‹ Les artistes de mon tempsChapitre 5 sur 15 · EXPOSITION DE SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE SES ŒUVRES

C'est déjà une habitude prise que celle des expositions posthumes, et cette habitude est bonne. Elle est bonne pour le public, parce qu'il peut ainsi rassembler ses idées; résumer ses impressions et se faire une opinion d'ensemble sur Tœuvre des artistes qui, par intervalles et durant une vie entière, ont obtenu ou sollicité son admiration ; elle est bonne aussi , le plus souvent, pour la mémoire des maîtres illustres dont les ouvrages réunis se fortifient l'un l'autre, présentent le même talent sous différents jours, et forment,, en dehors de tout objet de comparaison, une imposante unité.

Par une exception regrettable, l'exposition des œuvres d'Hippolyte Flandrin ne sera pas aussi utile à sa renommée qu'elle aurait dû l'être. Flandrin ayant excellé dans la peinture murale, dans la peinture d'église, le meilleur de son âme est absent là où nous allons chercher son souvenir. Sa véritable supériorité nous échappe dans ce salon qui ne renferme que des portraits, deux ou trois tableaux, quelques envois de Rome, de simples études , et une suite de dessins qui nous

montrent à Tétat d'ébauche, et figures par figures, la pensée des grandes décorations de Saint-Germain des Prés et de Saint- Vincent de Paul , de sorte que le côté le plus important et le plus élevé , le côté réellement original de ce rare- talent n'est représenté à l'exposition que par des croquis, des lithographies et quelques gravures.

C'est là sans doute un malheur inévitable, mais encore fautil que le public en soit averti.

Hippolyte Flandrin, dit M. Henri Delaborde, a été a le plus grand peintre religieux que la France ait vu naître depuis Lesueur. 7> C'est beaucoup dire, et au fond ce n'est pas trop dire. Il faut avouer, en effet que l'école française a été peu religieuse. Depuis plus de trois siècles , elle a produit en grand nombre les peintures d'église, mais sans y laisser la trace d'une émotion vraie. A l'exception de Lesueur et de Philippe de Champagne, les peintres de notre école n'ont vu dans les sujets religieux qu'un thème comme un autre , un motif de décoration propre à mettre en relief les qualités pittoresques. Les uns, comme Mignard, ont percé les coupoles pour y peindre la béatitude et les gloires du paradis, non pas avec le désir d'y avoir un jour leur place, mais dans l'espoir d'obtenir les applaudissements de la terre et les faveurs de la cour. Les autres ont retracé la vie de Jésus, mais simplement comme une série de faits historiques. Poussin dans ses Saintes Familles, et même dans ses Sacrements^ n'a été guère qu'un philosophe respectueux, un moraliste grave et mâle, peignant les scènes du christianisme comme les eût racontées un Plutarque, comme aurait pu les sentir un Marc-Aurèle. Lebrun, Jouvenet, Lafosse sont des historiens assez froids qui ont donné à leur narration un ton déclamatoire , faute d'avoir la chaleur et les accents de chrétiens convaincus et attendris. Louis David a été un païen pur, et Prudhon un poëte amoureux, M. Ingres, peu fait pour l'art religieux, parce qu'il est tout entier à la re-

lîgion de son art, est un Grec, qui fut un jour baptisé à Florence, mais qui est retourné dans la patrie d'Homère. De nos jours, la tendresse et l'humilité évangéliques n'ont été peintes que par un Allemand, Frédéric Overbeck. Il est vrai que la tragédie du Calvaire, l'inefFable mélancolie de Jésus à la dernière heure, la poésie plutôt humaine que divine du christianisme, ont été profondément senties par un artiste passionné jusqu'à la fièvre, et remué jusqu'aux entrailles, Eugène Delacroix.

Il ne faut pas croire cependant qu'Hippolyte Flandrin n'a eu qu'un mince mérite à briller dans, une carrière où il avait si peu de rivaux. Tout au contraire, le très-petit nombre des peintres directement inspirés par l'Évangile est une circonstance qui rehausse encore sa gloire. Quand on songe que 1^ grande école italienne a été elle-même si féconde en tableaux d'église et si pauvre de peintures vraiment religieuses; que, dans un intervalle de quatre grands siècles, elle n'a produit en ce genre que cinq ou six peintres capables de parler à l'âme , tels que Fra Angelico à Florence, Pérugin à Pérouse , Jean Bellin à Venise, on en vient à placer très-haut l'auteur des peintures si touchantes, si austères et si tendres qui décorent l'église Saint-Séverin , le sanctuaire de Saint- Germain des Prés, la nef de Saint- Vincent de Paul. La vérité est que ces peintures sont d'une beauté rare et doublement précieuse. Flandrin y a résolu un problème qui, au premier abord, paraît insoluble, celui de représenter les naïvetés de la foi primitive avec les moyens et les ressources d'un art accompli, d'un art qui a trouvé toutes ses ressources et tous ses moyens.

Dans le christianisme, qui se défie de la chair, qui enseigne le mépris du monde, le dédain de la forme, et qui ne reconnaît d'autre laideur que celle de l'âme , dans le christianisme pur, il y a bien peu de place pour un art consommé comme celui d'un

Raphaël, pour un art achevé qui puise à pleines mains dans la nature, qui veut le rendu de la vie, la plénitude des formes, et qui , non content de la beauté naturelle et individuelle des corps, y ajoute la beauté générale et idéale. Arrivée à sa maturité complète, la peinture devient forcément riche, magnifique et triomphante; elle s'attaque au nu, elle modèle les chairs , elle glorifie la nature , la couleur, la lumière ; elle est assujettie à l'imitation des phénomènes physiques, et dès lors il lui est bien difi&cile, pour ne pas dire impossible, d'exprimer les sentiments d'abnégation prêches dans l'évangile, de célébrer convenablement le dieu des pauvres et des bergers, le dieu né dans une étable. Les spectacles qui attirent la charité ne sont pas ceux que recherche la grande peinture. « Mon royaume n'est pas de ce monde, 2> a dit Jésus ; mais Raphaël ne peut pas en dire autant : son royaume à lui est bien de ce monde , au contraire , et voilà comment il est si malaisé de rester évangélique par le sentiment, sans abdiquer la majesté de l'art épanoui, sans oublier les enseignements d'une école savante, sans remonter volontairement aux époques où la peinture, n'ayant encore que le bouton de sa fleur, était douce et timide comme l'innocence , ingénue comme la foi.

Ce problème, Hippolyte Flandrin l'a résolu. Élevé par M. Ingres dans l'admiration de l'antiquité païenne, il a su donner une forme au sentiment qui a détruit le paganisme. Il a été humble par le cœur et digne par le style. Quand il n'aurait fait que sa frise de Saint- Vincent de Paul et les deux peintures qu'il a exécutées sur fond d'or dans le chœur de Saint- Germain des Prés , Y Entrée à Jérusalem et la Marche au Calvaire^ ces morceaux admirables suffiraient à lui créer une situation originale, oui, originale , car ce qui nous frappe le plus dans ces peintures, c'est justement cette conciliation inattendue , surprenante et réussie , entre la science plastique et la foi religieuse, c'est-à-dire entre la beauté voulue de la forme.

et le sentiment chrétien qui lui est hostile. Chose singulière, ce peintre catholique est dans sa peinture un réformé.

L'ampleur de ses figures et de ses draperies n'empêche point qu'il ne conserve un air d'austérité et de jansénisme, qui tranche sur toutes les décorations religieuses, et néanmoins il est de son temps; il ne s'efforce point, comme Overbeck, de revenir aux formes graciles et délicates de Fra Angelico, de faire transparaître l'âme à travers la inince enveloppe de sa demeure. Au contraire, il exprime la foi dans des corps sains et robustes ; il imprime le caractère du renoncement à des personnages qui n'ont pourtant rien de grêle, de pauvre ni de maladif.

Comment s'est opéré ce mélange si imprévu et si remarquable? Par la force, par la vertu des enseignements de M. Ingres. Ce maître, car c'en est un et de race, a été le premier, non pas à comprendre , mais à enseigner les vraies conditions du style. Il a résolument sacrifié l'effet des nuances à la majesté de l'ensemble. Amoureux de la nature, il a su la voir en grand , en la ramenant à l'imité de sa couleur. Au lieu d'être diaprée de tons variés, comme chez Rubens, elle se cache à demi et se généralise derrière la poésie d'une gaze. Ses figures tiennent à la vie, mais elles se séparent de la prose. Chacun de ses personnages semble vu à une distance où, perdant les apparences du réalisme, il garde les accents de la vérité. Une exécution décidée et ferme, mais transparente et lisse, vient ajouter encore à la dignité de ses peintures qui ne présentent plus ni empâtements épais, ni grumeaux de couleur, ni même les traces matérielles de la touche. De cette manière, la figure s'idéalise ; et ce qu'on lui ôte de charme en effaçant les détails, d'une riche coloration , profite à l'harmonie austère qui l'éloigné du regard en l'élevant dans une région supérieure. C'est là le secret de cette grandeur monochrome , sim? plifiée et imposante, qui permet à Flandrin de concilier l'am-

pleur avec la mélancolie, et le paganisme du style avec le christianisme des pensées. Aussi bien, lorsqu'il représente l'Entrée à Jérusalem, la Marche au Calvaire, Flandrin se trouve sur la limite de deux mondes ; il est en présence des Juifs convertis et des Romains qui n'ont pas voulu se convertir. Il veut donc exprimer chez les uns une évangélique modestie, chez les autres la fierté et l'énergie antiques. C'est ce qu'il a fait à merveille dans ces deux peintures, qui sont des chefsd'œuvre en leur genre ; il y a été supérieur à lui-même, ainsi que dans cette longue frise de Saint- Vincent-de-Paul , dont les figures, à la fois semblables et différentes, passent lentement sur la muraille comme les ombres heureuses des saints et ^es martyrs.

De telles expressions au surplus ne se trouvent que dans les profondeurs de la conscience. Il y fisiut l'intimité d'une conviction entière. On ne saurait peindre la foi si on ne l'éprouve, et lorsque Vasari nous assure que Pérugin était un mécréant qui, froidement, peignait de pratique des anges d'une grâce si touchante et si adorable , son témoignage nous paraît suspect, et pour mon compte , il me répugne de croire que l'art puisse être jamais remplacé par une habile jonglerie. C'est la vérité du sentiment qui nous émeut, et non pas la grimace de l'émotion. Flandrin a été sincère, et il me semble que Pérugin a dû l'être. « J'entrai l'autre jour à l'église Saint-Germain des Prés, dit Daniel Stem ; mes yeux furent attirés par deux compositions empruntées de la passion du Christ. Je les contemplai longtemps, non sans quelque surprise. Il y avait là un senti-* ment profond des divines nouveautés de l'Évangile, uni à je ne sais quelle placidité forte qui révélait l'étude de la nature antique. Quand je demandai le nom de l'artiste auquel nous devons les pages harmonieuses de ce christianisme virgilien, ma surprise fit place au respect. J'appris que ce jeune maître, digne d'un temps meilleur, avait su mettre dans sa vie l'ac-

cord que je voyais dans ses peintures , et que cette œuvre touchante qui exhalait comme un parfum de sincérité, c'était la fervente invocation d'une âme chrétienne (1). J)

Que si maintenant, de l'art monumental nous passons à la peinture de portraits, Hippolyte Flandrin va perdre une partie de ses avantages. La frugalité de son pinceau, la chasteté de sa manière simple et sobre, sa couleur attristée et volontairement réduite à cette monochromie solennelle qui convenait si bien aux décorations religieuses et murales , vont être pour lui un embarras lorsqu'il se' trouvera face à face avec la nature, avec la chair, avec le soleil C'est en effet ce qui arrive. Les portraits de Flandrin accusent un côté faible, je ne dis pas dans son talent , mais dans son tempérament de peintre. Le rideau léger et transparent à travers lequel il apercevait les saints du paradis et les chrétiens de la Galilée , s'interpose encore entre lui et son modèle. Dès qu'il est en présence de la vie qu'il faut exprimer, de la chair qu'il faut rendre en la colorant et en l'éclairant, son pinceau réservé et pudique n'est plus à l'aise. Ce n'est pas tout. Le portrait veut une intelligence souple, variée, étendue et pénétrante, un esprit fertile en ressources»; il veut l'expression des caractères par la couleur, par le clair-obscur, par la touche aussi bien que par l'attitude. Il ne suffit pas que le personnage paraisse avoir la plus haute condition de la vie , qui est la pensée , il faut encore qu'il soit baigné dans l'atmosphère, plongé dans la vie universelle. Il faut que tout vive autour de lui , et que le fluide de son âme s'attache à ses vêtements , à toutes les choses environnantes et ambiantes, même aux choses inertes , commme le parfum au vase.

A vrai dire, ces qualités voulues, indispensables, qui ne manquent jamais dans les portraits d'un grand maître, se rencontrent rarement dans ceux de Flandrin. Sous les rayoms

(1) Etquissea morales, par Daniel Stern (M"** d*Agoult).

trop discrets d'une lumière uniforme et assoupie, ses modèles languissent; leur vie sommeille et leur pensée n'est qu'un songe. Quelquefois cette manière de comprendre a bien sa grandeur; mais quand on la voit se reproduire partout et toujours, quand on retrouve, l'une après l'autre, tant de personnalités différentes sur un même fond de serge verte ou sur une tenture de papier bleu qui donne du froid, on regrette la monotonie engendrée par le seul rapprochement de tant de portraits, et l'on mesure alors la distance qui existe entre ce talent si délicat, si honnête et si pur, et les grands maîtres dont le souvenir se présente de lui-même à l'esprit : les Van Dyck, les Vélazquez, les Antoine More, les Rembrandt, les Titien, les Rubens... sans parler de M. Ingres, auprès duquel Flandrin pâlit, faute d'énergie et d'invention, faute de flamme, faute de burin pour creuser les caractères. Je me représente ces maîtres illustres venant regarder les portraits de Flandrin, et j'imagine que ses toiles ne seraient à leurs yeux que des préparations très-avancées qui attendent les dernières touches, les derniers coups. L'un y trouverait trop peu de variété, l'autre trop peu de relief. Celui-ci désirerait une lumière plus enveloppante ou des ombres plus mystérieuses et plus profondes. Vélazquez demanderait plus d'air ; Van Dyck plus de distinction et de charme dans les figures de femmes , moins de bourgeoisie dans les portraits d'hommes. Le coloriste serait offusqué de voir un fauteuil vert-chou détonner sur un fond chocolat, et faire tache sur un ensemble de couleurs cuites et roussies ; il effacerait la banalité de ces rouges pesants, la froideur de ces grands tapis en drap de billard qui prennent tant et tant de place, Holbein chercherait à soulever le voile qui empêche de regarder de près à l'intimité de l'être, aux plis de sa peau , à la transpiration de l'âme par les pores. Titien voudrait plus de santé, une touche plus fière, et que le peintre eût accusé la présence des os et des tendons, la chaleur de la

chair. M. Ingres, enfin, engagerait son élève à pousser plus avant la poursuite de l'individualité , à scruter plus au vif les caractères. Tous diraient qu'il manque à ces portraits deux choses : Taccent de l'esprit, l'accent de la main.

Quelques-uns pourtant sont des morceaux de prix , réussis à merveille. La Jeune fille à F œillet est une œuvre consacrée par l'admiration publique, et qui est admirable, en effet, sans ressembler à rien de ce qu'on admire. Le portrait de M. Broëlmann est excellent. Celui de Flandrin lui-même , avec une toque, rappelle la manière passée, fine et tendre d'André del Sarte. Celui du prince Napoléon, un des meilleurs, et celui de M. Walewski, présentent, le dernier surtout, des mains qui ressemblent quelque peu à des gants soufflés. Le portrait de l'empereur, beaucoup trop vanté selon nous , demeure triste et endormi avec toutes les variantes du ton le plus éclatant et le plus gai, qui est le rouge. L'air rêveur, l'intention prophétique d*un regard vague et noyé, nous paraissent appartenir au peintre plutôt qu'au modèle, et gâter par la prétention une figure modelée net et ferme , un firent dont les méplats sont bien touchés, parfaitement rendus. Le portrait de M, de Rothschild a un grand succès et un succès mérité. La nature y est attaquée avec une firanchise qui plaît, avec une vérité qui parle et qui saisit. Les portraits de femmes n'ont pas assez de séduction ; quelques-uns manquent d'élégance et de monde. Il en est où. l'on remarque des mains d'une exquise délicatesse, celui de M°*® Oudiné, par exemple. Enfin la petite fille de M. Baltard, avec ses grands cheveux qui s'échappent d'un bonnet de nuit, montre ce qu'aurait pu faire un peintre moins retenu par la pudeur du pinceau.

En somme, c'est dans les églises de Paris, de Lyon, de Nîmes qu'il faudrait aller voir les plus belles œuvres de Flandrin; c'est là qu'il est personnel et supérieur. Les nobles pâleurs de la fresque auraient convenu à son talent sévère : il a mieux

aimé la peinture à la cire, dont le ton mat et blond laisse à tous les pleins de rarchitecture leur signification et leur fermeté. Parmi ses tableaux à Thuile, le plus savant, le plus robuste, le mieux peint, est certainement le Saint Clair guérissant dès aveugles^ que nous venons de revoir à l'exposition. Les expressions en sont belles et fortes. La foi tranquille du saint qui impose les mains aux aveugles sans les regarder, Taveugle qui lève son bandeau et qui est stupéfait plutôt que ravi du miracle qui lui rend la vue, Tindividualité curieuse des physionomies, deux charmantes têtes de femme, Tune plus émue que surprise , l'autre caressée par un reflet de lumière , une exécution mâle et sûre et une certaine verve due à la jeunesse de Tauteur : tout cela fait de ce tableau le chefd'œuvre de Flandrin, celui qu'on pourrait hardiment placer au Louvre, où la peinture contemporaine s'arrête à Géricault, Dans une de ces lettres pleines de bonhomie et de naturel , de grâce involontaire et de cœur, que M. Henri Delaborde vient de publier et dont il a peut-être grossi le nombre avec trop de complaisance, Hippoly te Flandrin écrit, à propos du Saint Clair : a M. Ingres est venu le voir. Oh! si vous saviez comme il a été encouragea nt ! Mais oui, il faut que je vous dise tout, à vous, à condition pourtant que ce sera à vous seuL II est entré, il s'est placé en face du tableau. Assis depuis un moment, il ne disait rien; j'étais embarrassé, Paul aussi! Enfin il se lève, me regarde, et en m'embrassant avec cette effusion, ce sentiment que vous lui connaissez, il me dit : a Non, « mon ami , la peinture n'est pas perdue : je n'aurai donc pas « été inutile, d A ces mots, dont je suis si peu digne d'être l'objet ou l'occasion , je suis devenu petit, et je n'ai pu répondre que par des larmes. »

L'exposition des œuvres de Flandrin se trouve ainsi complétée autant que possible par la publication de ses lettres. Il est là tout entier, naïf et convaincu, à la fois expansif et timide

Saint Clùr gnérisuot ka aTCii^el.

274 HIPPOLYTE FLANDBIN.

comme un enfant. Peu littéraire si l'on veut, Hippolyte Flandrin a pourtant une fonne qui se ressent des bonnes lectures et qui, à travers des ingénuités quelquefois puériles, abonde en rencontres heureuses. Il est capable de bien dire parce qu'il écrit et qu'il parle comme il peint, de sentiment II y a nombre de passages dans Bes lettres oii, avec une éloquence inconsciente, pour mnsi dire, il fait voir ce qu'il a senti. Les œuvres d'HippoIyte Flandrin sont une pure émanation de son âme ; ses lettres en sont la nïuve histoire.

II n'eet pas indifférent de savoir que Grandville est né dans la patrie de Callot , car il a plus d'un trait de ressemblance avec rîllustre graveur de Nancy : et d'abord de l'esprit, de robservatioU) l'humeur polémique; puis un mélange tout à fait imprévu de réalisme et d'idéal, une forme correcte et positive , aride même , mise au service des plus fantastiques inventions ; un contour net, enfermant une idée souvent indécise ; un contraste perpétuel, enfin, entre l'élévation de la pensée et la prose du crayon.

Le véritable nom de Grandville était Gérard, Son père, peintre en miniature , était le fils d'un comédien distingué qui, sous le nom de Grandville, avait longtemps charmé la cour de Stanislas et les bourgeois de Nancy. Ce comédien avait eu deux enfants et en avait adopté un troisième qui eut bientôt un nom , et se trouva être Fleury, de la Comédie firançaise. Moins heureux que leur frère adoptif , les fils de Gérard furent Tun et l'autre de modestes peintres en miniature, qui menèrent à Nancy une vie laborieuse et austère. Le plus jeune,

pour se distinguer de son aîné , prit le nom de Gérard-Grandville : ce fut le père de notre artiste.

Jean-Ignace-Isidore Gérard, dit Grandmïle^ vînt au monde le 15 septembre 1803 ; il naquit délicat et débile, et n'en fut que plus aimé par sa mère. Il montra dès ses premières années un caractère doux,* taciturne et réfléchi, jouant peu, écoutant beaucoup, et observant toute chose avec de grands yeux légèrement voilés d'une teinte de mélancolie. A douze ans, on le mit au lycée de Nancy : mais il en sortit bientôt pour apprendre le dessin chez son père, qui, d'accord cette fois avec la destinée, voulait faire de lui un artiste. Malheureusement, tandis que le père flattait de son mieux ses modèles, — cela est de rigueur chez un peintre en miniature, — le fils refaisait le portrait du patient, mais avec une justesse de coup d'œil et une fidélité tellement inexorables, qu'il passait pour ne faire que des caricatures. Du reste, il dessinait du matin au soir, il dessinait tout, personnes et choses , et il accrochait ses charges aux murailles de sa chambre , comme Téniers accrochait les siennes aux murailles de son cabaret

Un miniaturiste parisien très-connu , Mansîon , passant à Nancy, alla voir son confrère, et, frappé de l'esprit du jeune dessinateur, il proposa de l'emmener avec lui. On promit d'y penser, et , à quelque temps de là , M. Gérard se décida en eifet à envoyer son fils à Paris. Cent écus , une lettre pour Mansion, une autre pour M. Leméteyer, régisseur général de l'Opéra- Comiqùe, son parent : voilà de quoi se composait tout le bagage de Grandville. Mais il eut bientôt trouvé des ressources dans son esprit ingénieux. Chez Mansion, qui l'avait pris dans son atelier, il imagina un jeu de cartes fantastiques de einquante-deux pièces, que Mansion trouva si remarquables qu'après les avoir corrigées... du regard, il les publia sous son nom , avec le titre de Sibylle des Salons. ' Cependant Grandville passait ses soirées à l'Opéra-Go-

GRAîlDVlLLE, g77

mique , et les entr' actes dans le cabinet de M, Leméteyer, put il avait connu déjà quelques artistes en renom : Vernet, Picot, Hippolyte Lecomte, Léon Cogniet, et parmi eux un deuxième ténor, Féréol, qui chantait bien et peignait mal, mais qui se croyait plus de talent pour peindre que pour chanter, genre de méprise assez fréquent chez les artistes, Hippolyte Lecomte surprit un jour Grandville dessinant à nouveau, sur le bureau de son oncle , une composition que Féréol venait de peindre, et critiquant à coups de crayon toutes les fausses notes que le ténor avait laissé échapper dans son tableau. Le lendemain, Grandville devient Télève d'Hippolyte Lecomte , qui bientôt le fait peindre à l'huile ; mais ce genre de peinture l'embarrasse , lui paraît compliqué et d'une difficulté superflue , inutile à vaincre. Par un nouveau trait de ressemblance avec Callot, Grandville répugne à ce procédé ; il le trouve trop chargé d'entraves matérielles , et pas assez net pour sa pensée. D'un coup de plume, il avait dit tout ce qu'il voulait dire : pourquoi ces mélanges, ces préparations, ces toiles qui doivent sécher quinze jours, et sur lesquelles il faudra revenir, quand on aura peut-être jeté ailleurs tout son feu ou changé d'idée, à moins de peindre au premier coup, ce qui n'était guère possible à un homme qui avait comme lui l'inquiétude de son art? Grandville faisait ainsi le procès à la peinture à l'huile , impatient qu'il était d'en venir aux moyens les plus simples d'épancher sa verve, car il avait l'esprit plein de pensées, l'imagination pleine de rêves!

Découragé, l'élève de Lecomte veut retourner à Nancy, lorsqu'un sociétaire du théâtre lui propose de dessiner des costumes pour les troupes de province , lui donne un peu d'argent, lui demande beaucoup de croquis, et en somme le laisse bientôt aussi abattu, auçsi pauvre que devant.

Dans ce temps-là , pourtant , on venait d'inventer un art qui semblait créé tout exprès pour Grandville : la lithographie.

278 QRANDVILLE.

On n'entendait chanter partout, dans les salons, dans la rue, que la ronde suivante, en méchants vers tirés de je ne sais quel vaudeville :

Vive la lithographie !

C^est une rage partout :

Grand, petit, laide, jolie, Le crayon retrace tout.

Nos boulevards tout du long A présent sont un salon Où , sans même avoir posé , Chacun se trouve exposé.

On tapisse les murailles De soldats et de hauts faits ; On ne voit que des batailles , Depuis que Ton a la paix ; Sur les assiettes, les plats, On dessine les combats ; Jusqu*au fond des compotiers.

On va placer des guerriers.

Sur nos indiennes nouvelles On voit prendre des remparts, Et sur les fichus des belles On voit charger des hussards.

Les paravents , les écrans , Sont ornés de combattants ; Mille canons en travail Font feu sur un éventail.

Là, des villes assiégées Sur les foulards les plus beaux , Ou des batailles rangées Sur des schalis de mérinos.

Nos mouchoirs de poche aussi Ont leurs combats, Dieu merci !

Grftce à cette nouveauté , Une sensible beauté Peut, quand la douleur Tattaque, Essuyer ses yeux très-bien Avec le bras d'un Cosaque , Ou la jambe d'un Prussien.

GBANDVILLE. 279

La lithographie , pour un artiste qui était pressé de produire, qui avait d'ailleurs le côté populaire de la verve, et sentait le besoin d'agir sur l'esprit des autres, c'était une merveilleuse invention. Cependant, comme si le crayon écrasé sur la pierre eût donné des contours trop mous , comme si l'impression eût été moins incisive que le trait, Grand ville voulut exécuter la lithographie à la manière d'une gravure : au lieu de grainer son dessin ou de l'estomper, il arrêta vivement ses contours, ombrant avec des hachures, précisant de plus en plus ses formes au moyen des tailles, et faisant entrer ses figures dans la pierre avec son crayon , comme il l«s eût rentrées dans le cuivre avec un burin. C'est absolument l'histoire de Callot , lorsqu'il imagina de substituer au vernis mou, dont se servaient les graveurs à l' eau-forte, le vernis des luthiers, qui, étant ferme et dur, donne plus de netteté au travail de la pointe et permet au graveur de sculpter, pour ainsi dire , son dessin sur la planche (1).

Dessinateur lithographe , Grandville n'avait plus qu'à inventer, et c'était là précisément sa supériorité naturelle. Il pensait beaucoup , il avait beaucoup observé. Des travers du monde , de ceux que l'on coudoie chaque jour sur le pavé ou sur les tapis, pas un ne lui avait échappé. Il commença la Suite des Dimanches d!un bon bourgeois^ ou les Tribulations de la petite propriété. Il était d'ailleurs assez disposé à railler la vie, dont il connaissait déjà les petites misères... en attendant les grandes. Il occupait alors dans l'hôtel Saint-Phar, sur le boulevard Poissonnière , une petite chambre , la même peut-être qui fat habitée depuis par un écrivain dont la plume a certains rapports frappants avec le crayon de Grandville, Alphonse Karr. Là il se mit à l'œuvre, conseillé, dit-on, par

(1) Voyez les carieuses Rich^rchu mir Jacques Callotj — que M. Meanme a publiées à Nancy, en 1854, — et la biographie de ce peintre-graveur que nous avons donnée dans V Histoire des Peintres.

Duval-Lecamus, fit des dessins remarquables, tomba aux mains d'un éditeur en déconfiture, dut se débattre avec les créanciers , vit saisir ses dessins , et perdit son temps à courir après son argent.

Au milieu des tribulations qu'il peignait si bien et de celles qu'il éprouvait lui-même, il fit heureusement la rencontre d'un futur ami, M. Falampin, alors avocat, depuis un des administrateurs à^V lïlustraMon. Cet ami habitait la rue des Petits-Augustins. Il était d'une sorte de club , dont le fondateur avait dû être Achille Ricourt, club d'artistes qui, chaque jour, sur les cinq heures , se réunissaient rue Saint-Benoît , dans les salons d^un Yéfour à 13 sous, où l'on dépensait beaucoup d'esprit. On y voyait venir Paul Huet, Jules Janin, Chenavard et vingt autres. Grandville fut invité à quitter l'hôtel Saint-Phar et à venir se loger près de son ami.

<L II avait, au cinquième étage, dit M. Clogenson (1), dans une maison située en face du palais des Beaux- Arts, une mansarde spacieuse , dont son esprit inventif savait tirer un rare parti. Outre le lit, la table et les six chaises qui composaient son ameublement, ses amis se rappellent un vaste rideau vert qui servait à partager en deux son appartement. Une partie, non éclairée, était sa chambre à coucher; l'autre, ornée d'une fenêtre en tabatière, par laquelle le soleil envoyait libéralement ses rayons, constituait l'atelier. Quand les visiteurs étaient nombreux , on relevait le rideau, et le tout formait un vaste salon.

« Quelques jeunes artistes avec lesquels Grandville était lié habitaient le même quartier. Dans la maison contiguë à la sienne , rue des Marais Saint-Germain ( actuellement rue Visiîonti), demeurait Paul Delaroche, qu'il avait connu chez son oncle , et qu'il voyait alors assez souvent ; puis , dans le voi-

(l) Dans une notice intéressante sur Grandville, publiée par V Athceneum fran* çai8 des 12 et 19 mars 1853.

sinage, il y avait Guiaud le paysagiste, Renou le peintre d'in* térieur, Pannetier le miniaturiste, Horeau Tarchitecte, Drulin, Eugène Forest, Delange, qui tous vivaient de leur pinceau ou de leur crayon, puis Philippon, Charton, Taschereau, puis enfin M. Falampin , son ami le plus intime , qui a eu la bonté de nous aider de ses souvenirs. y>

Grandville était alors assez gai, du moins en apparence ; il causait timidement, mais finement, faisait peu de bruit et plaisantait le plus souvent le crayon à la main. Le soir, quand, au sortir du &meux salon de cent couverts , on s'était groupé autour d'une lampe chez le président du club, Grandville pre^ nait une plume et se mettait à dessiner. Pendant que la con* versation s'échauffait ou qu'on faisait de la musique, il traduisait sur le papier les idées que lui suggérait la mélodie, les bons mots qui se croisaient, les aventures qu'on venait de raconter; puis, s'égarant peu à peu dans sa propre pensée, oubliant ce qui l'entourait, il paraissait se plonger dans une méditation solitaire; il rêvait, et machinalement sa plume donnait une forme à ses rêves; mais son dessin devenait vague , décousu , inintelligible comme un songe. Chose bizarre ! cet esprit si positif, si bien façonné à la critique de toutes les folies , était lui-même enclin aux chimères. Il côtoyait constamment les abîmes de la fantaisie.

Ses publications , pourtant , ne révélaient pas encore cette tendance. En 1827, il avait mis au jour les Quatre Saisons de la Vie humaine , recueil de dix planches où il peignit • les divers passe-temps de l'homme , depuis l'âge de deux ans jusqu'à celui de soixante-dix. Rien de bien nouveau dans cet ouvrage , rien de brillant ; le dessin en est roide et la pensée très-banale : le gros des humains y est représenté tout bonnement, en proie à la bêtise bien connue de ses goûts. Pauvre humanité! vous pouvez la suivre tout le long de sa carrière ; vous la retrouvez à la fin telle qu'au début ; elle a

282 GRANDVILLK

seulement changé de poupée. Le héros commence par martyriser son chat, par monter un cheval de bois ou une girafe de carton. Ensuite il vole des pommes; mais du moins, à l'inverse de Tavare de Florian, il respecte les mauvaises et ne mange que les bonnes. A douze ans, il aligne des régiments en papier et joue au soldat, absolument comme les souverains. A seize ans il fait la cour, non pas aux femmes encore, mais à leurs robes, et trouve que V étoffe en est moelleuse. De vingt à vingt-cinq, il chasse sans port d'armes sur les terres des fermiers et des maris. A trente ans, il se déguise çn poissarde et va parler l'argot au bal masqué. Plus tard, il pêche à la ligne, chante Frétillon, cultive le vin muscat, compromet sa perruque dans les coulisses... que sais-je? Enfin, il termine sa vie d'une manière vraiment sinistre , en lisant devant son poêle le Constitutionnel!

Aux Quatre Saisons de la Vie humaine succède une sorte de danse macabre tout à fait inconnue aujourd'hui , entièrement oubliée du moins , et qui est cependant la mise en scène imprévue «t originale d'une idée d'ailleurs bien commune. On sait que les peintres du moyen âge se plaisaient à représenter, sur les murs d'enceinte des lieux de sépulture, une sorte de ronde fantastique menée par des trépassés de toute profession et de tout âge , comme celle qui fut peinte au quinzième siècle, dans le cimetière de Bâle et de laquelle s'est inspiré Holbein dans sa fameuse Danse des morts. Grandville a repris cette allégorie funèbre, qui cadrait, mieux peut-être que la plaisanterie, avec la tournure sérieuse de son imagination. Il intitula le Voyage pour V Éternité une série de planches où il avait dessiné la Mort empruntant tous les visages pour nous attirer à elle , changeant à chaque pas de costume pour nous séduire. Ici, elle s'aiFuble d'un immense bonnet à poil, prend une canne et une allure de tambour-major, et conduit dans son empire tout un régiment de pauvres

GRANDVILLB. 283

conscrits qui partent, en emboîtant le pas, pour le grand voyage. Là, elle s'est déguisée en cocher de tilbury, s'est fait suivre d'un groom a qui porte la cocarde et l'habit galonné, ï) et de l'air le plus charmant, elle montre son équipage à une jeune dame, en l'invitant à aller au bois,., d'où Ton ne revient plus. Une autre fois, sous le masque d'une prostituée , elle appelle d'une voix doucereuse déjeunes étourdis , et leur propose de monter dans son bouge pour lui acheter l'amour. Le crayon de Grandville a cette fois l'énergie d'un hémistiche de Juvénal. Plus loin , elle se fait garçon apothicaire , et cachée dans l'officine où on lui voit piler ses poisons dans un mortier, elle sourit en écoutant le maître assurer à ses pratiques que ses drogues sont pures, de bon aloi, et selon V ordonnance. L'artiste, en composant cette série de dessins, s'est relevé des faiblesses et des banalités précédentes ; il a taillé dans le vif.

Mais le titre le plus sérieux de Grandville à la popularité, son œuvre la plus remarquable, la plus originale, c'est la série des Métamorphoses du jour. L'idée était neuve, par une face, du moins, et piquante : elle fit fureur dès le début; aussi l'artiste n'eut-il pas besoin d'aller chercher les éditeurs : il les vit venir. Sans doute l'apologue qui prêtait notre langage aux animaux était aussi ancien* que le monde, et Aristote, qui a remué toute chose, avait dit, il y a quelque deux mille ans, les rapports de la physionomie humaine avec celle des animaux; mais la nouveauté consistait à leur faire endosser nos habits , à les introduire en escarpins dans nos salons , à les transformer en personnages vraisemblables, en leur assignant un rôle à chacun dans l'éternel vaudeville du monde. Grandville a rendu l'homme inséparable de l'animal ; il les a soudés l'un à l'autre comme la fable avait fait les deux êtres qui composaient Chiron; mais, à l'inverse du centaure, ses acteurs ont des hures de bêtes sur des épaules humaines.

Les Métarruyrplioses du jour eurent un succès prodigieux. Parmi ces satires toutes morales , il s'était glissé un trait politique, et ce fut la fortune de l'auteur; je me trompe, de Téditeun II n'était bruit, dans ce temps-là, que d'une historiette de coulisses, assez ordinaire d'ailleurs, mais rendue piquante par la qualité des personnes. Le héros de l'aventure était le jeune duc de Chartres, depuis duc d'Orléans, le fils de Louis- Philippe ; l'héroïne était une ingénue du boulevard qui amusait les bourgeois par son talent et ennuyait les beaux fils à force de vertu. On disait alors, et sans horreur je ne puis le redire, que M, le duc avait été heureux comme il convient à un colonel de hussards , et que c'était le père de la belle ingénue qui avait lui-même conduit le jeune colonel à la victoire. Grandville, vengeant d'un seul trait la morale outragée et les soupirants jaloux, représenta Monseigneur en son beau costume de colonel de hussards , tête de grand-duc^ pose élégante ; le père, sous les traits d'un poisson indigeste, dont la chair n'est bonne qu'en mai, et l'Iphigénie en coulisses sous les formes d'une jeune dinde rougissante, dont le bec convexe, recouvert de sa caroncule, devait se prêter malaisément aux baisers dé l'oiseau de nuit. Tout Paris voulut voir cette planche, et l'on raconte que la duchesse de Berri, — c'était en 1829, — se fit un malin plaisir d'oublier sur sa table^ un jour de réception , quelques épreuves de cette métamœphose^ trouvée charmante par le comité de censure au service de la branche aînée. Ce fut , on le pense bien , à qui rirait le plus haut des malheurs de l'amant heureux. A partir de ce jour, les Métamorphoses de Grandville devinrent l'objet de toutes les conversations ; on les trouvait sur tous les guéridons, dans toutes les mains. Deux auteurs , MM, Paul Lacroix et Ozanneaux , improvisèrent pour rOdéon une pièce dont l'ouvrage de Grandville leur fournit la pensée et le titre : les personnages devaient changer de tête , et l'on se demandait qui pehidrait ces

physionomies de carton/ — Naturellement Grand ville. ♦ — Mais où est cet homme depuis hier si célèbre? — On le cherche partout, et on le découvre en son cinquième étage de la rue des Petits- Augustins , n"^ 10 , dans une petite chambre sans meubles, ce Vous êtes sans doute un habitué du Jardin des Plantes, dit le bibliophile à Tartiste. — Monsieur, reprit modestement Grandville, je n'ai vu les animaux que dans Buffon. C'est là que je les étudie (et il montrait une petite édition anglaise de l'Histoire naturelle : Extracts from Buffon^ in-12) ; voilà le livre d'où je suis sorti, d

Les bêtes de Grandville me rappellent que j'étais un jour avec un homme d'infiniment d'esprit, M. Prosper Mérimée, le même qui fut de l'Académie Française, à examiner des croquis d'animaux qu'il venait de dessiner d'après nature (!)• C'étaient des rhinocéros, des hippopotames, des mastodontes et autres pachydemes. « Comment expliquer, lui dis-je, l'existence de ces êtres difformes, monstrueux? ne dirait-on pas d'un cauchemar de la nature? — Pour moi, reprit froidement l'académicien, j'ai toujours pensé que, vers le sixième jour de la création, il avait été ouvert un grand concours, pour la formation d'un être digne de vivre sur la terre. De toutes parts, comme vous le pensez bien, on produisit des modèles, et Dieu seul peut savoir ce qu'on envoya d'ébauches informes, d'animaux biscornus et grotesques. La galerie dut rire beaucoup, non-seulement de la conformation des figures, mais des énormes différences qui se rencontraient dans leurs proportions relatives ; lorsque après V éléphant^ par exemple, un des compétiteurs apporta modestement le rai. Le lion et le singe furent remarqués ; mais l'un, ayant ouvert la gueule

(1) C'était à la fin d'une séance dn conseil d'État, où nous avions été appelés Fun et l'autre, pour donner notre avis sur la loi des théâtres, avec Charton, Bixio.et Bazenerie, tous ces messieurs conime membres de la Commission des théâtres, et moi particulièrement, comme Directeur <Ies théâtres et des beaux-arts.

mal à propos, effraya les juges, et l'autre compromit son succès par une grimace intempestive, de sorte que les inventeurs de ces ouvrages n'eurent que l'accessit. Le prix fut donné à VTiomme. Malheureusement , après la distribution, on oublia de détruire les modèles, de sorte que, toutes ces bêtes prenant pour elles le croissez et multipliez^ crurent et multiplièrent. Voilà ma Grenèse. 2>

Il semble que les Égyptiens aient voulu réhabiliter tous ces animaux hors de concours , en mariant leurs formes avec celles de l'homme. C'est ainsi qu'ils virent un emblème de prudence dans le monstre auquel ils donnaient la tête d'une femme et le corps d'un chat. Mais Grandville parut avoir une autre pensée en croisant les races. Il voulut châtier l'homme en lui rappelant que, malgré le premier prix qu'il avait jadis obtenu , il n'était pas si éloigné des concurrents qu'il méprisait, et que son visage, par ses déviations fréquentes, trahissait la bestialité de leur commune origine. Il imagina donc et mit à la mode ces burlesques personnages que vous savez, hommes par le corps, animaux par la tête, et sur leur dos il se plut à fustiger les ridicules humains. On peut dire que nul ne l'a surpassé dans le talent de vêtir, de faire parler, de mettre en scène les acteurs de cette comédie universelle. Il savait trouver dans chaque animal la personnification d'un sentiment, d'une pensée, et de la physionomie du moindre insecte dégager une signification morale. Le costume, la corpulence , l'attitude , tout se rapportait chez lui à une idée dominante. L'homme violent et querelleur, le duelliste, avait la tête d'un hérisson sur un corps membru ; l'écrevisse caractérisait naturellement le poltron qui rompt sans cesse la mesure. La luxure du bouc, la gloutonnerie du loup, la menaçante gourmandise du crocodile, la vanité du paon, n'ont été nulle part saisies, consacrées, pour ainsi dire, par le dessin, comme elles le furent dans les Métamorphoses du

jour. Grandville a mis tant de justesse dans l'emmanchement, tant d'accord dans l'assemblage des parties, et dans l'intention tant de finesse, qu'il nous serait aujourd'hui bien difficile de représenter aux yeux un vice quelconque de l'humanité autrement que sous les formes qu'il a si spirituellement adaptées à ce vice. Chacun de nos travers a maintenant son image stéréotypée dans ce BuiFon de la satire. Voyez monsieur un tel , le misanthrope , le bourru , qui parle à ses gens en leur tournant le dos , qui cache sa mine renfrognée et déclare qu'tï ri y est pour personne : dites-moi si l'on peut luî prêter une autre tête que celle de l'ours? Et ce gros homme, tout appétit et tout ventre, qui crève son gilet, entr' ouvre un jabot sale , et promène sa grosse patte poilue et poisseuse sur le museau d'une jeune modiste qu'il appelle ma petite chatte^ quel autre groin peut-il loger dans son immense cravate, que celui d'un pourceau?... En vérité, au-dessous de chacune de ces têtes , on peut écrire le ne varietur.

Les d'Orléans eurent un instant leur tour. La révolution ^e 1830 ayant donné carrière aux caricatures , on en fit d'abord contre les vaincus. Grandville , Eugène Forest crayonnèrent des calembours qu'assaisonnait le sel de l'à-propos. Mais bientôt, laissant là \q pteu'monarqiie^ Vex-et-lent roi^ ils tournèrent leurs armes contre la dynastie nouvelle. Philippon créa le journal la Caricature; il s'y retrancha, lui troisième, avec Forest et Grandville, et fit feu de toutes ses fenêtres.

Grandville fut le héros de cette guerre qui dura cinq ans. Il y déploya, dans le détail surtout, de l'originalité et une verve infatigable. Si sa pensée manquait parfois de grandeur, de portée ou d'imprévu, il y suppléait par une prodigieuse fécondité d'inventions partielles ; il taillait tant de facettes à son idée, qu'elle brillait d'un éclat extraordinaire. Ce qu'il lui fallait , c'était une donnée générale , un cadre où il pût faire

288 GBANDVILLE.

entrer tous ses personnages. Il aimait à passer en revue sa ménagerie d'hommes d'État, parce qu'il y trouvait l'occasion de les peindre un à un, de les prendre à partie, de fisiire, en un mot, leur portrait moral et physique. C'était là son triomphe. Tantôt il imagine une Chasse à la Liberté... et alors chacun use de ses armes : les gens de haute cour mettent la bombe dans le mortier et le maréchal Lancelot, prince de Seringapatam , braque ses pièces d'artillerie (1); M. Thiers charge un petit fusil pour rire; puis vient une chevauchée de ministres et de robins qui renverse, dans son élan, M. d'Argout et ses énormes ciseaux, l'étalon le Vàlmy et son obèse cavalier ; puis c'est la meute des aboyeurs féroces,

Chiens courants et limiers, et dogues et molosses , Tout se lance et tout crie : Allons I

Tantôt la scène représente une Salle d^ armes. Un homme masqué, mais reconnaissable à ses gros favoris et à son toupet , fait assaut avec une belle et forte fille , aux durs appas, qui se bat sans gants et sans masque, la poitrine découverte ; elle a pour ceinture une écharpe tricolore, pour coiffure un bonnet phrygien. Rien de plus fièrement dessiné que ces deux figures. Mais la noble fille qui engage le fer si bravement, elle ne s'aperçoit pas que son perfide adversaire s'est plastronné de la Charte, et qu'il cache dans sa main gauche... un poignard! Les tenants sont deux maréchaux : honneur à eux I Derrière la Liberté, se tient le grand Madier de Montjau en bonnet rouge , et entre ses jambes apparaît un petit ministre en lunettes qui s'eiForce de piquer la déesse à hauteur du mollet. Quelques épisodes égayent le tableau : on aperçoit, au second plan, M. d'Argout essayant de faire assaut avec un

(1) Soit dit pour les nouvelles générations , le maréchal Lobau avait eu la singulière idée de dissiper une émeute en la faisant inonder au moyen de pompes à incendie. Depuis, les caricatures le représentèrent une seringue à la main.

tireur, qui proteste contre les chances inégales d'un tel combat, attendu que le nez de M. d'Argout, plus long que son fleuret , donne à la passe un caractère choquant de déloyauté.

Tantôt c'est une assemblée des Faux Dieux de V Olympe^ où du premier coup d'œil vous reconnaissez le petit Mercure, dieu de l'éloquence, et le maréchal Neptune et son trident à triple jet; la déesse Thémis portant les favoris de M. Barthe , et n'étant que borgne là oii il convient d'être aveugle ; le vieux Vulcain pied-bot (1) forgeant des protocoles , les Furies du parquet , le dieu Mars (2) , si intraitable en matière de traitement, enfin Jupiter qui boit à la coupe de flatterie, et dont l'aigle s'est changé en coq et la foudre en baïonnettes... J'oubliais le champêtre dieu Pan, ministre des travaux publics et des beaux-arts; une palette protège sa pudeur, il joue du chalumeau , et dans sa nudité chaste il serait impossible de le reconnaître, s'il n'était trahi... encore par son nez!

On ne peut nier sans doute que les caricatures de Grandville, je parle de celles qui ont trait à la politique, n'aient beaucoup perdu, à l'heure qu'il est, du sel que nous y trouvions jadis dans la chaleur du combat. Chacun, en ce temps-là, y mettait du sien. On prêtait à l'artiste d'autant plus d'esprit qu'on était soi-même plus en colère ; on riait de fureur, on admirait par indignation. Avec quelle joie on suivait de l'œil ces processions fantastiques, le Convoi de la Liberté^ par exemple, où défilaient tous les héros du jour, chacun avec son indélébile signalement, les Persil, les Soult, les Barthe, les Guizot, les Dupin, les Thiers! En voici un qui est en Achille; il porte en manière de bouclier, ou plutôt en guise d'écu, une énorme pièce de cinq francs. Cet autre, monté sur un mulet d'Espagne, a pour étrier la grammaire.

(1) Talleyrand.

(2) Le maréchal SouU..

pour couvre-chef un casque surmonté du fameux cierge, et si vous n'avez pas encore appliqué un nom à sa figure, regardez au bord de la selle de cuir cette frange sur laquelle est écrit Murillo^ vous apprendrez son nom, vous saurez où le bât le blesse... La plupart sont transformés en canons qui lancent des nuées de bêtes malsaines : l'un s'allonge en couleuvrine revêtue d'un habit de laquais, vomissant des assommeurs et des gourdins ; l'autre est un mortier auquel le canonnier en chef va mettre le feu , en approchant la mèche de cet orifice que les diables de Callot nous ont montré tant de fois , en des appareils si divers et des pofetures si différentes.

Aujourd'hui que nos vieux griefs sont presque oubliés, que nos passions, un instant refroidies, se sont rallumées pour d'autres objets, c'est à peine si nous comprenons ces images qui nous parurent autrefois si incisives; c'est à peine si nous retrouvons le sens de cette mordante ironie qui châtiait les coryphées de la tribune : celui-ci, lorsque, foulant aux pieds l'honneur et la grammaire, il prononçait quelque discours trop peu français ; celui-là, lorsque après avoir tracé le tableau de la Pologne égorgée, d'une capitale inondée de sang et envahie par le silence de la mort , il laissait tomber ces tristes paroles : Fordre règne à Varsovie. Grandville tenait alors le crayon pour le compte de la France entière. Il était le plus ardent et le plus désintéressé des secrétaires de l'opinion publique. Dans chacune de ces feuilles qui, sur l'aile de la satire , passaient toutes les frontières , trompaient toutes les douanes, et allaient provoquer partout la protestation des cœurs généreux, nous retrouvions nos pensées de la veille traduites en vives images , sculptées eu relief. Il me souvient de la formidable sensation que produisit une de ces caricatures qui représentait un sergent de ville essuyant son épée rouge de sang, et disant : F ordre règne aussi à Paris. La muse de Qrandville, on le voit, laissait de temps à autre ses grelots

pour saisir les lanières vengeresses de Némésis. Mais , encore une fois, ces souvenirs sont déjà loin de nous ; beaucoup d'impressions qui nous firent battre le cœur, Commencent à s'effacer sous le poids d'émotions plus poignantes. D'ailleurs, que de personnages ont depuis disparu de la scène ! Et que sont les coups de plume du journaliste, à côté des grands coups de faux de la mort!

Grandville était au plus fort de son succès , lorsqu'il fit un voyage à Nancy, en juillet 1833. Il avait quitté sa ville natale à vingt ans , pauvre et obscur ; il y revenait au bout de dix ans, toujours sans fortune, mais avec un des noms les plus populaires de la presse et de l'art. Il épousa à Nancy une de ses cousines, M"* Marguerite-Henriette Fischer, femme intelligente et dév^ouée, d'une beauté calme, bien faite pour le comprendre, l'aimer et le mener doucement. De retour à Paris, il prit un appartement rue des Grands- Augustins , tout joyeux de pouvoir savourer les douceurs de la vie intime. Simple comme un enfant, naïf comme un rêveur, il n'aimait rien tant que la vie privée , le travail aux lueurs du foyer domestique. S'il avait à représenter la France^ il prenait sa femme pour modèle. Il avait ainsi enfermé .toute la patrie dans sa petite maison de poëte. Il eut trois enfants de ce mariage , et ce fut un indicible bonheur pour lui que de les avoir autour de son chevalet , de les entendre babiller, de les voir dormir pendant qu'il ébauchait sur une ardoise, non plus des satires politiques, mais des dessins pour les Chansons de Béranger^ dont l'éditeur Fournier préparait la publication. La Caricature^ en effet, venait de mourir sur la brèche, tuée avec la presse libre par cette horrible machine de Fieschi qui avait vomi le meurtre et les lois de septembre ; mais une autre carrière se présentait : l'illustration des livres. Cet art nouveau, ou du moins renouvelé, avait été récemment inauguré en France par Gigoux, dans une magnifique édition de Gil Blas^

avec une originalité, une couleur, un esprit, qui n'ont pas encore été surpassés. Grandville admirait beaucoup ces croquis pleins de saveur, d'autant plus qu'il y voyait des qualités qui n'étaient point les siennes. Je parle du feu graphique, de cette perception rapide des formes qui n'est pas précisément la facilité, mais plutôt le sentiment devenu science. Timide à l'excès dans son dessin , aussi bien que dans les relations de la vie, Grandville n'était jamais content de lui. On ne saurait imaginer la peine que lui coûtait la moindre de ses figures ; il y dépensait un temps incroyable, une patience de bénédictin. Il y a telle de ses vignettes qu'il a recommencée dix fois , toujours armé contre lui-même de ce génie de la satire qui était son tourment et sa force. Nous avons vu de lui, chez M. Philippon , son camarade , des dessins qu'il avait découpés soigneusement pour les coller sur une autre feuille , où. il les corrigeait plus à l'aise, ajoutant, par exemple, une rallonge au nez de M. d'Argout, retouchant le faux-col d'un éléphant, mettant des sous-pieds au pantalon d'un lapin. Mais aussi, plus il a pris de peine, plus il nous fait de plaisir : c'est le propre de tous les ouvrages de l'esprit

Je dis de F esprit^ car c'est de là que procèdent les compositions de Grandville. Elles sont pensées plutôt que senties. Il n'y laissait pas voir la tendresse de son cœur, comme s'il l'eût réservée tout entière pour les épanchements de la vie intérieure. Mais du moins, lapensée qui avait jailli de son cerveau, il savait 1. préciser, l'a^rifondirria fortifier en l'acoompaga^t d'accessoires sobrement ménagés, et dont pas un n'était superflu, « Ce n'est pas à première vue , dit M. Charton (1) , ni d'une seule fois, qu'en feuilletant ses œuvres, on peut saisir et comprendre tout ce que cette intelligence laborieuse savait

(1) Voyez sa trop courte notice sur Grandville dans VIllwtraHon de la fin de mars 1847.

rassembler, en un cadre étroit, d'intentions fines et spirituelles se rapportant toutes à une unité rigoureuse, toutes à l'idée principale pour l'animer, l'éclairer et la développer jusque dans ses nuances les plus délicates et les plus subtiles. Condenser le plus possible d'observation et de critique de la vie contemporaine dans le moindre espace, exprimer beaucoup avec un petit nombre de lignes : telle était son étude assidue , sa règle, on peut dire son ambition. Ce n'est rien exagérer que de le considérer comme un des artistes les plus concis et les plus expressifs de notre temps. Il lui suffisait souvent d'un seul trait de la physionomie humaine, d'un simple détail de vêtement, d'un objet quelconque à l'usage de l'homme, pour peindre au vif tout un caractère, toute une manière d'être, toute une personnalité, d

Pour en revenir aux Chansons de Béranger^ Grandville était certes capable d'en dessiner les illustrations ; car il avait justement les qualités gauloises de notre chansonnier : la raillerie naïve, l'esprit, la sobriété, le fin bon sens, une certaine gaieté philosophique à la manière d'Horace, tournant quelquefois à l'amer, et enfin la concision de la forme péniblement poursuivie, mais atteinte avec un rare bonheur. Le soldat désarmé de la Caricature se retrouvait parfois sur son terrain lorsqu'il traduisait ces chansons où se mêlaient si heureusement le lyrisme de l'ode et le mordant du pamphlet , et alors il faisait merveille; mais le côté sensible^ comme on disait autrefois, la grâce, la tendresse, lui échappaient souvent ; je veux dire que son crayon était moins habile à les rendre que son cœur à les sentir. La grâce, en peinture, est le mouvement de la beauté. On la rencontre en ne la cherchant point. Elle est spontanée ; elle vient d'elle-même embellir les vers du poëte ou se poser dans le tableau du peintre. Le dessinateur la voit sortir de quelques lignes mariées presque au hasard, comme Vénus sortit un jour du sein de l'onde.

Grandville atteignit rarement à cette qualité souveraine ; rarement il l'enferma dans la prison de ses contours. Ses lignes positives, ses formes trop fidèles à la réalité, se refusaient à exprimer, sinon l'énergie de l'amour, du moins sa tendresse et sa poésie.

Une fois cependant il fut plein de charme lorsqu'il dessina les funérailles du poëte, telles que celui-ci les a si gaiement chantées dans ce qu'il appelle Mon Enterrement. Qui ne la sait par cœur cette chanson , drame en cinq couplets , ou mieux en cinq tableaux? Un essaim de petits Amours va former le convoi du chansonnier, qui les voit en songe procéder à la cérémonie. Mais, avant de partir, les ingrats lui font mille traits : l'un caresse la chambrière , l'autre boit à plein verre le meilleur vin du défunt. Pourquoi ménager du vin posthume? Grandville assiste au service, il a vu tous les tours de ces petits traîtres. Celui-ci, en chasuble et bonnet carré , psalmodie, sur l'air du De Profundis, un couplet de Frétillon; celui-là, revêtu d'un surplis trop court, laisse voir ses mollets dodus et ses formes rebondies ; le plus grave porte l'uniforme du suisse, et, tenant en main la hallebarde de l'Amour, qui est une flèche, il veut guider le corbillard. Le drap, où. les pleurs tombent en lames d'argent, porte un verre, un luth et des fleurs... Mais quoi! le mort n'est qu'endormi, et, avant que Lise vienne l'arracher à la tombe , deux Génies s'approchent de l'oreiller aux songes funèbres : l'un mesure avec un compas la phrénologie du poëte, et l'autre sur ce vaste front va déposer une couronne de laurier.

Sans doute , il est des artistes qui ont mieux rendu le côté poétique des Chansons. Dans les sujets gracieux ou pathétiques, Johannot, de Lemud, Daubigny, Jacque, ont imaginé des vignettes qui donnent un grand prix à la récente édition de Béranger, et il ne serait pas surprenant qu'enrichie des admirables compositions dues au génie de Raffet, ou à la verve

humoristique de Penguilly , cette édition n'emportât la préférence. Mais il est certain que, sur d'autres points, Grandville conserve sa supériorité, même avec ses modestes gravures sur bois. Lorsque les animaux, jouent un rôle dans la chanson, lorsque tout l'intérêt doit se concentrer dans l'expression des physionomies, Grandville est incomparable. La Requête des chiens de qualité pour rentrer aux Tuileries après la chute de l'usurpateur, est un chef-d'œuvre que lui seul pouvait exécuter et concevoir. La vignette de Madame Grégoire est le sublime du genre, et il y a telle physionomie de ruffmn où le burin de Grandville s'est montré aussi fort que la plume de Béranger, sans parler des splendides carnations de madame Grégoire, dont le gros rire va jusqu'aux larmes, et qui déploie, sous sa croix d'or, a l'ampleur de ses pudiques charmes^ d Il est un recueil où Grandville aimait à publier ses plus délicates fantaisies : le Magasin pittoresque. Cette publication populaire, instructive , pleine de choses, frappée au coin du bon goût et de l'art, et où la morale a trouvé le moyen d'être charmante, plaisait par-dessus tout à notre satirique ; il l'appelait son cher magasin, et l'aimait d'autant plus qu'elle était dirigée alors par un homme d'élite dont il appréciait la distinction et l'amitié. Plus que personne, M. Charton pouvait exercer une bonne influence sur Grandville, élever son talent, lui donner un peu plus de noblesse, lui conseiller la poésie. Comprenant, en effet, tout ce qu'il y avait de puissance d'observation dans le génie de l'artiste, M. Charton le poussait de plus en plus vers les hauteurs de la satire morale, lui parlait de Greuze, d'Hogarlh, de Callot, d'Abraham Bosse, lui faisait entendre que, même en restant dans les données du drame bourgeois, il pouvait s'immortaliser par la peinture, non des dehors de la vie, mais des secrets de l'âme. Molière n'avait-il pas lui-même commencé par Scapin et Sganarelle avant d'en venir aux grandes figures d'Alceste et de

Tartuffe? Molière ! voilà l'homme dont il faudrait illustrer les œuvres, car les illustrer c'était en comprendre toute la grandsur, c'est-à-dire passer soi-même au rang des maîtres. Le projet d'une édition nouvelle de Molière flatta Grandville. Il

était ravi de la seule idée qu'on l'en supposfit capable. Luimême il confessait que pour mériter un nom illustre , il faudrait marcher, le crayon à la main, du pas de ces grands hommes et à côté d'eux ; il nommait aussi La Bruyère comme le modèle du comique sérieux et délicat.

En attendant, Grandville faisait au Magasin pittoresque ses plus précieuses confidences. De temps à autre il accompagnait son envoi de quelque billet qu'on ne manquait point d'imprimer tout vif, parce qu'il savait y remplacer le jargon de

l'atelier par le langage original d'un homme d'esprit. Il fit un jour une leçon curieuse sur les formes du visage, qu'il ramenait toutes à des figures géométriques. Tête carrée, tête pointue, disait-il; si les passe-ports s'exprimaient ainsi, ils trahiraient beaucoup mieux leur homme qu'avec ces formules consacrées : nez gros, bouche moyenne. Aux yeux de l'enfant, les têtes humaines sont toujours rondes, et pour beaucoup d'hommes, les visages ne diffèrent que du cercle à l'ovale; mais le caricaturiste , dont les yeux sont exercés à surprendre les nuances de formes qui constituent le ridicule propre à chaque physionomie, conngdt encore plus de lignes, de coupes et de contours que le langage n'en peut définir. Les plaisants contrastes qui provoquent notre hilarité sont le résultat d'une méthode non apparente... Grandville disait là son secret. A la façon de Lavater, il avait classé les visages dans un certain nombre de figures géométriques , où il avait encadré chacune de nos passions. Le cercle, le carré, le triangle ou le cœur, le losange ou le carreau, la pyramide, le rectangle, l'ovale parfait, l'ovale écrasé, l'ovale allongé, c'était pour Grandville autant de caractères. L'entêté, le bourru, le poltron, le niais, chacun avait sa case dans cette autre phrénologie, et le crayon de l'artiste venant tllitstrer sa doctrine, on voyait ces visages bien connus s'amincir en pyramide, se gonfler en cercle, se maniérer en ovale, et changer évidemment d'expression morale suivant la déviation du contour physique.

L'expression! c'était le côté fort de Grandville. En quelques traits patiemment calculés, trouvés avec peine, mais trouvés juste, il faisait dire à une physionomie tout ce qu'il voulait. Vous connaissez le monologue de Baptiste lorsqu'il monte se coucher : « Que je vais bien dormir...! Eh! ma porte est ouverte... Euh! le vilain bruit... Ouch! on approche... Qui va là?... Au voleur...! Eh mais, si c'était... ce serait drôle... Ehl oui, c'est Minettte... hi! hi! hi! pauvre bête, comme je lui ai fait

GKANDVILLE. 299

peur!... 3) Voilà une figure qui monte et qui descend toutes les gammes de la frayeur. Croirait-on qu'avec ses croquis le dessinateur a mieux rendu ces fines nuances que ne Ta fait Técrivain avec les ressources du langage ?

Je ne parle pas de Gargantua au berceau , ni des Barbes à la vapeur^ ni d'une certaine Physionomie du chat que Balzac n'aurait point désavouée , ni de tant d'autres fantaisies disséminées dans notre recueil populaire ; mais il faut rappeler ici quelques idées vraiment ingénieuses , de la pure invention de Grandville, entre autres celle de la musique animée. Il s'agissait de marier le dessin avec l'écriture musicale , c'est-àdire de prêter à telle mélodie un sens intelligible , même pour celui qui ne saurait pas lire la musique. Telle valse^ telle barcarolle que le musicien lit à livre ouvert , devait présenter une signification pour les yeux, se traduire en figures humaines dont l'action répondît à l'idée du compositeur. Les notes de musique^ ces signes inertes, abstraits, conventionnels, Grand ville voulut leur donner la vie. Il imagina des personnages intercalant leurs têtes dans les lignes de la portée , se courbant en ré^ se levant en 5z*, et jouant par leurs gestes une sorte de mélodie en action. Dans ces bluettes se révélait le prodigieux talent de Grand ville pour faire parler chaque détail. Si c'est une barcarolle ^^x exemple, tous les signes de musique seront empruntés du même ordre d'idées. Les soupirs seront figurés par des oiseaux de mer, la liaison sera un arc-en-ciel, la mesure un phare. Les triples croches se balanceront comme des barques sur l'onde agitée, et si quelque note descend bien bas, elle entraînera un homme à la mer. Cette valse que vous pouvez jouer et danser, elle danse elle-même. Les notes saluent , s'invitent, s'embrassent, s'élancent, tournent, s'arrêtent et font des grâces. La clef est formée par un tambour sur lequel un chef d'orchestre bat la mesure. Une mouche énorme, attirée par les lumières , vient bourdonner : c'est un dihe» Une

300 GBANDVILLE.

danseuse se trouvant mal, son cavalier lui offire une chaise : c'est un bécarre. Et pendant que l'action dramatique se poursuit dans son unité, la mélodie conserve la sienne. Grandville, par un même coup déplume, écrit pourToeildu dessinateur et pour l'oreille du musicien.

De même que Jacques Callot créa des diableries à défrayer tous les Charivaris du monde, de même il n'est sorte de motifs que Grandville n'ait inventés et mis en circulation à l'usage des journaux pour rire. On dirait que Grandville, après avoir longtemps observé la création , a fermé les yeux et a vu se confondre dans sa tête de songeur les différents degrés de l'échelle des êtres, les divers étages de la vie, depuis l'homme jusqu'au mollusque. La danse qu'exécutaient tout à l'heure les notes en personne est devenue tout à coup un bal d'insectes. Les variétés infinies du bupreste composent un orchestre animé : clochettes, campanelle, chapeau chinois, trompette à piston , hautbois , cymbales et timbales. Les femmes élégantes , riches de diamants , se changent en étincelants scarabées; les jeunes filles court- vêtues, les damoiseaux maniérés , les maris , les lourdauds , se transfigurent subitement et prennent la forme de cochenille , de sauterelle , de chrysomèle, se couvrent des élytres du hanneton, se coiffent des signes du capricorne , et sautent avec la cigale , qui , ayant chanté tout Vàé^ danse maintenant.

a: Vers la fin de 1837 , dit Grandville (dans une lettre citée par M. Clogenson ) , M. Fournier vint me proposer cent vingt vignettes pour orner (je ne sais si on disait alors illustrer, ce mot si ambitieux ! ) les fables de La Fontaine , qui pouvaient bien s'en passer. Cette tâche m'épouvanta d'abord, m'étourdit ; mais comme l'âne des Animaux malades^ la faim, l'herbe tendre , quelque diable aussi me poussant , je finis par accepter ; j'essayai mes forces sur la Belette et le petit Lapin... Voici le mode d'exécution que j'ai constamment employé : d'abord

esquisse de la pensée sur la papier, et dans les premiers temps sur Fardoise, ce qui me permettait d'efifacer et de redessiner, jusqu'à ce que j'eusse trouvé ma composition et le mouvement que je voulais donner à mes personnages. y>

Interpréter les fables de La Fontaine semblait devoir être plus facile que toute autre besogne à;^un artiste aussi familiarisé que l'était Grandville avec la physionomie des animaux. Quelquefois, cependant, l'interprète a échoué. Le plu» souvent il a réussi , et non-seulement , alors , il rend sensible et palpable l'intention du moraliste , mais encore il répète avec infiniment d'esprit le sens de la fable dans des scènes épisodiques dont il garnit le fond de son tableau, ménageant, pour ainsi dire , un écho lointain à la pensée du poëte et à la traduction du dessinateur. La fable le Renard et le Corbeau^ par exemple, a inspiré à Grandville une de ces vignettes où la scène principale est expliquée, complétée par des figures accessoires qui sont rejetées au second plan du tableau , de même que les corollaires d'une idée s'enfoncent plus ou moins dans les perspectives de l'esprit. Sur le devant, c'est le corbeau qui , pour montrer sa belle voix, laisse tomber le fromage dont l'odeur avait alléché maître Renard ; dans le fond, vous apercevez «ce même renard sous la forme d'un chasseur qui enjôle une jeune paysanne, plus près de glisser sur le gazon que sur la glace. Les Voleurs et V Ane nous présentent encore une ingénieuse répétition du sujet. La Fontaine avait écrit sa fable à l'adresse de tel ou. tel prince, comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois,

Dont râne est quelquefois une pauvre proyince :

Grandville représente , au second plan de sa petite composition , deux fantassins en querelle pour la possession d'une chambrière : survient un sergent des plus madrés , peut-être

le satané farceur de Charlet, qui enlève la Dulcînée aux deux combattants : tertius gavdet

Il arrive aussi que les animaux de La Fontaine deviennent chez Grandville des personnages connus du siècle présent. Le Loup et le Renard^ plaidant pardevant le Singe ^ comment se les représenter de nos jours avec plus de force que sous la figure de Robert Macaire et de Bertrand? N'est-ce pas d'un comique de haut goût de voir les animaux du fabuliste mettre sur l'oreille le chapeau défoncé du héros de la comédie moderne, s'encravater dans son ignoble foulard , se draper dans ses guenilles aux basques pleines de vols, d'od sort une queue révélatrice , assez voyante pour que le magistrat puisse leur dire :

... Je vous connais de longtemps , mes amis , Et tous deux vous paierez Tamende ; Car toi, loup, tu te plains, bien qu'on ne t'ait rien pris, Et toi, renard , as pris ce que Ton te demande.

J'imagine que La Fontaine eût été charmé de voir la Cigale et la Fourmi^ ces deux bêtes qui ouvrent si modestement son premier livre , nous apparaître sous les traits et dans le costume que Grandville leur a prêtés : celle-ci en bonne grosse fermière , chaudement vêtue et cousue de poches bien garnies ; l'autre comme une aventurière à la voix enrouée, qui n'a pour toute provision d'hiver qu'une guitare, un pet-enl'air et un ridicule... Mais, à ce propos , il convient d'avertir le lecteur que la plupart des vignettes de La Fontaine, aussi bien d'ailleurs que les autres gravures sur bois exécutées d'après les croquis de Grandville, ont souvent trahi l'inventeur en le traduisant. Il faut l'entendre lui-même exhaler ses plaintes à l'endroit de ses confrères :

<r Que de fois j'ai pesté et envoyé mon dessinateur à tous les diables! Je passais souvent mes journées à redresser ses erreurs, réparant ses lourdeurs, refondant ses hachures, les

recroisant, détruisant par ici , ajoutant par là... Que de visages de femmes il m'a enlaidis, que de mains il m'a allongées, grossies!... Mais je me plains du moindre de mes maux! La mise sur bois finie , il me restait à subir la plus terrible des tortures : passer sous l'outil impitoyable du graveur!...

« Je me rappelle, à ce propos, qu'à la vue du premier dessin qui fat gravé (celui qui représente la cigale) , je sautai en l'air, tant le travail avait été cbangé : deux pattes de l'animal avaient été supprimées 1 Mais le graveur me donna tant d'excellentes raisons, que je baissai la tête et me résignai. Le public, me diswt-on, n'ira pas voir cela! Il me restait à en voir bien d'autres...

« Préoccupé de l'objection et du reproche que l'on m'avait faits sur le parti que j'avais cru pouvoir prendre de ne rendre

dans certaines fables que le sens moral, et non la scène exacte, littéralement, matériellement, j'étais revenu à essayer de mettre en scène les animaux de ces fables en restant dans la donnée exactement; mais je n'ai pas cru devoir me borner toujours à cette traduction du texte. Ai-je eu tort ou raison? c'est une question entre ceux qui aiment les animaux habillés et ceux qui les veulent posés sur leurs quatre pattes , au naturel, comme on dit dans les restaurants. Je n'ai pas eu de parti absolu ; j'ai fait des compositions textuelles, et d'autres interprétées, pour tous les goûts. La Fontaine ayant fait parler les animaux , le crayon pouvait bien les faire marcher et gesticuler en humains ; tant pis pour qui ne se rendra pas à ce simple argument! »

C'est à Saint-Mandé que Grandville a composé la plus grande partie des dessins des fables de La Fontaine, à telles enseignes que l'on voit encore, rue des Charbonniers, où il demeurait , des animaux de grandeur naturelle peints ou dessinés par lui sur les murs du jardin.

La mort , cette mort que Grandville avait peinte si hideuse dans les sinistres plaisanteries de son Voyage pour V Eternité^ vint s'abattre tout à coup sur la maison du pauvre artiste. En quelques années il perdit ses deux premiers enfants, frappés de mort subite, l'un et l'autre à l'âge de quatre ans. L'un d'eux périt à table, étouffé en quelques minutes, sous les yeux de ses parents , par un morceau de pain tombé dans les conduits de la respiration. Le 27 juillet 1842, Grandville vit mourir sa femme... Ce fut un coup terrible et le commencement d'une incurable douleur. Lui qui ne vivait que pour sa famille, qui n'avait de joie que par elle, il se trouvait atteint aux sources de la vie. Il était d'ailleurs incapable de réagir contre le malheur ; il n'avait pas cette force stoïque qui fait tête à la destinée. Mais sa femme , qui le connaissait, qui savait la faiblesse de son cœur, quels étaient les penchants de son âme

simple, et combien il avait besoîn d'être aimé, entouré de soins et livré aux douceurs de la vie domestique, sa femme, au moment de mourir, exigea de lui la promesse qu'il se remarierait; elle alla même, par un admirable mouvement de généreuse tendresse, jusqu'à lui désigner la compagne qu'il devrait choisir.

Grandville obéit un jour à cette dernière volonté de sa femme. Il fit un voyage à Nancy et demanda en mariage la personne qui lui était si impérieusement indiquée : c'était M"® Lhuillier ; il l'épousa en 1843. Il lui restait du premier lit un enfant qui s'appelait Georges, qu'il aimait du fond des entrailles, et BUT lequel il avait reporté toute l'affection qu'il avait vouée à sa première famille. En 1844, il était installé rue des Saints-Pères, avec cette femme qu'il avait aimée d'avance , la considérant comme un don testamentaire de celle qui venait de mourir.

Les grandes douleurs ont quelquefois d'étranges répits , et nous trompent comme pour nous mieux accabler. Lorsque le peintre Prud'hon eut perdu la femme qu'il aimait, il vécut encore une année entière. Après les déchirements de la séparation, il avait paru se calmer, se rasséréner un peu, et le sourire avait effleuré ses lèvres. Mais il n'est rien d'aussi cruel que le chagrin caché , renfermé au fond de l'âme : Prud'hon . en mourut. Grandville se crut aussi réconcilié avec la vie ; il n'aperçut pas ou feignit de ne pas apercevoir l'abîme creusé dans son cœur. Il se remit à l'œuvre, et, par un singulier rapprochement, il se trouva que la fortune vint jeter sur sa table un livre de bouffonneries grosses et surannées, Jérôme Pœtarot! Grandville éprouvait de la répugnance à entreprendre l'interprétation de ces railleries. <r Je ne suis pas satisfait de cette besogne, écrivait-il à M. Fischer en 1844 ; l'ouvrage date : c'est une revue un peu trop rétrospective , et les traits de satire y sont émoussés à force d'avoir été redits. Revenir en ar-

306 GBANDVILLE.

rière sur ces temps passés sera très-ennuyeux et très-diflScile , et le public restera froid, car c'est un ogre auquel il faut de la chair fraîche. Je redoute cette illustration. Je crains d'être mal à Taise, je ne sais enfin... cela me sourit beaucoup moins qu'au moment où j'acceptai de lire l'ouvrage. y> 11 faut en convenir, Jérôme Paturot n'était pas fait pour donner aux conceptions de l'artiste la distinction, la grâce auxquelles il aspirait.

En revanche, quelle perfection dans les Animaux peints par eux-mêm£s! Un tel livre n'était possible qu'avec Grandville et par lui. Qui aurait compris l'esprit charmant des écrivains de ce livre, sans ces vignettes adorables oîi l'on ne sait qu'admirer le plus , de la finesse de l'intention ou de la justesse du trait? Le naturaliste en serait aussi ravi que le philosophe. L'un reconstruirait le corps de l'animal sous les habits humains dont il paraît si humainement revêtu ; l'autre retrouverait l'âme, le caractère et les passions de l'homme dans la physionomie de la bête. Les Animaux peints par eux-mêm^^ et les Métamorphoses du Jour sont les deux chefs-d'œuvjre de Grandville, et, l'on peut ajouter, deux petits chefs-d'œuv/e.

Toutefois il est un ouvrage de lui qui eut dans ce temps-là presque autant de succès qu'en avaient eu , sous la Restauration , les Métumx)rphoses du jour : ce sont les Fleurs animées. Idée singulière qui ne pouvait tomber que dans la tête de Grandville — ce bourgeois si enclin aux poétiques chimères — et qui devient bien plus singulière encore sous la forme que lui a donnée son crayon!

Les fleurs animées!... il sufi&t de ces trois mots pour évoquer tout un monde fantatisque , pour nous transporter dans le pays des rêves. On se représente un poëte conduit par la fée Gracieuse dans quelque jardin enchanté où des filles-fleurs viennent à lui, le saluent, l'environnent, l'appellent par son nom, se penchent sur lui, comme pour lui donner un baiser^

et disparaissent. Déguisés en bergères, le coiquelicot et le bleuet lui content fleurettes; le liseron des champs lui fait mille coquetteries; la pensée parle; la rose triomphe; la sensitive s'enfuit effarouchée, et la scabieuse, qui s'était tristement cachée derrière une charmille , lève la tête pour voir si le sort lui envoie un nouveau mari. Heureux visiteur ! toutes les pensionnaires du jardin magique, en émulation de lui plaire, sollicitent ses regards et se disputent ses faveurs. L'églantine lui récite des vers, l'œillet de poëte l'embrasse en le nommant son frère, la fleur d'oranger lui assure qu'elle est sa fiancée, la verveine veut lui raconter l'histoire de Velléda, la pervenche veut lui dire la jeunesse de Rousseau, et la margueritelle va lui tirer la bonne aventure des amants. Le myosotis lui défend l'oubli, et l'immortelle lui promet un étemel souvenir. Tandis que le souci boude dans un coin, jaunissant d'une jalousie d'amour, le lin se promène sagement en filant sa quenouille ; la tulipe s'est renversée pour former le jupon d'une sultane, et le lis ouvre ses pétales -pour décolleter les épaules d'une reine.

Mais bientôt la fée Gracieuse mène le poëte au fond du jardin, dans un salon de cristal, et elle l'invite au bal des fleurs. Le palais diaphane est illuminé par des milliers de lucioles; l'orchestre sera composé des oiseaux chanteurs. La campanule appelle les danseuses. La reine-marguerite , entourée de chrysanthèmes, va présider la fête ; le soleil s'est éclipsé, et c'est la belle-de-nuit qui ouvre le bal. Alors, au bruit des grelots qu'agitent les fuchsias, toutes les fleurs, à l'exception du camélia qui fiiit les parfums, se rangent en guirlandes, forment des valses et des quadrilles, exécutent des farandoles , follement coiffées de leurs calices et rafraîchies par le zéphyr avant qu'elles aient eu le temps de se faner ; puis elles font le

rond pour assister à un boléro dansé par des grenadilles rougissantes. Pendant ce temps , la fleur de café s'occupe de ser-

vir une infusion de la liqueur chère aux poètes ; une jeune fille, qui s'est échappée d'une tour de porcelaine, vient s'offrir elle-même dans des tasses impondérables, et le poëte aperçoit une capucine qui s'est évadée du couvent pour embrasser un muguet.

Une heure délicieuse s'est écoulée quand l'héliotrope, tournée vers la porte de cristal, annonce l'arrivée du soleil. Les lumières s'éteignent, les danseuses se dissipent, les parfums s'évaporent, l'orchestre s'est envolé... et le poëte réveillé court après son rêve.

Croirait-on que cette idée à la Shakspeare , Grandville l'a mise en scène dans ses Fleurs animées^ comme Boileau l'aurait mise en vers? Voyez-le qui dessine en effet toutes les formes de sa pensée d'un crayon aride ou plutôt d'une plume acérée et ferme, précisant les fantômes créés "^ r son imagination en délire, incarcérant ses images dans un contour inexorable , et faisant toucher du doigt comme des corps solides ces tuniques de feuilles, ces panaches de pistils, ces amours de fleurs. Une chose qui m'étonne aussi dans cet ouvrage de Grandville , c'est qu'il ait dessiné de pratique , sans consulter la nature , toutes les femmes de sa flore imaginaire ; c'est qu'il n'ait pas pris soin de varier ses airs de tête, de particulariser chacune de ses figures selon le génie de la fleur d'où elle est éclose, d'accentuer enfin les caractères de sa botanique humaine , suivant les physionomies de la botanique naturelle , et avec le même esprit qui lui a fait si bien varier les mouvements et les attitudes. Mais cette variété, du moins, se retrouve à souhait dans le texte des Fleurs animées^ où Alphonse Karr, Taxile Delord et le comte Fœlix ont épuisé les variantes ingénieuses pour illustrer avec grâce, d'une prose colorée et spirituelle, les étranges dessins de Grandville, ses inventions à la fois si positives et si poétiques.

L'illustration est un commentaire figuré qui occupe ordî-

nairement la seconde place dans un livre; c'est xxa accessoire qui suit le texte humblement, de même que la note se place avec modestie au bas de la page. Mais Grandville a su parfois intervertir les rôles , devenir le principal auteur à son tour, et faire passer le texte à l'état de commentaire. Il a fallu tout

l'esprit de l'écriviùn qui se cache sous le pseudonyme d'Old- Nick (M. Forgues) pour qu'il conservât son rang dans l'ouvrage si étonnant de vérité et de verve qu'on appelle les Petites Mùères de la vie humaine. Old-Nick et son compagnon nous ont fait rire deux fois, chacun à sa manière, en nous rappelant ces innombrables coups d'épingle dont se hérisse la vie de chaque jour. Ils nous ont amusés de nos ennuis. Comptez, s'il est possible, nos petites misères, et demandez-vous

310 ^ GRANDVILLB.

quel est donc l'instant oh Thomme peut regretter la vie? si c'est quand il a ses pieds dans des bottes neuves qui ne veulent ni se laisser mettre entièrement , ni, à moitié mises, se laisser ôter? ou quand une porte-Putipkar le retient, nouveau Joseph, par le pan de son habit? ou bien lorsqu'un moucheron a eu l'absurde fantaisie de le faire pleurer? ou bien encore lorsqu'il est aux prises avec un crayon trop friable, impossible à tailler, avec une encre qui ne marque pas , avec une plume qui crache... Mais , que dis-je? ce sont là les petites misères de l'écrivain : n'y ajoutons pas celle de fatiguer le lecteur.

Pauvre Grandville! il commençait à se rattacher à la vie; il s'était recomposé une famille ; il appelait sa femme celle qui fait vouloir le bon Dieu; mais il avait au cœur une blessure profonde qui paraissait fermée; elle se rouvrit tout à coup et de la façon la plus cruelle : le seul fils qui lui restât de sa première femme, celui qui représentait et résumait toutes ses anciennes tendresses, le petit Georges mourut, comme ses frères, subitement, ce Je n'ai jamais vu d'enfant aux traits plus charmants et plus expressifs, dit M. Clogenson. Je le vois encore avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus , les bras autour du cou du pauvre artiste! Le père et l'enfant ne causaient entre eux qu'à voix basse; souvent même un regard leur suffisait pour s'entendre. » Un mois à peine après la mort de son enfant, Grandville tomba malade. Sa pensée commençait à se perdre dans un monde chimérique. Il esquissa douze études d'Étoiles animées; il y figurait les astres sous les formes déjeunes femmes rayonnant sur le fond du ciel, audessus des groupes humains soumis à leur influence. Une sorte de vertige s'empara de son esprit égaré. Déjà il avait imaginé de trouver une logique à ses rêves. Il essaya dans le Magasin pittoresque de montrer la filiation des idées les plus disparates, les plus monstrueuses; il voulait ressaisir le fil de la raison dans le labyrinthe du sommeil I... Atteint d'un simple mal

de gorge, qui n'inquiétait ni sa famille ni le médecin, il affirma d'une voix ferme que sa mort était proche. En montrant ses Étoiles animées à M. Guiaud , son ami le plus proche , il lui disait : « Croyez-moi, je le sens, j'irai bientôt étudier de plus près mes Étoiles, d Quelques jours avant sa mort, il fit appeler M. Charton, voulut être seul avec lui, et il l'étonna par la mystérieuse grandeur de ses pressentiments. Laissant là ses habitudes de raillerie et son langage d'atelier, il lui ouvrit toute son âme, parla sérieusement de la vie future, lui demanda de l'entretenir de sa foi dans notre immortalité. Il sentait le besoin de se fortifier aux paroles de ce croyant. M. Charton passa plusieurs heures auprès du malade, bien loin de le croire en danger, et à son insu il remplit en quelque sorte la fonction sacrée d'un dernier consolateur. Le lendemain Grandville tomba dans le délire de la folie; il fallut le transporter dans la maison de santé du docteur Voisin, à Vanves, où il expira quarante-huit heures après, le 17 mars 1847. Il était alors dans sa quarante-quatrième année.

Les restes de Grandville ont été transportés dans le cimetière de Saint-Mandé, oîi reposaient déjà sa première femme et ses trois enfants. Sa tombe est ainsi voisine de celle d'Armand Carrel.

Artiste, Grandville a été, comme Callot, un véritable Lorrain , un enfant de cette province un peu champenoise, un peu allemande, où l'on rencontre à la fois l'ironique bon sens des Gaules et l'imagination philosophique de la Germanie. Il apporta dans l'art un esprit net , profond , des plus fins, sinon des plus élégants, un talent prodigieux d'observation, un sentiment énergique de la réaUté , combiné avec des pensées ingénieuses qui ne s'élevaient point jusqu'à la poésie , et une puissance de fantaisie qui fait contraste avec le positif de ses formes et la précision pénible de sa manière.

Mais ce n'est pas tout; Grandville, on ne l'a pas dit assez.

312 GBANDVILLE.

fut un homme honorable. S'il consacra sa vie à la critique des immoralités et des laideurs de tout genre, c'est qu'il avait au plus haut degré le sens du beau et de l'honnête. Sa vie fut irréprochable , sa probité rigide , et il eut toujours ce noble désintéressement qui est la dignité de l'artiste. Républicain sincère , il fut armé par ses convictions du fouet de la satire. De tant de caricatures sanglantes dont la signification politique pourra s'oublier, il restera quelque chose : le côté moral. Sur ces fronts que la disgrâce ou la mort ont découronnés, on verra longtemps encore le stigmate imprimé par le moraliste. Grandville fut un moment le Juvénal de ce règne fameux qui eut le malheur, nous le voyons bien, d'énerver la société française en lui enseignant beaucoup trop le culte des intérêts, et en lui faisant abdiquer le mâle et utile courage du citoyen, pour ne lui laisser que le courage le plus funeste à l'humanité et à la liberté, le courage du soldat. Mais du moins ce règne nous laissa libres de penser tou.t haut , de protester tout haut contre ses erreurs , et il put se reconn^tre dans les pages que fouillait le crayon de la satire ou que burinait déjà la main de l'histoire.

Troyon a été un de ces heureux artistes qui n'ont pas de biographie, et qui ne laissent après eux que le meilleur de leur âme : leurs ouvrages. Sa vie s'est passée presque toute entière au milieu des champs et des bois, obscure , ignorée, dans un délicieux tête-à-tête avec la nature. La poésie, que d'autres sont allés chercher bien loin, aux environs de là ville éternelle, dans les campagnes labourées de souvenirs et traversées par les héros de l'histoire, Troyon l'a trouvée tout près d'ici, en se promenant sur le petit chemin qui conduit à la forêt prochaine , en battant les buissons de la banlieue. Il n'a eu que deux passions : sa mère et la nature. Sa mère , bien qu'elle fût plus qu'octogénaire, a eu la douleur de lui survivre, et quant à la nature, éternellement infidèle, elle accordera ses faveurs à d'autres amants. Elle n'en aura point cependant de plus assidu que Troyon, ni de plus tendre.

Oui de plus tendre, car, malgré son apparente rudesse, Troyon , en présence de la nature, était doux, docile, facilement subjugué, facilement ému. A le voir, vous auriez pu le prendre

pour un braconnier ; à Tentendre , vous n'auriez jamais soupçonné en lui qu'une bonhomie rustique et les instincts d'un homme du peuple ; au fond, c'était une âme remplie d'amour. Sous des formes mâles et un peu rudes , il cachait une sensibilité qui ne se traduisait ni par des paroles ni par des écrits , mais qui, heureusement, se trahit dans sa peinture et qui est le secret de l'espèce de fascination qu'elle a exercée sur la jeunesse contemporaine.

Tout ce qu'il savait ou à peu près, Troyon l'avait appris de lui-même dans son commerce intime et direct avec la nature. De maître , il n'en eut point. Il reçut seulement ses premières leçons de dessin et quelques conseils de M. Riocreux, son parrain, qui est mort conservateur du Musée à la manufacture de Sèvres, et qui était alors peintre de fleurs, attaché à l'établissement. C'est à Sèvres que Troyon était né, le 28 août 1810, et c'est dans la manufacture de porcelaine qu'il fut élevé. M. Riocreux qui, par suite de je ne sais quel accident, avait dû renoncer à la peinture , rêvait alors de fonder ce beau Musée céramique dont la pensée, la formation et l'honneur doivent lui appartenir, et il se plaisait à encourager le jeune Constant Troyon qui déjà sentait remuer en lui les instincts et le tempérament d'un peintre futur.

Le père de Troyon avait un emploi et un logement dans la manufacture de Sèvres. Il mourut en 1817, laissant deux garçons en bas âge, dont le cadet était Constant. La mère de ces deux enfants ne perdit pas courage. Elle avait imaginé de faire de petits tableaux avec des assemblages de plumes d'oiseaux d'Amérique, plumes véritables qu'elle avait le secret de rapprocher, d'ajuster, de manière à en composer des motifs de peinture pour épingles, broches, bagues, bracelets et autres parures. En arrachant le plus fin duvet de l'oiseau mort, M°* Troyon le faisait revivre sous une autre forme, dans de plus petites proportions, et , revêtu à nouveau de ses barbes

et de ses barbules, l'oiseau reparaissait en miniature sous les couleurs du rubis, du saphir et de Témeraude. Les étrangers qui venaient visiter la manufacture de Sèvres, les Anglais surtout et les Américains, se montraient ravis de ces broches, de ces épingles , et les achetaient fort cher, les prenant pour des objets d'art. Heureuse et charmante industrie à laquelle nous devons de compter dans notre école un peintre de plus , un vrai peintre dans toute la force du mot, car c'est avec le produit de ses plumes d'oiseaux que M""® Troyon put élever ses deux fils.

Vivant au milieu des peintres , dans une maison où ils entendaient parler chaque jour de dessin et de couleur, de formes élégamment dessinées, de beaux galbes, de décorations gracieuses, les frères Troyon se firent peintres ou plutôt le devinrent sans le savoir. Chose bien singulière, — il faut en remercier sans doute M. Riocreux, — ces deux jeunes gens qui devaient être conduits si naturellement à peindre des oiseaux, des amours, de jolies bergères enrubannées, à la Watteau et de ces bouquets qui fleurissent autour des vases, furent lancés dans une tout autre voie; ils prirent la clé des champs et ils se mirent à dessiner simplement d'après nature. Il faut le dire, pour des paysagistes, c'est là une bonne méthode, à la condition toutefois que le débutant ne se passera point des conseils d'un maître, qui peuvent abréger le travail, en apprenant ce que les Italiens appellent Varie divedere^ l'art de voir. Je ne connais pas un seul peintre de paysage qui ne se soit bien trouvé, par exemple, des avis de Corot, et qui ne m'ait dit : a Corot m'en a enseigné en deux heures beaucoup plus que je n'en avais appris à moi seul en deux ans. » Cette précieuse assistance des bons conseils ne fit pas défaut à Troyon. Un jour qu'il avait planté son chevalet sur la lisière d'un bois , du côté de Saint-Cloud , il se vit aborder par un homme qui avait un portefeuille sous le bras et la physionomie

316 TBOYON.

d'un artiste : c'était Camille Roqueplan. Frappé des études de Troyon et du caractère de sincérité qu'il y remarquait, à tra- Ters un déluge de petits détails, Roqueplan encouragea son jeune confrère et lui fit quelques observations qui lui ouvrirent les yeux. Il n'est rien de plus ordinaire que de perdre la tête quand on se trouve face à face avec la nature ; la grande enchanteresse a ce pouvoir d'enivrer les peintres ; malheur à celui qui ne sait pas l'aimer en restant maître de son cœur. Elle est l'infini , et facilement on s'y perd ; elle est mystérieuse, elle est obscure ; il faut la pénétrer et la comprendre ; elle est silencieuse ; il faut la deviner et lui prêter un langage. Troyon avait jusque-là beaucoup tâtonné ; les quelques mots que lui dit Roqueplan furent pour lui des traits de lumière. Il demanda la permission de l'aller voir à Paris , et la fréquentation d'un artiste aussi avancé dans les secrets de son art fut pour son nouveau camarade une bonne fortune.

Vers 1842, Troyon vint s'établir à Paris, rue de la Tourd'Auvergne. C'était le temps oîi resplendissait une admirable école de paysagistes, je dirais la plus belle qui ait jamais paru dans le monde, si ce n'était manquer de respect aux ombres sacrées des Paul Potter, des Van de Velde, des Karel Dujardin, des Berghem , des Hobbema et du sublime Ruisdaël. Tandis que Diaz rapportait du Bas-Bréau et des gorges d'Apremont des études dont on ne surpassera jamais la couleur pleine d'enchantements, tandis que Decamps et Marilhat revenaient d'Orient avec des trésors de poésie et de soleil , Jules Cabat , Dupré, Rousseau , Paul Huet, Fiers , Français et d'autres encore, sans oublier Roqueplan et Eugène Isabey, déchiraient le voile qui jusque-là nous avait caché les grâces et les naïvetés de la nature, le voile dans lequel l'avaient drapée d'abord les génies majestueux de Poussin et de Claude, et dans lequel l'avaient ensuite étoufifée les faux classiques. Au milieu de ce groupe d'artistes nouveaux, Troyon s'était fait jour; il s'était

frayé sa route et déjà il était maître ; mais personne encore n'en savait rien. Plusieurs fois il exposa au salon de ravissants tableaux , sans que le public en fût averti. Quelques amateurs seulement s'en aperçurent, et les peintres ne s'y trompèrent point. Ils remarquèrent à l'exposition de 1844 un morceau tout à fait pittoresque : c'était une mare, ou pour mieux dire un fossé , dont la vase était recouverte d'une verdure abondante. Ce fossé était vu au travers d'une vieille charpente détraquée qui enjambait le fossé en formant cadre, et sous lequel le peintre avait représenté un de ces fouillis de végétation humide , où l'on entend coasser les grenouilles. Troyon procédait alors de Jules Dupré, qui lui-même s'était inspiré du paysagiste anglais Constable ; car, il faut en convenir, Constable fut le premier qui , jetant au panier tous les maniérismes, s'attaqua de haute lutte à la nature et lui arracha du même coup sa réalité et son prestige, tandis que Bonnington, d'une main légère, en cueillait la fleur, en exprimait le parfum.

L'année suivante , les Troyon étaient placés , il m'en souvient , dans une obscure galerie en pans de bois qu'on avait accolée à la grande galerie du Louvre. Chargé d'écrire les articles Sahn pour un journal, je cherchai longtemps les paysages de Troyon et j'en découvris un qui me parut vraiment délicieux : c'était un chemin creux, bordé de haies et de quelques arbres, dans lequel passaient deux enfants , dont l'un s'était arrêté pour grapiller des mûres ou grimper à un arbuste , pendant que l'autre attendait , entre les ornières de ce chemin qui allait se perdre dans le vague d'un bocage, sous un ciel à demi couvert et nuage de blanc. Il y avait là un sentiment des choses agrestes qui éveillait tous nos souvenirs d'enfance et nous remuait au fond de l'âme, en nous rappelant ces promemenades que l'on fait sans but, lorsque l'on va uniquement pour aller, et que l'on cherche quelque chose , sans vouloir trouver rien.... charmantes divagations du corps et de l'esprit, durant

lesquelles il semble que la personnalité du rêveur va peu à peu se fondre dans Tinfini. La nature était rendue, non pas avec ce réalisme indififérent et grossier qui en est la prose, mais avec cette vérité sentie et voulue, qui en est la poésie. La pierre était pesante, le buisson hérissé, le terrain gras ; les nuages blancs étaient chassés par un vent frais.... Je demeurais appuyé sur la rampe de fer, absorbé dans la contemplation de ce petit tableau, quand je m'aperçus que deux promeneurs étaient à côté de moi, qui me regardaient regarder : c'étaient Chenavard et Troyon, Troyon que Je ne connaissais point et que Chenavard me nomma, a: Vous voyez, monsieur, dis-je au paysagiste, que vos peintures ont pour moi bien du charme, puisque, sans connaître Fauteur, j'oubliais à les contempler tout le reste du salon, d

Peu de temps après, une révolution éclata. Le gouvernement de la République nous fit Tinsigne honneur de nous confier la direction des Beaux-arts. Troyon avait grandi encore : il envoya pour être exposés au salon de 1849 de superbes paysages , qui furent achetés par le ministère, entre autres, si j'ai bonne mémoire , un grand Bouquet de chênes^ et le Retour de la ferme ^ où Ton voit sortir d'un brouillard lumineux et s'avancer vers le spectateur un troupeau de moutons conduit' par une fermière, montée sur un âne dont les naseaux respirent la vapeur du matin. Comme les paysagistes faisaient en ce moment l'honneur de notre école, nous prîmes la résolution de demander la croix pour Troyon ; mais auparavant il fallait la demander pour Jules Dupré, qui était l'aîné de Troyon, et qui, sans l'avoir eu pour disciple , avait été un peu son mfidtre. Un matin à sept heures , deux ou trois jours avant l'ouverture du salon, l'honorable M. Dufaure, alors ministre de l'intérieur, me fit prévenir, par une ordonnance à cheval , que le Président de la République se trouverait au salon à huit heures. Pour ne pas envahir et encombrer le Louvre, j'avais de-

mandé et obtenu à grand'peine que les appartements des Tuileries fussent consacrés à Texposition des œuvres de peinture et de sculpture. C'était la première fois que le Louvre était délivré des toiles modernes qui venaient périodiquement et indécemment nous masquer les vieux maîtres. Le Président de la République n'ayant pas le loisir de tout voir, se fit désigner seulement les meilleurs ouvrages. Les tableaux de Troyon figuraient à une place d'honneur : a Voilà, m'écriai-je, une peinture mâle, vaillante et corsée, comparable à ce qu'ont fait de mieux les Hollandais les plus illustres... i> Je m'arrêtai court, m'aperce vaut que cet élan d'enthousiasme n'avait aucun succès. Le Président de la République répondit froidement, mais avec douceur, que cette peinture heurtée , à la grosse, lui produisait l'effet d'une tapisserie et ne lui paraissait pas autrement digne d'admiration. Comme je refusais de me rendre à un sentiment qui, du reste, avait bien sa raison d'être, eu égard au côté fruste de cette peinture épaisse et romantique, le Président eut la bonhomie de chercher du renfort autour de lui, et', naturellement, l'officier d'ordonnance, converti sur l'heure à la manière lyonnaise, crut devoir donner au Directeur des Beaux-arts une leçon de peinture. Le mieux était de se taire. Nous fîmes savoir à Troyon que , selon toute apparence, il ne serait pas décoré. Cependant, quand vint le moment de distribuer les récompenses , le ministre de l'intérieur laissa le nom de Troyon inscrit sur la liste des croix d'honneur, après Jules Dupré , avec Séchan , MuUer , Raffet. Au premier coup d'œil jeté sur la liste, le Président de la République ébaucha un sourire : a II paraît, dit-il à M. Dufaure, que décidément je ne me connais pas en peinture... d et le décret fut signé de bonne grâce.

A partir de ce jour, les tableaux de Troyon qui se payaient cent écus se vendirent six mille , huit mille , dix mille francs. Les journalistes avaient beau crier que Troyon était un peintre

supérieur ; le public , les amateurs et les marchands ne crurent à sa supériorité que lorsqu'ils lui virent un ruban rouge à la boutonnière. Aussitôt les agents de change vantèrent Troyon ; il reçut le baptême des enchères illustres , et chacun déclara que depuis longtemps il avait reconnu en Troyon un artiste hors ligne ; sa fortune fut faite en quelques années, une fortune qui s'élève à beaucoup plus d'un million.

De même que Troyon n'a pas de biographie, de même ses tableaux n'ont aucun nom, aucune histoire. Ils ne s'appellent point, comme ceux de Claude et de Poussin, les Funérailles de Phocion, le Sacre de David, l'Embarquement de Cléopâtre, Orphée et Eurydice, Ruth et Booz. On les nomme le Grand chêne, l'Intérieur de forêt, les Bœufs au labour, la Vache au pré, le Moulin, la Mare, l'Abreuvoir, ou bien la Vallée de la Touque, les Hauteurs de Suresnes. Ce sont les premiers sites venus, des arbres comme il y en a partout, des prairies, des ruisseaux, des sentiers sous bois que l'on rencontrerait en se promenant à pied hors Paris. Mais dans tout cela quel charme il a su mettre ! On ne voit chez lui ni colonnes , ni monuments, ni ruines augustes, ni les dieux de la fable, ni Daphné. Ses héros, ce sont des rustres qui chassent des bœufs ou mènent un chariot , et dont les pieds enfoncent dans la boue des chemins. Ses nymphes, ce sont des fermières qui portent leurs denrées à la ville, assises sur un âne, en cotillon simple et souliers plats^ ou bien des gardeuses de dindons qui poussent leur troupeau devant elles , ignorant leur beauté rustique et leur jeune fraîcheur. Elles cheminent avec tant de vérité que tout à l'heure nous les verrons disparidtre au tournant de la route. La lumière de Troyon est ordinairement septentrionale, grise, vaporeuse ; rarement elle éclate , si ce n'est pour exprimer les drames du soleil couchant. Son ciel , d'un bleu embrumé , est traversé par des nuages ambulants , et volontiers il le sacrifie . au relief du troupeau. Il s'en sert comme d'un fond pour en-

322 TBOYON.

lever le pelage de la vache fauve aux raies noires, la robe rousse d'un taureau taché de blanc, ou l'épaisseur grumeleuse des toisons, ou le plumage des canes qui vont aux champs. Du jour où il a été un peintre d'animaux, Troyon a pris dans l'école une place à part. Quoique paysagiste excellent, il a subordonné la campagne aux personnages qu'il voulait mettre en scène, les boeufs, les moutons, les chevaux de labour, les chiens de chasse. Sa manière de les peindre n'est ni caressée comme celle de Vandevelde , ni précise et brodée comme celle de Paul Potter, ni indicative et assaisonnée d'une pointe d'esprit comme celle de Berghem ; elle est plutôt remarquable par un sentiment d'ampleur, d'énergie et de plénitude , qui rappelle parfois les animaux d'Albert Cuyp dans leurs gras pâturages. Les grands bœufs qui se penchent sur l'abreuvoir ou qui ruminent, l'œil à demi clos , sur le pré, ils sont grandement vus et solidement construits ; ils sont forts, ils sont lents, pesants et patients. Ses moutons sont rendus avec une vérité palpable et bêlante. A l'inversa de Decamps, qui peint toujours les animaux et les hommes, vus de dos, pour les mieux enfoncer dans la toile, Troyon préfère les peindre de face, pour les en mieux faire sortir. Son talent incomparable consiste à exprimer la présence de l'air, à plonger ses figures dans un bain de lumière. Sa touche pâteuse, habilement indécise, dévore les contours et les habille d'atmosphère, de façon que chez lui on voit toujours le tableau, jamais le morceau. C'est le triomphe de Troyon. Tout ce qu'il représente participe de la vie universelle et de l'universelle nature. Ce qu'il nous rapporte du fond des bois , c'est \ impression des bois ; ce qu'il a pris à la nature, c'est son arôme pénétrant et fort, son essence. A ce trait vous reconnaissez ce qu'il est dans le paysage, un maître.

Grâce à la fortune qu'a laissée Troyon, ses nombreuses études, ses nombreux dessins, ses tableaux, resteront chez lui, sous les yeux de sa mère, dans l'atelier où il les peignait, dans

la maison qu'il avfùt gagnée à force de talent et dont chaque pierre représente une heure de ses émotions et de son travuU Il en sera formé un petit musée intime, ouvert aux amis, accessible aux amateurs, et le cri des enchères publiques ne viendra pas troubler le triste repos d'une mère et le ^recueillement de la douleur. En le parcourant, ce musée si curieux, si iàmilier, si divers, les amants de la nature pourront se remémorer les plus doux moments de leur vie, ceux que l'on passe à promener ses rêveries à travers champs, à s'enfoncer dans les bois rafrdchis par un courant d'eau que recouvrent des branches inclinées et d'où s'échappe un canard sauvage, à ruminer dans les allées subobscures à l'insu du soleil, ou bien à . suivre de l'œil, tantôt les meutes inquiètes, tantôt les brebis et les agneaux serrés autour de la bergère qui les mène, tantôt les bœufs qui rentrent pesamment à l'étable, aux rayons du soir.

P. S. Ce morceau fut écrit au lendemain de la mort de Troyon : depuis, les tableaux, études et dessins qu'il avait laissés furent vendus aux enchères et produisirent une somme considérable, plus de cinq cent mille francs.

Il y a bien longtemps de cela , presque au sortir du collège, nous allions rendre visite à un camarade d'enfance, originaire de TAveyron , qui demeurait rue Monsigny, dans une maison faisant face au théâtre de M. Comte, devenu celui des Bouffes- Parisiens. Ce camarade occupait là un bel appartement qu'il avait loué en commun avec deux amis dont nous fîmes naturellement la connaissance , et qui devaient être diversement célèbres : l'un s'appelait Peytel, l'autre Chevallier. Un jour, pour passer le temps, Peytel acheta un jeu d'échecs, et, ne connaissant pas la marche du jeu, il nous pria de la lui apprendre , pendant que Chevallier montrait à notre camarade des travestùsemenis qu'il avait dessinés et lavés à l'encre de Chine ou en couleurs, et précieusement finis, Peytel, y jetant un coup d'œil , disait d'un air léger : <i: En voilà qui me semblent assez bien tournés, assez heureux... d Quelques années après , ce même Peytel ayant tué sa femme — il disait , lui , dans un accès de jalousie — fut condamné à mort et exécuté.

Quanta Chevallier, après l'avoir perdu de vue, nous le retrouvâmes bientôt illustre sous le nom de Gavami.

Ce nom, il Tavait emprunté du Cirque de Gavamie, dans les Pyrénées, vallée admirable dont la beauté s'était gravée au fond de son souvenir. Les circonstances qui l'avaient conduit dans ce pays ne nous sont pas bien connues. Nous savons seulement qu'il était élève du Conservatoire des arts et métiers, et qu'étant allé à Tarbes à l'âge de vingt-quatre ans environ, il y fut mis en rapport avec l'ingénieur en chef du cadastre, M. Leleu, qui lui donna de l'emploi et s'attacha tout d'abord à lui par le côté de l'art.

Gavami, en effet, quoique géomètre, commençait à dessiner des costumes, des modes, des paysages, ou plutôt des vues. Il prenait note de tout ce qui avait de la grâce. Par un singulier contraste, cet artiste qui devait exceller aux raflSnements de la désinvolture, il avait débuté par dessiner des machines au Conservatoire. Il passait sans transition de. la mécanique à l'élégance, de la précision mathématique au déshabillé de la galanterie et de l'amour. Autre contraste : cet homme, qui a mêlé à ses lithographies la plus fine littérature, n'avait pas reçu l'éducation classique ; il n'était rompu qu'à la géométrie et au calcul. Mais chez lui les extrêmes, en se touchant, se fondirent l'un dans l'autre par une alliance heureuse et imprévue. Gavami nous en fit lui-même la remarque un jour que nous regardions chez lui la suite des Actrices^ où les décors et les accessoires sont si bien en place et si bien en perspective. « Vous voyez, nous disait-il, que cela m'a, servi à quelque chose de commencer par dessiner des engrenages. »

A cette époque — c'était vers 1842 — Gavami était très-lié avec Gigoux qui possédait un magnifique atelier dans l'hôtel du prince de Chimay, quai Malaquais. C'est là que nous revîmes Gavami, sans avoir l'air de l'avoir jamais connu et sans lui rappeler, bien entendu , la rue Monsigny,

dont le nom seul eût évoqué uu souvenir tragique. Il demeurait alors rue Fontaine-Saint-Georges, n** 1, et de temps en temps les deux ateliers, celui de Gigoux et celui de Gavarni, entassés dans deux ou trois fiacres, se déversaient Fun dans l'autre et composaient des soirées bruyantes et amusantes. Français, Baron, de Lemud, de Longpérier, Laviron et Théophile Gautier en étaient; Clésinger aussi, qui avait été fourrier au 1*' régiment de cuirassiers et qui en avait conservé certaines habitudes militaires. On regardait beaucoup aux eaux-fortes et aux aquatintes de Goya, dont les Caprices étaient alors une nouveauté, ou du moins une rareté. On parlait du Salon, on s'exclamait sur le jury, on vantait les premières sculptures de Clésinger qui ressemblaient à des Eubens en marbre, et les portraits lithographies de Gigoux qui faisaient particulièrement Tadmiration de Gavami.

Lui , parmi les tapages de la conversation et le décousu des allures , il gardait de la tenue dans les manières et dans l'esprit. Il restait élégant et bien mis jusqu'en son négligé, et toujours gentleman. Je le vois encore : il était mince , distingué ; il avait une tournure agréable , une tête intelligente et bien construite, le front couvert par une abondante chevelure d'un Wond ardent et profond, l'œil calme, clair et froid, la lèvre épaisse mais réservée, la barbe rousse. Ce souvenir de sa personne m'est encore très-présent et il n'a pas été altéré depuis par l'image de ce qu'il était devenu dans la dernière période de sa vie , qui appartint à la tristesse , au décourage- . ment, à la solitude.

Le jour même où il mourait à Auteuil — nous étions bien loin de nous y attendre! — nous regardions au Cabinet des estampes, avec le conservateur M. Henri Delaborde et M. Mahérault, un des plus intimes amis du peintre, un portefeuille de lithographies renfermant des modes et des costumes modernes, tels qu'on les voit exhibés à la montre des boutiques.

Ce sont des chapeaux en cuillère, des toquets à plumes comme en portait la duchesse de Berri, aux jours de gala, des corsages avec manches à gigots, des collerettes, des brodequins, des écharpes. Et dans le nombre, M. Mahérault nous faisait remarquer plusieurs épreuves où il reconnaissait, à n'en pas douter, la main de Gavami.

On sait, en effet, que Gavarni a beaucoup dessiné pour les journaux de modes, et d'abord pour le Journal des Dames ^ que dirigeait un ancien professeur de philosophie au collège de la Flèche, M. de la Mésangère, tombé du haut d'Aristote dans les chiffons. Gavarni dessinant ce que renferment les devantures des marchandes de modes, cela me rappelle Prud'hon (toute proportion gardée) quand il historiait les cartes d'adresse de M. Mesler, graveur sur métaux, et qu'il composait des vignettes pour des^oîtes à bonbons. La Mode^ la Silhouette eurent la primeur de ce talent encore anonyme. Ce fut dans V Artiste^ dirigé par Ricourt, que parurent les premières inventions de Gavarni, celles oii il accuse un esprit d'observation, qui n'allait pas pour le moment jusqu'à la satire , et le talent , déjà exquis , de saisir les lignes caractéristiques d'un mouvement, d'une attitude, d'une démarche, non pas seulement dans leur ensemble, mais dans leurs nuances les plus fines.

Passons i;z'fe /murmure une jeune femme habillée en homme, au bras d'un dandy, et il n'est pas un coup de crayon qui ne motive la légende. Ils traversent le jardin des Tuileries , par une journée grise et pâle de février ou de mars. On voit poindre le petit pied de la dame sous le large pantalon que sa jambe ne peut remplir. Elle a la taille pincée dans une redingote à châle et à collet de velours, boutonnant à la hauteur du nombril. Dans l'entre-deux du sein s'étale le nœud aplati d'une amplissime cravate, semblable à un cache-nez rabattu. Pour racheter sa petite taille, elle s'est coiffée d'un

LES QENS DE PABTS. — PohlTlqVKVBB.

Je l'ai dit in ten roi, j'ù dit : 4 Sin,

« qui méconnaît dee hommes comme nons eet nne caase perdue I l

chapeau très-haut et sans bords d'où s'échappent deux boucles révélatrices.

Le dandy est mis dans le dernier genre d'alors : habit noir boutonné jusqu'à la cravate, pardessus blanc, ouvert ; chapeau à bateau. Les promeneurs du haut d'un perron suivent de l'œil ce couple ému et pressé que trahissent l'embarras de monsieur et la gaucherie gracieuse de madame, surprise dans ses petits souliers. C'est là un menu chef-d'œuvre. Il a une dateprécise et cependant il exprime une chose de tous les temps , cette politesse du plaisir qui est la pudeur, ou au moins le qu'en dira-t-on?

Pour nous , les premiers dessins de Gavami dans V Artiste ont une saveur particulière. Ils fixent une heure du siècle où nous avons v^cu, ils particularisent la grâce d'un moment, et chose remarquable, la mode qui est toujours trouvée si ridicule quand elle a passé, la mode est toujours charmante dans les lithographies de Gavami. Elle n'a rien qui détonne. Ces coques hérissées sur la tête, ces chapeaux en capote de cabriolet, ces manches à gigots qui paraissent maintenant aussi anciens que le costume des Pharaons ont le privilège de ne pas exciter la surprise, de ne pas faire rire aux dépens de nos mères , d'être surannés sans être grotesques. D'un regard aussi prompt que les photographies instantanées, l'artiste a saisi l'entrain de la Valse^ et d'un seul trait il a dit tous les pas de la mesure. Il a vu glisser et bondir sur le parquet , plus rapide que l'éclair, un beau danseur, passionné et fluet, coiffé en coup de vent par l'élan de la Galope^ et l'image qu'il en a tracée résume tous les mouvements qui ont précédé et tous ceux qui ont suivi.

Ils appartiennent à la première manière de Gavarni , les dessins dont nous parlons. Le style en est délicat , un peu mièvre , l'exécution est attentive et soignée ; rien n'y est abandonné à la simple indication : tout y est fini et fin. Bientôt

un faire plus large, une marche plus délibérée succéderont à ces jolis débuts. Le crayon sera plus hardiment écrasé sur la pierre et le maître y écrira sa pensée avec résolution , en n'insistant qu'aux endroits décisifs. Son type de femme changera aussi. Au commencement, c'était une brune au nez long et fdté, à la bouche aussi haute que large, aux sourcils minces, aux yeux étirés : elle fera place à une blonde : grands yeux écartés , face élargie , tête plus courte, expression plus douce.

Je dis un type de femme , car il n'y a pas à proprement parler de portraits dans les scènes de Gavami ; pas un personnage n'est dessiné directement sur nature. Ses héros, qui semblent si individuels et si vrais, sont crayonnés pourtant de souvenir et pas autrement. Si les amis de l'artiste y figurent, c'est à l'état de pures réminiscences. Dans les Baltvemenes parisiennes^ je reconnais Nadar disant à un monsieur déconfit : a Oui, mais si vous vous querellez comme çà avec tous les amants de votre femme, vous n'aurez jamais d'amis. 3> Je retrouve la ressemblance du poëte Lassailly, avec son nez aigu et débordé , dans le promeneur qui regarde passer une femme à portée de lorgnon; mais c'est un Lassailly d'exception , rencontré par hasard , un jour qu'il avait dîné. Je retrouve aussi le masque de Laviron — ce brave garçon qui se fit tuer sur les remparts de Eome , au service de la république romaine — dans une estampe publiée par le Figaro de ce temps-là. Il est au Salon avec un fruit sec des ateliers, un vieux rapin, qui lui dit : <c Voilà un triste Salon... c'est dégoûtant. Vous n'avez rien ici, vous? — Bon Dieu, non! et vous? — Ni moi non plus... 3) N'est-ce pas là peindre d'un seul trait le gros de la troupe ?

Mais j'en reviens à mon dire. Gavarni n'a jamais su regarder la nature en face ; je parle de la nature vivante. Faire un portrait lui était impossible. Celui des frères Goncourt, par exemple, est d'une faiblesse inattendue. On n'y trouve qu'un

semblant de modelé , des plans confondus. Il y manque le frémissement de la vie, le sentiment ferme de la vérité. Au contraire, quand le peintre met en scène des figures qu'il observe avec les yeux de la mémoire, il y fait palpiter la vie et la chair. Il exprime d'un crayon gras et résolu les méplats du visage, les joues pendantes et tremblantes de la lorette vieillie, la trogne reluisante du vaurien, les attendrissements de la peau, les carnations martelées. Par exemple, on ne saurait mieux rendre la chair en pomme cuite de ce Lovelace, à qui un pauvre diable, humble et déjeté, dit en soupirant : « Oh! mais vous, monsieur Pigeonnet, dans les affaires vous avez toujours été poussé par les femmes. » Il faut voir comment elle est bien touchée, la tête de ce bouledogue satisfait! Les passions Font ravagé!... qu'y faire?

Ce qu'il crayonne de souvenir ou de pratique, ce qu'il dessine de chic^ comme disent les artistes, est justement ce qui, chez Gavarni, paraît fait d'après nature, et à l'inverse, ce qu'il fait d'après nature est justement ce qui manque de vérité et d'accent. Il y a là une contradiction étrange et qui serait inexplicable si elle ne se rencontrait pas chez un grand nombre de peintres français , et précisément dans l'œuvre de ceux qui ont été dans notre pays les plus populaires : Callot , Moreau, Horace Vernet, Charlet lui-même, n'ont jamais été vrais que par le vraisemblable. Horace , après avoir regardé quelque temps son modèle, se retirait dans une autre chambre pour le dessiner ou le peindre. Les lithographies de Charlet qu'on dirait estampées sur le vif, sont exécutées en l'absence des individus représentés. Callot a gravé à merveille ce qu'il avait vu, mais non ce qu'il voyait. Et voilà pourquoi ces artistes ont été si Français et ont eu en France une si grande vogue. Devant la nature, les hommes d'esprit se troublent. La formidable brutalité du fait les heurte et les domine. Ils y aperçoivent un monde de pensées qui ne sont pas les leurs. Ils ont dans la tête un type

GAVARNl. 333

qu'ils ont dégagé de leur temps , celui du troupier, je suppose, ou du gamin, ou de la débardeuse, ou du bohème, et quand ils viennent à se rabattre sur la réalité , ils y trouvent Finfini des différences, au lieu d'y trouver ce qu'ils cherchent et ce qu'il leur faut, la généralité des ressemblances. De là, leur embarras, en présence de la nature individuelle qui s'impose à eux et les entraîne où ils ne voudraient pas aller. Les maîtres qui traduisent le génie de leur époque, sérieusement ou en caricature, ont besoin de généraliser, et conséquemment de rester les maîtres de la nature, de peur d'en être les esclaves. Aussi le réalisme n'est-il nulle part plus mal venu qu'en France, parce qu'à tort où à raison (à raison suivant nous), on ne comprend ici que la photographie qui a passé par l'objectif de l'esprit. Si Charlet a son grognard, si Daumier a sa grimace terrible, quelquefois sublime, si Gavami a sa désinvolture inaltérable , c'est que ces artistes, heureusement incorrigibles , ont tiré d'eux-mêmes l'essence de leurs créations, ce qui est le véritable secret de leur renommée. Ils ont pris le réel, sans doute, mais pour y frapper la monnaie de leur gloire.

Oui , — chose impossible à croire au premier abord, — Gavarni est vrai, mais seulement quand il imagine. Ses personnages sont frappants de ressemblance , mais seulement quand il cesse de copier. Ils ne sont jamais plus individuels que lorsqu'ils sont empruntés de la nature générale. Il eût été fort en peine de faire à la Van Dyck un portrait de Déjazet, par exemple : en revanche il aurait su peindre à merveille FrétîUon. Ce qu'il traçait sur la pierre ou^ur le papier procédait tellement de son esprit, que pour n'avoir pas à consulter la nature dans les accessoires significatifs qui devaient compléter sa composition, souvent même y jouer un rôle essentiel, il les avait étudiés une fois pour toutes et parfaitement dessinés. Habits et gilets de coupes diverses ; gants , bottes et

334 GAVARNL

chapeaux, bonnets de velours, espadrilles de maroquin, guêtres de ciiir^ houppes de chenilles, charivaris de satin, il s'était amassé une provision de toutes ces choses, il les avait copiées d'avance, de face, de profil, en raccourci, de bas en haut, de haut en bas , de façon à les avoir sous la main comme des matériaux tout prêts. Les objets purement réels, il les dessinait à ravir et avec une justesse incomparable. Ici la géométrie descriptive le servait à point. Il excellait à mettre en perspective d'un seul trait et à main levée , les divans sur lesquels la femme médite ses fourberies en matière de sentiment , l'armoire à glace qui sert de public aux répétitions de l'actrice, le château de cartes construit par l'enfant terrible, le canapé qui porte M. Coquardeau et son infortune. Et ce n'est pas là un petit mérite pour qui sait que des maîtres, même illustres, ne l'ont pas eu.

Du reste, les notions de la géométrie se reconnaissent chez Gavarni jusque dans ses figures. Voyez cette femme couchée sur une ottomane (comme on disait alors) : un vieux pair de France qui a du ventre, des jambes tout d'une venue et un gazon sur la tête , lui dit avec mignardise : a On aime donc un peu sa biche ? 7> Elle répond , en cachant derrière ses doigts un sourire de mépris : <t Trop, mauvais sujet! y> Eh bien, cette petite scène que je prends au hasard en feuilletant l'œuvre immense de l'artiste, elle est comme les autres, secrètement enfermée dans un système de verticales et d'horizontales ; la perspective la plus rigoureuse encadre les figures, en commande l'attitude, en fixe le mouvement, en assure l'équilibre. Personne, sous ce rapport, n'a égalé Gavarni.

Il faut convenir toutefois que deux choses lui ont fait défaut comme artiste : la connaissance du nu et l'art de modeler le tableau , c'est-à-dire d'y mettre de l'unité par la distribution de la lumière : cet art qui fait que Daumier, dans une simple lithographie, est un peintre. De la forme humaine, Gar

GAVABNI. 3a5

vami ne voit et ne sait que le vêtement. Il écrit l'histoire de son temps, mais l'histoire habillée, travestie, l'histoire extérieure; et quand il pénètre au fin fond des choses, quand le dessinateur aspire à devenir moraliste , sa supériorité véritable n'est que dans le génie de la légende. Là il est inventeur, il est maître. Il descend dans les profondeurs les plus ténébreuses du cœur humain et il y voit clair : cependant la lumière qu'il y apporte est sans chaleur ; c'est un scepticisme froid, desséchant , méprisant, non pas pour tel ou tel homme, mais pour l'espèce entière ; car dans son indifférence Gavarni ne va pas jusqu'à la personnalité. — Une seule fois il crayonna une caricature politique , le Ballon perdu^ et il s'en repentit. — S'il n'a pas de haines vigoureuses , il n'a pas non plus ce chaleureux amour de l'humanité qui anime les grands moralistes, ceux qui la conçoivent et qui l'espèrent meilleure. Gavarni n'est pas un moraliste , à vrai dire , c'est un satirique de premier ordre, et nous allons voir que ses légendes, étincelantes d'esprit, font bien rarement battre le cœur.

La vie de Gavarni se divise en deux périodes bien distinctes. La première fut brillante, élégante, éclairée par l'amour, ' embellie par les succès de salon et par les promesses de la gloire ; la seconde fut triste , austère et à la fin douloureuse. En 1844, il s'était marié avec une jeune personne qui était excellente musicienne, qui avait de la fortune, et*dont il employa la dot à acheter une belle villa au Point- du- Jour, près d'Auteuil. Il y prit le goût du jardinage , comme Alphonse Karr, et le dégoût du travail. Doué d'un génie fécond et d'une prodigieuse facilité de main, il pouvait faire plusieurs dessins en un jour, et il lui arriva d'envoyer à son ami. M, Forgues , si connu sous le pseudonyme d' OlârNxck^ un cahier de trente-six pièces exécutées en une semaine; mais le plus souvent il ne travaillait qu'à la dernière extrémité, quand la nécessité absolue le voulait. Riche, il aurait pu l'être sans

beaucoup de peine, car on se disputait ses croquis, ses dessins sur bois, ses lithographies, ses aquarelles, ses gouaches, et cependant il vécut dans une gêne constante.

Une passion d'ailleurs s'était emparée de lui, qui dévora le plus précieux de son temps : la passion des mathématiques. Sur la pierre de ses dessins, il écrivait des calculs, il alignait des chiffres et griffonnait le mécanisme du mouvement perpétuel dont il ne cessait , dit-on , de poursuivre l'utopie. Le petit livre des Masques et Visages contient un feuillet curieux qui a été supprimé à la seconde édition : c'est la liste des ouvrages mathématiques de Gavarni. En voici un extrait :

« Théorie du travail des forces tournant sur leur point d'application aux corps d'ailleurs libres dans l'espace. — Propriété du segment , ou trigonométrie mixtiligne , comprenant le calcul intégral et le différentiel, expliqués sans le secours de l'algèbre et en géométrie générale. — Le Tour optique^ instrument à l'aide duquel les corps en mouvement sont visibles, quelles que soient leurs vitesses. — De la transmission des quantités de mouvement entre les masses supposées absolument dures et rigides ; aperçu d'une loi nouvelle au point de vue de laquelle le choc , tel qu'il est discuté , peut être considéré comme le résultat ordinaire, mais non nécessaire, de la rencontre des corps... d

J'ignore si de telles élucubrations sont de nature à ébranler le cerveau d'un artiste, comme' l'assurent quelques experts; mais il est certain que ces problèmes nous jettent bien loin de la Comédie bourgeoise, des propos de Thomas Vireloque et du bal Chicard. En tous cas , quelle que soit la valeur de ses calculs, ce n'est pas comme mathématicien que Gavarni nous intéresse et qu'il restera.

Ouvrons son œuvre. Il remplit environ vingt gros volumes au Cabinet des estampes et c'est par milliers qu'on y compte les lithographies, les dessins gravés et les bois. Mais, parmi

tant de séries , il en est cinq ou six qui ont été plus admirées que les autres et qui sont en effet plus dignes d'admiration. Ce sont les Débardeurs, les Fourberies de femmes en matière de sentiment, le Carnaval, les Enfants terribles, les Maris vengés. Gavami est là tout entier, avec le tour propre de son crayon et de son esprit , avec sa verve humoristique , sa finesse incisive et sa grâce. Ailleurs il nous paraît affecté et dévoyé. Ses excursions dans le domaine de la philosophie générale, ses digressions politiques, ses traits sur le bohème et le populaire sont entachés çà et là d'observations banales et de calembours sans portée.

En revanche , quand il nous introduit dans les coulisses de la vie conjugale, quand il touche aux intimités du ménage, aux nuances qui naissent d'une civilisation raffinée et corrompue, Gavami est un artiste hors ligne. Pour nous montrer cette vie qui lui apparsdt comme un éternel travestissement , il n'^a pas besoin de savoir modeler un torse, articuler une rotule , attacher un muscle. Il lui suffît de posséder ce qu'il possède dans la perfection , le sentiment des tournures , l'intelligence de l'habit, la connaissance profonde du masque,^ et par dessus tout, le génie du geste. Rien ne lui manque donc de ce qui est indispensable à sa besogne et à sa gloire. Les têtes et les mains, il les sait par cœur. Il a une provision considérable de minois en pommes d'api et de visages en poires tapées, et il leur donne à volonté l'expression de la malice, de la jobarderie, du ricanement, de la surprise, de l'embarras, de l'ennui , de la ruse.

Ses mains sont toujours dessinées avec adresse et toujours éloquentes, même dans l'ébauche, soit qu'il fasse dire aune lorette vieillie, a Et de la beauté du diable , voilà ce qui me reste : des griffes; d soit qu'il mette ces paroles dans la bouche et dans la personne entière d'un postillon : oc Doux Jésus! où •( que je vas me sauver?... Vl'à Félicité qui fait des maniè-

33B GAVARNL

res L. y> soit qu41 souffle ce dialogue admirable à ses personnages : « Lequel de tes deux amants choisiras-tu? — Celui qui me quittera. y>

Mais où il est vraiment supérieur, c'est dans l'attitude , la posture, la pantomime , le geste; c'est dans la contenance du mari trompé, dans l'allure de l'amant déçu, dans la démarche des Invalides du cœur. L'attitude? Voyez celle de la débardeuse qui , prenant une pose de statue antique, dit à un gringalet, nouvellement échappé du collège : « Va dire à ta mère qu'a te mouche. » La posture? Comme elle est expressive, amusante et juste dans la figure de ce héros qui s'écrie : « Voilà un gueux de petit pékin qui se divertit au bal comme un grain de plomb dans du Champagne! d La pantomime? L'at-on jamais trouvée plus naturelle et plus vive , et plus parlante que dans le dessin si souple et si coloré de la canotière, qui répond à son partenaire sans le reconnaître : ca Moi, mon pierrot? Il n'y a pas de danger ; il est attaché à l'ambassade, — Il est bien attaché ? ï) Le geste ? Comme il est saisi partout et en particulier dans la petite scène qui a pour légende : € C'est comme ça que tu montes ta garde, toi? — C'est comme ça que t'as la migraine? » Ici le geste est d'autant plus admirable que les deux époux conservent dans leur surprise un reste du cancan que tout à l'heure ils dansaient l'un et l'autre, et l'un sans l'autre.

Oui, le langage des lignes et des formes, chez Gavarni, est toujours clair et frappant, quoiqu'il ne soit jamais gros. Il est sensible à tous les regards, en dépit d'une finesse qui semble ne s'adresser qu'aux délicats. L'invalide du sentiment qui n'a plus a sa terre de Chéverailles , ni ses bois , ni son moulin d'Orcy, mais qui a la goutte, d vous arrache l'exclamation que vous n'avez pas encore lue : a: Fichue bête ! y> Tel Faublas rhumatisant, édenté, écroulé, dont la constitution a été dérangée par toutes ces hêtises-là , se distingue au premier

Page 1