuyp. Comme lui, sans avoir recours aux drames des tempêtes et des naufrages, il est intéressant, il nous attire et il nous arrête. Il se plaît , comme lui, à peindre des navires mouillant dans l'Escaut ou voguant sur la Meuse, et, comme lui, il aime les eaux calmes , tantôt profondément endormies, tantôt frissonnantes sous la brise. On y voit se refléter en tremblant les flancs bruns des navires, avec leurs voilures d'un blanc écru , d'un orangé sale ou d'un ton canelle. L'impression de M. Clays a toujours été juste et forte; il la redit avec justesse et avec force.

Qu'il y ait encore des peintres de marines dans le pays de Bonaventure Peters et des architecturistes — pardon de cet autre néologisme — dans la patrie de Neefs et de Steenwyck, il ne faut pas s'en étonner. M. Bossuet et M. van Moer, qui exercent ce dernier genre avec beaucoup d'éclat, ont visité les contrées du soleil. Ils sont allés en Portugal, en Espagne, à Venise , chercher des, motifs aux jeux de la lumière sur les architectures et sur les ruines. En présence des monuments qu'ils veulent peindre, ils n'en ont pas compté une à une les pierres ou les briques avec la patience miraculeuse d'un Van der Heyden. Ils les ont vus grandement, largement , avec fermeté, avec ensemble, comme de magnifiques décors, dont la nature est le théâtre et dont le luminaire est le soleil.

Ainsi, dans toutes les branches de l'art second, — car il y a un art premier, — la Belgique a de fort belles œuvres à nous ofirir. Elle a des paysagistes, tels que M. Lamorinière, M. Four-

mois , M. de Knyff, qui ne seraient pas déplacés en compagnie de nos illustres, sans parler de M. de Cock, dont l'absence est regrettable, puisqu'il touche au premier rang; elle a des peintres qui expriment le sentiment tout moderne des inégalités sociales, comme M. de Groux dans les tableaux de VHbs^ pitalûé et de la Vmte du médecin^ tableaux estimables, malgré leur ton dur et leurs taches noires, et qui nous rappellent, sans déclamation, les tristes scènes de l^. misère décente et propre , peintes à Lyon par un canut de génie , Trimolet. La Belgique possède encore de bons peintres d'animaux, par exemple , M. Van Kuyck, dont les intérieurs d'écurie auraient obtenu, je crois, l'approbation de Géricault, et M. Verwée, qui voit les pâturages à peu près comme Troyon. La Belgique enfin possède un autre Jalabert, un Jalabert légèrement diminué, peut-être, dans la personne de M. Liévin de Winne, dont les portraits ont de la grâce, de l'intimité, de l'attrait, accusent la ressemblance morale , et commandent l'attention , non pas impérieusement, mais doucement.

En somme, l'école belge est, sous le rapport de l'art, une sœur de la France, une sœur qui était jadis l'aînée, mais qui est devenue la cadette, pour avoir mal exécuté le testament de Rubens.

Il n'y a pas non plus de grandes différences entre l'école française d'aujourd'hui et les peintures qui nous viennent de l'Italie, de l'Espagne et du Portugal. En dépit des Alpes et des Pyrénées, les peuples de race latine se ressemblent par une fidélité commune à certains principes. Quand nous regardons le Testament d'Isabelle la Catholique^ par M. Rosalès ; la Chapelle Sixtine^ par M. Palmaroli , \ Intérieur de M. Pablo Gonsalvo ; VExpidsion du duc d'Athènes^ par M. Stefano Ussi, et les ouvrages de MM. Faruffini, Zona, Toma, Bianchi, Ruyperez, les portraits de MM. Miguel- Angelo Lupi et da Fonseca , nous nous sentons en famille. La chaîne des traditions

n'est pas rompue. C'est toujours la mêuie langue qui se parle, avec moins de pureté sans doute , moins d'éclat , et avec im peu d'accent provincial; mais nous sommes tous des colons originaires de la même patrie.

Le jury international a décerné une médaille d'honneur à M. Rosalès, et vraiment c'était justice, car il y a chez lui de la vraie peinture, saine et de bon aloi. Une certaine froideur solennelle règne dans le Testament cC Isabelle la GaiTuy- Itque^ dont l'ordonnance a de la grandeur parce qu'elle est simple. Même dans le moment oîi l'égalité leur est enseignée par le droit divin de la mort , les rois sont condamnés aux sécheresses de l'étiquette ; ils ont une cérémonieuse agonie , et leur mort ressemble à l'accomplissement d'une haute formalité. De là le calme et le décorum qui entourent cette reine mourante , et qui donnent au tableau de M. Rosalès une dignité castillane , là oîi l'on s'attendait peut-être à un spectacle plus humain et plus émouvant. Le tempérament espagnol est beaucoup plus accusé dans l'auteur du Sermon à la Ghor pelle Sixiine. Les couleurs locales, les couleurs voulues y sont abordées avec une fierté qui touche à la violence. La pourpre des cardinaux et le velours grenat des baldaquins y sont exaltés par le vert vigoureux du tapis. Les fresques décoratives de Luca Signorelli, de Ghirlandajo, de Cosimo Roselli, de Pérugin , et celles de Michel- Ange, sans être serrées d'aussi près qu'elles le sont dans la Chapelle Sixiine^ peinte par Ingres, ont bonne figure et ne font que décorer le tableau, comme elles décorent le monument. Mais les princes de l'Eglise, les monsignori, les enfants de chœur, les sacristains et autres assistants qui écoutent le sermon du frère dominicain, ne sont pas peut-être particularisés au point où on le voudrait^ lorsqu'on a vu la peinture d'Ingres, bien que toutes leurs figures aient un accent parfaitement italien.

U y a aussi du sang espagnol dans M. Pablo Gonsalvo,

dont V Intérieur est si imposant et si sombre. Bien que peuplé de figures, cet intérieur semble désert et silencieux. Les fenêtres qui Téclairent sont larges et liantes, mais par leurs embrasures il ne pénètre qu'une lumière mystérieuse et terrible. Quelques personnages, qui reçoivent ce jour de soufifrance, ont Tair de comparaître devant un tribunal à peine visible, que Ton croit distinguer, ou plutôt deviner dans Tombre, où il «e confond avec des boiseries sculptées de chêne noir et de vieilles tapisseries.

On ne peut quitter les expositions espagnole et portugaise sans saluer au passage M. de Madrazo, le plus habile portraitiste de TEspagne ; M. Antonio Gisbert, l'auteur du Débarquement des Puritains en Amérique^ morceau qui eut beaucoup de succès, il y a deux ans , et sans regretter Tabsence de quelques peintres espagnols, à demi naturalisés français, MM. Ricardo de los Rios , Zamacoïs , Ramon Rodriguez ; enfin, sans exprimer l'espérance que le Portugal fera des efforts pour ne pas rester à ce point en arrière des autres nations latines.

L'Académie de Lisbonne a pour président le roi don Fernando, père du roi régnant, un dessinateur spirituel, un habile graveur, qui est sculpteur aussi, bon musicien, et capable de parler sept langues. Son appartement est le seul musée du royaume , et ce musée va devenir public, car sa préoccupation la plus chère est de faire revivre les arts en Portugal, et, pour cela, d'en restaurer l'enseignement. Sur sa proposition, l'Académie nous fit l'honneur, il y a quelques années, de nous inscrire au nombre de ses membres, et, à cette occasion, M. 1q marquis de Souza-Holstein nous annonça une prochaine traduction en portugais de la Grammaire des arts du dessin^ dont il n'avait paru encore que quelques fragments dans la Gazette des beaux-arts. Pareille ouverture fut faite, je crois, à M. Maxime Lalanne pour son excellent IVaité de la gravure à Veau-forte. Tout cela prouve que l'art peut renaître dans la

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patrie de Gran-Vasco, de Sequiena, de Viera. Ce qui manque aux artistes en Portugal, ce n'est pas le talent, c'est un public. MM. Miguel-Angelo Lupi , Annunziâo, Fonseca, Christine, Henriques da Silva, professeurs à T Académie de Lisbonne, M. Rezende, qui est un élève de M. Yvon, M. Pedrozo, professeur de gravure sur bois , sont des hommes qui , pour créer une tradition nouvelle, ont besoin de mieux connaître Tancienne, et de persuader aux indolents Portugais que l'art, loin d'être une dérogation, est la plus noble de toutes les noblesses.

On parle beaucoup des arts de la paix ; cependant, pour rendre hommage à la vérité historique , il faut reconnaître que les belles époques de la peinture et de la statuaire ont été bien souvent des temps de crise, et que les révolutions n'ont jamais été défavorables à l'épanouissement des arts. C'est au sein même des troubles qui bouleversaient l'Italie, et des guerres qui la traversaient en tous sens, que sont éclos les génies de Léonard et de Michel-Ange. En France, les Révolutions de 89 et de 1830 ont suscité la grandeur de David et les brillantes nouveautés du romantisme.

Voyez l'Italie moderne : son indépendance, qui date d'hier, a déjà porté ses fruits. Il y a dix ans, une Exposition italienne eût été ce qu'il y avait au monde de plus triste à voir. Aujourd'hui, une rénovation se manifeste partout, àNaples, à Milan , à Florence , à Venise. Il n'y a que Rome qui ne produise rien ou presque rien, Rome qui, du reste, n'a. jamais produit un seul grand artiste, je dis un artiste de prime saut et de tout premier ordre. Nous avons parlé trop sommairement de M. Stefano Ussi, faute d'avoir connu le sujet de son tableau, qui n'était pas imprimé au catalogue de la commission impériale, — ce catalogue est un tissu d'erreurs, de négligences et de bévues , — nous savons maintenant que le tableau de M. Ussi est V Expulsion du duc d'Athènes^ et qu'il le montra

aux Florentins, en 1860, dans le moment oîi la chute du grand- duc donnait à cet ouvrage la saveur d'une allusion flagrante. Pour ne juger ici que le mérite du peintre, nous pouvons dire que, depuis longtemps, il ne s'était pas vu en Italie un tableau de cette qualité. C'est beaucoup que de s'élever si prompt ement à la dignité du genre historique, représenté chez nous avec tant d'éclat par Paul Delaroche.

Après M. Ussî vient M. FarufiSni, peintre spirituel et original, qui a conçu avec originalité et avec esprit son Entrevue de Machiavel et de César Borgta^ mais en lui prêtant des dimensions démesurées. Viennent ensuite MM. Pagliano et Gastaldi, qui, pour peindre des batailles, manquent un peu d'humeur guerrière, et n'ont pas assez <r le diable au corps ; i> puis, M. Toma, deNaples,qui semble avoir assisté aune scène de l'Inquisition , tant il a su mettre de vraisemblance dans ses figures, principalement dans celle du patient, qui, décharné, exténué, étendu par terre, pieds et poings liés sur un instrument de torture, fait un suprême eflFort, avant de s'avouer coupable, c'est-à-dire de s'avouer vaincu par la douleur. Avec plus d'énergie, la Scène de T Inquisition serait digne de Robert Fleury.

La Veille de la fête est aussi un petit ouvrage fort remarquable ; il est touché avec cette liberté sûre qui vient du savoir; il est intéressant au possible par la naïveté des attitudes, surtout par la pantomime du vieux professeur de chant, qui sur son violon donne le la aux enfants de chœur, et dont le corps tout entier vibre à la note, comme celui d'un virtuose qui est musicien des pieds à la tête. A tous ces noms il convient d'ajouter celui de M. Dominique Morelli, l'auteur du Bain pompéien; celui du Vénitien Zona, qui a peint la Rencontre de Titien avec Véronèse; celui de M. Pasini, qui nous a rapporté de ses voyages en Perse des cavaleries si brillantes, de si curieuses caravanes et des paysages si imprévus ; enfin,

ceux des frères Palizzi, deux Siciliens, dont Tun est depuis longtemps de Paris, et qui, dans la peinture d'animaux, sont les égaux des plus forts.

On le voit, Tltalie se réveille. Peut-être l'unité lui serat-elle moins propice que ne l'eût été le fédéralisme, parce qu'elle effacera peu à peu les physionomies des provinces qui^ par le relief même de leur caractère, devinrent jadis illustres ; mais il est sûr qu'à peine libre, l'Italie semble nous annoncer une seconde Renaissance, comme s'il était dans la destinée des arts de ne jamais être plus florissants, ou mieux en état de grandir, qu'au milieu des mâles agitations de la liberté.

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