HIT
L’ART FRANÇAIS
Le style ogival vint également de France en Espagne A la cathédrale de Burgos, architecture et sculpture, tout est français.
« Une preuve qu’on imitait dans le xtv' siècle à Barcelone , l'architecture du midi de la France se retrouve dans l’église de Santa Maria del Mar, dont la façade, élevée en 1328, offre une ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la façade de la cathédrale d’Arles en Provence.... L'architecture mauresque n’eut aucune influence sur l’architecture religieuse de l’Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout » *.
M. Viollet-Leduc 3 cite un curieux document 3 qui nous fait connaître d’une manière précise quelles étaient les fonctions d’un architecte, comment nos Français s'y prenaient pour travailler à l’étranger et comment ils étaient traités. « Le chapitre de la cathédrale de Gérone se décide, en 1312, à remplacer la vieille église romane par une nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencent pas immédiatement, et on nomme les administrateurs de l’œuvre (obrrros), Raymond de Viloric et Arnauld de Montredon. En 1310, les travaux sont en activité, et on voit apparaître, en février 1320, sur les registres capitulaires, un architecte désigné sous le nom de Maître Henry de Narbonne. Maître Henri meurt et sa place est occupée par un autre architecte , son compatriote, nommé Jacques de Favariis; celui-ci s’engage à venir à Gérone, six fois l'an, et le chapitre lui assure un traitement de 230 sous par trimestre. »
La maison d'Anjou établie à Naples lit pénétrer l’architecture française dans ses nouveaux domaines. Ce n’est pas seulement dans le royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style, mais bien aussi dans tout le reste de l’Italie. En 1300, Hardouin, français de nation, commença l’église de Sainte- Pétrone, à Bologne. Le plus bel édifice gothique de l’Italie, le dôme de Milan, a été élevé par des Français, Philippe Bonaventire de Paris, Jean Mignot et Jean Caxpanosen de Normandie ( 1388-1402); et, à la fin du xvi* siècle.
' Sur la marche de l'architecture en Kspagne, par H. Parurent, dans : Deutsches kunilblalty janvier 1852, n0> 4 à 17. — Je dois i l’obligeance de M, Lassus la connaissance et la traduction de ce document.
f Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonné de l'architecture française.
3 titrait du regiatre intitulé : Curia del ricarialo de Grrona, liber nolularum, ab annu 1320 ad I.'t22, folio 48.
MOYEN AOE. xv
en pleine Renaissance, Nicolas Bonayentcrk obtenait au concours ' de faire dans cette église l’une des trois belles fenêtres du fond du chœur *. A Rome, un grand nombre d’édifices sont construits dans un style gothique italianisé. La seule église de style gothique pur est Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques de Saint-Jean de Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint- Paul’, appartiennent à ce style franco- italien dont nous venons de parier V
La ville de Sienne tout entière, églises, palais, maisons, est construite en style ogival pur. A Florence, à Viterbe , à Tivoli, le nombre des édifices gothiques est très - considérable et témoigne de l’influence que l’art français exerça alors en Italie.
L’Orient adopta aussi notre architecture après avoir été conquis par nos armes.
« Dans les années 120i et 1205, des Bourguignons , des Champenois, des Flamands se détournent de leur pèlerinage armé vers Jérusalem, arrivent sous les murs de Constantinople, renversent un empire, en fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principautés , en seigneuries de tout nom les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a porté la première civilisation sur tous les rivages de la Méditerranée, y introduisent nos mœurs rudes et honnêtes, notre langue, nos lois ; renversés sur un point, ces États se recomposent sur un autre, et pendant près de deux siècles une nouvelle France’ cherche son point d’appui dans les plus belles régions de la Méditerranée; la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Péloponèse , devient la propriété d’une famille de Champagne , les Ville-Uardouin , qui donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolérance entre deux cultes jaloux, frappent monnaie*. »
La Grèce vit alors s’élever sur tous les points de son sol un grand
1 Dato per concorso.
* Milano nuova descrizione, del piltore Francesco Pirorano; 2e éd. in-18* — p. 57.
* Aujourd'hui détruite.
v Ces renseignements m’ont été communiqués par M. Didron.
* Ibique noviter quasi nova Francia est creata. — Lettre du pape Ilonorius à la reine de France, 20 mai 1224. Citée par Buchon.
* Buchon, Recherches et matériau* pour servir à une histoire de la domination française aux xiil*. XIV* et xv» siècles, dans les provinces démembrées de l'empire grec, 2vol. grand in-8, 1840.
L’A RT FRANÇAIS
nombre d'édifices gothiques ou en style byzantin moditié par le style gothique; on voit encore des ruines d’églises ou de châteaux, à Athènes , à Chalcis, à Bodonitza, en Morée. Chypre, l’ancien royaume des Lusignan, est couverte de palais, de châteaux-forts et d’églises gothiques, mais dont le style a été approprié, sur ce point comme partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat. Beyrouth, Sidon, Saint -Jean-d’Acre et les autres villes syriennes de Hamla, d’Abou-Gosch et de Jérusalem conservent des monuments gothiques que les Franks y ont bâtis aux temps glorieux de leur domination.
La ville de Rhodes est tout entière française. «J’entrai, dit le maréchal de Raguse. avec une émotion profonde dans cette ville, dont les souvenirs sont faits pour toucher si vivement. Elle rappelle à l'esprit des services rendus à la religion, à l’humanité, à la civilisation; elle fut comme le boulevard de l’Europe et tint en échec les forces des barbares qui menaçaient les plus beaux pays de la chrétienté. La gloire acquise par les chevaliers de Saint- Jean, au nom de la religion , au nom de la patrie , fut une gloire tout européenne, et surtout une gloire française, car le plus grand nombre des chevaliers et les grands-maîtres dont les noms ont traversé les siècles avec le plus d’éclat , étaient français. Il y a trois cent quinze ans que 1a fortune devint contraire à cet ordre illustre et qu’il fut obligé d’abandonner la conquête qu’il avait' faite, après l’avoir possédée pendant deux cent douze ans ( 1 308 —4520). Les souvenirs qu’il a laissés sont encore si présents, qu’on pourrait croire que c’est hier seulement qu’a cessé sa puissance. La rue des Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est ornée des écussons de ceux qui les ont habitées les derniers. Cette rue est silencieuse ; quoique conservées, les maisons sont désertes, et l’on se croirait entouré des ombres de ces héros. Les armes de France, les nobles Heurs de lys se voient partout. C’est que la gloire et la puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux : quelque lointain que soit le pays que parcourt-un voyageur, quelle que soit l’époque du moyen âge dont il étudie l'histoire, le nom de France et scs souvenirs s’y trouvent toujours mêlés. Je parcourus cette rue des Chevalière avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des Clermont -Tonnerre et d’autres de nos plus anciennes et plus illustres maisons. »
* Voyage du duc de Riguse, t. Il, p. 245.
MOYEN AGE
xvn
En même temps que la France créait l'architecture ogivale , elle donnait un développement prodigieux à la sculpture monumentale, à la sculpture en bois , à l’orfèvrerie , à la peinture sur verre, à l’art de la miniature, à la peinture en émail, née certainement sur le sol français, à l’art de la tapisserie ; enfin les maîtres picards créaient la musique moderne et la faisaient connaître à toute l’Europe.
Sculpture.
Fidèles aux vraies doctrines de l’art , les artistes du moyen âge firent servir la décoration des églises à l’enseignement des idées religieuses et par conséquent à l’instruction du peuple. En général , la sculpture monumentale est chargée de représenter les grands faits de l’histoire religieuse, tandis que la peinture des vitraux développe les détails, les faits secondaires, les légendes. On peut juger de l’importance de la sculpture dans la décoration d’une église gothique, par les chiffres suivants : la cathédrale de Chartres contient C,000 statues; celle de Reims, 3,000; celle de Paris, 1,200.
Les sujets le plus fréquemment représentés par les sculpteurs gothiques étaient: la Naissance de Jésus-Christ, l’Adoration des Mages, le Massacre des Innocents, la Fuite en Égypte, la Présentation de Jésus-Christ au temple, l’Annonciation , la Visitation, le Pèsement des âmes, le Jugement dernier, les sept péchés capitaux, les Peines de l’enfer, les Vierges sages et les Vierges folles, diverses histoires tirées de la Légende dorée ou des vies des saints, l’histoire du patron du lieu, les figures des rois et des reines qui avaient fondé l’édifice , celles des évêques, des abbés , la généalogie de la Vierge, au moyen des statues des rois de Juda '.
Chaque personnage avait un type déterminé et connu de tout le monde, et ce type était le même pour les bas-reliefs, les vitraux, les fresques, les tapisseries; en effet, l’art s’adresse à tous les yeux et a besoin d’être compris par les plus ignorants.
Le plus généralement, les bas-reliefs et les statues étaient peints suivant les traditions anciennes. Les exemples les plus remarquables de cette sculpture polychrome sont les bas-reliefs du chœur de la
1 Va;. La statuaire au treiziéme siècle, article de H. Didron, dans la Reçue de Paru, t. XXXI.
L’ART FRANÇAIS
cathédrale d’Amiens, ceux de la cathédrale de Paris, et les statues de l’église d’Avioth ( Meuse).
Les plus (telles sculptures du xiu' siècle se voient à la cathédrale de Chartres. Le groupe de la Visitation , composé des trois statues de la Vierge, de sainte Élisabeth et de saint Joseph, les Apôtres, les Prélats et la statue d'une sainte, que l’on a reproduits dans la grande monographie de la cathédrale de Chartres, nous paraissent être les chefs-d’œuvre de la sculpture française du moyen âge. La Grèce n’a rien produit de plus pur, de plus simple et de plus beau. On peut placer h côté de ces chefs-d’œuvre une statue de la Vierge, sculptée au trumeau du porche septentrional de Notre-Dame de Paris. Avec ces admirables statues, d’un dessin si parfait, aux formes sévères et charmantes h la fois, drapées avec tant d’élégance et de simplicité, nous sommes en plein art français. L’Italie et l’Antiquité n’ont eu aucune influence, Dieu merci , dans toutes ces créations , pas plus que dans la sculpture des cathédrales d’Amiens, de Reims, d’Auxerre et de Lyon , et certes on n'a jamais rien fait de plus beau en France. C’est là, dans ces belles sculptures du moyen âge, que nous constatons les premières manifestations du goût français, et les plus éclatantes jusqu’à Lcsueur ; c’est là que nous trouvons pour la première fois, ainsi que dans l’ornementation gothique, les premiers exemples de ce stylo français que nous retrouvons sans cesse et toujours le même, à toutes les périodes, à toutes les époques de notre longue histoire
La sculpture s'exerça aussi sur les tombeaux 2 et sur les dalles funéraires ’. Les tailleurs d’images, les bûchers, les tablettiers, les tourneurs, les lormiers et les ciseleurs, tous organisés en puissantes
1 Loi remarquables photographias des frères Bisson, représentant les plus belles sculptures des cathédrales de France, vont enfin vulgariser la connaissance de tous ces chefs-d'œuvre.
* Les tombeau i de Saint -Denis sont un véritable musée de sculpture en France; on y voit de très-beaux modèles de Fart français. Plusieurs ont été gravés datis la monographie de l’église royale de Saint-Denis, par M. de Guilbermy. Les tombeaux en cuivre de la cathédrale d’Amiens sont aussi fort remarquables.
3 Les dalles funéraires ou pierres tombales, décorées de sculptures en creux, ornaient alors le pavé des églises. Les cathédrales de Noyon, de Laon et de GhAlons- sur -Marne, l’église de Saint- l'rbain de Troyes, en sont encore pavées en entier; la cathédrale de Ghâlonsen possède à elle seule 526, dont 251 sont entières. — Jrana/fj archéologiques, t. III, p. 283; HuLctin du Comité, aux tables.
MOYEN AOE.
corporations, exécutaient en bois, en os, en ivoire', en fer, en cuivre, des figures de saints, des crucifix; mille objets de petite sculpture : oliphants, crosses, diptyques et triptyques, dessus de livres , mors, freins, étriers, manches d'ustensiles et d’armes; tous ces objets de luxe et de toilette (peignes, quenouilles, drageoirs), tous ces articles de serrurerie ouvragée, chefs-d'œuvre de goftt et de délicatesse, qui font l'ornement de nos collections particulières et du Musée de Cluny.
Ornementation.
L’une des créations les plus franchement originales des artistes gothiques est à coup sûr l’ornementation. Pour en traiter avec détail, il faudrait un volume et un nombre infini de gravures; nous essaierons cependant d’en indiquer les caractères généraux. Au moyen âge, comme à la Renaissance, comme au xvn* et au xvm* siècles, il y a eu un système général de décoration s’appliquant à l’architecture , aux meubles, à tous les produits de la sculpture en bois, de l’orfèvrerie et de la serrurerie, aux manuscrits, aux verrières, aux pavages émaillés, aux étoffes, h la poterie, aux mille objets que l’industrie fabrique pour les besoins de la vie. Vers la fin du xviu* siècle, pour la première fois dans notre histoire , on proscrivit toute décoration , et sauf quelques rares ornements conservés en architecture, on ne lit plus que des angles droits, des lignes droites et des surfaces nues, sous prétexte de revenir à la simplicité et à la pureté du goût des Anciens. Les idées de nos artistes du moyen âge étaient toutes différentes; ils mettaient des ornements partout, décoraient tout ce qui pouvait l’étre, et avaient imaginé l'ornementation la plus variée, la plus riche, la plus élégante que l’on puisse concevoir.
L'architecture romane avait conservé divers souvenirs de l’ornementation antique : les mascarons, les arabesques, la feuille d'acanthe. Les architectes gothiques rejetèrent tout ce qui était antique et créèrent tout à nouveau. Les feuilles et les fleurs de la France devinrent la base de la décoration. La flore architecturale est trèsvariée; mais la rose, la pervenche, les feuilles de lierre, de chêne, de vigne-vierge, de vigne, de chou et de chardon, et les feuillages
1 Jean Lhmarllier, qui vivait aous Chartes V, est jusqu'à présent le seul sculpteur en ivoire, de ces anciens temps, qui soit connu.
L’ART FRANÇAIS
de fantaisie, sont les ornements les plus fréquents. Aux ornements floraux s’ajoutent les pointes de diamants, les têtes de clou, les palmettes, les fleurons, les chevrons, les crochets, les crosses, les animaux fantastiques, les clefs pendantes, les culs-de-lampe, les niches, les gargouilles, etc. Les colonnes, les piliers, les chapiteaux , les entourages des fenêtres et des portes, ont des formes nouvelles et une extrême variété ; les roses ornées de verrières, le plus merveilleux ornement d’architecture qui existe, les aiguilles, les clochetons, les pinacles, etc. , sont également des inventions gothiques. On vante, à juste titre, l’élégance, la beauté et la légèreté des chapiteaux du xmc siècle , leurs formes et leur décoration absolument nouvelles.
La sculpture en bois, l’orfèvrerie, la serrurerie et la peinture des manuscrits prirent pour détails principaux de leur ornementation les motifs de la sculpture décorative que nous venons d’énumérer, en y ajoutant les rinceaux , les enroulements, les entrelacs les plus élégants, et tous les ornements que la fantaisie conseillait aux artistes d’emprunter au règne végétal et au règne animal. Les ornements des vitraux sont tout aussi variés; les bordures sont formées de rinceaux, d’enroulements, d’entrelacs, de feuillages, de fleurs, de chaînes, dont les formes sont aussi pleines de diversité que de bon goût '. Nous ne pourrions que répéter ce qui vient d'être dit en parlant des dessins que représentent les pavages émaillés 3. 11 convient d’ajouter cependant que l’on y voit beaucoup de sujets de chasse.
Du xin' au xvi' siècle, le système général de l’ornementation resta le môme. Toutefois, il faut remarquer qu’un changement s'opéra au xv" siècle; pendant le xiu* et le xiv* siècles, le goût avait été très sévère; il y avait beaucoup de modération. Au xv* siècle, lorsque le style fleuri prédomina, l’ornementation devint immodérée; on en surchargea tout ce qu’on voulait décorer ; mais il faut ajouter qu’elle devint alors d’une grâce et d’une élégance ravissantes et qui n’avaient rien à envier aux styles étrangers.
< A. Martin et Ch. Cahier , Vitriui peints de Ssint- Étienne de Bourges. I vol. in-folio.
* A . Ramé , Études sur les carrelages historiés.
MOYEN AGE
Bronzes, Sculpture en bois et Serrurerie. *
On a longtemps répété que l'art de fondre le bronze avait été ignoré des Français jusqu'à ce que les Italiens le leur eussent appris au xvi' siècle; c’est encore là un préjugé contre lequel il convient de protester ici; et, en vérité, le nombre des œuvres d’art en cuivre ou en bronze que l’on a fondues en France pendant le moyen âge est tellement considérable *, que l’on a lieu de s’étonner qu’une semblable assertion ait jamais pu être sérieusement émise.
Dès le xm* siècle on trouve à Paris une corporation des fondeurs, mouleurs, lampicrs, ciseleurs, et Étienne Boileau nous en a conservé les règlements dans son livre des Métiers.
La sculpture en bois (hucheric, lambroisserie , huisserie) a produit depuis le xiv* siècle, et surtout au xv*, de très -nombreuses et belles œuvres. Les stalles, les chaires, les retables, les diptyques, les portes et les meubles (crédences, buffets, dressoirs, bahuts, sièges, etc.) de ce temps sont travaillés avec beaucoup d’art, et souvent dans un goût meilleur que celui de la Renaissance. La
I On cite le tombeau de Charles le Chauve , érigé à Saint- Denis du temps de Suger (voir Mont faucon , Monuments de la monarchie française), — le tombeau de la reine Blanche à Maubuisson, celui de saint Front, à Périgueux ; — le mausolée élevé à saint- Denis, en 1432, à Barbazan. Tous ces monuments en bronze et fondus par des Français sout détruits , mais on voit dans la cathédrale d’Amiens, deux tombeaux d’évêques, du xiii* siècle et d’une beauté remarquable.
II existe encore à Saint-Nectaire, un buste de saint, en cuivre fondu et ciselé, du Xe ou du xi* siècle. Des statues de saints, des Vierges, des crucifix en cuivre, ornaient dés le x« siècle les églises de France : on trouve, soit encore existants, soit cités à chaque page des chroniques, des retables d’autels avec bas-reliefs, des reliquaires, des pupitres, des encensoirs, des ciboria ou baldaquins d’autels, des croix, des chandeliers, en bronze fondu. Mentionnons, parmi ceux de ces monuments qui subsistent encore, le superbe fragment de trépied de candélabre, conservé ou musée de Reims; ce trépied, d'un mètre de hauteur, est couvert de beaux ornements de l’époque romane.
De tous les monuments de bronze que le moyen âge a produits, les plus beaux étaient, sans nul doute, les battants de la grande porte de l’abbaye de Saint-Denis, faits par les ordres de l’abbé Suger. On sait que Suger fit exécuter dans son abbaye de grands travaux de décoialion, pour lesquels il rassembla les artistes et les ouvriers les plus célèbres. « II appela des divers points du royaume, dit le moine Guillaume, son biographe, des maçons, menuisiers, peintres, forgerons, fondeurs , orfèvres et lapidaires, tous renommés par leur habileté.» Ces fondeurs et sculpteurs fondirent en bronze les deux battants de la grande porte, et y représentèrent la Passion, la Résurrection, l’Ascension et antres histoires, et aussi Suger prosterné en terre; les battants de la porte de droite étaient dorés et émaillés (Doublet, Hist. de Saint-Denis, t. 1, p. 240).
Il L'A R T FRANÇAIS.
sculpture en bois , pratiquée dés le xiu* siècle en Allemagne, ne par, lit avoir été exercée en grand de ce côté-ci du Rhin qu’à partir des Valois *.
La serrurerie produisit aussi de remarquables ouvrages : grilles , croix, reliquaires, portes de tabernacles, pupitres, coffrets , plaques de serrures. Le chef-d'œuvre de cet art au moyen âge se trouve à Notre-Dame de Paris : nous voulons parler des ferrures do la porte Sainte -Anne dont les enroulements sont un véritable modèle de bon goût français et d’élégance 2.
Il ne faut pas oublier de parler dans cette revue générale, des plombs repoussés et dorés qui recouvraient les toitures des cathédrales, entre autres celle de Notre-Dame de Chàlons.
Orfèvrerie.
Dès le xm* siècle , l’orfèvrerie française avait la célébrité que nous lui trouvons dans les siècles suivants. Elle faisait pour les églises des châsses *, des croix, des crosses, des reliquaires, des vases et des calices, des bâtons cantoraux, des paix, et à l'usage des roisou des grands seigneurs, des ornements pour leurs « vêtements gallandés », des chandeliers, des flacons, des nefs, des plats, des assiettes armoriées, des aiguières, des coupes, des images de saints pour porter au chapeau, etc. '.
L'histoire de Gotixacme Boucher, orfèvre de Paris, qui devint l’orfévre du Khan des Mongols et s'établit dans sa capitale, au centre de l’Asie, mérite d’ètre connue.
1 H. Folkestone William , An historical Sketch of the art of Sculpture in wood, t vol. in-8, 183.*». — Monteil, Histoire des Français des divers Mats.
* Ces ferrures sont gravées dans l'Architecture de M. Gailhabaud.
* Voyez dans les Mélangée d’archéologic, par A. Martin et Ch. Cahier, les gravures de la châsse de saint Taurin, à Ëvreux, un des chefs-d’œuvre de l’orfèvrerie religieuse du xiii* siècle.
4 On doit rattacher à l’orfèvrerie la dinanderie. On appelle dinanderie les grandes œuvres de chaudronnerie historiée. Cette orfèvrerie de cuivre se fabriquait surtout à Dînant en Belgique et à Lyon. On exécutait au marteau les figures et les personnages dont on décorait les plats, les bassins et les coquemars. Après le sac de Binant, par Charles le Téméraire, les habitants de cette ville vinrent en France; ils se répandirent dans les provinces; et nos chaudronniers d’Auvergne et de Normandie, déjà artistes et bons imitateurs de Dinant, se dirent dés lors « dinandiers de Dînant. » Michelet, Hist. de France , VI, 136, 171, ‘202. — Monteil, Hist. des Français des divers états , III, 230; IV, 450; VI, 285.
MOYEN AGE
En 1253, saint Louis avait envoyé en ambassade auprès du Khan des Mongols le cordelicr Guillaume de Rubruquis Arrivé à l’une des résidences de Mangou Khan en 1254, Rubruquis rencontra d’abord une femme de Metz en Lorraine, nommée « Paquette » , qui avait été piise dix ans auparavant en Hongrie par les Mongols. Elle lui donna avis qu’il rencontrerait à Karakoroum, capitale de Mangou, un orfèvre parisien « nommé Guillaume Boucher, dont le père s’appeloit Laurent, et qu’elle croyoit qu’il avoit encore un frère nommé Roger qui demeuroil sur le grand pont à Paris ». Paquette apprit à Rubruquis que Guillaume Boucher avait .un fils a qui estoit un très- bon interprète » et qu’il était occupé à faire un grand ouvrage d’orfèvrerie pour le Khan , lequel lui avait donné à cette fin beaucoup d’argent et cinquante ouvriers.
Guillaume Boucher fut d’une extrême utilité à Rubruquis pendant son séjour parmi des populations barbares; aussi ne l’appcllc-t-il que « nostre bon orfèvre » et entre-t-il volontiers dans les détails qui le concernent. Il nous apprend d’abord que maître Guillaume avait été pris à Belgrade en Hongrie, lorsque les Mongols étaient venus ravager ce pays (1241-43); il avait été donné ensuite à la mère de Mangou « qui désiroit grandement de l’avoir à son service » ; enfin, à la mort de cette princesse , il était passé au service du Khan, qui lui faisait faire des ouvrages d’orfèvrerie. « Maistre Guillaume le Parisien » était en assez belle position à la cour du Mongol; employé par le souverain, il était devenu l’ami intime de son chancelier.
Guillaume avait « quelque connoissanee des bonnes lettres » ; il était marié; sa femme était fille d’un Sarrasin et était née en Hongrie; et ce qui est touchant, c’est que cet homme, perdu dans les steppes de l’Asie centrale, à 2,500 lieues de son pays, apprend le français à son fils et à sa femme ; « elle parloit bon françois et coman. »
11 y avait en Mongolie, auprès de Guillaume, des chrétiens emmenés prisonniers de Hongrie et de Pologne ; Guillaume avait fait « pour ces chrestiens du pays » une image de la "Vierge en sculpture,
1 Rubruquis a écrit une très-curieuse relation de son voyage; elle a ètè traduite eu français par Bergeron ; I vol. petit in-8 ; Paris 1034. C'est celte traduction que nous reproduisons ici. — Voir aussi sur les relations des rois de Frauce avec les empereurs mongols, le mémoire d'Abel Rëmusat, t. VI des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et belles-lettres.
L’ART FRANÇAIS
« à la façon de France, et à l’entour toute l’histoire de l’Évangile. » Il avait fait aussi une croix d’argent avec son crucifix, à la mode de France.
Rubruquis se complaît volontiers dans le récit de ces curieux détails, qui devaient être autrement précieux pour ce hardi voyageur, tout étonné de trouver au terme de son entreprise un orfèvre parisien au milieu d’une petite chrétienté , toute mêlée qu'elle fût de nestoriens et de bouddhistes. Aussi consacre- t-il quelques pages à la description du grand ouvrage que maître Guillaume avait fait pour le Khan; cet ouvrage était placé dans son palais de Karakoroum.
« Près de ce palais il y a plusieurs autres logis spacieux , comme des granges , où se gardent les vivres et provisions , et les trésors. Et potirce qu’il n’eust pas esté bien séant ny honneste de porter des vases pleins de laict, ny d’autres boissons en ce palais, pour cela ce maître Guillaume luy avoit fait un grand arbre d’argent, au pied duquel estoient quatre, lyons aussi d’argent, ayant chacun une pipe ou canal d’où sortoit du laict de jument. Les quatre pipes estoient cachées dans l’arbre, montant jusqu'au sommet et delà s’escoulant en bas. Sur chacun de ces muids ou canaux y avoit des serpens dorez, dont les queues venoient à environner le corps de l’arbre. De l’une de ces pipes couloit du vin, de l’autre du Caracosmos, ou laict de jument purifié, de la tierce du Dali, ou boisson faite de miel , et de la dernière de la Teracine faite de ris. Au pied de l’arbre, chaque boisson avoit son vase d’argent pour la recevoir. Entre ces quatre canaux , tout au haut , y avoit un ange d’argent tenant-une trompette; et au dessous de l’arbre, un grand trou, où un homme se pouvoit cacher, et un conduit assez large montoit par le cœur, àu milieu de l’arbre jusqu’à l’ange. Ce maistre Guillaume y avoit fait au commencement des soufflets pour faire sonner la trompette , mais cela ne donnoit pas assez de vent.
« Au dehors du palais y a une grande chambre où ils mettent leurs boissons, et là il y a des serviteurs tous prests à les distribuer, si tost qu’ils entendent l’Ange sonnant la trompette. Les branches de l’arbre estoient d’argent, comme aussy les feuilles et les fruicls y pendants. Quand donc ils vouloient boire, le maistre sommelier crioit à l’Ange qu’il sonnast la trompette , et lors ccluy qui estoit caché dans l’arbre souffloit bien fort dans ce conduit allant jusqu’à l'Ange, qui portoitaussitost sa trompette à la bouche et sonnoil hau-
MOYEN AGE
tement; ce qu’entendu des serviteurs et officiers, estant dans la chambre du boire, ils faisoient en mesme instant couler la boisson de leurs tonneaux , puis cela estoit poussé dehors et receu dans ces vaisseaux d’où le sommelier la tiroit pour porter aux hommes et femmes qui estoient au festin. »
C’est vis-à-vis la porte du milieu du palais du Khan qu’ a estoit planté ce grand arbre. »
L’ambassade de Rubruquis terminée, le bon maître Guillaume le chargea, quand il serait revenu en France, d'offrir a au bon roi Loys, » une ceinture; c’était l’hommage d’un sujet toujours fidèle.
« Or, le bon maistre Guillaume, dit Rubruquis en s’adressant à saint Louis, qui a esté autrefois bourgeois et habitant de vostre ville de Paris, envoyé par nous à Vostre Majesté une ceinture où est une pierre précieuse , dont ils se servent icy contre le tonnerre, et salue Votre Majesté de tout son cœur et affection , priant tous les jours le bon Dieu pour la santé et prospérité d’Icclle ; et faut que j’avoue que je ne sçaurois jamais assez dignement rendre grâces à Dieu et à Vostre Majesté du bien et honneur que nous avons receu de luy. »
Peinture monumentale.
La peinture est de tous les arts du moyen âge celui dont les monuments sont les plus rares en France; et cependant il est certain que la plupart de nos églises furent autrefois revêtues d’une riche ornementation coloriée, et que leurs voûtes et leurs parois, enduites aujourd’hui d’un badigeon uniforme, présentaient de vastes compositions peintes à fresque ou en détrempe. « On ne comprend pas le moyen âge, dit M. Vitet; on se fait l’idée la plus mesquine et la plus fausse de ces grandes créations d’architecture et de sculpture, si dans sa pensée on ne les rêve pas couvertes du haut en bas de couleurs et de dorures. »
Childebcrt fit couvrir de peintures les murs de Saint-Germain des Prés; Charlemagne, dans ses capitulaires, prescrivit de peindre les églises; Suger orna de peintures la basilique de Saint- Denis. Ces faits , les plus saillants parmi ceux que nous apprennent les chroniques, se sont vérifiés par l’étude des monuments; depuis quelques années, en effet, les recherches ont été dirigées dans le dessein de retrouver, sous le badigeon dont on les avait recouvertes , les an-
L'ART FRANÇAIS
riennes peinlures murales, et aujourd'hui on connaît un assez grand nombre de ces peintures
Les plus anciennes sont probablement celles de Saint -Honorât d’Arles et celles de Saint- Jean de Poitiers. Les dernières représentent le Christ dans une auréole et entouré de personnages debout et drapés à lu romaine, qui paraissent être les apôtres. Le Christ est probablement de la fin du xm* siècle; les personnages debout semblent être d’une époque beaucoup plus ancienne.
Les fresques byzantines de l'église de Saint- Savin, qui datent de 1050 à 1150, comptent aussi parmi les peintures les plus curieuses et les plus anciennes de la France. Les sujets qu’elles représentent soûl, au vestibule de l'église, tirés de l'Apocalypse; à la voûte de la nef, de l’Exode et de la Cenèse; au chœur, ce sont les Saints protecteurs de l’abbaye et de l’Aquitaine ; dans les chapelles, les patrons de l’église et les évêques du pays; dans la crypte, on a représenté l’histoire de saint Savin et de saint Cyprien ; enfin, à la tribune, des sujets tirés de la Passion et de l’histoire locale
Les fresques de l’abside de Saint-Saturnin de Toulouse sont les plus remarquables peintures du moyen âge que nous possédions. Viennent ensuite les peintures du dortoir de Saint-Martin des Vignes à Soissons; celles de la chapelle de l’hospice de Marciac; les fresques romanes, et si curieuses’, de la préfecture d’Angers (ancienne abbaye de Saint-Aubin); les peintures des colonnes du chœur de Notre- Dame de Calais (fin du xv siècle); celles du réfectoire de l’abbaye de Charlieu (Forez) et de la cathédrale de Clermont; les fresques romanes de Saint-Gille à Montoire (Loir-et-Cher) (l’une d’elles représente le Christ assis dans une gloire); les fresques de la salle capitulaire des templiers à la citadelle de Metz ( xm* siècle ) ; celles du porche de Notre-Dame des Donis à Avignon, que l’on a attribuées à Simon Menimi *. Il existe encore au château des papes dans la même ville , quelques débris des peintures qui décoraient cet édifice. La haute Sainte -Chapelle de Paris était peinte en entier;
1 Voyez les quatre volumes du Bulletin du Comité , aux tables.
* Les fresques de Saint -Savin ont été l’objet d'une publication du Comité des arts; 1 vol. in-folio.
5 Bulletin du Comité, I, 208.
* Voyez Notes sur quelques anciens artistes d’Avignon, dans les archives de l’art
rançais, t. IV. Ces notes de M. Acbard sont la base d’une histoire de l’école d’Avignon.
MOYEN AGE
quelques parties très -bien conservées de cette décoration ont servi à la restauration complète de cet édifice. Citons enfin les trente quatre fresques de la nef de la chapelle de Selles -Saint- Denis (Loiret-Cher); celles de la cathédrale du Mans (fin du xiv* siècle) : elles sont d’un bon style, et analogue aux plus gracieuses productions des anciens peintres d’Italie ; la fresque psychomachiquc de Saint-Julien de Brioude ; les belles fresques du chœur de l’église du mont Saint- Michel; la fresque de la cathédrale de Coutances (xiv* siècle); celles de la tour de Veyrines à Mérignac, de la crypte de l'église Saint- Cerneuf â Billom; de l’église d’Aire sur la Lys; de la chapelle du château de Sainte-Maure (Indre-et-Loire); les belles fresques romanes de la crypte de la cathédrale de Limoges; celles de la chapelle de Saint-Remy-la-Varenne (Maine-et-Loire); les peintures murales de Saint -Picrre-les-Eglises, près de Poitiers (xi* ou xit* siècle); les fresques de la chapelle de Jouhé-sur-Cartempc, près de Montmorillon (xv* siècle). Le Musée de Cluny ttossède quelques fragments d’une peinture murale duxu* siècle, venant du réfectoire de l’abbaye des bénédictins de Charlieu (Loire).
Quelques châteaux ont aussi conservé des traces de leur ancienne décoration.
Nous avons donné à dessein cette longue nomenclature, pour montrer combien était fréquent, au moyen âge, l’emploi de la peinture monumentale, dont on soupçonnait à peine l’existence il y a quelques années; et les fresques que nous avons citées ne sont pas les seules qui existent encore : chaque jour on en découvre de nouvelles sous le badigeon.
Peinture sur bois, Tableaux.
Les peintres du moyen âge ne se livrèrent pas exclusivement à la peinture monumentale ; ils peignirent aussi des tableaux sur bois et mille autres petits objets à l’usage de la vie domestique. La peinture sur bois, fort pratiquée chez les Grecs, était connue dans l’Europe occidentale dès le xu* siècle, puisque Théophile en décrit tous les procédés
1 Théophile (ch. 30 , 26 , 27) donne aussi tous les procédés de I» peinture k l'huile, qui riait connue de son temps : on a des preuves qu’elle était pratiquée en Flandre dés