COUP D'ŒIL GÉNÉRAL
Au premier regard jeté sur le plan de rExposîtion universelle du Champ de Mars , il est facile de voir qu'il a été tracé par des ingénieurs occupés de l'utile , plutôt que par des artistes préoccupés du beau. Quelle que soit la longueur matérielle des rayons qui les ont engendrées, les lignes courbes ont pour effet immanquable de rapetisser ce qu'elles enveloppent, parce qu'en tournant sur lui-même un édifice circulaire ou elliptique nous dérobe une partie considérable de son étendue ; tandis que des lignes droites agrandissent le monument , en le rendant visible d'^un seul coup d'œil, en le présentant dans son indivision , dans son tout.
Bien que la ligne droite soit le plus court chemin d'un point à un autre, cette ligne, lorsqu'elle se continue cans interruption entre deux extrémités , ouvre des profondeurs ou dessine des élévations qui paraissent facilement considérables. Pouvant dissimuler la petitesse des petits bâtiments , la ligne droite marque à plus forte raison la grandeur des grands, et
elle Taugmente. Mais il y a moins d'espace perdu dans une figure ovale ou ronde que dans un tracé rectangulaire ; et voilà sans doute pourquoi les ingénieurs de l'Exposition universelle ont préféré aux droites les courbes, au risque de produire des effets compliqués au lieu de les obtenir débrouillés et simples. Que parlez-vous de beauté à des gens qui ont à ranger des millions de colis , des montagnes d'objets de toute espèce, des machines sans nombre, des ballots sans fini Vous le voyez tout d'abord, ce qui domine ici, et ce qui doit fatalement dominer, c'est l'utile. Les quantités positives, la réalité cubique vont s'imposer à l'architecte, et lui laisseront bien peu de liberté pour calculer des effets imposants, et faire triompher des combinaisons de nature à frapper un grand coup sur l'imagination du spectateur. Il semble donc que nous ayons été condamnés d'avance à une baraque monstre, à une tente colossale en tôle et en verre, sous laquelle viendront camper et se promener des armées de marchands et des armées de visiteurs , accourues de tous les points du globe.
Et cependant , il faut bien le dire , quoiqu'il nous en coûte de l'avouer, les architectes anglais qui construisirent à Londres, dans Hy de-Park , le premier palais devant servira une Exposition universelle, 'avaient résolu le problème de ménager de vastes espaces à l'industrie , sans sacrifier à ce point la dignité de l'art. Il nous souvient encore de ce palais de cristal, aux simples et grandes lignes , qui a été depuis imité à Sydenham. Il ressemblait à une serre immense, couvrant de ses vitraux, suivant des courbes élégantes, les plantes les plus rares, les plus belles fleurs de l'industrie humaine. Il nous souvient aussi de; l'Exposition universelle de 1855, telle qu'on la fit dans le palais agrandi des Champs-Elysées. L'art n'avait pas été étranger à la conception de l'ensemble; le beau n'en avait pas été proscrit. On sentait que des hommes de goût avaient présidé à l'arrangement méthodique de tant de ri-
chesses. Séparés des machines, logés à part, dans un asile préparé tout exprès pour eux, les arts du dessin avaient pu se montrer au monde entier, sans aucune mésalliance avec les grossièretés inexorables de la matière.
Il n'en est plus de même aujourd'hui. Non-seulement rien n'a été donné, ni dans le plan, ni dans les élévations, au respect des lois esthétiques, au sentiment du beau; mais, sans nécessité et conséquemment sans excuse, on y a mêlé aux produits de l'industrie les choses d'art, on les a logés sous la même clef; de sorte que, par un assemblage adultère, l'idéal se trouve confondu dans le positif; les utopies du poëte, les images rêvées par l'artiste sont coudoyées et rudoyées par la matière pesante et encombrante. La grâce est bousculée par l'utile. Et quelle pauvre hospitalité reçoivent ici les plus nobles ouvrages du génie plastique, ceux en vertu desquels la France est aujourd'hui la première nation du monde! Avec quelle parcimonie on leur a mesuré l'espace! Avec quel sans-gêne ont été placées les sculptures en particulier! Combien peu l'on s'est mis en peine du jour qui les devait éclairer, du fond qui devait les faire valoir, de l'effet qu'elles devaient produire, serrées les unes contre les autres, comme les soldats d'un régiment de marbre!
Certaines statues de nos sculpteurs, par exemple le beau groupe d' Ugolin^ exposé par M. Carpeaux , sont employées à la décoration de la cour centrale, cour si triste et si laide, qu'un financier la trouverait indigne de ses écuries, et que les chartreux n'en voudraient pas pour leur cloître. — Imaginet-on (pour ouvrir ici une parenthèse) que cette cour à demi gazonnée et colorée par la nature d'un vert tendre, soit entourée d'une marquise à rideaux verts et d'un vert fané, pâli et jauni , quand la plus simple notion de la théorie des couleurs indiquait ici l'emploi du ton complémentaire, qui eût rehaussé le vert du gazon par le rouge des rideaux ou des
portières , à supposer que portières et rideaux soient de mise dans une cour à ciel ouvert.
Les autres sculptures, au lieu d'enlever leur silhouette sur un champ tranquille , uniforme , et d'un ton assez soutenu pour leur donner du relief et du prix, se dessinent sur un fond de cartes et plans d'architecture ; de sorte que sur le blanc cru et cruel de ces vastes feuilles de papier, le carrare paraît sale, et la statue, devenue grise, s'aplatit et se déforme, faute de pouvoir accuser nettement aux yeux du spectateur ses contours mobiles , faute de pouvoir écrire franchement ses formes , ses galbes et ses mouvements.
Il est enfin une troisième partie de la sculpture que l'on a placée devant une rangée de tableaux , dont les cadres multipliés et superposés coupent chaque figure de la façon la plus déplorable, et ne laissent à l'œil aucun repos, aucune liberté de jugement, aucun moyen de saisir les lignes de la composition générale.
Quant aux peintures , elles sont mieux logées, sans doute, et dans des chambres séparées , où elles se détachent sur des murs peints en détrempe à la couperose; mais, hélas! l'exiguïté de la place obtenue a forcé les directeurs du placement de superposer les tableaux sur quatre ou cinq rangs , de façon que ceux des étages supérieurs écrasent les toiles du rez-dechaussée ou de l'entresol. Il en résulte que les tableaux exposés ont à souffrir d'un double voisinage, et se font la guerre de bas en haut ou de haut en bas , aussi bien que de droite à gauche ou de gauche à droite.
A nos remontrances, la commission répondra, ou plutôt elle a déjà répondu : « L'espace est limité : il ne dépend pas de nous de l'agrandir. Nous n'avons guère que cent mètres à donner pour la sculpture française ; la peinture et la gravure auront quelques mètres de plus , et c'est tout. Arrangez-vous du possible, sans demander l'impraticable , et songez à l'abon-
dance des matières, comme disent les journaux. y> En vain, M. le surintendant des beaux-arts a-t-il plaidé la cause des artistes et disputé pied à pied le terrain : le cercle primitivement tracé ne s'est pas élargi. L'art français a été mis à la portion congrue, et il a dû s'en contenter. .
Cela étant, pourquoi n'a-t-on pas renoncé à faire figurer les beaux-arts dans l'Exposition universelle? Était-il bien nécesfaire que les muses allassent froisser et déchirer leur tunique dans cette cohue? Y avait-il presse à exhiber des oeuvres d'art sous le même toit que les machines à coudre , les Meissonier avec les charpentes en fer, les sculptures de nos maîtres avec les brouettes et les râteaux, les estampes de nos graveurs avec les cartes à jouer, et les médailles avec les boutons de livrée. Pourquoi ces promiscuités qui, sans rehausser l'industrie , rabaisseront l'art? N'était-il pas aisé de prévoir — et nous en étions averti par un secret pressentiment — que les artistes joueraient là un rôle secondaire , un rôle d'accompagnateurs? Est-il convenable cependant que l'art, dont la mission est de manifester le beau, et de rappeler parmi nous l'idéal vienne figurer dans une fête comme un appoint agréable, comme une gentillesse additionnelle?
Non, l'utile et le beau ne sauraient être confondus, parce que le beau est essentiellement inutile, en ce sens qu'on ne peut pas consommer les choses d'art, de même que l'on consomme les produits de l'industrie, et c'est là ce qui constitue la supériorité absolue de la peinture , de la statuaire, de la gravure, de la glyptique. Si quelqu'un s'avisait de mettre dans un vase- grec du beurre ou des confitures , immédiatement ce vase utilisé perdrait sa dignité d'objet d'art, et ne serait plus qu'un meuble embelli. Au lieu de le consacrer par l'admiration , on le détruirait par l'usage.
C'est pour cela qu'il n'est pas permis de loger un musée dans un bazar, non plus qu'un bazar dans un musée. Qu'on se
figure, par exemple, les galeries du Louvre, compliquées tout à coup d'une exposition de roues, de poulies, de minerais, de poêles, de savons, de pétrole, que sais-je encore?... et Ton aura une idée de Timpression que produit la montre des œuvres d'art dans ce palais de fonte , de zinc et de verre qui est immense , et qui n'a pas de grandeur.
Ce n'est pas tout. Puisque l'on voulait absolument que les beaux-arts fussent mêlés à cette fête de l'industrie, et que tous les peuples fussent appelés à concourir dans ce pacifique champ-clos, en y envoyant leurs marbres , leurs bronzes, leurs tableaux, leurs médailles, leurs monnaies, leurs gravures , au moins fallait-il égaliser les chances du combat, et ne pas pousser la politesse française, notre incorrigible politesse, jusqu'à placer nos artistes dans des conditions fatales d'infériorité. Le Belge, le Hollandais, l'Anglais, le Prussien (c'est-àdire l'Allemand), le Suédois, le Russe, l'Autrichien, l'Italien, l'Espagnol, le Portugais, le Turc, l'Egyptien, ont organisé leur exposition chacun selon ses convenances , et suivant les règles qu'il s'est à lui-même imposées. Je suis assuré que les Belges, par exemple, ont composé un salon de tout ce qui a été fait de meilleur dans leur pays depuis vingt ans , depuis trente ans peut-être. Nous, au contraire, nous avons dû, toujours faute d'espace, interdire l'exhibition des peintures ou statues qui auraient une date antérieure à l'année 1856, et par cela même restreindre la liberté du choix dans l'école française, alors que nous ne pouvions imposer aux autres écoles des restrictions pareilles. C'est là sans doute combattre à armes courtoises ; mais la courtoisie commande-t-elle de s'exposer à une défaite?
Heureusement que la France est encore, et de beaucoup, et sans conteste, à la tête des nations en ce qui touche les arts; et tout d'abord on s'en aperçoit, rien qu'en établissant une comparaison géométrique entre les écoles étrangères et l'école
française. Tandis que nous étouffons dans les deux salles qui nous ont été réservées, les Russes, les Danois, les Espagnols, les Portugais, les Bavarois, les Prussiens et messieurs les annexés n'occupent pas, tous ensemble, plus de place qu'il n'en a fallu au petit nombre de nos sculpteurs ou de nos peintres qui ont passé sous les yeux du jury, ou qui en ont été dispensés, les uns par la notoriété de l'estime, les autres par la gloire. Et il va sans dire que dans cette comparaison , ce n'est pas de la seule quantité qu'il s'agit, mais aussi de la qualité.
H est à remarquer, au surplus , que les œuvres d'art ne sont jamais plus abondantes que là où elles sont belles. La fécondité est partout et a toujours été la compagne de la force. C'est ainsi que l'Egypte, l'Asie, la Grèce, l'Italie antique et l'Italie de la Renaissance n'ont jamais tant produit qu'aux époques où elles enfantaient leurs chefs-d'œuvre. De même qu'en économie politique, la dépopulation est un signe d'appauvrissement, de même, dans les régions de l'art, l'infécondité est un signe infaillible d'impuberté ou de décadence.
Du seul fait qu'il y a plus d'artistes en France que partout ailleurs, il nous serait donc permis de conclure la supériorité de notre pays dans la peinture, la statuaire et les autres arts du dessin ; mais il suffit d'un coup d'œil jeté sur la nature des ouvrages exposés pour vérifier la justesse de cette induction et la confirmer pleinement. Nous n'avons pas encore vu le petit palais que la Belgique a édifié à ses frais pour y faire son exposition nationale, laquelle sera probablement la plus remarquable après la nôtre; mais, dès à présent, nous avons le droit d'affirmer que la France laisse bien loin derrière elle toutes les autres nations, non-seulement parce qu'elle leur est supérieure dans la décoration murale et dans la grande peinture , mais encore parce qu'elle les surpasse dans l'art anecdotique, personne en Europe, ne pouvant s'égaler à Meissonier, par
exemple , pour ce qu'on appelle les tableaux de genre, ou l'histoire en petit.
Pour ce qui est de la sculpture, on peut dire qu'il ne s'en fait guère autre part qu'en France. L'Italie commence, il est vrai, à renaître, ou du moins elle en donne l'espérance, et bien que son aflfranchissement ne date que d'hier, elle sollicite déjà un certificat de vie, rien que par les marbres de M. Vêla, qui a envoyé une statue très-remarquable de Napoléon mourant^ et par les œuvres de M. Dupré , qui est un Français naturalisé Florentin, mais qui appartient bien à l'Italie comme ayant été rélève de Bartolini. Rien de mieux entendu que l'exhibition italienne. Les statues sont placées dans des niches peintes en brun-rouge, ou suffisamment isolées pour qu'on en puisse faire aisément le tour. Avec leur finesse accoutumée, les Italiens ont fait paraître à l'Exposition universelle le David colossal de Michel- Ange, sous prétexte de nous montrer un bel échantillon de fonte à cire perdue, obtenue d'un seul jet. C'est une manière délicate et indirecte de nous dire que l'Italie avait acquis le droit de se reposer après avoir donné au monde un Michel-Ange, un Raphaël, un Léonard. C'est aussi une façon de nous rappeler que l'indépendance d'un peuple est une condition de sa grandeur.
Libre, l'Italie peut se relever et fournir une nouvelle carrière. L'histoire, du moins, nous autorise à le penser, car elle nous enseigne que toutes les écoles célèbres se sont épanouies au souffle de la liberté. Athènes, Florence, Amsterdam qui ont été les trois grands centres de l'art, les trois glorieuses patries de l'architecture, de la statuaire et de la peinture, ont étonné le monde par leurs chefs-d'œuvre lorsqu'elles étaient libres. Dans ces trois républiques, celle de Phidias, celle de Léonard de Vinci et de Michel- Ange, celle de Rembrandt, ont brillé d'un éclat incomparable les trois manières vraiment originales d'envisager la nature et de comprendre l'art. Les Grecs
ont choisi les formes les plus belles pour en composer des modèles impérissables, des types éternels. Les Florentins, par l'observation des individualités heureuses, ont introduit dans l'art les accents de la physionomie. Les Hollandais, portés d'un amour naïf pour la nature ont tiré des merveilles du seul principe de l'imitation. Ainsi , ces trois grandes conceptions de l'art, le type , le caractère et le portrait, c'est-à-dire la représentation des dieux , des héros et des hommes , sont nées dans des pays indépendants de l'étranger et libres chez eux. Il faut donc renoncer à cette opinion propagée par la courtisanerie : que les beaux-arts ne sauraient fleurir qu'à l'ombre de la monarchie, absolue. Opinion fausse qui est un outrage à la philosophie et un démenti à la vérité de l'histoire. Aujourd'hui encore, n'estce pas en Angleterre et en Belgique, chez les peuples les plus libres de l'Europe, que les arts sont en floraison et en vigueur? Voyez, à l'Exposition universelle, ce qu'ont produit les Russes, les Turcs, les Autrichiens, les Prussiens, et dites-nous s'il n'est pas vrai que l'asservissement des nations les rend incapables de s'élever à l'intelligence du beau; que leur grandeur morale et esthétique se mesure à la Uberté qui les fait vivre , et que même dans les pays où les beaux-arts ont le plus de vitalité et de sève, ils inclinent vers la décadence dès que leur manque l'insolation de la liberté.
On sait que les membres des divers jurys des beaux-arts, réunis en assemblée générale, avaient décidé à une faible majorité qu'ils s'interdiraient de concourir aux récompenses qu'ils avaient mission de distribuer. C'était un hommage bien naturel à ce prmcipe indestructible que nul ne doit être juge dans sa cause, et l'on pouvait croire que sur une question qui relève uniquement de la conscience, le jury serait omnipotent, et sa décision irrévocable. Toutefois la minorité ayant fait appel devant la commission impériale, celle-ci a jugé, en dernier ressort, que les membres du jury ne devaient pas s'ex-
dure du concours, parce que la question de délicatesse personnelle était primée, ici, par un intérêt d'un ordre supérieur, rintérêt de la France , qui, engagée dans une joute solennelle, ne pouvait souscrire d'avance à sa défaite , en autorisant l'abdication de ses plus habiles jouteurs. C'est la raison que Ton a donnée, je crois, et qui a prévalu, bien que, dans les divers jurys de l'industrie, l'on ait respecté le principe qui impose le désintéressement au juge, pour première condition, pour premier devoir.
La chose une fois résolue par un tribunal suprême, les membres du jury international n'avaient que deux partis à prendre : ou envoyer leur démission, ou se résigner à remplir leurs fonctions, sans se récuser. Le premier de ces deux partis avait des inconvénients graves , et le plus grave de tous était de livrer le jugement d'une si grande cause à des juges qui ^ selon toute apparence , seraient moins éclairés, et qui n'étant liés par aucun précédent , et se trouvant délivrés de tout scrupule par la commission impériale, pourraient faire triompher les rangs inférieurs. Cette considération n'était pas sans force, étant donné un jury qui contenait justement la plupart de ceux que l'opinion publique aurait désignés pour les récompenses. On a donc renoncé à l'idée d'une démission collective , et les jurés se sont soumis enfin au jugement qui les condamnait à décerner les médailles, dussent-ils au besoin se les voir attribuer à eux-mêmes.
Assurément, quand on jette les yeux sur la liste des médailles d'honneur, et que l'on y voit figurer en première ligne Meissonier, Cabanel, Gérôme et Théodore Rousseau pour la France, puis Knauss et Kaulbach pour l'Allemagne, Leys pour la Belgique, on ne peut pas dire que le jury se soit égaré dans ses choix, mais on éprouve un regret, c'est qu'un plus grand nombre de médailles n'ait pas été mis à la disposition du jury, car si la récompense décernée en cette occasion so-
lennelle doit être considérée comme le couronnement glorieux de toute une vie, il est permis de penser que Théodore Rousseau, par exemple, lui si habile d'ailleurs, et depuis §i longtemps fameux, n'était pas le seul paysagiste qui eût mérité une distinction aussi éclatante, à supposer même que le paysage dût concourir avec une peinture plus élevée en^grade, c'est-à-dire avec celle où la figure humaine joue le principal rôle.
Ici se présentent deux observations d'une haute importance. La première, c'est que l'École française, bien que supérieure à toutes les autres , révèle aujourd'hui une tendance très-marquée à délaisser la grande peinture ; la seconde, c'est qu'il y a des inconvénients énormes à décerner des récompenses aux individus, à la suite d'une Exposition universelle qui est, à vrai dire, un concours de nations.
La tendance de notre école à préférer l'art anecdotique , famiher et purement descriptif, nous l'avons signalée depuis quelque temps , et nous n'étions pas les seuls à nous en apercevoir, puisque le gouvernement lui-même a fondé naguère un prix de cent mille francs pour restaurer la plus haute sculpture et la peinture de style.
Combien nous avions raison, et jusqu'à quel point le gouvernement des beaux-arts avait été bien inspiré en instituant un prix aussi extraordinaire, aussi magnifique, on en peut juger, à l'heure qu'il est, par le résultat même de l'Exposition universelle, et par la nature des œuvres qui viennent d'y être récompensées avec tant d'éclat.
On le voit clairement aujourd'hui : douze années ont suffi pour nous désintéresser de la grande peinture, et pour en faire perdre le goût à ceux qui seraient le plus capables d'en faire, comme à ceux qui seraient le plus dignes d'en sentir les beautés. Les hommes qui ouvraient la liste des médailles d'honneur, en 1855, s'appelaient Ingres, Eugène Delacroix, Horace
Vernet, Ce qu'ils avaient exposé, c'étaient des tableaux d'histoire, des portraits superbes, des décorations illustres, ce qu'il y a de plus difficile , de plus noble et de plus fier dans la peinture. Aujourd'hui, les médailles d'honneur sont décernées à quatre peintres excellents, sans aucun doute, mais dont un seul, Cabanel, se rattache à la haute tradition représentée, il y a douze ans, par celui qu'on appelait alors M. Ingres, et que l'on appelle maintenant Ingres tout court.
Laissons de côté pour un moment les personnes ; pour un moment, oublions que Meissonier est, en son genre, un artiste incomparable; que Gérôme, entre autres mérites, n'a pas son pareil dans l'art de particulariser les races et de transformer en types saisissants les physionomies le plus profondément individuelles ; que Théodore Rousseau est un des inventeurs du paysage moderne , et que , dans la personne de Cabanel , a été honoré l'art le plus sérieux, le plus élevé, le plus digne, et posons-nous cette question : Y avait-il lieu de décerner ce qu'on nomme des récompenses aux peintres, sculpteurs, architectes et graveurs ayant concouru à l'Exposition universelle?
Dans les Salons annuels, on distribue des médailles aux artistes exposants, et nous n'y voyons pas grand mal, — si ce n'est pourt^rUt que cjss médailles leur donnent un peu l'air de grands écoliers. — De toute façon , en récompensant les .derniers venus , on ne porte aucune atteinte aux anciens. Quelques-uns montent aux premières places, personne n'en descend. T^t s'il en est qui maudissent la légèreté des jugements humains, ils ont l'espoir et la ressource d'en appeler, l'année suivante , à un jury qu'ils supposeront plus éclairé ou moins prévenu. Au contraire, dans cette Exposition universelle des beaux-arts, toutes les renommées sont remises en question, toutes les gloires sont discutées à nouveau et soumises à un ballottage effirayant. Les hommes qui occupaient le premier rang peuvent en être tout à coup précipités par un coup de
scrutin , et cela sans qu'on puisse dire que le tribunal qui, aujourd'hui, lés destitue, présente plus de garanties que le tribunal qui les avait proclamés il y a vingt ans.
Pour nous faire mieux comprendre, choisissons un exemple : tous ceux qui ont suivi la marche de l'École française depuis quelque trente ans, savent que Jules Dupré a toujours partagé avec Rousseau les honneurs rendus au paysage ; qu'il a rajeuni et fertilisé ce rameau de notre peinture, en y greffant quelque chose du robuste génie de Con stable ; qu'il a été le contemporain de Corot, de Cabat et de Paul Huet ; qu'il a été le précurseur de Troyon, de Français, de Palizzi, et que ses pacages du Limousin excitèrent l'enthousiasme de toute une génération, aussi charmée de voir apparaître la vraie nature dans le paysage , qu'elle avait été surprise de rencontrer, pour la première fois, cette même nature dans quelques peintures écrites et à jamais admirables delà Nouvelle Héloïse et des Confessions.
Eh bien, je le demande , comment se fait-il qu'un paysagiste qui était de premier ordre dans la première école du monde, soit descendu tout à coup au second ou au troisième rang, le jour où il a été jugé par une majorité d'artistes étrangers à notre pays, à nos traditions et à nos souvenirs? Comment l'or a-t-il été changé en plomb?... Et ce que nous disons ici de Jules Dupré, s'appliquerait à plusieurs autres artistes tout aussi éminents que lui dans d'autres genres. De telle sorte que, sous prétexte d'avoir plus de lumières réunies et plus d'impartialité dans un jury international, on s'est exposé à des jugements inacceptables, à des iniquités naïves, mais scandaleuses.
Après tout, de quel droit un jury quelconque viendrait-il interrompre la prescription acquise à certaines gloires et, au mépris de la chose jugée, refaire le passé et s'imposer à l'avenir ? Est-il permis de classer un peintre quand il est jeune , et de le déclasser quand il ne l'est plus? Pourquoi cette usurpa-
tien des privilèges de la postérité, qui seule a le droit de cassation sur nos jugements? Imagine-t-on rien de plus terrible que ce trouble jeté subitement dans la conscience d'un artiste, qui se voit en un jour dégradé par un vote obscur; je veux dire par une sentence qui est indiscutable, parce qu'elle est sans motifs, par un arrêt qu'il est impossible d'attaquer parce qu'il émane d'un pouvoir anonyme , et partant irresponsable? Est-ce à dire qu'il faille supprimer aussi les croix d'honneur dans les Salons annuels? Nous n'allons point jusque-là et voici nos raisons. Quand l'État distribue des récompenses^ comme l'on dit, il le fait d'abord sous la responsabilité de quelqu'un. Ensuite, il ne se pose pas en connaisseur infaillible, et ses décisions ne signifient point qu'il a tranché la question esthétique. Au contraire , son droit est de garder une haute impartialité en présence des écoles rivales, et de ne pas compromettre sa dignité dans des querelles qui ne sont pas d'ailleurs de sa compétence.
Pour juger les arts, l'État a un point jle vue qui lui est propre, et les artistes le savent bien. Il encourage, ou, du moins, il doit encourager de préférence les hommes qui se sont rendus capables de travailler à la décoration des édifices publics, ceux qui s'adonnent à la statuaire typique, à l'étude du style, à la gravure d'après les maîtres, et à la gravure en médailles ; tous ceux enfin qui s'engagent dans une carrière où ne les suivraient point le goût du public , les fantaisies de la vanité ou de la mode. Les récompenses décernées par l'État ont donc une valeur et une signification qui ne sont pas purement esthétiques. Il est censé qu'elles s'adressent à ceux qui font de l'art pour les multitudes qui ne paient point, et non pas pour un très-petit nombre d'amateurs qui paient très-cher. Le gouvernement peut donner sans doute la croix d'honneur à un artiste pour consacrer un succès éclatant obtenu dans l'opinion publique; mais il la doit surtout aux peintres, aux
sculpteurs , aux graveurs , dont le talent peut servir au triomphe des idées générales, qui sont toujours les plus généreuses.
Au surplus, sans trancher la question des médailles à donner dans les Salons annuels, médailles qui ont peut-être fait leur temps , nous avons à examiner ici de quel genre étaient les récompenses à décerner dans l'Exposition universelle.
.Les artistes étrangers ayant quatorze voix dans le jury, lorsque les Français n'en avaient que douze, se trouvaient avoir la majorité par avance, et ils pouvaient, soit par une habile entente, soit par quelques concessions mutuelles, nous faire absolument la loi. lî'est là justement ce qui est arrivé. Après avoir concédé à la France la moitié des médailles d'honneur pour la peinture — on en comptait huit — les jurés étrangers ont attribué les quatre autres aux nations étrangères. Il semble au premier abord, que cette conduite était modérée, courtoise et généreuse de la part de ceux qui, en vertu de leur nombre , se sentaient les plus forts. Et cependant , il est clair que les quatre médailles d'honneur étaient trop ou trop peu, pour récompenser les nôtres : trop, s'il s'agissait uniquement de proclamer la supériorité de la France ; et trop peu, si l'on voulait reconnaître le mérite supérieur des artistes français.
Que devait-on faire dans la circonstance présente? Il convenait, suivant nous, de considérer l'Exposition universelle non comme un concours d'individus, mais comme un concours de nations. C'est aux peuples et non aux artistes qu'il fallait distribuer des couronnes. Il eût été beau pour nous de voir un conseil amphyctionique décider que la France est encore le premier artiste de l'univers. C'eût été un acte plein de grandeur que cet appel à la conscience des peuples, et, sans avoir besoin de nous porter juges dans notre cause, nous eussions été, devant ce jury universel, les témoins silencieux d'une victoire légitime. Que si, au contraire. Ton prétendait s'en tenir aux formes accoutumées, et considérer l'Exposition universelle simple-
ment comme un Salon agrandi, Ton était dispensé d'honorer par des récompenses nouvelles des ouvrages et des artistes déjà depuis longtemps récompensés. Il suffisait, comme cela se pratique dans les Salons annuels , d'apprécier les nouveaux venus, c'est à-dire les étrangers comme s'ils eussent été des Français exposant pour la première fois, et c'était à eux seuls qu'il fallait offrir des remercîments, des distinctions et des honneurs. -Il eût été de bon goût de la part d'une nation qui ouvrait son hospitalité à toutes les autres, de garder le silence sur son propre mérite; et la France, de cette manière, eût été fidèle aux antiques traditions de sa politesse. Une telle conduite, en édifiant l'Europe, nous eût éloignés du terrain brûlant des noms propres à satisfaire, des réputations à réviser et à classer, et, n'ayant à distribuer que des louanges impersonnelles dans cette fête des récompenses, qui va être, pour beaucoup de compétiteurs, le grand jour des châtiments, nous eussions ménagé la dignité des artistes , si étroitement unie à la dignité de l'art.