‹ Les artistes français a l'étranger (volume 3)Chapitre 24 sur 456 · XLVI L'ABT FRANÇAIS · texte numérisé non relu

XLVI L'ABT FRANÇAIS

dans les crayons de Clouet. Les dessinateurs français travaillaient sur leur fonds ^ quelque pauvre qu'il fût^ ou faisaient aux écoles étrangères des emprunts accidentels, qui changeaient peu leurs habitudes traditionnelles. Une seconde invasion les atteignit plus gravement : il Rosso^ Florentin renchérissant sur Michel- Ange, il Pj^imaticiO; Bolonais exagérant Jules Romain^ Gellini^ ciseleur capricieux et dévergondé^ venus tous trois de 1530 à 1540^ suivis d'une cohorte d'élèves italiens à laquelle se joignirent bientôt des élèves français , intronisèrent un style nouveau ; il s'étala dans la série des peintures mythologiques rehaussées de stuc que le roi voulut avoir à Fontainebleau^ à Timitation des palais de Florence et de Mantoue* »

Ëmeric David est aussi de notre avis : a Ce serait, dit- il, une question neuve et bien digne d^examen que celle de savoir si les artistes italiens employés par François W à Fontainebleau , si les Rosso , les Primatrice y les Cellini , dont le dessin systématique se ressentait déjà des erreurs qui^ de leur temps, commençaient à entraîner l'Italie vers sa décadence, si ces maîtres^ dis- je ^ n'ont pas égaré notre école au lieu d'améliorer ses prmcipes , en l'induisant à abandonner sa manière simple et franche pour y substituer le style de convention qu'ils avaient eux -mêmes mis à la place de la grâce naturelle de Raphaël. Quant à moi^ je crois qu'il est résulté de cette révolution un mal réel pour la France', o

Quoi qu'il en soit et quelque opinion que l'on ait sur la valeur de cette révolution^ il est positif que le travail de renaissance nationale qui s'accomplissait chez nous, en peinture, en architecture et ^ sculpture, d'après nos traditions et notre génie , fut arrêté et remplacé par une renaissance faite d'après un mode et un génie étrangers. La renaissance française ne se continua qu'au xvu* siècle avec Le Sueur, lorsque Tesprit français fut parvenu à retrouver ses libres allures.

Pendant que le plus grand nombre de nos peintres suivaient Tentralnement général et l'impulsion italienne, quelques-uns, les plus connus de nos portraitistes, résistèrent avec opiniâtreté : Jean Clouet,

1 J. RenouvUr, Des types et des manières des maîtres graveurs, p. 172. s Revue encyclopédique, 19« année, août et mois suivants. •— Patte émettait déjà cette opinion en 1765.

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dit Janet* ; François Clouet, surnommé aussi Janet '; Corneille, de Lyon, demeurèrent fidèles à la manière française '. Avec eux restèrent aussi dans cette voie, les Dumonstier et tous les auteurs de ces nombreux crayons, si vrais, si beaux, et qui attestent combien le genre du portrait est dans le génie de la France *.

Les tapisseries conservèrent aussi notre manière. On peut citer comme exemple la tapis^rie de Dijon, représentant le siège de i513 ', et surtout la tapisserie de la chapelle du Saint-Esprit *. Cette tapisserie en soie, en or et en argent , est décorée de deux véritables tableaux; au ciel du dais, est la gloire du Saint-Esprit; à la partie inférieure est une Annonciation ; le premier sujet est en pur style firançais; il y a la même observation à faire à propos de la masse qui est à côté de Tautel; les bas-relieis (le chevalier qui prête serment^ la procession, etc.) qui décorent cette pièce d'orfèvrerie sont tout à fait de goût français.

La lutte entre les deux styles se retrouve dans les miniatures comme partout ailleurs. Les heures de Henri IP, les heures du duc de Guise ^, sont décorées de miniatures composées dans le style italien. Le triomphe de Pétrarque'^ enluminé par Godefroi *®,

< 1485-1545. Jean Glouet est l'auteur du portrait équestre de François l«r, du Musée de Florence, que Ton a attribué jusqu'ici à Holbein, et que M. de La Borde loi a rettitué. ( Voir : Les trois Glouet). Le Louvre possède un portrait de François I«r , ea boste, peint pa^ Jean Glouet.

s François Glouet est l'auteur des portraits de Charles IX et d'Elisabeth d'Autriche, que l'on voit au Louvre. ^ Le portrait de François !«' (au Louvre, n» 109) est un précieux échantillon de la peinture française de ce temps. — Voyez aussi les portraits françaif du Musée de Gluny et de la collection Sauvageot.

s n faut aussi parler de Etienne Martel- Ange, de Lyon, auteur du portrait de Bianca Gapello, grande-duchesse de Toscane, peint en 1571 et placé aujourd'hui au Musée de Versailles. Voir le n» 3177 du Catalogue de ce Musée par M. E. Soulié.

^Benjamin Foulon (1586), François (juesnel, Catherine Duval, Duplan, sont connus comme dessinateurs de portraits au crayon. Parmi ces portraits, il en est un particulièrement curieux, c'est celui de Henri IV, jeune; il est gravé dans l'ouvrage de M. Niel ( Portraits des Personnages français les plus illustres du xyi« siècle, in-foUo ) .

* Elle a été gravée. — Voyez aussi les tapisseries conservées au Louvre.

* Au Musée des souverains, au Louvre.

^ Gonservées au Musée des souverains.

* Gonservées à la bibl. de l'Arsenal, n® 273; ces miniatures sont, dit-on, de J. Gousin.

* Bibliothèque de l'Arsenal , 24 bis.

^<^ On voit à la bibliothèque Harléienne, à Londres ( no 6205 ), le mss. d'un colloque entre François I*' et Jules Gésar, dont les miniatures sont aussi de Godefroi.

XLVili L'ART FRANÇAIS.

est sans nul doute le chef-d'œuvre de la peinture de miniatures, à la mode italienne. Nous trouvons le chef-d'œuvre de la miniature française dans le Traité de la charité chrétienne, enluminé par Nicolas Houel , Parisien , pour le roi Henri lïl. Ce manuscrit appartient aujourd'hui à M. le prince Czartoryski; il contient Fhistoire de l'établissement des Enfants-Bleus, et les sujets des miniatures qui le décorent se rapportent à cette histoire; le dessin, la couleur et le style de la composition de ces petits tableaux sont bien français; c'est l'un des plus précieux monuments de la peinture française du XVI* siècle.

Mais à côté de ces œuvres françaises, nous trouvons l'influence italienne dominant chez nos maîtres de Fontainebleau; chez nos émailleurs de Limoges, Léonard Limousin, Courtoy s*, etc.; chez nos verriers, Jean Cousin, Pinaigrier, Linard Gontier. Les peintres, Antoine Caron, Jean Cousin, ont adopté presque tous le style italien et plus particulièrement celui du Rosso. On peut juger de Tinfluence pernicieuse de l'Italie sur notre école en comparant le Jugement dernier de Jean Cousin, évidemment inspiré du goût florentin, avec sa statue de Philippe de Chabot^ ce chef-d'œuvre de style français.

L'esprit français se conserva aussi dans la gravure en bois; on y retrouve toute sa verve et toute son originaUté. a Les gravures en bois les plus nombreuses et les plus remarquables historièrent les livres sortis des ateliers des imprimeurs de Lyon *, Guillaume Leroy (1476), Matthieu Hus (1478), etc.... Bientôt après les libraires de Paris, Guyot Marchant (1485), Jehan Trepperel (1494), Antoine Vé^a^d (1493), en pubUèrent aussi '. d Ces gravures remplaçaient les mi^ niatures du siècle précédent , comme l'imprimerie remplaçait ellemême la calligraphie.

a Quant au style de ces premières vignettes françaises, dit M. Renouvier ^.... , je ne crois pas les trop louer en disant que, sans dissi-

1 Voir les grands émaux de Courloys, au Musée de Cluny. — Voyez au Louvre lei émaux de Léonard, et la notice des émaux du Louvre, par M. de La Borde.

* L'école de Lyon était fort importante; voyez les statuts que Charles VIIl donna, en 1^95, à la corporation des peintres, tailleurs d'images et verriers de la' cité de Lyon , dans le t. XX du Recueil des ordonnances, p. S62.

> /. Renouvier, Des types et des manières des maîtres graveurs, au xv* siècle, p. ÎQ6,

* P. 106. Nous ne saurions trop appuyer notre opinion sur celle d'un savant n éminent^ et qui est arrivé au même but que nous par des routes différentes.

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muler toujours une imitation allemande , elles portent dès lors le germe des qualités que nous verrons fructifier plus tard dans l'école française : la variété, Tesprit dans la grossièreté, l'allure vive et vraie; au lieu de dire qu'elles sont gothiques, je dirai qu'elles sont gauloises, pour exprimer laccent natif et l'air goguenard de leurs figures. Leur parenté avec notre vieille poésie, dont le style gaulois, la bonhomie et le gros sel ont tant de charmes pour les adeptes, est d'ailleurs évidente. »

Les livres à! Heures, aux pages ornées de bordures gravées, que publièrent les libraires et les imprimeurs de Lyon et de Paris, principalement Simon Vostre (1486-1520), conservèrent tout à fait le goût et la tradition gothiques. On ignore, comme toujours, quels sont les auteurs, quels sont les graveurs de ces décorations, si bien composées et exécutées.

L'ornementation de ces livres, qui continue les miniatures des manuscrits, renferme beaucoup de figures dont M.Renouvier signale « la dextérité, la gentillesse et une dose considérable de naïveté sans doute, mais aussi de finesse, de raillerie et de Uberté.... Ce sont les qualités les plus saillantes de l'esprit français de ce temps * . » Mais bientôt Germain Hardouin, in arte litterarie picture peritissimus , publia des Heures décorées d'encadrements nouveaux, faits de pilastres et d'entablements empruntés à l'architecture italienne. Sur ce point, comme partout ailleurs, il y a lutte entre le vieux goût et la nouvelle mode.

On suit volontiers dans ce naufrage général de l'art français, la résistance de nos artistes, restés fidèles aux traditions, contre le style étranger; on a du bonheur à découvrir ce qui a survtcu du goût national. C'est en bas surtout, chez les petits, dans le populaire et dans les choses à son usage, que l'on retrouve les précieuses traces de cette résistance qui a maintenu notre vieux goût et rendu possible, sous Louis XIH , l'éclatante renaissance de Tesprit français^.

Les portraits gravés sur bois, comme les portraits peints, sont généralement traités dans le style français; de môme, quelques portraits gravés au burin. Ainsi, quant au portrait , l'école française n'a pas lâché pied; elle s'est bien franchement maintenue. On peut citer, comme exemples de la gravure de portraits en style français : un

* C'est la collection des gravures sur rhistoire de France, de M. Hennin, qui me fournit tous les éléments de mon travail.

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portrait d'Anne de Bretagne; celui de Fran<soisI*% gravé sur le titre de l'ouvrage: « Commentaria Joannis Constantini » (Paris, 1549), un grand et beau portrait de François I", gravé sur bois; le portrait de Michel THôpilal (chez Le Blond); les trois Coligny, belle estampe gravée en i 579 par Marc Duval ; c'est incontestablement l'une des œuvres les plus remarquables de l'école française du xvi« siècle; le portrait de Henri III , gravé par Thomas de Leu , d'après Rabel; up autre gravé par Thevet; un troisième gravé par René Boivin.

Le genre et la fantaisie nous donnent aussi quelques échantillons de notre vieux goût : nous citerons un concert de buveurs, gravé sur bois en 1550, sujet populaire, plein d'esprit gaulois; — Catin et Goguelu, sujet très-grivois, également gravé sur bois; — le Triomphe de Bacchus , gravé aussi sur bois : cette très-curieuse et rabelaisienne composition est remarquablement dessinée.

La gravure d'histoire nous offrira de son côté des traces importantes du style français. Nous citerons : l'estampe de Geofroy Tory, représentant Macault , lecteur de François I*' (1535); la suite d'estampes historiques de Tortorel et Perissin; l'entrée de Henri FV à Paris, gravées en trois pièces par Jean Leclerc, d'après les dessins de N. BoUery ; les pardons et indulgences pour les seize porteurs de la châsse de madame sainte Geneviève , de Léonard Gaultier.

Nos verriers consen'aient leur ancienne supériorité; aussi pendant que le Rosso et le Primatice venaient fonder l'école de Fontainebleau, l'Italie appelait à elle Guillaume Marcillat*, que Vasari déclare être (( un des grands peintres du siècle » , et maître Claude « le plus grand maître vt»rrier de France »; ils allèrent orner le Vatican et diverses églises de Rome de leurs vitraux, que Vasari appelle a des merveilles tombées du ciel». Marcillat fit encore des verrières à Cortone , à Arezzo, peignit à la fresque et se fit aider dans ces immenses travaux par un a très-habile peintre français » , maître Jean , établi à Rome et absolument inconnu d'ailleurs. Enfin, en pleine Italie, Marcillat établit, à Arezzo, une école d'où sortirent Vasari et une foule de peintres et de verriers italiens. Il mourut en 1537, dix-sept ans après Raphaël , vingt-six ans avant Michel-Ange.

Nos verriers allèrent aussi en Espagne, décorer les cathédrales de Tolède, Séville, Léon, Burgos, Barcelone, Palencia.

' ISommé par erreur Guillaume de Marseille.

RENAISSANCE. Li

En même temps^ et aussi en IUlie» la terre classique de la mosaïque^ maître Etienne Du four (1559) et Ferdinand Sermois (1592) exécutaient les immenses mosaïques du dôme d'Orvieto^ que les maîtres vénitiens avaient commencées^ mais qu'ils avaient aban* données. C'est aussi un Français qui établit à Florence^ en 1568^ la fiïbrication de la mosaïque en pierres de couleur *.

Architecture,

C'est principalement en étudiant Thistoire de Tarchitecture et dé la sculpture que Ton peut suivre le développement de la Renaissance en France. Malgré les destructions, les monuments sont encore assez nombreux pour donner par eux-mêmes les meilleurs matériaux de cette histoire^ et les documents mis au jour dans ces dernières années, par quelques érudits, ont fourni de précieuses indications sur les dates et les auteurs v^itables des édifices qui nous restent.

La révolution , qu'on appelle la Renaissance^ ne s'est pas accomplie brusquement: la peinture et la sculpture, surtout la sculpture d'ornements, furent atteintes les premières et bientôt transformées; mais l'architecture, tout en se modifiant, résista longtemps encore; il fallut plus d'un demi-siècle pour que le gothique disparût entièrement. Il y eut d'abord sous Louis Xlf Une première renaissance> plus française qu'italienne. Bous François P% la réaction fit de nouveaux progrès et la renaissance devint de plus en plus italienne; sous Henri II, la révolution est accomplie.

Au moment où le goût italien allait se répandre cliez nous , le style flamboyant avait ime grande activité et un vif éclat; il venait de produire la maison de Jacques Cœur ^. Soumis à ce travail géné-

i Bernardin Booche, peintre du roi d'Angleterre, Henri VIII, en 1532, n'est -il p«8 Français? — Voir la Renaissance de H. de La Borde, p. 200.

s A Bourges. Cet édifice est de 1443-53. Il est en pur style flamboyant, et cependant plein de simplicité, de grandeur et de noblesse. On y voit clairement que l'architecture alors était à la même hauteur que la peinture avec Fouquet, et la sculpture avec les écoles de Tours et de Rouené Ce qui est prouvé encore par les portails de la Calende et des Libraires, à Notre-Dame de Rouen, etc. Nous repoussons cet argument d'une prétendue décadence du style gothique, inventée tout exprés pour prouver la nécessité de Tintroduclion du style italien et des ordres antiques en France ; nous voyons au contraire, dans la transformation qui s'accomplit alors dans io style flamboyant, le travail de U renaissance française, qui en)portait l'art gothique du xiii» liécle.

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