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La Régence et Louis XV

Après Mansart, il s'opéra dans l'architecture une révolution trèsconsidérable et trop peu remarquée. On avait fait de grands efforts, pendant la période précédente, pour s'affranchir de l'imitation étrangère ; l'époque à laquelle nous sommes arrivés eut l'insigne bonheur de créer de toutes pièces une nouvelle distribution des intérieurs et un nouveau système de décoration. Les principaux créateurs de cette architecture toute française, toute nouvelle, furent Robert de Cotte, neveu et élève de Mansart, qui remplaça son oncle comme premier architecte du Roi ; Boffrand, élève de Mansart ; Oppenord, aussi élève de Mansart, premier architecte du Régent, et « Tun des

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plus grands dessinateurs que nous ayons eus ' » ; Leroux, élève de Dorbay * ; Lassurance, père ; Courtonne ; Le Carpentier ; Contant et Cartaud.

C'est dans les recueils de dessins de Robert de Cotte, conservés au Cabinet des estampes • ; c'est dans la décoration* de l'hôtel Soubise, par Boffïand A ; dans les ornements des petits appartements de Louis XV 8 et dans ceux de la chambre à coucher de la Reine, à Versailles ; c'est encore dans la décoration de l'hôtel de Matignon 6, qu'il faut étudier et admirer le style de ce temps, le nouveau sys- # tème de décoration intérieure, avec ses sculptures élégantes, variées, capricieuses et toujours de bon goût. Toute cette ornementation est en parfaite harmonie avec le caractère français de la peinture et de la sculpture, et atteste que la création d'un art original s'accomplissait dans toute l'école à la fois 7.

t Ce qui caractérise principalement l'accroissement que l'architecture a reçu sous ce règne, c'est l'art de la distribution des bâtiments. Rien ne nous a fait plus d'honneur que cette invention. Avant ce

1 Fr. Blonàèl, Architecture franco ut.

1 Idem. — J.-B. Leroux mort en 1745, à 69 ans, excellait dans la décoration des appartements. — Il a publié l'ouvrage suivant : t Nouveaux lambris de galènes, chambres et cabinets », dans lequel on remarque la note suivante : • Les lambris se font maintenant à grands panneaux de bois de chesne ornez de cadres ou de simples moulures. On peint les lambris en blanc à huile et plus ordinairement à détrempe pour épargner la dépense et pour éviter la mauvaise odeur. Le blanc rend les lieux plus clairs, plus propres et plus frais. On dore les ornements et moulures pour une

S lus grande richesse... On orne les lambris, au-dessus de l'appuy. de glaces d'une ou e plusieurs pièces. ■ Le style des lambris de Leroux tient de Berain et de Robert de Cotte.

'3 Architecture de De Cotte, H. a. 18. b. — Il y a plusieurs dessins de Mansart dans ce recueil : on y voit les premières origines du système de Robert de Cotte. — Palais de Bonn, H. a. 18. c.

4 Gravée dans son Livre d'architecture.

5 Sculptés par Jules Dugoulon.

6 Aujourd'hui au duc de Galiera ; restauré par Duban.

7 Ce nouveau style, auquel on a donné le surnom injurieux de rococo, n'a aucune ressemblance avec le rococo du Borromini et des autres décorateurs italiens de son école. Leur style d'ornements est de pure décadence ; il est bizarre, extravagant, ridicule, lourd et de mauvais goût. L'école classique, celle qui copiait l'antique avec l'intelligence que l'on sait, a déversé un long et injuste blâme sur cette création française et sur toutes ses charmantes œuvres. Dès 1749, M. de Cavlus attaquait vertement le système deBoûrand, mais il l'attaquait en regrettant l'art de Lepautre et de Mansart ; personne ne pensait alors aux folies de la réaction grecque de la fin du siècle. Après avoir décrit les décorations sculpturales de Michel Anguier au Louvre, dans la biographie de ce sculpteur, lue à l'Académie de peinture en 1749, il ajoutait : « L'envie de rendre justice au grand artiste dont je vous entretiens, n'a pas été la seule raison qui m'ait engagé à m étendre sur le genre et le goût de ces magnifiques décorations ; j ai voulu gémir avec vous sur la différence des temps dont ie vous ai déjà témoigné

Suelque ressentiment. .... • Puis après avoir critiqué « les petits ornements aussi éraisonnables que mal placés, l'or appliqué sans raison, les dessus de portes chantournés en dépit du bon sens, les plafonds blancs que Ton ne voyait autrefois que dans les garde-robes » , et regretté amèrement le passé, il ajoute : « il y a longtemps que cette mode est en règne; la France nesera-t-elle donc constante que dans te mai» vais goût? •

temps, on pouvoit dire avec raison de l'architecture, que ce n'étoit que le masque embelli d'un de nos plus importants besoins : on donnoit tout à l'extérieur et à la magnificence. A l'exemple des bâtiments antiques et dç ceux de l'Italie que l'on prenoit pour modèles, les intérieurs étoient vastes et sans aucune commodité *. G'étoient des salons à double étage, de spacieuses salles de compagnie, des salles de festin immenses, des galeries à perte de vue, des escaliers d'une grandeur extraordinaire ; toutes ces pièces étoient placées sans dégagement au bout les unes des autres : on étoit logé uniquement pour représenter, et l'on ignoroit l'art de se loger commodément et pour soi. Toutes ces distributions agréables que l'on admire aujourd'hui dans nos hôtels modernes, qui dégagent les appartements avec tant d'art ; ces escaliers dérobés, toutes ces commodités recherchées qui rendent le service des domestiques si aisé, et qui font de nos demeures des séjours délicieux et enchantés, n'ont été inventés que de nos jours : ce fut au palais de Bourbon ", en 1722, qu'on en fit le premier essai, qui a été imité depuis en tant de manières.

» Ce changement dans nos intérieurs ût aussi substituer, à la gravité des ornements dont on les surchargeoit, toutes sortes de décorations de menuiserie, légères, pleines de goût, variées de mille façons diverses. . . On supprima les solives apparentes des planchers, et on les revêtit de ces plafonds qui donnent tant de grâce aux appartements, et que l'on décore de frises et de toutes sortes d ornements agréables ; au lieu de ces tableaux ou de ces énormes basreliefs que l'on plaçoit sur les cheminées, on les a décorées de glaces qui, par leur répétition avec celles qu'on leur oppose, forment des tableaux mouvants qui grandissent et animent les appartements, et leur donnent un air de gaieté et de magnificence qu'ils n'avoient pas. On a obligation à M. de Cotte de cette nouveauté *. »

Les principales constructions de l'époque sont des hôtels, que l'aristocratie se fit bâtir en nombre considérable à Paris, et quelques châteaux. Nous renvoyons aux notes la liste si nombreuse des hôtels *. Cartaud construisit le château d'Enghien, et Oppenord les

1 Par exemple : les portes en bronze doré et travaillées à jour, les bains de marbre et les pièces pavées de marbre du château de Versailles. La lecture des lettres de madame de Main tenon nous apprend tout de qu'on souffrait au milieu des magnificences do Versailles.

* Bâti paT Lassurance, père.

* Patte, Monuments érigte en France à la gloire de Louis XV, 1765, p. 5.

* Robert de Cotte (+ 1?35), a bâti l'hôtel du duc du Maine, 1716 (détruit actuellement) ; la galerie de l'hôtel de Toulouse en 4719 (aujourd'hui Banaue de France) ; il a construit aussile portail de Saint-Roch, la colonnade du Grand-'lrianon et le grand autel de N - D de Paris

Bofratid (t'l754) : l'hôtel Amelot ; l'h. de Torcy, 1714 ; Hi. de Seîgneîai, 1716; la nouvelle distribution et la décoration de l'hôtel Soubise ; Th. d'Argenson.

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écuries. Àubèrt éleva, de 1749 à 1735, les célèbres écuries du château de Chantilly. Louis XV fit agrandir par J.-A. Gabriel le château de Choisy, bâti par Mansart et J. Gabriel ; m'ais en même temps, le Roi qui aimait les petites maisons et les appartements commodes, fit construire le petit château de Choisy. Les peintres et les sculpteurs les plus célèbres de l'époque *, y furent employés et ornèrent le nouveau palais de tableaux, de dessus de portes et de statues.

Les étrangers accueillirent avec empressement notre nouveau système d'architecture.

Les .Electeurs de Cologne et de Bavière, le roi d'Espagne, Philippe V, l'évéque de Wurlzbourg, le roi de Sardaigne, le comte de Zinzendorf à Tienne, le prince de la Tour et Taxis à Francfort, demandèrent à Robert de Cotte des plans, des études, des projets pour les bâtiments qu'ils voulaient construire. « Il a été regardé, dit Fr. Blondel, comme un des plus habiles hommes que nous ayons eus dans son art. Son intégrité et sa capacité lui ont attiré la confiance de tous les grands seigneurs et le suffrage de ses contemporains *. »

Robert de Cotte dirigea de Paris les grands travaux que faisait faire à Bonn l'Électeur de Cologne, et ceux que Philippe V avait ordonnés en Espagne. Des architectes, envoyés par lui-même, exécutaient ses dessins. Les deux lettres inédites adressées par la princesse des Ursins à R. de Cotte, et celle que lui écrivit l'Électeur de Cologne, montrent combien était grande l'influence de l'école

Opptnord (f 1742) a décoré au Palais-Royal, la grande galerie, le grand salon et la cheminée de la galerie d'Ènée. On lui doit aussi la décoration de Vboiel Massiac. et dans un autre ordre : la chapelle de la Vierge et le maître-autel de Saint-Sulpice ; le maître-autel de Saint-Gcrraain-des-Prés, 1704.

Isgsuranee père (t 1*724) : hôtel Rotelin, 1700 (ministère de l'intérieur) ; h. de Desmarets, de Monlbazon, de Bé thune, d'Auvergne ; l'admirable palais Bourbon (aujourd'hui détruit). En 1724, Aubert éleva, sur les dessins de Lassurance, Th. de Lassay (aujourd'hui hôtel de la Présidence du Corps Législatif; mais il a été surélevé).

Courtonne (f 1739), professeur à l'Académie : h. de Matignon, 1721 (aujourd'hui hôtel du duc de Galiera); h. de Norrmoutiers, 1724.

Mollet (f 1720] : h. d'Humières, 1700 ; h. d'Evreux.

Alexandre Le Blond (f 1719) ; h. de Chaumes, 1707 ; h. de Clermont, 1708*

Contant (f 1777) : les nouveaux appartements du Palais-Royal ; la maison de Saucour pour le prince de Soubise. Contant était élève de Watteau.

Cartaud (f 1758) : H. de Choiseul; maison de M. De Janvry, 1732.

Jacoues Bruand fils (* 1732) : hôtel de Belle-Isle, 1721.

Avbry : h. de Villeroy, 1720; h. de Conty.

Gabriel père, Jacques- Jules (f 1742) : h. de madame de Varen<?cville ; h. de Fcuquières ; h. de la duchesse du Maine, 1728 (aujourd'hui le Sacré-Cœur).

Le Carpeniier : Pavillon du Roi à Croix-Fontaine ; h. de la Guicne ; h. de Beu- TTon.

Presque toug ces hôtels sont gravés dans Y Architecture francoise de Blondel, 4 vol. in-fol». — Voyez pour les châteaux et palais le Recueil de Rigaud.

1 Carie Vanloot Aved, Bachelier, Chardin, J. Vernet, Pierre, Lagrenée Faîne, Martin, Oudry, Natlier, Charmeton, Coustou, Bouchardon.

* Architecture francoise, 1. 1, p. 230.

française et dans quelle estime les souverains étrangers tenaient nos artistes.

A Madrid, le 27 juin 1712.

« Comme je ne doute pas, Monsieur, que M. le duc d'Antin ne vous communique les desseins que j'ay fait faire à M* Carlier * pour orner les chambres de l'appartement de la Reyne, où Sa Majesté veut aussy de belles cheminées, l'hyver estant aussy froid à Madrid que les chaleurs y sont violentes Tété, je suis persuadée que vous y donnerez tous vos soins et que le Roy et la Reyne auront lieu de se louer de vostre bon goût et qu'il sera bien exécuté par le sieur Carlier dont on a lieu d'estre très content. Je le trouve bien à plaindre d'avoir perdu une femme qu'il aimoit fort et qui Ta laissé chargé de six enfants. J'ay supplié madame de Main tenon et M. le duc d'Antin de le vouloir bien protéger auprès du Roy, et je vous prie, Monsieur, de soulager son malheur en ce qui vous sera possible. Il est si reconnoissant des obligations qu'il vous a et vous regarde avec tant de vénération, qu'il mérite que vous lui accordiez vos bons offices. Cette cour devant passer dans vingt jours au Retiro.-on pourra commencer à travailler dans ce palais cy d'abord que je recevray les réponses de M. le duc d'Antin et les vostres ; car il n'y a point de temps à perdre pour rendre les appartements de Leurs Majestés Catholiques en état qu'elles puissent les habiter quand elles y reviendront. Soyez bien persuadé s'il vous plaist, Monsieur, de la véritable estime que j'ay pour vous et du plaisir que j'aurois si je pouvois vous la faire connoître.

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