RENAISSANCE. LV
Le jubé dfe ï'églîse de la Madeleine, à Troyes, est bien en style flamboyant dans tout son ensemble; mais Gaylde^ qui Ta élevé eh 1501, y a mis quelques détails d'ornementation italienne. On fait Ta môme remarque en observant la maison dite d*Agnès Sorel , à Orléans , et l'élégant hôtel de ville d'Orléans , élevé par Viart.
Ainsi , sous Louis XH, notre architecture nationale persistait. Mais la réaction fit de nouveaux progrès sous François P' qui appela Serlio * axèù quelques autres architectes italiens pour substituer définitivement la manière italienne et les ordres antiques à notre vieille façon de bâtir. Dominique Cortone construisît en 1533, l'ancien hôtel de ville de Paris ; mais Fontainebleau fut le théâtre principal où s'exercèrent les étrangers et le modèle que Français I*^ offrit aux courtisanis. Serlio ajouta à l'œuvre des Français, ses prédécesseurs, les bâtiments situés autour de la cour ovale , construits dans un style qui conserve cependant quelques-uns des caractères importante de Farchitecture française.
n est essentiel de constater que les Italiens qui ont travaillé en France ont beaucoup modifié leurs idées et qu'ils n*ont pas construit lin seul édifice complètement italien. L'architecture française a eu sur leur manière autant d'influencé qu'ils en ont eu sur la nôtre, et de cette tratïsaction est résultée une architecture tout originale qui a produit en totalité ou en partie, les châteaux de Chambord ^, de Saint -Germain, de la Muette, de Ghenonceau, dans lesquels le caractère français est dominant, et les châteaux de Chantilly ^, de
1 « Et encores pour ce iourdhuy auons nous en ce Royaume de France vn messire Sébastiam Serlio, lequel à assez dili^mment escrit et ûguté beaucoup de choses selon les régies de ViU-uve et à esté le commencement de mettre teles doctrines en lumière au Royaume. Toutesfois i 'en congnois plusieurs autres qui sont capables de ce faire, néantmoins ilz ne s'en sont encores mis en peine : et pourtant ne sont dignes de petite louenge. Entre ceulx la ce peut compter le seigneur de Glagny Parisien ( Pierre Lescol) , si faict aussi maistre Philibert de l'Orme...» — Jean Goujon, sur Vitruve; à la fin de : Architecture ou Art de bien bastir de Marc Vitruve PoUion... mis de latin en françoys par lan Martin... pour le roy très chrestien Henri IL Paris, 1547, in-folio; orné de belles gravures sur bois, dessinées par Jean Goujon.
* l^ti, en 1526, par Pierre Nepveu, dit Trinqueau, architecte de Rlois, qui avait travaillé au château de Blois sous Louis Xil. Jean Marchant, d'Amboise, a travaillé aussi à ChamBord.
' Nous voulons parler des façades intérieures du grand château de Chantilly, aujourd'hui démoli.
LVi L'ART FRANÇAIS.
Blois S d'Azai -le- Rideau, de Madrid et de Nantouillet^ dans lesquels le style italien est prépondérant ^.
Jusqu'alors^ rarchitecture civile avait seule subi l'influence étrangère et Ton continuait à construire les monuments religieux dans le style gothique ^ qui semblait consacré et hors d'atteinte. En effet, pendant tout le temps qu'avait duré la lutte que nous venons de raconter^ on élevait de tous côtés les pUis remarquables bfttiments^ dans ce style flamboyant que l'on veut faire passer pour une décadence. Le Flamand Louis Van Boglem construisait Notre-Dame de Brou ; Jean Texier, la flèche septentrionale de la cathédrale de Chartres ; les frères Jacques et Rouland Leroux, le portail de Notre-Dame de Rouen et l'église de Saint -Maclou^ à Rouen. D'autres architectes inconnus bâtissaient la flèche centrale et la tour a de beurre»^ à la cathédrale de Rouen (1507 ) ; l'escalier de l'orgue de l'église de Saint- Maclou (1518); la chapelle de l'hôtel de Cluny, à Paris; la tour de Saint -Jacques-la-Boucherie, à Paris ; les flèches de Saint-André de Bordeaux, de Saint- Jean de Soissons, Téglise de Notre-Dame de Lépine^ la chapelle du château de Vincennes. On avait bâti les chapelles des châteaux de Chenonceau ^ de Blois, de Nanfouillet ^, sur l'ancien plan gothique^ et sauf leur décoration, qui est de style renaissance , ces édifices sont encore gothiques.
Philibert Delonne compléta la révolution : en 1552, il construisit la chapelle du château d'Anel en style renaissance, sur un plan différent des plans gothiques et l'édifice fut surmonté d'un dôme *.
Ce fut alors que Jean Wast et François Maréchal, en 1555, firent à Beauvais, une généreuse protestation contre l'architecture étrangère. « Ayant ouï parler du dôme de Saint -Pierre de Rome, et voulant faire voir que leur gothique pouvoit monter aussi haut que les ordres grecs de Michel- Ange, ils élevèrent, sur le miheu de la croisée de la cathédrale , une pyramide* de vingt- quatre toises sur une base de huit, qui étoit percée à jour des quatre côtés , ornée de vitres de toutes couleurs ; et comme sa base étoit vide , on en voyoit toute la
1 l\ n'y a qu'un côté du château de Blois qui soit de François I«r. * Voyez ces divers bâtiments dans l'ouvrage d'Androuet Ducerceau : Les plus excellents bastiments de France, s La chapelle d'Ëcouen est encore bâtie de la même manière. ^ Cette chapelle existe encore.
> Une flèche.
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hauteur par dedans l'église * : aux jours solennels^ il y avoit aussi une grande lampe que Ton montoit jusqu'au milieu de cette pyramide^ ce qui faisoit un très -bel effet la nuit aux yeux de ceux qui la regardoient en dehors; mais elle avoit été mal appuyée du côté de la nef, par le défaut de deux piliers qui lâchèrent, et elle s'écroula, n'ayant subsisté que cinq ans et l'ouvrage ayant duré treize ans à construire*.»
Avec la flèche de Beauvais s'écroule le système qui l'avait inspiré ; le style gothique était vaincu ; et cependant les dernières parties de la lutte n'étaient pas encore terminées. Quelques architectes construisirent l'église de Saint- Eustache, à Paris (1532-1642) , l'église de Gisors et celle de Vetheuil près de Mantes, en conservant le plan et toute la disposition des anciens édifices , n'adoptant de la réforme que son système de décoration, qui pailout avait remplacé la vieille ornementation française. Saint -Etienne -du -Mont, achevé seulement sous Henri IV, est encore dans ce style de transaction. Mais à partir de la seconde moitié du xvi« siècle , la révolution était accomplie; le gothique était entièrement abandonné ainsi que le style de la renaissance de Louis XII; les ordres antiques et la décoration italienne étaient adoptés et vulgarisés par les chefs de la nouvelle école , Philibert Delorme , Jean Bullant et Pierre Lescot.
Cependant ces illustres maîtres ne furent pas de vulgaires imitateurs; tout en s'inspirant de Tantique et de l'Italie, ils créèrent des œuvres de génie bien à eux, une merveilleuse architecture qui se résume dans le vieux Louvre, bâti en 1540, par P. Lescot ', dans
1 Elle s'élevait à 455 pieds au-dessus du sol.
* Supplément à l'histoire du Beauvaisis^ par M. Simon , Paris^ 1704.
* Une partie de la décoration intérieure des appartements du vieux Louvre existe encore et se trouve actuellement plaéée dans la chambre dite de Henri IV, dans la salle des armures et dans la salle où est la chapelle du Saint-Esprit. Les appartements du vieux Louvre, déjà remaniés au temps de la reine Anne d'Autriche, ont été démolis par Fontaine lorsqu'il prépara les salles du musée Charles X ; tout ce qui fut épargné dans cette déplorable démolition fut jeté dans les greniers du Louvre; c'est là où le roi Louis-Philippe trouva ces débris de diverses époques. Il les employa pèle - mèlc et en brouillant tout, à la décoration des salles que nous venons d'indiquer : la chambre dite de Henri IV n'existait pas au temps de Henri IV; elle est décorée de débris des appartements de la reine Anne; l'alcAve est bien celle où mourut Henri IV ; mais le plafond, dans le goût de Lepautre, est de la reine Anne. Le plafond de la salle des armures est fait de morceaux venant de toutes parts et du temps d'Anne d'Autriche; les quatre parties du monde, au plafond^ sont des peintures de l'école de Vouet^ les portes sont aussi de cette époque.
LViii L'ART FRANÇAIS.
les Tuileries, ouvrage de Philibert Delormc et dans le chftteau d*Écouen, construit par Jean BuUant*.
Ces trois châteaux , types définitifs de la nouvelle architecture » nous permettent de constater comment la révolution se termina. Au Louvre, « le plus exquis de ces excellents édifices », la disposition générale et les plans sont français et ne rappellent en rien la disposition et les plans des édifices italiens; l'arrangement des façades est encore français , mais avec des ornements italiens et surtout antiques. Ainsi, à la façade de la cour, les croisées sont italiennes, mais ces détails se confondent dans une dfsposiUon générale qui n'est pas italienne. La composition de Tattique, sa sculpture si élégante, ses pilastres bas et les trophées d'armes qui flanquent les fenêtres , les frontons circulaires et leur ornementation, tout ceïa n'est pas italien, tout cela est français, original et spontané; c'est bien Tune des plu^ franches créations du génie national. Aux Tuileries, l'influence italienne se fait sentir dans les galeries ouvertes; à Ëcouen, l'ensemble du monument' est français avec des détails italiens et principalement antiques.
On le voit, le génie français s'était considérablement modifié, mais il ne s'était pas absorbé dans une imitation inintelligente; il avait changé quelques-unes des formes de l'architecture, mais il avait su conserver son originalité et sa force créatrice ^.
Un des talents les plus originaux de ce temps est celui de Jacques Androuet-Ducerceau, architecte, dessinateur et graveur, mais surtout important comme ornemaniste. Formé aux écoles d'Italie et empruntant ses thèmes à l'ornementation italienne, Androuet-Ducerceau sut conserver le goût français , tout aussi bien que lés architectes dont nous venons de parler; doué d'une verve incomparable, il a su rester créateur. Dans l'immense suite d'ornements dessinés
Le plafond et les boiseries de la chambre de la chapelle du Saint-Esprit sont du temps de Henri 11. Ob ne sait^ devant ce mélange, et en présence de cette confusion, si Ton doit se féliciter de cette fâcheuse restauration ou la blâmer.
< Pour apprécier exactement ce qu'étaient ces trois édifices au xvi« siècle, il faut les voir dans Touvrage d' And rouet Ducerceau.
> Mais à c6té de ces chefs-d'œuvre de l'art français, nés de l'influence nouvelle, nous devons désavouer les extravagantes figures de Joseph Boillot, de Langres, auteur des nouveaux pourtraitz et figures de ternes ; et celles de Hiigues Sambin, de Dijon, auteur de rOEuvre de. la diversité des Termes (Lyon, 1577) mais l'art du moyen âge n'avait soupçonné rien de plus détestable et de plus absurde.
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et gravés par Ducerceau, on doit signaler roriginalilé , le bon goùl, la richesse et une infinie variété. A Tornementation gothique et à romemen'tation franco -italienne de Gaillon avait succédé Tornementation italienne; l'ornementation française recommença avec Androuet-Ducerceau, le digne chef de file de cette brillante série de décorateurs que nous retrouverons plus tard et qui sont peutêtre les plus parfaits représentants du goût français*.
Malgré les luttes de l'intérieur, inalgré cette révolution de cinquante ans, malgré la célébrité si générale des Italiens, nos architectes continuèrent, rx)mme par le passé, à élever çà et là quelques monuments à Tétranger. En Portugal , Nicolas , architecte et sculpteur, et trois de ses compatriotes, Jean de Rouen , Jacques Longuin et Philippe Edouard , étaient appelés par le roi Emmanuel, vers 1517, pour reconstruire l'église de Sainte -Croix de Coïmbre; Nicolas fut également chargé de Texécution du portail principal de l'église de Belem; il sculpta encore l'autel de la chapelle du couvent de N.-D. delaPena, près de Cintra. Les historiens portugais le nomment toujours a le grand sculpteur » et ne parlent de ses œuvres qu'en les appelant « de somptueuses merveilles » . Jean de Rouen était aussi architecte et sculpteur, comme tous les grands artistes de ce temps où Ton n'avait pas encore imaginé les spécialités et la division du travail ; il a sculpté les retables en pierre de l'église de Sainte-Croix de CoïmlMre,œu\Te d'une délicatesse extrême et d'un goût exquis. L'architecte Jérôme de Rouen fut chargé par la fille du roi Emmanuel , Dona Maria, de bâtir Téglise de Luz, près de Lisbonne. La princesse qui voulait que ce monument a fût une des plus belles choses de l'Europe » , comme elle le disait à Jérôme , avait appelé un Français pour le construire. Louis de Foîx alla en Espagne travailler, dit-on, au monastère de l'Escurial. En Italie même, à la fin du xvi« siècle, Nicolas Bonaventure, dont nous avons déjà parlé, disait Tune des trois fenêtres du fond du chœur au dôme de Milan.
Sculpture.
Nous avons déjà dit que la sculpture française au xv« siècle, avant la Renaissance, était avec les maîtres de Rouen, avec les
1 Le Cabinet des estampes possède un bel et complet exemplaire de Tœuvre de Ducereeau.