‹ Les artistes français a l'étranger (volume 3)Chapitre 20 sur 456 · MOYEN AGE. XXXIII · texte numérisé non relu

MOYEN AGE. XXXIII

que Ton ne peut pas constater par des monuments l'existence de rémaillerie de Limoges avant le xi« siècle. Le premier monument connu est le tombeau de Saint-Front de Périgueux^ décoré de plaques émailléesy par Guinamundus; or ce mausolée est de i077.

Dès le xii« siècle^ les émaux champlevés de Limoges {opus Lemo^ viticum) sont nombreux^ et des actes authentiques attestent qu'ils sont alors recherchés dans toute l'Europe.

Vers le milieu du xiii<' siècle un émailleur français est chargé de faire^ à Limoges méme^ une tombe émaillée pour un évéque de Rochester; Jean de Limoges accompagna son œuvre jusqu*en Angleterre^ pour en diriger la pose. Ce monument n'existe plus; mais l'abbatiale de Westminster en conserve un du même genre, de fabricatîon française , et qui représente un comte de Pembrocke *.

Nous ne pouvoijjB ici que mentionner les principales applications de l'émail. On émaillait l'orfèvrerie de cuivre de Limoges, l'orfèvrerie d'or et d'argent de Paris et de Montpellier ( émaux sur relief). On décorait de peintures émaillées à sujets historiés ou d'ornement, les tombeaux , les devants d'autels, les chAsses^ les reliquaires, les couvertures de livres, les bâtons cantoraux, les crosses, les croix, les vases et calices, les objets mobiliers, les diptyques , les armes, les bijoux , etc.

Jusqu'à ces derniers temps, les émaux de Limoges, qui font l'ornement de nos musées, étaient tous regardés comme byzantins; ce n'est que depuis quelques années seulement que Ton a restitué aux émailleurs Limousins leurs couvres, et à l'école française une de ses plus originales créations ^.

Personne n'ignore que c'est encore un usage commun en Orient et en Espagne de décorer les maisons et les monuments de revêtements émaillés ; en France , cet usage fut moins général , mais cependant on en trouve des eremples. Ces revêtements étaient formés de carreaux en terre cuite vernissés ou émaillés. Mais les carreaux peints

i WnivtrSf numéro du 27 décembre 1843; lettre de M. Albe Way à M. Didron.

* Voyez les collections du Louvre et du musée de Cluny. — Pour les livres : L. Dussienx. Recherches sur Vhistoire de la peinture sur émail, 1 vol. in-S. — L'abbé Texier, Essai sur les argentiers et les émailleurs de Limogés, dans les Mémoires d$ la Société des Antiquaires de l'ouest, 1843. — M. Ardant, Notice historique sur les émaux de Limoges, broch. in-8; Limoges, 1842. — Labarte, Description de la collection Débruge; les procédés techniques y sont surtout traités avec une grande connaissance du sujet. — Comte de La Borde, notice des émaux du Louvre.

XXXIV L'ART FRANÇAI&

et formant mosaïque étaient surtout employés au pavage des églises^ des châteaux et des maisons. Un des exemples les plus curieux de pavés en carreaux émaillés est celui de Téglise d'Orbay (Marne), qui est encore en place. Ce pavage^ qui est du xiii* siècle, représente des chasses ; est orné de dessins d'entrelacs et nous donne les noms des artistes qui l'ont exécuté; ils s'appelaient Jacquins et Jehan*.

Miniatures.

Les Romains ornaient leurs livres de miniatures; on en a la preuve parle Virgile et le Térence du Vatican. Le moyen ftge^ continuant la tradition antique ^ décora ses manuscrits de miniatures.

Les plus anciennes miniatures conservées en France remontent à l'époque de Gharlemagne; on sait qu'Alcuin fit faire un grand nombre de copies d'auteurs anciens , et qu'il établit au palais des Thermes ; à Paris ^ un atelier d'enlumineurs chargés de peindre les vignettes de ces copies. Les Heures de Gharlemagne conservées à Saint- Saturnin de Toulouse remontent à cette époque (782). L'Évangéliaire de la Bibliothèque du Louvre et celui de la Bibliothèque d'Abbeville , les Bibles de Charles le Chauve (au Louvre et à Rome) renferment de très- belles peintures.

Après la période carlovingienne^ la miniature ^ comme tous les autres arts, retomba dans la barbarie; au xu« siècle, elle suivit le progrès général, et se releva. Le nombre des manuscrits, peints du xu« au XV* siècle, est extrégiement considérable; la Bibliothèque impériale en possède à elle seule environ 10,000. En effet, bibles, missels, bréviaires, heures, sacramentaires , livres de liturgie, de morale, d'histoire religieuse et nationale, d'agriculture et de sciences, encyclopédies, romans de chevalerie, fabliaux et poésies, tout était enluminé. Les moines furent d'abord les seuls peintres de miniatures; mais au xiv* siècle on trouve un grand nombre d'enlumineurs laïques.

Parmi les plus beaux manuscrits du xiii* siècle on peut citer la bible historiée de la Bibliothèque impériale (n« 6829) et le psautier de la reine Blanche et de saint Louis (au Louvre ; il était autrefois à la BibUothèque de l'Arsenal). Les miniatures en sont très-remar-

1 Je dois ce remei^ement à TobligeaDce de M. Didron.

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quablesy surtout les quatre qui représentent la fin du monde; on ne peut qu'admirer la beauté de la composition, la fermeté du dessin et l'expression des figures de ces quatre tableaux *. Au xn* siède, les vignettes, encore peu nombreuses, se firent en grisailles. On exécuta à cette époque, pour Charles Y, fondateur de la Bibliothèque du Louvre , un grand nombre de manuscrits, dont la plupart sont très-remarquables; tels sont la Cité de Dieu (de la Bibliothèque du Panthéon) et le Labour des champs (Bibliothèque de l'Arsenal^ 119) , espèce de maison rustique ^. Ce fut au xv* siècle , à la cour de Philippe le Bon^ duc de Bourgogne, que la miniature prit tout son essor; les manuscrits de ce temps; faits pour les ducs de Bourgogne^ sont, par la richesse des encadrements, le nombre des vignettes ^ leur éclat , leur beauté, la pureté du dessin, des chefs-d'œuvre que l'on ne se lasse pas d'admirer : nous citerons seulement l'histoire de Renaud de Montauban (à la BibUothèque de l'Arsenal, n* 244) , dont les vignettes sont attribuées à Jean de Bruges'; les histoires deTite-Live (Arsenal, n"" 102), les Antiquités de Josèphe (Arsenal)^ dont on remarque les encadrements, et surtout les Heures latines de Marguerite de Bourgogne (?) (Arsenal^ n» 290). N'oublions pas de dire que le missel de Juvénal des Ursins, qui était conservé dans la collection Debruge (no 646), est Fun des plus beaux manuscrits connus.

De la cour de Bourgogne le goût des miniatures passa à celle de France; Louis XI eut auprès de lui comme enlumineur un des plus grands peintres du xv« siècle, Jean Fouqcbt, de l'école de Tours *. De 1431 à 1437, Jean Fouquet fit^ pour une des églises de Rome, le portrait du pape Eugène IV. Ce voyage en Italie a fait supposer qd'il était allé dans ce pays pour y étudier l'art italien; mais la date, antérieure au Pérugin, repousse suflisamment cette hypothèse. Fouquet peignait encore des miniatures en 1472. Brèche^ auteur du xvi« siècle ', parle de lui et de ses deux fils

< Ils font gravés dans le bel ouvrage de MM. A. Martin et Ch. Cahier : Les vilntu peint! de Saini-Êtienne de Bourges.

* Pour les manascritf de la Bibliothèque impériale, vojei l'ouvrage de M. Paulin Paris.

* Le S* volume de cet ouvrage est à la Bibliothèque royale de Munich.

* Vojes l'ouvrage de M. Paulin Paris, 1. 11, p. 265.

^ Ad titulum pandêctarum , de verborum et rerum significatione ; 1596. Lyon. Voyei ausfi, sur noire grand artbte, l'ouvrage de M. Auguste de Bastard.

tttri L'ART FRANÇAIS.

eomme d'artistes très- distingués^ et on en a la preuve dans celles de leurs œuvres qui scmt parvenues jusqu'à nous * et dont nous reparlerons plus loin.

Les miniatures de l'école de Paris étaient si célèbres au xin* siècle, que le Dante , dans son Enfer ^ adressant la parole à un miniaturiste italien, y fait allusion en disant :

trte

Ch' alluminare è chiamata in Parigi.

Les enlumineurs portugais se formèrent à Técole française; ce fait est attesté par de nombreux manuscrits portugais, et a été mis en évidence par M. de Santarem*; c'est une nouvelle preuve de Tinfluence que Tart français , au moyen ftge, exerça en Europe , dans les petites comme dans les grandes choses.

Les miniatures des manuscrits forment de véritables musées; le moyen âge y vit tout entier; on y trouve les documents les plus importants pour l'histoire des sciences, des arts, de l'industrie, des corporations, de la guerre, des armes, des costumes, des cérémonies et des mœurs de toutes les classes de la société de ce temps. Elles fournissent même quelquefois un moyen de rétablir ou de restaurer les monuments ; ainsi le manuscrit de Juvénal des Ursins (collection Debruge) fait voir l'intérieur de la Sainte -Chapelle, et a servi à la restauration de cet édifice. Que l'on juge des richesses que renferment les manuscrits à miniatures par les chiffres suivants : les Emblemaia biblica (de la Bibliothèque impériale) contiennent i,968 médaillons et 9,840 figures; la Bible hisioriaus renferme 3,016 tableaux et 15,080 personnages *.

« Les miniatures françaises du xv« siècle ont un caractère particulier qui les distingue; dans leurs beautés, leur signification et leur style, elles dépassent les écoles rivales, autant qu'elles ne les atteignent pas dans leurs faiblesses, leurs lacunes et leurs moyens. Les miniaturistes français, conduits par un sentiment plus élevé et un goût plus pur, sont moins versés que les miniaturistes des Pays-Bas dans rimitation de la nature et de la réalité. Ils rendent l'objet avec

i Voyez^ entr'autres, les Antiquités de Josèphe, à la Bibl. împér., et plut loin p. XLH. * Mémoires de la Société des Antiquaires de France, nouvelle série, I. II, p. 390.

9 Didron, Des manuscrits à nUniaiurêS, dans la Aatwf française, janvier 1839.

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moins de force et d'intensité matérielles, mais ils le disposent et le choisissent avec plus de grâce et d'intelligence. Les Flamands ont plus de ressort et de vie, mais leurs intentions sont moindres, leurs allusions plus grossières, leurs formes moins fines, leur choix plus bas, leurs ajustements plus lourds, leur ornementation moins ingénieuse et moins noble.

a Les Français , moins savants dans les attaches anatomiques et dans les mouvements de Varmature humaine que les Italiens , les surpassent de beaucoup dans la coloration et la science de l'effet , de la perspective, et dans l'expression des phénomènes, si difficiles à rendre, du monde aérien. Combien, en effet, n'avons -nous pas eu chez nous de paysagistes admirables engagés dans ce grand travail de illustration des manuscrits du xv* siècle!..

a On ne saurait trop le dire : maintenant qu'on se flatte de revenir contre tant de préjugés , il serait bien dé^rable que la jeunesse des artistes se prit à étudier ces véritables , ces sincères , ces intimes origines de notre art national. L'originalité après laquelle nous courons à Tenvi , et que nous demandons follement à toutes les importations du terroir étranger, nous en avons la source chez nous, dans rhéritage mal connu du génie de nos pères.... C'est dans ce vieux fonds national que nous devons chercher, pour les féconder par l'augmentation de nos ressources, l'amélioration de nos procédés, les germes de poésie et les éléments de beauté qui sont particuliers à notre tempérament, à notre esprit, à notre goût.

« Comme il est impossible de ne pas reconnaître que les ouvTages des miniaturistes français au tv siècle, ont dû refléter les affections, le goût et la science des grandes peintures entreprises chez nous à cette époque , ils acquièrent une grande importance pour Thistoire générale de Técole française. Ils suffiraient à eux seuls pour établir que, dès cette époque, notre école avait déjà atteint à un remarquable état d'avancement et d'études. Dès 1460, en effet, nos peintres pouvaient se porter forts à la fois d'un style original , d'un goût particulier et d'une intelligence profonde des modèles de l'antiquité. Leur inspiration personnelle et leur libre interprétation leur assignent un beau rang dans le magnifique mouvement de l'art qu^on a q>pelé la Renaissance *. »

< /Mmron, Origine et progrèt de l'art, brocb. in-8, 1849, p. 120.

XMVIII L'ART FRANÇAIS.

Tapisseries,

Les Gaulois excellaient déjà dans l'art de tisser, de broder les étoffes et de les teindre. Pendant la période gallo-romaine, Arras était renommé pour ses belles étoffes de pourpre et ses tapisseries.

a En 1025, il existait à Poitiers une manufacture célèbre de tapisseries historiées à laquelle les prélats de Tltalie adressaient euxmêmes des demandes. Le tissu de ces tentures offrait des figures d'animaux , des portraits de rois et d'empereurs ^ des sujets puisés dans les histoires saintes*. » Nos tapisseries françaises d'Arras, de Reims, de Béarnais et de Paris furent si recherchées , que les Italiens employèrent dès le xrv* siècle et emploient encore le mot Arrazi pour désigner de belles tapisseries ^.

Saint Louis envoya en cadeau au Khan des Mongols une tente en tapisserie écarlate représentant T Annonciation. Une partie de la rançon que Jean, duc de Nevers, paya à Bajazet^ en 1396, après la bataille de Nicopolis, était composée de tapisseries d'Arras, représentant l'histoire d'Alexandre.

En 1445, Jacques de Benoit établissait à Sienne l'art de fabriquer les Arrazi.

Dans tout ce qui nous reste de peintures murales^ de tableaux^ de miniatures, de verrières et de tapisseries^ nous retrouvons comme dans la sculpture et dans l'ornementation un style français très -caractérisé par l'élégance , la clarté et la sagesse de la composition, par la variété et la grâce des ornements^ la modération du coloris et la science du dessin.

Musique.

Dès le xiii« siècle, un de nos compositeurs de musique, Adam DE LA Hallb, se rend à Naples; au siècle suivant, Guilladmb db Machau réside auprès du roi de Bohême , à Prague , pendant trente ans. Le xv« siècle fut l'époque d'une révolution complète dans Tart musical , laquelle s'accomplit dans la Picardie , l'Artois et la Flandre française ; tous les grands compositeurs de ce temps, qui ont commencé à créer l'harmonie , sont nés dans cette partie de la

i Émeric David, Discours lur la peinture.

* Les tapisseries d'Arras sont en laine, rehaussées d'or, d'argent ou de soie.

RENAISSANCE. xxxix

France; aus&i les appelle-t-on les maîtres picards. Le plus illustre d'eotr'eux est Guillaume Dufay. De la Picardie, le mouvement gagna la Flandre flamande, la Belgique d'aujourd'hui^ et y donna naissance à recelé d*Ockeghem.

REIVAISSAMCE

L*bîstoire des Beaux- Arts en France pendant Tépoque de la Reoais^bnce est encore à écrire , et malgré les documents déjà publiés^ surtout par M. le comte L. de La Borde dans son ouvrage sur la renaissance des arts à la cour de France^ le jour est loin de se faire dans cette période. Comment en serait -il autrement? Nos artistes d'alors n'ont pas été plus heureux que ceux du Moyen Age; ni les uns ni les autres n'ont eu la fortune d'avoir un biographe tel que Vasari et d'appartenir à une nation qui connût le respect dos œuvres d'art. Personne ne s'est occupé d'eux que pour anéantir leurs ouvrages. Monuments, peintures, sculptures, tout a été sans cesse et systématiquement détruit par les révolutions religieuses et politiques^ et surtout par les caprices multipliés de la mode * . Aussi , dans les meilleurs temps, ces vieux ouvrages ne trouvant chez nous qu'une complète indifférence, l'étranger, l'Angleterre principalement, a recueilli tout ce qui en a survécu, et attribue aujourd'hui nos peintures à des maîtres allemands ou flamands. Ce n'est qu'en fouillant dans les papiers les plus poudreux, dans les comptes , les chartes et les quittances les plus oubliés, qu'un petit nombre d'érudits retrouvent ici un nom , là une date; mais presque toujours , quand on a découvert un nom d'artiste, on ne sait quelles sont ses œuvres ^ et quand par hasard on possède une œuvre, c'est le nom de l'artiste qui manque.

*■ Aux XVII* et xviii* siècles, les architectes ont détruit', brisé , ravagé, dégradé, tout ee qu'ils oot pu détruire de monuments ou de parties de monuments gothiques; les architectes gréco-romains de ce siècle les ont imités et surpassés; on dira plus loin quels sont lefe procédés de destruction inventés par Petit Radel. Voici maintenant les architectes romans et gothiques qui menacent de détruire tout ce qui n'est pas de style gothique ou roman, toujours sous prétexte de restauration. La manie de la destruction lerait-elle donc seule indestructible en France ?

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