LU L'ART FRANÇAIS
pal de transformation qui affectait toute notre école, il s'efforçait de se modifier, mais s'égarait quelquefois en voulant produire des effets surprenants. Les corporations étaient nombreuses et fortes; les maîtres qui les composaient^ maçons, tailleurs de pierres, huchiers et charpentiers, étaient instruits et habiles V On comptait parmi eux, dans la florissante école de Rouen, Roger Ango, Pierre Desaulbeaux , les frères Leroux , et toute cette légion d'architectes et de sculpteurs qui vont être employés à Gaillon par le cardinal d'Amboise. L'école de Tours, non moins riche , citait : Pierre Valence , François Marchant , Viart , Colin Byart. Tous ou presque tous étaient à la fois architectes et sculpteurs. Us acceptèrent de Tltalie son système d'ornementation , le mêlèrent d'abord aux ornements du style fleuri , et ensuite l'adoptèrent tout entier. Mais ils conservèrent l'ar^ chitecture française, telle qu'elle se pratiquait alors; et le style italien ne put faire de progrès que peu à peu, gagnant ici un pilastre, là un chapiteau , ailleurs un autre détail de décoration , sans parvenir à modifier la disposition générale des édifices.
Le cardinal d'Amboise, ministre de Louis XII, tout imbu des idées italiennes, chercha à les introduire en France ; il fit venir un moine dominicain, fort célèbre comme architecte et nonuné Fra Giocondo ^. En présence de l'activité de notre école, de ses sérieuses connaissances pratiques, de ses solides qualités, Giocondo ne put faire autre chose que de marcher d'accord avec elle. Dans le palais de la chambre des comptes qu'il construisit ^ à Paris, Giocondo conserva tous les caractères généraux de notre architecture ; il se contenta de donner au stylo flamboyant plus de simplicité, plus de distinction, et de marier à Tomementation française les ornements italiens que l'on désigne sous le nom d'arabesques.
Le château de Gaillon *, résidence du cardinal d'Amboise , fut construit dans le même système; la réaction faisait un pas; car ce furent des Français qui élevèrent Gaillon.
Longtemps on a dit et répété que le château de Gaillon était l'œuvre
^ Violet'Leduc, Dict. raisonné de Tarchit. franc, t. 1, p. 159.
* Joconde, a-t-on dit longtemps, ne trouva pas d'architectes capables de bâtir et sachant les éléments de leur métier; c'est lui qui aurait créé l'architecture en France.
s Ce palais a été brûlé en 1737.
^ Il n'en reste pins que les tours gothiques qui flanquent l'entrée de la maison de détention que Ton a b.Uie sur ion emplacement.
RENAISSANCE. lui
de Giocondo. Récemment, tous les comptes de dépenses de la construction de Gaillon ont été publiés * avec les détails les plus minutieux. On a les noms de tous les artistes et ouvriers qui y furent employés^ et le nom de Giocondo n'est pas une seule fois mentionné dans les registres des trésoriers du cardinal d'Amboise. Le château de Gaillon est Tœuvre tout entier d'architectes et de sculpteurs français; les Italiens n'y furent occupés qu'à des travaux secondaires et de simple ornementation : a C'est un fait qui restera désormais acquis à l'histoire de l'art et à celle de l'école firançaise. ^ »
Gaillon a été bâti de 1502 à 1510 par plusieurs architectes; chacun d'eux a élevé une partie de l'édifice^ et^ si le plan général souffre un peu de la variété des aspects ^ l'originalité et la perfection de chaque partie compense amplement cet inconvénient. Les architectes de Gaillon^ sont Guillaume Senault « maître maçon des œuvres du cardinal d'Amboise à Gaillon » ; Pierre Fain^ l'auteur du portique que l'on a placé dans la cour de l'école des Beaux-Arts^; Pierre Delorme^ architecte et sculpteur; Colin Byart de Blois; Pierre Valence de Tours^ qui est à la fois^ comme tous les grands artistes de ce temps^ architecte^ sculpteur et peintre , et de plus hydraulicien^ charpentier et émailleur de carreaux.
Deux architectes italiens figurent dans les comptes ^ le Génois Bertrand de Meynul^ qui était aussi sculpteur, et Geraulme Pacherot ; mais ils n'ont été occupés qu'à la fontaine du château.
Les sculpteurs employésàGaillon sont : Michel Colombe^ qui a fait le bas -relief en marbre, représentant S. Georges^ pour le dessus d'autel de la chapelle ^^ et Antoine Juste. Le sculpteur Demugiano^ de Milan^ envoya plusieurs bustes et une statue de Louis XII '. Les quarante peintres mentionnés dans les Comptes^ et qui ont considérablement travaillé, sont tous de la corporation de Rouen , à l'exception de maître André Solario^ de Milan ^ qui n'a peint que la chapelle. Les
1 Comptes de dépenses de la construction du château de Gaillon , publiés d'après les registres manuscrits des trésoriers du cardinal d'Amboise, par A. DeviUe ; 1 vol. in-4o, avec planches, 1850. — Dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France.
* Devillê, Comptes de Gaillon, p. xiii.
s Pierre Fain a aussi élevé le palais archiépiscopal de Rouen, pour le cardinal.
^ Ce bas-relief est actuellement au Louvre.
^ Le torse de cette statue est aussi au Musée du Louvre.
Liv L'ART FRANÇAIS.
vingt et un « menuisiers » ou sculpteurs en bois sont également de Rouen*. Parmi les artistes qui ont sculpté TadmiraMe décoration des stalles^ lambris, dais y chaires ^ plafonds et portes de la chapelle et du palais^, on peut citer Richart Guerpe, Colin Castille, qui était aussi architecte *, Richard Taurigny que nous retrouverons plus tard ti*avaiilant en Italie, Pierre Comédien, Jxîan Dubois , Richart Delaplace *.
On voit, par un exemple, ce qui reste des traditions sur ïe xvi« siècle, lorsque la critique entreprend de les discuter.
En môme temps, l'architecture nouvelle produisait la façade orientale du château de Blois que Louis XII faisait bâtir par Colin Byart <( tout de neuf et tant somptueusement que bien scmbloit cBUvre de roi ». A Blois, conmie à Gaillon, la sculpture et l'ornementation sont bien plus italiennes que Tarchitecture.
En même temps aussi , d'illustres architectes conservaient purement et simplement le style flamboyant; c'est à peine si , çà et fe, ils rajeunissent ou dissimulent certaines formes un peu vieillies. Les beaux exemples de constructions dans ce genre et de ce temps sont rhôtel de la Trémouille *, à Paris, bâti en même temps que Gaillon; c'était un monument du meilleur goût; rarchitecle qui l'avait construit ne s'était pas inspiré de la renaissance italienne, il avait lutté contre elle avec le style français auquel il fit produire un nouveau chef-d'œuvre. Il faut aussi citer sur la môme ligne, les hôtels de ville de Compiègne, bâti en 1499, de Saumur, de Nevers, de Saint- Quentin ; le palais de justice de Rouen, bâti par Roger Ango et par Rouland Leroux , Khôtel du Bourgtheroulde, à Rouen, le château de Meillant, construit pour le cardinal d'Amboise, les roses et' les fenêtres de la cathédrale d'Auch.
1 Tous ces détails attestent oombien l'école de Rouen était importante à ce moment.
> On conserve à Saint -Denis quelques débris de ces belles boiseries. On y voit à la chapelle d'hiver des chanoines, les dossiers des stalles j à la sacristie des chantres, une porte ; à la chapelle saint Eugène, quelques boiteries.
> Gastille est désigné dans les registres sous le nom d'architector ; M. Deville signale ce titre nouveau jusqu'ici.
^ Gaillon fut vendu en Tan y comme propriété ecclésiastiqne; l'ingénieur en chef du département, en réponse k ceux qui demandaient la conservation de ce monument, déclara que « tout cela ne pouvait être considéré comme un chef-d'œuvre de l'art dont on dût ordonner la conservation;. . . que « c* était d!wM architecture gothique, » On vendit à la bande noire qui démolit.
^ Actuellement détruit.