XLII L'ART FRANÇAIS
résistances dont nous parlerons tout à Theure furent emportées; au bout d'un demi -siècle^ architecture^ sculpture et peinture tout était transformé.
Peinture.
En quoi consistait notre école à ca* moment^ quels étaient les principaux artistes, quelles œuvres produisaient- ils? Déjà nous avons cité quelques noms^ sans doute peu connus^ mais qu'importe? On sait les raisons de leur obscurité.
Jean Fouquet est un grand maître pour quiconque a vu ce qui reste de lui*. En n'étudiant que les miniatures des Antiquités de Josèphe^^ on peut affirmer que Fltaiie^ à ce moment, ne faisait rien de plus beau. La science de la composition, Thabileté de l'exécution, la pureté du dessin, la hardiesse des raccourcis, Texpression et le sentiment des tètes, la noblesse des attitudes, la perfection des paysages, la savante et parfaite perspective aérienne du tableau, tout surprend et pénètre d'admiration pour Tillustre artiste qui sait mettre aussi, dans ses peintures, à la place du coloris des autres
1 On connaît de Jean Fouquet : i® les miniatures du mss. des Antiquités de Joséphe, eonservé à la Bibliothèque impériale, n® 6891. — 29 Quarante-deux miniatures Yenant sans doute du livre d'heures d'Etienne Chevalier, trésorier de France sous Charles VU ; quarante sont chez M. Brentano, à Francfort. Une appartient à M. Rogers, de Londres (voyez p. 176); une est chez M^ Feuillet de Couches; elle représente saint Martin coupant son manteau. — 3® Le volet d'un tableau d'autel sur lequel est peint Etienne Chevalier avec son patron ( Voyez Origine et progrés de l'art par Jeanron, p. 122 ) ; ce volet appartient à M. Brentano. -^ 4® Un panneau (H. 0, 91 ; L. 0, 81. ) sur lequel est représenté la Vierge et Tenfant Jésus entourés d'anges. N» 106 du musée Van-Ertborn, à Anvers. — 5<^ A la bibliothèque royale de Munich le mss. n» 38, « Les cas des nobles malheureux de Jean Bocace», contient plusieurs miniatures de Fouquet; la bibliothèque royale de Dresde possède, dans un fragment de ce même ouvrage, quatre miniatures de Fouquet. — Le portrait de Fouquet, peint en émail, peut-être par lui-même, a été publié par MM. Ph. de Chennevières et Legrip dans les Portraits inédits d'artistes.
* Ces miniatures sont au nombre de onze. La première représente une bataille; je remarque surtout la figure d'un guerrier vêtu d'une espèce de tunique jaune ; le paysage de cette miniature est admirable et d'une perspective parfaite. La seconde reprétente la prise de Jéricho; le paysage en est aussi fort remarquable. La troisième reprétente la mert de Safll; le Saùl étendu mort est d'une expression sublime ainsi que la tète d'un jeune guerrier mourant; l'exécution de l'armure d'or de Sadl est à remarquer. La quatrième miniature représente David recevant la couronne de SaOl; le paysage emprunté aux rives de la Loire, est un chef-d'œuvre de beauté, d'exécution et de perspective; la couleur tout entière de ce petit tableau est harmonieuse et diffère absolument du coloris habituel des miniaturistes. La cinquième représente la construction
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miniaturistes^ la plus harmonieuse couleur. En 1431, Fouquet faisait à Rome même le portrait du pape^ et son œuvre était l'objet d'une admiration générale. «En 1445^ dit M. de La Borde^ avant que le Pérugin et Léonard de Vinci né fussent venus au monde ^ Jean Fouquet peignait comme l'Italie ne se doutait pas qu'on pût peindre, et Michel Ck)lombe sculptait comme l'Italie a sculpté cinquante ans plus tard*, o
Si Ton sait fort peu de chose sur la vie de Michel Colombe^ on a le bonheur d'avoir de lui les plus belles sculptures '. Avec elles et les peintures de Fouquet^ on a des échantillons très-caractéristiques de l'état des arts en France à cette époque; et^ quand les contemporains mettent Perréal y Bourdichon , Colin d'Amiens^ Simon du Mans^ sur la même ligne que Fouquet et Colombe, nous savons à peu près ce que pouvait être le talent de ces artistes, et nous regrettons encore plus vivement que toute la peinture de ce temps , et celle du moyen âge, les peintures murales des églises, celles des chapelles, que tout enfin ait été détruit, anéanti ou couvert de badigeon.
Cependant il importe de le bien établir ici , avec les miniatures , celles de Jean Fouquet et celles des Heures de la reine Anne ', les
du Temple. La sixième n'est peut-être pts de Fouquet; elle est inférieure aux autres; elle n^résente un roi sur son char. La septième est la prise de Jérusalem ; les tètes du roi d'Assyrie et du roi de Juda sont pleines d'expression et de sentiment ; mais les plus beaux détails de cette miniature, sont dans les rangées de cavaliers que l'on voit dans le fond ; ces cavaliers sont de vrais chefs-d'œuvre de poses, d'expression, de couleur et de lumière ; toute la composition de la miniature est remarquable par la netteté, la poésie, la vigueur du dessin. La huitième représente la clémence de Gyrus; les détails d'architecture antique nous montrent comment et combien nos artistes se préoccupaient de l'antiquité, cinquante ans au moins avant la venue des Italiens; à ce point de vue, eette miniature est l'un des plus précieux documents de l'histoire de la renaissance française. Dans la neuvième on voit l'entrée d'Alexandre à Jérusalem. Le sujet de la dixième est encore une bataille. La onzième représente la prise du Temple. La cinquième et la huitième miniature ont été reproduites par H. Auguste de Bastard , dans son ouvrage sur les miniatures.
^ P. 156 de la Renaissance. — Voyez aussi les Archives de l'art françab , t. IV, p. 168. — Les tableaux de Fouquet se répandaient à l'étranger; on trouve la mention d'un tableau de Fouquet peint à l'huile et représentant Notre-Dame , dans la collection de Marguerite, gouvernante des Pays-Bas. ( Voir de La Borde, les ducs de Bourgogne p. XLV). — Qui sait si ce tableau n'est pas attribué aujourd'hui à quelque maître flamand?
s Notamment le tombeau du duc de Bretagne, François II, dans la cathédrale de Nantes. — L'histoire de Nantes, par M. Guépin, contient de bonnes gravures de toutes les parties de ce tombeau.
s Les Heures de la reine Anne sont actuellement au Musée des souverains, au Louvre;
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tapisseries, les crayons^ les verrières des églises , les sculptures ^ et quelques peintures ^^ on a des éléments suffisants pour coa$toter qu'au moment de l'invasion du goût italien en France , une école française existait, qu'elle comptait un grand nombre d'artistes éminents^ qu'elle produisait des œuvres de haute valeur, et qu'elle accomplissait un mouvement, une renaissance française à, Von veut, parallèlement à ce qui se faisait en Italie, en Flandre et en Allemagne ^.
Tel était donc l'état des choses quand commencèrent les guerres d*Italie. La vue des jardins, des monuments et des peintures de la péninsule, toute cette nouveauté transporta Charles VUI. Sa correspondance et ceUe du cardinal Briçonnet, dont quelques fragmients
les fleurs peintes sur ce mss. en sont la plut belle décoration; c'est de la plus excellente peinture. Le portrait d'Anne de Bretagne est de la bonne peinture française; la tète de la Vierge, dans l'Annonciation, est un chef-d'œuvre de sentiment et de pureté; l'école de Tours n'a qu'à se glorifier de cette merveille.
^ Je citerai : le tombeau de Louis, duc d'Orléans, et de Valentine de Milan, placé. à Saint-Denis; ce mausolée est l'un des chefs-d'œuvre de la sculpture française du xv« siècle; — la pierre tombale d'Antoine Delahaye, mort en 1504, également à Saint-Denis.
* Il existe encore de l'ancienne collection de tableaux du Puy d'Amiens, cinq tableaux dont les dates extrêmes sont 1499 et 1525; ils sont à Amiens. Le Louvre conserve le portrait de Guillaume Juvénal des Ursins, mort en 1472. Le Musée de Cluny renferme aussi deux tableaux représentant la Vierge, et un troisième sur lequel est peint le sacre de Louis XII (1498) (no« 723, 724, 725). — Voir, p. XXIX, le tableau du martyre de Saint-Denis.
' « Lorsque le Primatice, et avant lui le Rosso, furent appelés par François I*' ponr diriger les travaux de ses maisons royales, il n'ei^istait rien en France qui eût la moindre analogie avec la peinture italienne. Nous avions bien des peintres, et même des peintres d'un certain talent, mais les uns coloriaient encore, comme au temps passé, de délicates miniatures, d'autres faisaient quelques portraits d'une exacte et naïve ressemblance, le plus grand nombre peignaient sur verre ou sur émail. La peinture sur verre, cet art qui avait grandi et prospéré sur notre sol, que l'Italie nous avait emprunté plusieurs fois, que jamais elle n'avail réussi à s'approprier, cet art tout national que nos gentilshommes exerçaient sans déroger, le moment approchait où il allait s'éteindre; mais ses dernières heures devaient être éblouissantes, et nos artistes semblaient tenir à honneur de ne pas l'abandonner.
<( Ainsi des miniatures sur vélin, des portraits, des modèles de tapisseries, des émaux, des vitraux, voilà ce qu'on faisait chez nous pendant qu'en Italie la peinture, après s'être glorieusement élevée à la plus haute perfection... inclinait déjà vers sa décadence» » ( Vitet^ Eustache Lesueur).
A la nomenclature de M. Vitet, il faut ajouter quelques tableaux et quelques peintures murales. Dans l'état actuel de nos connaissances, tout ce que dit M. Vitet parait exact ; mais nous n'oserions affirmer que, d'ici à quelques années, l'histoire des origines de la peinture en France ne soit à refaire tout entière.
BENAISSANGE. XLT
ont été publiés dans le tome IV des Archives de Tart français^ témoignent d'un enthousiasme extraordinaire. « Vous ne pourriez croire , écrit de Naples Charles VIII, les beaulx jardins que j'ay en teste ville, car sur ma foy, il semble qu'il n'y faille que Adam et
Eve pour en faire un paradis terrestre tant ils sont beaulx ixc La
main de Fouquet ne saurait peindre ces merveilles», est-il dit ailleurs. Aussi le roi voulant dès lors faire orner à Titalienne son château d'Amboise , où il comptait faire a de merveilleuses entreprises et dépenses D, y fit venir, dès 1495, une colonie d'artistes italiens, architectes, peintres et sculpteurs *.
Puis vint le tour du cardinal d'Amboise et de Louis XII qui appelèrent de nouveaux artistes, André Solario, entre autres. Enfin ^ François I** fit un troisième et dernier appel à Tltalie.
a La peinture , dit M. Henri Martin ^, avait beaucoup à demander àritalie, mais avec mesure et discrétion. C'étaient des auxiliaires et des guides , non des maîtres et des conquérants qu'il fallait appeler, et le choix de ces guides était chose grave. i> Les premiers qui vinrent en France, Léonard de Vinci et André del Sarte, étaient de bons choix; Léonard surtout, dont les qualités avaient tant de rapports avec celles de notre école. Mais à ces grands artistes succédèrent bientôt miaître Roux, « espèce de Michel -Ange avorté » , génie de décadence; Le Primaticé , plein de talent et d'élégance ^, mais déjà maniéré; aussi a la peinture fut entraînée et égarée pour longtemps dans la fausse voie de l'imitation des écoles italiennes, dès lors en décadence. »
Écoutons maintenant M. Renouvier : (x Les premiers peintres ita* liens attirés en France par François I", Léonard de Vinci en 15i6, Andréa del Sarto vers 45^, n'avaient eu qu'une infiuence insignifiante; quelque reflet de Léonard peut tout au plus s'apercevoir
* Archives de l'art français^ t. I , page 94 : État des gages des ouvriers italiens ediplojés par Charles Vlli. — Voir aussi les Mémoires de Ph. de Gomines, éd. Michaud et Poujoulat, t. IV, p. 236.
s Histoire de France, t. VIII, p. 481 .
' De judicieux critiques regardant l'influence du Primaticé et de Nicolo dell' Abbale, comme bien préférable à celle qu'a exercée le Rosso et l'école florentine en général. Tout en me rangeant trés-volonliers à leur avis, il me semble nécessaire de constater que je ne recherche pas ici quelle influence a pu être la meilleure, mais que je déplore au contraire la destruction complète de notre goût national et son absorption dans le goût étranger. Avec M. H. Martin, j'aurais voulu des guides et non des eonquérants.