HISTOIRE GÉNÉRALE
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Ce n'est pas un fait nouveau dans les Annales de la France que de voir de grands artistes naître sur notre sol, puis aller dans les pays étrangers pour y produire quelque œuvre considérable. Il y a dix-huit siècles, Néron ordonnait à un Gaulois, déjà célèbre par le colosse de Mercure qu'il avait exécuté dans sa patrie, de venir à Rome, où ce sculpteur, appelé Zénodore, fit, en bronze doré, le colosse du César. Cent ans après la conquête de la Gaule^ les descendants des compatriotes du grand Vercingétorix ornaient de leurs œuvres la capitale du vainqueur !.
- Plus tard, quand l'architecture romaine, répandue par toute l'Europe, se fut partout aussi transformée, sous l'influence du christianisme, en architecture romane, nos architectes et nos sculpteurs, î" principalement ceux de Normandie, allèrent en Angleterre, en Italie et en Espagne, et y élevèrent de nombreux édifices. Mais nous ne voulions ici que dire un mot de ce qui touche à la période romane dané l'histoire des arts au moyen âge, yarce que l'art de ce moment n'est pas une création française et n'est pas spécial à là France '.
» Pline, 1, 34, ch. 7. — Tiraboschi, 1, 4, p. 259-61, et la note p. 261-9; éd. de Florence, 1805, in-8°.
* Bien que les caractères généraux de l'art roman aient été adoptés dans toute l'Europe occidentale, on doit remarquer que les grandes provinces de France eurent chacune une éeth se distinguant par quelques caractères spéciaux. Le style roman du midi, ceM duPérlfford, qui est tout byzantin, celui de 1 Auvergne, delà Normandie et de la Ffence du Nord, forment autant de styles particuliers.
Les monuments romans sont très-nombreux, en ^&nce ; les plus célèbres sont : les cryptes et les parties inférieures de la cathédrale de Chartres ; les portails de Saint-
La France se forme alors, et ce n'est que sous le règne de Philippe- Auguste que la nationalité française remporte définitivement sur les races du midi et sur les Anglo-Normands. La grande victoire de Bouvines (1214) constitue la France moderne, et c'est bien Tépée de Philippe-Auguste qui a tracé la première carte de France. Au triple point de vue du pouvoir, du territoire et de la nationalité, la France n'existe complètement qu'à partir duxni* siècle, et l'époque de la formation, politique de la nation française coïncide avec le développement d'une langue, d'une littérature, d'une société et d'un art absolument français, nouveaux dans leurs fofmes, 0t n'ayant du passé que la tradition et les raeines nécessaires 4 toute création qui est appelée à vivre.
Aussitôt que la France eut trouvé et manifesté les formes de son développement social, toute l'Europe se prit à l'imiter, à adopter sa littérature, à penser et à parler comme elle, à bâtir comme elle bâtissait ; l'Europe encore à moitié barbare se fit française autant qu'elle le put. A l'exception de quelques moments pendant lesquels la France a subi une influence extérieure, l'influence française s'est exercée sur l'Europe, et elle dure encore.
Bien que le génie des populations soit la principale cause de ce fait universel, une autre cause doit être encore signalée, la situation géographique du pays. Les avantages de cette position sont tels,que Strabon, il y a 1800 ans, n'hésitait pas à dire que « personne ne pourrait douter, en contemplant cette œuvre de la Providence ', qu'elle n'ait disposé ainsi ce pays avec intention et non pas au hasard ' ».
Lorsqu'au xni6 siècle la littérature et l'art français débordèrent sur l'Europe, il semble, en vérité, que la France soit trop petite pour contenir toute sa grandeur ; et à ce moment la politique française avec
Trophime d'Arles et de Notre-Dame de Poitiers ; les églises Saint-Sernin de Toulouse, Saint-Gilles, Saint-Etienne de Caen, Saint-Etienne de Beauvais, Saint-Paul d'Issoire, la cathédrale du Puv, Saint-Benohvsur-Loire. l'abbaye de Vézelai, la cathédrale de Chftlons-sur-Marne, Saint-George de Boscherville, etc.
Pendant que l'architecture romane prenait un grand essor dans la France méridio- * nale, une nouvelle architecture la remplaçait dans la France du nord. Dès la seconda '
finit par disparaître tout-à-fait dans la F*bce du Nord, tandis qu'elle fut conservée au sud de la Loire, où l'»t gothique éleva peu de monuments.
Un savant architecte, M. L. Vaudoyer, a dit à ce sujet : « Les deux grandes divisions qu'on a établies en France pour le langage, la langue d'oil et la langue d'oc, pourraient presque être admises dans l'architecture du moyen âge : en effet, les pays au midi de la Loire sont ceux dans lesquels domine le style roman ; ceux au nord, au contraire, sont ceux dans lesquels le style ogival a atteint son plus grand développement. Il faut donc, d'après cela, reconnaître que loi mêmes influences qui avaient maintenu dans la langue romane ou langue d'oc les éléments plus nombreux de l'idiome latin, avaient fait prévaloir et conserver dans l'architecture romane certaines formes de l'architecture antique. » (Comme à la façade de N.-D. desDoins, à Avignon.)
1 Epyov irpovoioç.
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saint Louis, avait ^utaftt de gloire et d'influence à l'extérieur que nos architectes et nos poètes. Alors aussi, les dynasties françaises régnaient sur presque toute l'Europe, en Portugal, en Gastille, en Hongrie, en Pologne, à Constantinople, en Morée, à Athènes, en Chypre, en Syrie, à Nazies, c'est-à-dire dans presque tous les États du bassin de la Méditerranée, qui fut vraiment alors un lac français. Ces dynasties répandaient dans leurs royaumes les usages, les arts et la langue de la mère-patrie.
Parmi les causes si diverses qui ont contribué à augmenter l'influence de la France, il faut mentionner la renommée des grandes abbayes et des écoles de Gluny, deClairvaux, de Prêmontré,etc.,où les étrangers venaient s'instruire dans les sciences sacrées et puiser le goût de l'art gothique : la célébrité de l'Université de Paris ', école suprême de toute l'Europe, où affluaient de tous les pays des milliers d'étudiants qui remportaient ensuite chez eux la connaissance de notre littérature, de nos poCmes de chevalerie et de notre langue, qu'on appelait au temps de saint Louis laparleure commune à tous.
Le français, la langue d'oil, était, en effet, parlé dans toute l'Europe et dans tout l'Orient, où il s'est conservé sous le nom de langue franque *. Au xin° siècle, les seigneurs allemands avaient autour d'eux « gent françoise pour apprendre françois leurs fils et leurs filles • ». Brunetto Latini, le maître du Dante, qui avait étudié à Paris, composa en français son « Trésor », espèce d'encyclopédie du xm# siècle, parce que cette langue, disait-il, était plus commune à toutes gens que les autres 4.
Dante pensa d'abord à écrire la Divine Comédie en français, afin qu'elle fût plus universellement connue. 11 avait longtemps résidé à
1 Le chevaleresque Jean, roi de Bohême, mort si glorieusement à Crécy (1346), avait envoyé à Paris son fils, Charles, depuis empereur sous le nom de Charles IV, et cet enfant avait été élevé à la cour du roi de France, Charles- le- Bel, beau-frère de Jean. En 1347, Charles IV établit l'université de Prague sur le modèle de celle de Paris ; tous les savants qui en furent les premiers professeurs avaient fait leurs études à Paris. — Schœll, Cours d'hist. des Etais européen*, t. VIII, p. 79.
Les universités de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de Cologne (1389) furent également établies et organisées sur le modèle de l'Université de Paris. (Schœll.)
1 Le français se répandit en Syrie pendant les croisades. Un grand nombre de Syriens apprirent cette langue, < parleure plus délitable et plus commune de tos langages. • Schœll, outrage cité, t. III, p. 348.
* Témoin ces vers cités par M. Grénin, dans son livre Des variations du langage français :
Tout droit à celui temps que je ri vous «Vvis, Avoit une coustume ens [au) Tyois pays (Allemagne) Que tout les grant seigneur, les oonte et les marquis A voient entour eux gent françoise tos dis Pour apprendre françois leurs fille» et leurs fils.
4 Le traducteur italien du, Trésor, Buono? Giamboni, a supprimé ce passage dans l'espoir d'anéantir un témoignage qui blessait sa vanité nationale. — Rathery, Influence de V Italie sur les lettres françaises depuis le xm" siècle jusqu'au siècle de Louis XIV, \ vol, in-8«, 1853.
Paris ; il avait lu nos poésies nationales et sten était fort inspiré. M. Rathery *, après une patiente comparaison des' poèmes (Je Dante et du Roman de la Rose, de Jean de Meung, étq^lit que le poëte florentin a souvent imité et traduit quelquefois les vers du poëte français. »
a Une longue insouciance pour notre vieille gloire littéraire, nous a laissé beaucoup d'erreurs à combattre et de droits à revendiquer. On ne saurait croire avec quelle légèreté des écrivains du dernier siècle et môme du nôtre, qui avaient cependant à leur disposition les travaux de Fauchet, de Barbazan, et les admirables recueils de copies manuscrites formés pendant plus de cinquante ans par la Gurne Sainte-Palaye, ont abandonné et trahi la cause de l'originalité nationale dans un genre où il eàt si rare de créer. Peut-être s'imaginaientils avoir tout dit quand ils avaient répété sans examen quelque dicton puéril contre la stérilité française ; et ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'épopées l'Italie1, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les versions de nos poëmes dans presque toutes les langues.du nord * et de l'orient de l'Europe. De prétendus critiques, moins justes en France pour nos poètes qu'on ne l'était hors do France, nous donnaient pour des traducteurs, tandis que. c'est nous qui nous étions traduits 4.
» Cet ingénieux poëme de Partonopeus de Blois, où quelques souvenirs de la Psyché d'Apulée sont renouvelés avec grâce, et que l'on ne connaissait que par une mauvaise analyse de la Bibliothèque des romans d'après une rédaction espagnole, était regardé, sur la foi d'une note qu'une main moderne avait jointe au manuscrit de l'Arsenal, comme la traduction d'un roman en vieux langage catalan, publié en 1488 à Tarragone; et les réclamations n'auraient peut-être pas été entendues si, en 1834, Grapelet n'eût imprimé l'original d'après cette copie française du xnê siècle.
» Il p'y a pas longtemps qu'on redisait encore» avec Tressan, que le Filocopo de Boccace, ou Florio e Bianca flore, venait d'un ouvrage espagnol imprimé en 1 51 1. Flore et Blanche-fleur, ce charmant petit poëme que tout le monde peut lire à présent dans l'édition donnée en 1844 à Berlin, est une production française très-ancienne, dont le style a été rajeuni au xiii0 siècle, que les minnesingers avaient imitée d'a-
1 Ouvrage cité, p. 25 à 28.
' Boccace étudia à Paris nos romans, celui de Dolopathos entre autres. Pendant trois siècles, les chroniques poétiaues de la France, les cycles de Charlemagnc, de la Table ronde, des Amadis, etc., défrayèrent le génie italien. Le Tasse et l'Arioste ont abondamment puisé à nos sources. — Voir Rathery, de la p. 87 à 105*
* Dès le xtie siècle nos- chansons de gestes, nos poëmes chevaleresques étaient traduits en Norvège et en Suède. — Voir Greffroy, t. iV, p. 185 des Archives des missions scientifiques et littéraires,
4 Voyez le t. XXll de V Histoire littéraire de la France; et Paulin Paris, Catalogue des manuscrits français de la Bibliothèque impériale.
MOYEN AOE 7
près un texte antérieur, et que toutes les nations européennes, même la Grèce, s'étaient empressées de traduire.
» Ge n'est que lorsque nous aurons les diverses rédactions du texte français du roman de Troie, par Benoit de Sainte-Maure, écrit vers le milieu du xir siècle, et dont nous avons un manuscrit daté de Tan 1364, que nous pourrons savoir avec certitude si c'est à une imagination française, cQ|ppe un premier coup d'œil nous Ta fait depuis longtemps suppose^, CjtU5 le Filostrato de Boccace, et, d'après lui, Ghaucer et son imitateur Shakespeare, ont dû l'épisode de Trotlue et Crée* sida1. »
Notre vieille poésie nationale, si goûtée des étrangers au treizième siècle, continua d'exercer son influence sur les littératures de l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment où la France, à la suite de la Pléiade, dédaigna son propre fonds littéraire et rejeta ses traditions; et, à ce moment-là même, les grands poètes de l'Italie faisaient avec nos légendes chevaleresques, l'Ariosto son Roland furieux, et le Tasae 9a Jérusalem délivrée.
La langue et la littérature de la France ne furent pas seules adoptées par les peuples étrangers ; il en fut de même de nos usages, de nos modes. Au milieu du xi* siècle, Sigefroi, abbé de Qœra, déplorait que la décadence des anciens temps ait fait place à l'usage ignominieux des Français de se faire la barbe et de porter des habits courts* Près-» que en môme temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux chevaliers allemands la société des Français pour polir leurs mœurs etadQucir leur rudesse *.
Architecture.
En même temps que la langue, les poésies, les mœurs et les modes même de la France éUfient universellement acceptées, l'architecture française l'était pareillement. Les étrangers qui venaient par milliers à l'Université de Paris, puisaienten France le goût de l'architecture français^ qu'on appelle si improprement gothique. Entre autres faits, il faut parler de ces étudiants suédois, qui, en 1287, envoyaient en Suède Étiknne Bonnbuil, tailleur de pierres de Paris, avec dix compar gnons, pour aller « faire » la cathédrale d'Upsai et lui fournissaient l'argent nécessaire à son voyage.
Sans vouloir écrire ici l'histoire de l'architecture gothique *, il est
1 Instructions du Comité de la langue, de Vhistoire et des arts de la France, par J.-V. Leclerc.
* FerUatem. — Schœll, Cours d'kist. des Stats européens, t. IV, p. 62,63; d'après Mart. Gerberti, Hiatoria Nigrae Sylva? , p. 343.
* Que la France ait inventé t'oçive ou qu'elle Tait empruntée aux Arabes, peu importe. Je ne veux pas discuter ici cette question. Déjà on trouve l'ogive dans les monuments de Nimre, ce qui met tout le monde d'aocord. D'ailleurs, l'ogive n'est
cependant nécessaire de faire connaître les résultats des travaux les plus récents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en France, dans l'ancienne Neustrie *, qu'elle y a acquis son développement, et que de la France elle s'est répandue dans les pays voisins \ En effet, l'art gothique procède de l'art roman ; or, certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la Champagne présentent la transition entre les deux styles ; on y remarque un mélange, une fusion des deux systèmes, tandis que partout ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style à l'autre. A coup sûr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine française, de la naissance en France de l'architecture gothique ou ogivale ; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord sont les plus anciens monuments à ogive, ce sont les plus incontestablement déterminés, et leurs dates indiquent qu'ils sont tous antérieurs à tous les autres monuments de style ogival construits dans les autres pays de l'Europe.
Le portail de Saint-Denis est de 11 40; celui de Chartres est de 1145; le chœur de. Saint-Germain-des-Prés est de 1163, et celui de Notre-Dame de Paris, de 1 1 82 . Hors de France, aux mêmes dates, on chercherait en vain des monuments aussi avancés dans ce style. C'e$t seulement en France que règne sans partage l'art ogival primitif*, et c'est là qu'ont été construits les plus anciens et les plus beaux monuments gothiques,
qu'un détail dans le monument gothique ; et quand nous disons que le système gén£al de l'architecture des cathédrales de Pans et de Chartres est français, personne 4e soutiendra que c'est une copie d'un monument arabe.
Les caractères généraux de l'art gothique sont : l'emploi de l'arcade en o^ive, le développement des façades, des tours et des fléchas ; l'agrandissement considérable des proportions de l'église romane, dont le plan est modifié; dans aea détails, mais conserve dans Teasemble ; une ornementation toute particulière, d'une excessive richesse et d'une grande variété. La légèreté et l'élévation des église* ogivales sont dues à un nouveau svstème de voûtes, dans la construction desquelles les architectes du treizième siècle ont montré une habileté et une science très-grandes, et à l'invention des
contre-forts et des arcs-boutants. — M. le comte Melchior de Vogué a parfaitement établi l'origine occidentale de l'ogive. (Les Eglises de la Terre-Sunte, 1860.)
tion, dans les Annales artkéologiqx
Cologne. Nous avons abondamment puisé dans ces savants mémoires.
* Le style gothique se subdivise en trois styles, qui correspondent à trois époques :
Le style gothique primitif, ou ogival primUif, ou à lancettes, de 1140 à 1300:
Le style gothique rayonnant, de 1300 à 1400 ;
Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400 à 1550.
Les monuments religieux les plus remarquables.de la première époque sont : les cathédrales do Paris, Reims, Cnartres, Rouen, Amiens, Bourges, Beauvais. Noyon, Soissons. Laon, Sens, la Sainte-Chapelle de Paris, la basilique de Saint- Denis ; c'est la plus belle période de l'art ogival.
Ceux de la seconde époque sont : Saint- Ouen do Rouen, Saint-Urbain de Troycs, le portail de l'église de Saint-Àntoinc (Isère), etc.
Ceux de la troisième époque sont : l'église de Notre-Dame de l'Epine, chef-d'œuvre de l'architecture des quatorzième et quinzième siècles ; le portail principal de la cathédrale de Rouen ; la flèche de la cathédrale de Strasbourg ; la nef de la cathédrale de Nanl;9t etc.
tels que les cathédrales de Soissons, de Laon, de Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de Beauvais, etc., modèles du genre, qui ent été imités dans tout le reste de la France et en Europe. Les archéologues et les architectes anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que l'architecture gothique est d'origine française !. Il est actuellement démontré pour tous les esprits au courant de la science archéologique que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu nombreux, bien loin d'avoir servi de type à ceux de la France, sont d'une époque postérieure à ceux-ci, qu'ils ont été copiés d'après les nôtres, ou bien qu'ils ont été bâtis par des architectes français '.
L'un de nos plus savants archéologues, M. Félix de Verneilh, a mis hors de doute ce point d'histoire fort important, que la cathédrale de Cologne, bien loin d'être le premier monument construit en style gothique, le monument modèle de tous les autres, est au contraire un édifice copié sur N.-D. d'Amiens et sur la Sainte-Chapelle de Paris. Le dôme de Cologne, en effet, n'a été commencé qu'en 1248, tandis que N.-D. d'Amiens a été construite de 1220 à 1288, et la Sainte- Chapelle de 1 245 à 1 248 ; voilà pour les dates. Les deux plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants, qu'on peut les confondre; ils se couvrent l'un l'autre, et lorsque le plan de Cologne s'éloigne par
1 El môme ils l'étudient avec tant de soin et d'intelligence, que lorsqu'il y a un con-( cours pour un édifice religieux à construire dans Le style français du xm* siècle» n* sont deux architectes anglais qui obtiennent les deux premiers prix. (Concours dja Lille en 1856.)
1 Pendant les pruiiers siècles du moyen âge les beaux-arts furent exercés presque exclusivement parles moines. La règle de Saint-Benoit en avait autorisé la pratique dans les monastères; aussi les grandes abbayes (Saint-Gall, le Mont-Cassin, Cluny, Saint-Denis) sont célébras par le zèle qu'on y déployait pour la culture des arts. Les moines étaient architectes ;'ilé construisirent eux-mêmes un grand nombre d'églises ou dirigèrent les immenses réunions de fidèles qui, travailleurs bénévoles, s'organisaient sous l'influence de la religion pour élever les édifices religieux ; ils pratiquèrent en grand la peinture des miniatures ; l'ordre de Cluny se livrait surtout à 1 ornementation des manuscrits; ils exécutèrent un grand nombre de peintures murales et firent des vitraux peints, ou du moins ce furent eux qui donnèrent à la peinture sur verre ses premiers développements. Les moines étaient aussi sculpteurs, orfèvres, ciseleurs, fondeurs, musiciens.
On connaît pett de noms de moines artistes: la règle exigeait l'humilité, et les auteurs des œuvres d art ne se faisaient pas connaître. Mais, lorsque au treizième siècle, l'art se sécularisa, il n'en fut plus de même, et les artistes laïcs signèrent le plus souvent, leurs ouvrages. Depuis que le Comité des Arts a engagé ses correspondants à rechercher les noms des artistes du moyen âge, on en a découvert et constaté plusieurs milliers. Nous ne pouvons pas redonner ici ce qui est déjà publié de ce catalogue si national, mais nous devons* nommer les plus punds et les plus connus parmi les architectes du treizième siècle, let maîtres de l'art ; ainsi, Robert de Couct et Jean d'Orbais, architectes de la cathédrale de Reims ; Pierre de Montereau, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris ; HuGUM Libbrgibr. architecte de Saint- Nicaise de Reims ; Robert de Luzarchbs et Tbohas de Cormont, architectes de la cathédrale d'Amiens; Jean de Chblles, architecte et sculpteur du portail méridional de Notre-Dame de Paris : Jean Langlois, architecte Saint-Urbain de Troyes ; Enguerrand £S tycHB, architecte de la cathédrale de Béarnais. -
hasard du plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de Qatuvais. Le style, les détails, les fenêtres, les contre-forts de Cologne sont empruntés aux cathédrales d'Amiens et de Beauvais,et à la Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement évidents, que presque tous les archéologues allemands les admettent et rejettent les théories teu toniques de M. S. Boisserée. Si nous n'entrons pas dans plus de détails à ce sujet, c'est que la question est résolue, et que ce aérait inutile; nous nous contentons de renvoyer au mémoire de M. de Verneilh '.
Il faut cependant ajouter que, parmi les preuves de l'origine allemande de l'architecture gothique, on a longtemps reproduit celle-ci. Il y avait, soutenaient de profonds érudits allemands, à Notre- Dame-de-1'Epine (en Champagne) une inscription latine ainsi conçue :
Guichart Ànthonis. Col. Saccr. Nor. Actee.
et l'on en tirait la conséquence qu'un prêtre de Cologne, Coloniensis Sacerdos, avait construit cette helle église, et, en outre, que le dôme de Cologne était le type du gothique. Il a été démontré depuis, par M. pidron, que l'inscription latine est une inscription en patois champenois ainsi conçue :
Guichart Antboine tos catre nos at fct.
et s'applique aux quatre piliers du rond-point de Féglise que ce maçon champenois réédifia tous les quatre au *v* siècle.
L'Allemagne, qui a prétendu un moment avoir inventé le style ogival, n'a que huit monuments français dé ce style. L'église de Wimpfen en Val, hâtie de 1263 à 1278, est due à un archjtèdtQ français, au-f qiiel le doyen de cette collégiale avait recommandé de la construire en ouvrage français [opère francigeno). Mathieu d'Arras commença en 1343 la cathédrale de Prague, qui fut achevée par un autre Français Pierre de Boulogne, en 1386. Les deux tours occidentales de la cathédrale de Bamberg, qui sont du second tiers du xiii6 siècle, sont évidemment copiées sur celles de N.-^D. de Laon, dont la date est la fin du xii- siècle. La ressemblance est frappante; c'est lp même style, ce sont les mêmes étages et les mêmes contre-forts *.
Les savants anglais les plus estimables reconnaissent eux-mêmes, disions-nous, que leur pays doit l'architecture gothique à la France8.
4 Dans le t. VII des Annales archéologiques'. — Voyez aussi, dans ce même volume, p. 172, un article de M. de Roisin.
* Je dois cette importante communication à mon tfmi, M. Didron.
3 Depuis le vu* siècle l'Angleterre se servait de nos ouvriers ; l'histoire de saint Benoïtj abbé de Wirinouth et de Jarrow, dans le diocèse de Durhatn. écrite par Bède lé Vénérable, nous apprend les faits suivants. Sa&i Benoît, qui d'abord avait été
En effet, le premier édifice de style ogival élevé en Angleterre est la cathédrale de Cantorbéry (1174), et c'est un architecte français, célèbre par ses travaux antérieurs, Guillaume de Sens, qui, après avoir été choisi au concours, a construit le chœur de cette église, absolument semblable par son plan, son style et son ornementation aux églises gothiques de l'Ile de France1.
Le plus ancien monument construit dans le style appelé par les Anglais Early English, la cathédrale de Lincoln, est encore l'œuvre d'un architecte français*. Cette église, rebâtie de 1195 à 1200 par les soins de l'évêque saint Hughes de Bourgogne, a été construite par un architecte de Blois, sur le modèle de Saint-Nicolas de Blois, incontestablement commencé en 1 1 38.
Ces églises, bâties par nos « foaçons » ont servi de modèles aux architectes anglais pour le plan, le style et l'ornementation des édifices qu'ils ont élevés plus tard, parmi lesquels l'abbaye de Westminster (1264) a un aspect plus français encore qu'aucune autre 8.
moine à l'abbayo do Lérins, fit construire l'abbaye de Wirmouth. Il vint lui-même, eu 675, chercher en Gaule des maçons pour lui élever une église de pierre, à la manière des Romains. Quand l'édifice fut à peu près terminé, il fit venir des vitriers, ouvriers inconnus jusqu'alors en Angleterre j ils mirent des vitres aux fenêtres et apprirent aux Anglais à faire des lampes et des vases en verre de toute nature.
■ Nec plusquam unius anni spatio post fundatum Monasterium interiecto, Bénédicte* Oceano trànsmisso Gallias petens, cœmentarios qui lapideam sibi Bcclesiam Juxta Romanorum quem semper amenât morem facerent, postula vit, accepit, attulit. Bt tantum in operando studii prae amore Beati Pétri in cujus honorem faciebat exhibuit, ut intra unius anni circulum ex que fundamenta sunt jacta, culminibus superpositis, missarum inibi solemnia celebrari videres. Proxhnante autem ad perfectum opère, misit legatarios Gai liant, qui vitri fac tores, artifices videlicet Brittaniit eatenus incognitos, ad cancellandas Ecclesiae porticum que et cscnaculorum ejus fenestras adduccrent. Factûm que est, et venerûnt : nec solum opus postulatum compleverunt, sed et Anjlonm ex eo gentem hujusmodi artilicium uosse ac.discere fecerunt : artificium nimirum vel lampadis BcclesiaB claustris vel vasorum multifariis usibus non ignobiliter aptum. Sed et cuncta ou* ad Altaris et Ëcclesiœ ministerium competebant,vasa sancta, vel vestimenta, quia domi invenire non potuit, de transmarinis regionibus advectare religiosus emptor curabat.
• Et ut ea quoque quœ nec in Gallia quidem reperiri valebant. Romanis e finibus Ecclesiae sue provisof impiger ornementa vel mummenta conferret : quarte illo post compositum juxta regulam Monasterium professione compléta, multipliciore quam prius spintualium mercium fœnore cumulatus rediit. »
Bœdœ historia abbatum UUiremuthensium et Gyruuenslutn, p. 295.— Ditts : Historié certes, gentin Angloruni iibri quinque^ aitct. 3. et Ven. Bffda.... Bd. de Jean Smith, Cantabfigiœ, 1722, in-folio.
1 Bulletin monumental, t. XV, p. 303.
* Voyez Parker, Introduction to the etnây ofgothic architecture; Oxford et London, 1*49, in-12, p. 401 et 2tl.
* Westminster a Inspiré à Walpole un curieux parallèle de l'architecture gothique avec « l'architecture régulière : »
• C'est une question, dit Waipole, qui n'est pas encore bien décidée de sçavoir si la noble ordonnance du plus magnifique temple de la Grèce seroit capable de produire sur l'âme le moitié de l'impression qu'y pourraient faire les beautés d'une superbe église dans le goût gothique ï... Bn entrant dans l'église de Saint-Pierre on est émefvcillé de la grandeur de ta dépense, et Ton se dit à soi-même qu'elle n'a pli être faite que par des princes puissans. Bn visitant celle de l'abbaye de Westminster, on n'est nullement occupé de celui qui l'a (kit bâtir ; la sainteté au lieu fait seule impression,
•Le style ogival vint également de France en Espagne. A foi cathédrale deBurgos, architecture et sculpture, tout est français.
« Une preuve qu'on imitait dans le xiv« siècle à Barcelone, l'architecture du midi de la France se retrouve dans l'église de Santa-Maria del Mar, dont la façade, élevée en 1328, offre une ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la façade de la cathédrale d'Arles en Provence... L'architecture mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture religieuse de l'Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout1 a.
M. Viollet-Leduc ■ cite un curieux document* qui nous fait connaître d'une manière précise quelles étaient les fonctions d'un architecte ; comment nos Français s'y prenaient pour travailler à l'étranger et comment ils étaient traités. « Le chapitre de la cathédrale de Gérone se décide, en 1312, à remplacer la vieille église romane par une nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencent pas immédiatement, et on nomme les administrateurs de l'œuvre [obreros), Raymond de Viloric et Arnaud de Montredon. En 1316, les travaux sont en activité, et on voit apparaître, en février 1320, sur les registres capitulaires, un architecte désigné sous le nom de Maitre Henri de Narbonne. Maître Henri meurt, et sa place est occupée par un autre architecte, son compatriote, nommé Jacques de Favariis ; celuici s'engage à venir à Gérone, six fois l'an, et le chapitre lui assure un traitement de 250 sous par trimestre. »
La maison d'Anjou établie à Naples fit pénétrer l'architecture française dans ses nouveaux domaines. Ce n'est pas seulement dans le royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style, mais bien aussi dans tout le reste de l'Italie. En 1300, Hardouin, français de nation, commença l'église de Sainte-Pétrone, à Bologne. Le plus bel édifice gothique de l'Italie, le dôme de Milan, a été élevé
et quoiqu'on n'y voye plus ni autels ni reliquaires, un catholique romain y trouveroit plustost un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux de dômes réguliers qu'on voit à Rome. Les églises gothiques sont faites pour inspirer la piété, les autres provoquent seulement l'admiration. Les Papes ont amassé leurs richesses dans les grandes églises gothiques et les étalent dans des temples à la grecque.
sition, avec cevoir noissance
qu'ils sçavoient mieux "garder, les convenances que
Walpole, traduction mss. par Mariette; Bibl. nation. MSS. S. F., 1846, 3 vol. in-4". T. I, p. 126.
1 Sur la marche do l'architecture en Espagne, par M. Passavent, dans : DeuUches Kunttblatt, janvier 1852, n°» 4 à 17. -»- Je dois à l'obligeance de M. Lassus la connaissance et la traduction de ce document.
* Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonné de V architecture française.
3 Extrait du registre intitulé : Cuna del vicariato de Oerona, liber notnlartw, ab anno 13%Q ad 432$, folio 48.
par des Français, Philippe Bonaventurk de Paris, Jean Mignot et Jean Campanosen, de Normandie (1388-1402); et, à la fin du xvi« siècle, en pleine Renaissance, Nicolas Bonaventure, obtenait au concours * de faire dans cette église Tune des trois belles fenêtres du fond du chœur1. A Rome, un grand nombre d'édifices sont construits dans un style gothique italianisé. La seule église de style gothique pur est Santa-Maria-sopra-Minerva ;.les grandes basiliques de SaintrJean-de- Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint-Paul*, appartiennent à ce style franco-italien dont nous venons de parler 4. La ville de Sienne tout entière, églises, palais, maisons, est construite en style ogival pur. A Florence, à Viterbe, à Tivoli, le nombre des édifices gothiques est très-considérable et témoigne de l'influence que Fart français exerça alors en Italie.
L'Orient adopta aussi notre architecture après avoir été conquis par nos armes.
« Dans les années 1204 et 1205, des Bourguignons, des Champenois, des Flamands se détournent de leur pèlerinage armé vers Jérusalem, arrivent sous les murs de Gonstantinople, renversent un empire, en fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principautés, en seigneuries de tout nom les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a porté la première civilisation sur tous les rivages de la Méditerranée, y introduisent nos mœurs rudes et honnêtes, notre langue, nos lois; renversés sur un point, ces Etats se recomposent sur un autre, et pendant près de deux siècles une nouvelle France • cherche son point d'appui dans les plus belles régions de la Méditerranée; la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Péloponèse, devient la propriété d'une famille de Champagne, les Ville-Hardouin, qui donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolérance entre deux cultes jaloux, frappent monnaie •. »
La Grèce vit alors s'élever sur tous les points de son sol un grand nombre d'édifices gothiques ou en style byzantin modifié par le style gothique; on voit encore des ruines d'églises ou de châteaux, à Athènes, à Chalcis, à Bodonitza, en Morée. Chypre, l'ancien royaume des Lusignan, est couverte de palais, de châteaux-forts et d'églises gothiques, mais dont le style a été approprié, sur ce point comme partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat.
1 Dato per concoreo.
f Milano nuova desci-izione, del piltore Francesco Pirovano; 2« éd. in-18. — P. 57.
* Aujourd'hui détruite.
* Ces renseignements m'ont été communiqués par M. Didron.
5 Ibique noviter quasi nova Francia est créa ta. — Lettre du pape Honorius à la reine de France, 20 mai 1224, citée par Buchon.
6 Buchon, Recherches et matériaux pour servir à une histoire de la domination française aux xiii', xiv' et xv« siècle, dans les provinces démembrées de l'empire grec, 2 vol. grand in-8, 1840.
Beyrouth, Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes de Ramla, d'Abou-Gosck et de Jérusalem conservent des monuments gothiques que les Français y ont fcâtfe au* temps glorieux de leur domination '.
La ville de Rhodes* est tout entière française. * J'entrai, dit le maréchal de Raguse •, avec une ^notion profonde dans cette ville, dont les souvenirs sont 'faits pour toucher si vivement. Elle rappelle à l'esprit des service» rendus à la religion, à l'humanité, à la civilisation; elle fut comme le boulevard de l'Europe et tint en échec leg forces des barbare^ çui menaçaient les plus beaux Jmys de la chrétienté. La gloire acquise par les chevaliers de •Saint-Jean, au nom de la religion, au nom de la patrie, fut une gloire tout européenne, et surtout une gloire française, car le plus grand nombre des chevaliers et les grands-maîtres dont les noms ont traversé les siècles avec le plus d'éclat, étaient Français. Il y a trois cent quinze ans que ia fortune devint contraire à cet ordre illustre et qu'il fut obligé d'abandonner la conquête qu'il avait faite, après l'avoir possédée pendant deux cent douze ans (t 308-1 520). Les souvenirs qu'il ai laissés sont encore si présents, qu'on pourrait croire que c'est hier seulement qu'a cessé sa puissance. La rue des Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est ornée des écussons de ceux qui les ont habitées les derniers. Cette rue est silencieuse ; quoique conservées, les maisons sont désertes, et l'on se croirait entouré des ombres de ces héros. Les armes de France, les nobles fleurs de lys se voient partout. C'est que la gloire et la puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux : quelque lointain que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que soit l'époque du moyen âge dont il étudie l'histoire, le nom de France et ses souvenirs s'y trouvent toujours mêlés. Je parcourus cette rue des Chevaliers avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des Clermont-Tonnerre et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres maisons8. »
En même temps que la France créait l'architecture ogivale, elle donnait un développement prodigieux à la sculpture monumentale, à la sculpture en bois, à l'orfèvrerie, à la peinture sur verre, à l'art de la miniature, à la peinture en émail, née certainement sur le sol français, à l'art de la tapisserie; enfin les maîtres picards créaient la musique moderne et la faisaient connaître à toute l'Europe.
1 Les églises de la Terre- Sainte, par le comte Melchior de Vogué.
* Voyage du due de H a g me, t. II, p. 245.
3 L'ancienne cathédrale des Chevaliers et plusieurs hôtels ont été détruits le 6 novembre 1856 par Texptosion d*un grand dépôt de poudre placé dans les souterrains de la cathédrale, auquel le feu fut mis par le tonnerre.
Sculpture.
Fidèles aux vraies doctrines de i'art, les artistes du moyen âge firent servir la décoration des église* à renseignement des idées religieuses et par conséquent à l'instructioi! du peuple. En général, la sculpture monumentale est chargée d* représeater les grands faits de l'histoire religieuse, tandis que la peinture des vitraux développe les'détails, les faits secondaires, les légendes. jM peut juger de l'importance de. la sculpture dans la décoration d'usé église gothique, par les chiffres suivants : la cathédrale de Chartres contient 6,000 statues; celle de Reims, 3,009; oflle Paris, 1,200.
Les Sujets le plus fréquemment représentés par les sculpteurs gothiques étaient la Naissance de Jésus-Christ, l'Adoration des Mages, le Massacre des Innocents, la Fuite en Egypte, la Présentation de Jésus-Christ au temple, FAnnonciation, la Visitation, le Pèsement des âmes, le Jugement dernier, les sept Péchés capitaux, les Peines de l'enfer, les Vierges sages et les Vierges folles, diverses histoires tirées de la Légende dorée ou des vies des saints, l'histoire du patron du lieu, les figures des rois et des reines qui avaient fondé l'édifice, celles des évèques, des abbés, la généalogie de la Vierge au moyen des statues des rois de Juda1.'
Chaque personnage avait un type déterminé et connu de tout le monde, et ce type était le même pour les bas-reliefs, les vitraux, les fresques, les tapisseries; en effet, l'art s'adresse à tous les yeux et a besoin d'être compris par les plus ignorants.
Le plus généralement, les bas-reliefs et les statues étaient peints, suivant les traditions anciennes. Les exemples les plus remarquables de cette sculpture polychrome sont les bas-reliefs du chœur do la cathédrale d'Amiens, ceux de la cathédrale de Paris, et les statues de l'église d'Avioth (Meuse\
Les plus belles sculptures du xine siècle se voient à la cathédrale de Chartres. Le groupe de la Visitation, composé des trois statues de la Vierges de sainte Elisabeth et de saint Joseph, les Apôtres, les Prélats et la statue d'une sainte, que l'on a reproduits dans la grande, monographie de la cathédrale de Chartres, nous paraissent être les chefs-d'œuvre de la sculpture française du moyen âge. La Grèce n'a rien produit de plus pur, de plus simple et de plus beau.
On peut placer à côté de ces chefs-d'œuvre : une tête du Christ à la cathédrale d'Amiens1, une statue de la Vierge, à la même cathédrale1,
1 Voy. La statuatre au treizième siècle, article de M. Didron, dans la Revue de Parii, t. XXXI, * Gravée dans la GazeUe dm Beau&-Arte> 1868, t, zzyiii, p. 545. 1 Gravée dans le môme recueil, 1870, t. X, p. 344.
la tète de Saint-Marc l et la statue de la Vierge, sculptée au trumeau du porche septentrional de Notre-Dame de Paris. Avec ces admirables statues, d'un dessin si parfait, aux formes sévères et charmantes à la fois, drapées avec tant d'élégance et de simplicité, nous sommes en plein art français. L'Italie çt l'Antiquité n'ont eu aucune influence, Dieu merci, dans toutes ces créations, pas puis que dans la sculpture des cathédrales d'Amiens, de Reims, d'Auxerre et de Lyon, et certes on n'a jamais tien fait de plus beau en France. C'est là, dans ces belles sculptures du moyen âge, que nous constatons les premières manifestations du goût français, et les plus éclatantes jusqu'à Lesueur ; c'est là que nous trouvons pour la première fois, ainsi que dans l'ornementation gothique, les premiers exemples de ce style français, que nous retrouvons sans cesse et toujours le même, à toutes les époques de notre histoire.
La sculpture s'exerça aussi sur les tombeaux * et sur les dalles funéraires *. Les tailleurs d'images, les huchers, les tablettiers, les tourneurs, les formiers et les ciseleurs, tous organisés en puissantes corporations, exécutaient en bois, en os, en ivoire 4, en fer, en cuivre, des figures de saints, des crucifix, mille objets de petite sculpture, oliphants, crosses, diptyques et triptyques, dessus de livres, mors, freins, étriers, manches d'ustensiles et d'armes, tous ces objets de luxe et de toilette (peignes, quenouilles, drageoirs), tous ces articles de serrurerie ouvragée, chefs-d'œuvre de goût et de délicatesse, qui font l'ornement de nos collections particulières et des musées de Gluny et du Louvre.
Ornementation.
L'une des créations les plus franchement originales des artiste* gothiques est à coup sûr l'ornementation. Pour en traiter avec détail, il faudrait un volume et un nombre infini de gravures ; nous essaierons cependant d'en indiquer les caractères généraux. Au moyen âge, comme à la Renaissance, comme au xvii0 et au xvnf siècle, il y a
1 Gravé* aussi dans le même recueil, même volume, p. 303.
* Les tombeaux de Saint-Denis sont un véritable musée de sculpture en France ; on y voit de très-beaux modèles de l'art français. Plusieurs ont été gravés dans la monographie de l'église rovale de Saint-Denis, par M. de Guilhermy. Les tombeaux en cuivre de la cathédrale d'Amiens sont aussi fort remarquables. .
1 Les dalles funéraires ou pierres tombales, décorées de sculptures en creux, ornaient alors le pavé des églises. Les cathédrales de Noyon, jde Laon et de Châlonssur-Marne, l'église de Saint-Urbain de Troves. en sont encore pavées en entier ; la cathédrale de Châlons en possède à elle seule 526, dont 251 sont entières. — Annales archéologiaues, t. III, p. 283 ; Bulletin' du Comité, aux tah&es.
4 Jean. Lebrakllier, qui vivait sous Charles Y, est jusqu'à présent le seul sculpteur en ivoire, de ces anciens temps, qui soit connu.
eu un système général de décoration Rappliquant à l'architecture, aux meubles, à tous les produits de la sculpture en bois, de l'orfèvrerie et de la serrurerie, aux manuscrits, aux verrières, aux pavages émaillés, aux étoffes, à la poterie, aux mille objets que l'industrie fabrique pour les besoins de la vie. Vers la un du xvni0 siècle, pour la première fois dans notre histoire, on proscrivit toute décoration, et sauf quelques rares ornements conservés en architecture, on ne fit plus que des angles droits, des lignes droites et des surfaces nues, sous prétexte de rçvemr à la simplicité et à la pureté du goût des Anciens. Les idées de nos artistes du moyen âge étaient toutes différentes ; ils mettaient des ornements partout, décoraient tout ce qui pouvait l'être, et avaient imaginé 4'ornementatiOn la plus variée, la plus riche, la plus élégante que l'on puisse concevoir.
L'architecture roman* avait conservé divers souvenirs de l'ornementation antique : les mascarons, les arabesques, la feuille d'acanthe. Les architectes gothiques rejetèrent tout ce qui était antique et créèrent tout à nouveau. Les feuilles et les fleurs de la France devinrent la base de la décoration. L» flore architecturale est trèsvariée; mais la rose, la 'pervenche, les feuilles de lierre, de chêne, de vigne-vierge, de vigne, de chou et de chardon, et les feuillages de fantaisie, sont les ornements les plus fréquents. Aux ornements floraux s'ajoutent les pointes de diamant, les tètes de clou, les patinettes, les fleurocts, les chevrons, les crochets, les crosses, les animaux fantastiques, les clefs pendantes, les culs-de-lampe, les niches, les gargouilles, etc. Les colonnes, les piliers, les chapiteaux, les entourages des fenêtres et des portes ont des formes nouvelles et une extrême variété; les roses ornées de verrières, le plus merveilleux ornement d'architecture qui existe, les aiguilles, les clochetons, les pinacles, etc., sont également des inventions gothiques. On vante, à juste titre, l'élégance, la beauté et la légèreté des cbapitaux du xme siècle, leurs formes et leur décoration absolument nouvelles.
La sculpture en bois, l'orfèvrerie, la serrurerie et la peinture des manuscrits prirent pour détails principaux de leur ornementation les motifs de la sculpture décorative que nous venons dénumérer, en y ajoutant les rinceaux, les enroulements, les entrelacs les plus élégants, et tous les ornements que la fantaisie conseillait aux artistes d'emprunter au règne végétal et au règne animal. Les ornements des vitraux sont tout aussi variés; les bordures sont formées de rinceaux, d'eitfoulements, d'entrelacs, de feuillages, de fleurs, de chaînes, dqpt les formes sont aussi pleines de diversité que de bon goût1.
1 A. Martin et Ch. Cahier, V\traux peints de Saint-Etienne de Bourges, 1 vol. infolio.
18 LES ARTS EN FRàKCE
Noua ne pourrions que répéter ce qui vient d'être dit en ptrlaat des • dessina que représentent les pavages émaillés*. II convient d'ajouté* . cependant que Ton y voit beaucoup de sujets do chasse.
Du mil9 au xvi4 siècle, le système général de l'ornementation testa le même ; toutefois, il faut remarquer qu'un changement s'opéra au iv* siècle. Pendant le xip* et le xiv* siècle, le goût avait été trèssévère ; on était sobre d'ornements. Au xva siècle, lorsque le style fleuri prédomina, l'ornementation devint immodérée $ on en surchargea tout ee qu'on voulait décorer; mais il faut ajouter qu'elle devint alors d'une grâce et d'une élégance ravissantes et qui n'avaient rien à envier aux styles étrangers.
Gomme aujourd'hui, nos ouvriers du moyen âge étaient partout recherchés à cause de leur habileté et de leur goût. Nous lisons danp la Chronique du Religieux 4e Saint-Denti* que l'empereur Biglsmond, pendant son séjour à Paris, en 1446, « se plaisait à dire que le? ouvriers* français étaient à son avis les plus habiles de tous. » Il prit même soin d'en réunir, avec l'agrément du roi Charles VI, trois cents des plus renommés, soit de Paris, soit d'ailleurs, et les envoya en Hongrie pour instruire ses sujets dans leurs inventions diverses.
Bronzes, sculpture en bois et serrurerie.
On a longtemps répété que l'art de fondre lebronse avait été ignoré des Français jusqu'à ce que lés Italiens le leur eussent appris au xvie siècle; c'est encore là un préjugé contre lequel il convient de protester ici; et, en vérité, le nombre des oeuvres d'art en cuiyre ou en bronze que l'on a fondues en France pendant le- mQyen âge est tellement considérable 4, que l'on a lieu de s'étonner qu'une semblable assertion ait jamais pu être sérieusement émise.
I A. Ramé. Etudes sur Us carrelages historiés.
* T. V, p. 747, traduction de M. Beliaguet. ■ Artifices.
♦ On cite le tombeau de Charlea-le-Chauve, érigé à Saint-Denis du tempe de Super (voir Montfaucon, Monuments de la monarchie française), — le tombeau de la reine Blanche à Maubuisson, — celui de saint Front à Périgueux, — le mausolée élevé à Saint-Denis, en 1432, à Barbazan. Tous ces monuments en brome et fondus par des Français sont détruits, mais on voit encore, dans La cathédrale d'Amiens, deu* tombeaux d 'évoques du xnr» siècle et d'une beauté remarquable.
II existe encore à Saint-Nectaire, un buste de saint, en cuivre fondfe et ciselé du *• ou du xi* siècle. Des statues de saints, des Vierges; des crucifix en «suivre ornaient, dès le x« siècle, les églises de France : on trouve, soit encore existants, soit cités à chaque page des chroniques, des retables d'autels avec bas-reliefs, des reliquaires, des pupitres, des encensoirs, des cièoria ou baldaquins d'autels, des croix, des chandeMsrs, en bronze fondu. Mentionnons parmi ceux de ces monuments qui subsistent encore, le superbe fragment de trépied âe candélabre, conservé au musée de 'Reims ; ce trépied, d'un mètre de hauteur, est couvert de beaux ornements de l'époque romane.
De tous les monuments de bronxe que le moyen âge a produits, les plus beaux étaient, sans nul doute, les battants de la grande porte de F abbaye de Saint-Denis, faits par
MOYEN AOB 49
Dès ft* xni? Biècle on trouva à Paris une corporation de fondeurs, rjpulevrs, lampiers, ciseleurs, et Htienne Boileau nous en a eoaserve les règlements dans son livre des JfiMtrt.
Là sculpture en bols (hucherie, lambroisserie, huisserie) a produit depuis le xiy* siècle, et surtout au xv», de très-nombreuses et telles œuvres. Les stalles, les chaires, les retables, les diptyques, les portas et les meubles (crôdences, buffets, dressoirs, bahuts, sièges, etc.) de ce tempf sopt travaillés avec beaucoup d'art, et souvent dans un goût meilleur que celui de la Renaissance. La sculpture en bois, pratiquée dès te xiii* siècle en Allemagne, ne partit avoir été exercée en grand de ce côté-ci du Rhin qu'à partir des Valois '.
L» serrurerie produisit aussi de remarquables ouvrages : grilles, eroix, reliquaires, portes de tabernacles, pupitres, coffrets, plaques de serrures. Le chefafqsuvre de cet art au moyen fige se trouve è Notre- Dame de Paris : nous voulons parler âes pentures de la porte Saint- Anne, dont les enroulements sont un véritable modèle de bon goût français et d'élégance *.
Il ne faut pas oublier de parler dans cette revue générale, des plombs repoussés et dorés qui recouvraient les toitures des cathédrales, entre autres celle de Notre-Dame de Ghftlons.
Orfèvrerie.
pas le xni* siècle, l'orfèvrerie française avait la célébrité qu? nous lui trouvons dans les siècles suivants. Elle faisait pour les églises des châsses *, des croix, des crosses, des reliquaires, des vases et des calices, des bâtons cantoraux, des paix, et è l'usage des rois ou des grands seigneurs, des ornements pour leurs < vêtements gallandés », 4es chandeliers, des liacons, des nefs, des plats, des assiettes armoriées, des aiguières, des coupes, des images de sainte poqr porter SU chapeau, etc. 4.
les ordres de l'abbé Suger. On sait que Suger fit exécutât dans ton abbaye de grands travaux de décoration, pour lesquels il rassembla les artistes et les ouvriers les plus célèbres. « Il appela des divers pointé du royaume, dit le moine Guillaume, son biographe, des maçons, menuisiers, peintres, forgerons, fondeurs, orfèvres et lapidaires, tous renommée par leur habileté. • Cet fondeurs et sculpteurs fondirent en brdnie les deux battante da la grande porte, et y représentèrent la Passion, la Résurrection, l'Ascension Si autre* histoires, et aussi Suger prosterné en terre ; les battants de la porte de droite étaient dorée etémaillés. (Doublet. But. de Saint-Denis, 1. 1, p. 840.)
« R. Folkestone William, Au kistorieal Sketch ofthe art of Sculpture in pood, 1 Toi. in-8, 1835. — Montai!, Histoire des Français des divers états.
gravures religieuse do nu* siècle.
* On doit rattacher a l'orfèvrerie la dinanderie. On appelle dinanderiê les grandes œuvré* de chaudronnerie historiée. Cette orfèvrerie de cuivre se fabriquait surtout à
L'histoire de Guillaume Boucher, orfèvre de Paris, qui devint l'orfèvre du Khan des Mongols et s'établit dans sa capitale, au centre de l'Asie, mérite d'être connue.
En 1253, saint Louis avait envoyé en ambassade auprès du Khan des Mongols le cordelier Guillaume de Rubruquis '. Arrivé à l'une des résidences de Mangou Khan, en 1254, Rubruquis rencontra d'abord une femme de Metz en Lorraine, nommée « Paquette », qui avait été prise dix ans auparavant en Hongrie par les Mongols. Elle lui donna avis qu'il rencontrerait à Karakoroum, capitale de Mangou, un orfèvre parisien « nommé Guillaume Boucher, dont le père s'appeloit Laurent, et qu'elle croyoit qu'il avoit encore un frère • nommé Roger qui demeuroit sur le grand pont à Paris ». Paquette apprit à Rubruquis que Guillaume Boucher avait un fils « qui estoit un très-bon interprète », et qu'il était occupé à faire un grand ouvrage d'orfèvrerie pour le Khan, lequel lui avait donné à cette fin beaucoup d'argent et cinquante ouvriers.
Guillaume Boucher fut d'une extrême utilité à Rubruquis pendant son séjour parmi des populations barbares; aussi ne l'appelle- t-il que « nostre bon orfèvre » et entre-t-il volontiers dans les détails qui le concernent. Il nous apprend d'abord que maître Guillaume avait été pris à Belgrade en Hongrie, lorsque les Mongols étaient venus rava-^ ger ce pays (1241-43) ; il avait été donné ensuite à la mère de Mangou « qui désiroit grandement de l'avoir à son service » ; enfin, à la mort de cette princesse, il était passé au service du Khan, qui lui faisait faire des ouvrages d'orfèvrerie. « Maistre Guillaume le Parisien » était en assez belle position à la cour du Mongol ; employé par le souverain, il était devenu l'ami intime de son chancelier.
Guillaume avait a quelque connoissance des bonnes lettres »; il était marié ; sa femme était fille d'un Sarrasin et était née en Hongrie ; et ce qui est touchant, c'est que cet homme, perdu dans les steppes de l'Asie centrale; à 2,500 lieues de son pays, apprend le français à son fils et à sa femme ; « elle parloit bon françois et coman. »
Il y avait en Mongolie, auprès de Guillaume, des chrétiens em-
Dinant en Belgique et à Lyon. On exécutait au marteau les figures et les personnages dont on décorait les plats, les bassins et les coquemars. Après le sac de Dinant, par Charles-le-Téméraire, les habitants de cette ville vinrent en France ; ils se répandirent dans les provinces, et nos chaudronniers d'Auvergne et de Normandie, déjà artistes et bons imitateurs de Dinant, se dirent dès lors « dinandiers de Dinant. » Michelet, Hist. de France. VI, 136, 171, 202. — Monteil, Hist. de* Français des divers états, III, 230 ; IV. 450; VI, 285.
1 Rubruquis a écrit une très-curieuse relation de son voyage ; elle a été traduite en français par Bergeron ; 1 vol. petit in-8, Paris, 1634. C'est cette traduction que nous reproduisons ici. — Voir aussi sur les relations des rois de France avec les empereurs mongols, le mémoire d'Abel Rémusat, t. VI des Mémoires de V Académie des Inscriptions et belles-lettres.
MOYEN AGB 21
menés prisonniers de Hongrie et de Pologne ; Guillaume avait fait « pour ces chrestiens du pays » une image de la Vierge en sculpture, « à la façon de France, et à l'entour toute l'histoire de l'Evaagile. • Il avait fait aussi une croix d'argent avec son crucifix, à la mode de France.
Rubruquis se complaît volontiers dans le récit de ces curieux détails, qui devaient être autrement précieux pour ce hardi voyageur, tout étonné de trouver au terme de son entreprise un orfèvre parisien au milieu d'une petite chrétienté, toute mêlée qu'elle fût de nestoriens et de bouddhistes. Aussi consacre-t-il quelques pages à la description du grand ouvrage que maître Guillaume avait fait pour le Khan ; cet ouvrage était placé dans son palais de Karakoroum.
« Près de ce palais il y a plusieurs autres logis spacieux, comme des granges, où se gardent les vivres et provisions, et les trésors. Et pource qu'il n'eust pas esté bien séant ny honneste de porter des vases pleins de laict, ny d'autres boissons en ce palais, pour cela ce maître Guillaume luy avoit fait un grand arbre d'argent, au pied duquel estoient quatre lyons aussi d'argent, ayant chacun une pipe ou canal d'où sortoit du laict de jument. Les quatre pipes estoient cachées dans l'arbre, montant jusqu'au sommet et delà s'escoulant en bas. Sur chacun de ces muids ou canaux y avoit des serpens dorez, dont les queues venoient à environner le corps de l'arbre. De l'une de ces pipes couloit du vin, de l'autre du caracosmos, ou laict de jument purifié, de la tierce du bail, ou boisson faite de miel, et de la dernière de la teracine faite de ris. Au pied de l'arbre, chaque boisson avoit son vase d'argent pour la recevoir. Entre ces quatre canaux, tout au haut, y avoit un Ange d'argent tenant une trompette ; et au dessous de l'arbre, un grand trou, où un homme se pouvoit cacher, et un conduit assez large montoit par le cœur, au milieu de l'arbre jusqu'à l'Ange. Ce maistre Guillaume y avoit fait au commencement des soufflets pour faire sonner la trompette, mais cela ne donnoit pas assez de vent.
» Au dehors du palais y a une grande chambre où ils mettent leurs boissons, et là il y a des serviteurs tous prests à les distribuer, si tost qu'ils entendent l'Ange sonnant la trompette. Les branches de l'arbre estoient d'argent, comme aussy les feuilles et les fruicts y pendants. Quand donc ils vouloient boire, le maistre sommelier crioità l'Ange qu'il sonnastla trompette, et lors celui qui estoit caché dans l'arbre souffloit bien fort dans ce conduit allant jusqu'à l'Ange, qui portoit aussitost sa trompette à la bouche et sonnoit hautement ; ce qu'entendu des serviteurs et officiers, estant dans la chambre du boire , ils faisoient en mesme instant couler la boisson de leurs tonneaux, puis cela estoit poussé dehors et receu dans ces vaisseaux
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d'où le sommelier la tiroit pour porter aux hommes et femmes çui estaient au festin. *
C'est vis-à-vis la porte du milieu du palais du Khan qu' « eatoit planté ce grand arbre. »
L'ambassade de Rubruquis terminée, le bon maître Guillaume* le chargea, quand il serait revenu en France, d'offrir « au bon roi Loys,» une ceinture ; c'était l'hommage d'un sujet toujours Mêle.
t Or, le bon maistre Guillaume, dit Rubruquis en s'adressant à saint Louis, qui a esté autrefois bourgeois et habitant de vostre ville de Paris, envoyé par nous à Vostre Majesté une ceinture où est une pierre précieuse, dont ils se servent iey contre le tonnerre, et salue Vostre Majesté de tout son cœur et affection, priant tous lès jours le bon Dieu pour la santé et prospérité d'icelle; et faut que j 'avoue que je ne sçaurois jamais assez dignement rendre grâces à Dieu et à Vostre Majesté du bien et honneur que nous avons reçeu de luy. »
Peinture monumentale.
La peinture est de tous les arts du moyen âge celui dont Je* monuments sont les plus rares en France ; et cependant il est certain que la plupart de nos églises furent autrefois revêtues d'une riche ornementation coloriée, et que leurs voûtes et leurs parois, enduites aujourd'hui d'un badigeon uniforme, présentaient de vastes compositions peintes à fresques ou en détrempe. « On ne comprend pas le moyen âge, dit M. Vitet; on se fait l'idée la plus mesquine et la plus fausse de ces grandes créations d'architecture et de sculpture, si dans sa pensée on ne les rêve pas couvertes du haut en bas de couleurs et de dorures. »
Ghildebert fit couvrir de peintures les murs 4e Saint-Germain-des- Prés ; Gharlemagne, dans ses Capitulaires, prescrivit de peindre les églises ; Suger orna de peintures la basilique de Saint-Denis. Ces faits les plus saillants parmi ceux que nous apprennent les chroniques, se sont vérifiés par l'étude des monuments ; depuis quelques années, en effet, les recherches ont été dirigées dans le dessein de retrouver, sous le badigeon dont on les avait recouvertes, les anciennes peintures murales, et aujourd'hui on eonnait un assez grand nombre de ces peintures '.
Les plus anciennes sont probablement celles de Saint-Honorat d'Arles et celles de Saint-Jean de Poitiers. Les dernières représentent le Christ dans une auréole et entouré de personnages debout et drapés à la romaine, qui paraissent être les Apôtres. Le Christ est probable-
1 Voyez les quatre Yolumee du Bulletin du Comité, aux tables.
MOTBV AQB 23
ment de le fin du xin° siècle ; las personnages debout semblent être d'une époque beaucoup plus ancienne.
Les fresques byzantines de l'église de Saint-Savin, qui datent de 1050 à 1150, comptent aussi parmi les peintures les plus curieuses et les plus anciennes 4e la France. Les sujets qu'elles représentent sont, au vestibule de l'église, tirés de l'Apocalypse ; à la voûte de la nef, de l'Exode et de la Genèse ; au chœur, ce sont les Saints protecteurs de l'abbaye et de l'Aquitaine; dans les chapelles, les patrons de l'église et les évêques du pays ; dans la crypte, on a représenté l'histoire de saint Savin et de saint Cyprien ; enfin, à la tribune, on voit des sujets tirés de la Passion et de l'histoire locale '.
Les fresques de l'abside de Saint-Saturnin de Toulouse sont les plus remarquables peintures du moyen âge que nous possédions. Viennent ensuite les peintures du dortoir de Saint-Martin des Vignes à Soissons; celles de la chapelle de l'hospice de Marciac ; les fresques romanes, et si curieuses*, de la préfecture d'Angers (ancienne abbaye de Saint- Aubin); les peintures des colonnes du chœur de Notre-Dame de Calais (fin du xva siècle); celles du réfectoire de l'abbaye de Gharlieu (Pores) et de la cathédrale de Glermont ; les fresques romanes de Saintr-Gille à Montoire (Loir-et-Cher) dont l'une représente le Christ assis dans une gloire ; les fresques de la salle capitulaire des Templiers à la citadelle de Metz (xiii* siècle); celles du porche de Notre-Dame des Doms à Avignon, que l'en a attribuées à Simon Memmi'. Il existe encore au château des Papes, dans la même viUe, quelques débris des peintures qui décoraient cet édifice. La haute Sainte-Chapelle de Paris était peinte en entier ; quelques parties très-bien conservées de cette décoration ont servi à la restauration complète de eet édifice. Citons enfin les trente-quatre fresques de la nef de la chapelle de Selles-Saintr Denis (Loir-et-Cher) ; celles de la cathédrale du Mans (fin du xiv» siècle) : elles sont d'un bon style, et analogues aux plus gracieuses productions des anciens peintres d'Italie ; la fresque psychomachique de Saint- Julien de Brioude ; les belles fresques du chœur de l'église du mont Saint-Michel; la fresque de la cathédrale de Cou tances (xive siècle); celles de la tour de Veyrines à Mérignac, de la crypte de l'église Saint- Cerneuf à Billom , de l'église d'Aire sur la Lys , de la chapelle du château de Sainte-Maure (Indre et-Loire); les belles fresques romanes de la crypte de la cathédrale de Limoges ; celles de la chapelle de Saint-Remy-la-Varenne (Maine-et-Loire) ; les peintures murales de Saint-Pierre-les-Eglises, près de Poitiers (xi° ou xne siècle); les fres-
• Les fresques de Saint-Savin ont été l'objet d'une publication du Comité des arts; 1 toI. in-folio.
* Bulletin du Comité, I, 208.
1 Voyez Notes sur quelques anciens artistes d'Avignon . dans les Archivât de Vari français, t. IV. Ces notes de M. Achard sont la base d'une histoire de recelé d'Avignon.
ques de la chapelle de Jouhé-sur-Gartempe, près de Montmorillon (xv* siècle). Le musée de Cluny possède quelques fragments d'une peinture murale du xii« siècle, venant du réfectoire de l'abbaye des bénédictin^ de Charlieu (Loire).
Quelques châteaux ont aussi conservé des traces de leur' ancienne décoration.
Nous avons donné à dessein cette longue nomenclature, pour montrer combien était fréquent, au moyen âge, l'emploi de la peinture monumentale, dont on soupçonnait à peine l'existence il y a quelques années ; et les fresques que nous avons citées ne sont pas les seules qui existent encore : chaque jour on en découvre de nouvelles sous le badigeon.
Peinture sur bois, tableaux.
Les peintres du moyen âge ne se livrèrent pas exclusivement à la peinture monumentale ; ils peignirent aussi des tableaux sur bois et mille autre petits objets à l'usage de la vie domestique. La peinture sur bois, fort pratiquée chez les Grecs, était connue dans l'Europe occidentale dès le xiie siècle, puisque Théophile en décrit tous les procédés1.
On peignait ainsi des diptyques, des tableaux à volets, des autels domestiques, les images des saints et des grands hommes (Gharlemagne), des portraits (portrait de Jean le Bon, de 1350, attribué à Jean Coste, peintre du roi Jean*), des tableaux religieux ; ainsi, en 1395, on fit un tableau représentant la Passion, qui fut placé « es prisons de Rouen, à faire jurer les prisonniers ».
Dès le xiii6 siècle, on trouve à Paris des corporations de peintres *, qui ornent les selles de chevaux, les chandeliers, etc., qui peignent les armoiries sur les écus des chevaliers, décorent de figures d'animaux, de feuillages, d'ornements de toute sorte les parties lisses des meubles sculptés ; ces peintures se faisaient quelquefois sur fond d'or.
Au siècle suivant, Charles V, protecteur éclairé des arts, créa la première académie qui ait existé en France : c'est l'académie de peinture, dite de Saint-Luc, qui fut réorganisée en 1391 et dura jusqu'au xviii» siècle.
1 Théophile (ch. 20, 26, 27) donne aussi tous les procédés do la peinture à l'huile,
?ui était connue de son temps ; on a des preuves qu'elle était pratiquée en Flandre dès 341, et en France dès 1356; cependant vasari en attribue la découverte à Van-Eyck, et cette erreur est généralement accréditée. — Voyez Les dues de Bourgogne de M. de la Borde, 2a partie, t. 1 ; introd. p. LXIV- ' Ce portrait est au cabinet des Estampes de la Bibl. nationale. 1 Voyez le Livre des Métiers, titres 62 et 78.
On connaît très- peu de peintres antérieurs au xive siècle ; nous ci- ' !
terons ceux aux noms desquels nous pourrons ajouter l'indication j
de quelques œuvres, détruites il es* vrai, mais qui nous font connaître des détails relatifs à la peinture. •
Girard d'Orléans (1343/1 336) fit plusieurs tableaux pour Charles V, et, bien avant Van-Eyck (1420), exécuta des peintures à l'huile et vernissées au château du Val de Rueil. Jean Goste, peintre du roi Jean, travailla aussi à ce château et y fit de grandes peintures à l'huile et vernissées ; en 1356, il fut chargé par le peintre Girard d'Orléans, au nom du duc de Normandie, depuis le roi Charles V, de terminer les peintures et les sculptures peintes du château du Val de Rueil (Vaudreuil). Il s'agissait de représenter l'histoire de César, celle de Notre-Dame, l'histoire de sainte Anne, la Passion, la Trinité, une histoire de saint Nicolas, une de saint Louis, et de peindre des Anges et une Annonciation. La grande salle du château, la galerie, la chapelle, le retable de l'autel et l'oratoire devaient être décorés de ces divers sujets. L'œuvre était considérable et le peintre déjà éminent ; « et toutes ces choses dessus devisées seront fêtes de fines couleurs à V huile et les champs de fin or eslevé (en relief), et les vestements de Nostre- Dame de fin azur, et bien et loialement toutes ces choses vernissiées et assouvies (terminées) sans aucune deffaute. » Le duc de Normandie allouait 600 moutons d'or ou 15,656 fr. à l'artiste1. Jean de Blois (1368) travailla à l'hôtel de ville de Paris. François d'Orléans (1365) fit des peintures murales à l'hôtel Saintr-Pol. J. Biterne (1390) peignit deux berceaux pour la «gésine » de madame de Touraine et un cœur pour madame d'Orléans. Col art de Laon (1392, 1397), peintre du duc d'Orléans, fit plusieurs tableaux pour la chapelle desCélestins, et peignit les décorations et armoiries pour les obsèques de Henri de Bar. Jean de Saint-Romain, imagier de Charles V, dessina des cartons pour des vitraux, et fit les peintures des chandeliers de « fust » (bois) qui furent mis à Saint-Antoine, « entour le corps » de ce roi (1364). Guillaume Loise au (1393) et Perreniet (1396) décorèrent de leurs peintures la chapelle des Célestins. Jean de Saint-Cloy; Pétrin de Dijon, La Fontaine, Copin dit Grand-Dent et Colart de Laon, en 1397, firent des peintures à la a librairie » du duc d'Orléans. Jacquemin Gringonneur, à qui l'on a attribué à tort l'invention des cartes à jouer, en composa, dit-on, pour l'usage de Charles VI. Guillaume Josse et Philippe de Foncières travaillèrent aux peintures du Louvre sous Charles VII. Un peintre du xv° siècle fit pour Saint- Germain-des-Prés un tableau conservé au Louvre et représen-
1 Cet acte a été publié dans la Bibliothèque de Vftole des chartes, 2* série, I, 544, année 1844-45; et dans les Archives de l'art français, t. II p. 340. — Voyez aussi t. III, p. 65.
tant le Gbrist descendu de la cfûix. Fouqubt, célèbre peintre et miniaturiste, travailla ainsi qu'ÀNnaà pour la duchesse d'Orléans. Enfin le roi Rbné peignit des miniatures, des vitraux, des fresques et des tableaux : on conserve de lui un triptyque à Aix, un tableau à l'hôpi-^ tal de Villeneuve-lez-Avignon, et, au musée de Gluny, un tableau peint sur bois et représentant Marie-Madeleine à Marseille ; parmi les divers personnages du premier plan, on remarque le roi René et sa femme '.
M. Reiset possède un beau tableau, peint à la détrempe, sur fond d'or, et représentant le martyre de SQint Denis, de saint Bleutbèrô et de saint Rustique. A droite, ur* bourreau décolle saint Denis; l'un des deux saints est déjà décapité ; le troisième attend. Les trois martyrs sont vêtus de riches tuniques d'outremer couvertes de dorures. Au centre est le Ghrist en croix, d'un beau dessin, avec le Père Eternel et une gloire d'Anges. A gauche, le Ghrist, descendu de la croix, et vêtu d'une superbe tunique d'outremer et dorée, donne la communion à saint Denis dans sa prison. Ge tableau, d'une excellente exécution, d'un dessin tout français, rappelle par quelques détails le style de Té* colede Giotto ■; il provient d'une chapelle des ducs de Bourgogne, à Dijon. M. Flechey, architecte de la ville de Troyes, possède) un tableau du môme maître, qui représente le Ghrist mort entre saint Jean et la Vierge ; deux Anges, dans le bas, tiennent une draperie blanche •.
On ne peut mettre au nombre des peintures le grand dessin sur soie lavé de couleur noire, que l'on toit au Louvre, et cependant nous devons le citer ici comme un beau spécimen de l'art français du tiv» siècle. Ge dessin est un parement d'autel donné par le roi Charles V à la cathédrale de Narbonne. Ses divers compartiments représentent de gauche à droite : le Jardin des olives, la Flagellation, le Portement de croix, J.-G. au tombeau, la Descente de J.-G. aux enfers, le « Noli me tangere » ; au milieu sont les deux figures du' roi et de la reine. Je ne veux appeler l'attention, en parlant de cette œuvre si remarquable, que sur la partie qui représente le Ghrist au tombeau ; tout le monde y admirera le sentiment de la figure de la Vierge qui se jette sur son fils pour l'embrasser 4.
1 Le bréviaire de René, orné de vignette* peintes par lui-mêine, dit-on, esta la bibliothèque de l'Arsenal (Théol. 139).
* 11 est incontestable que l'école flamande (Van-Eyck) et l'école de Giotto ont eu au xv* siècle une certaine influence sur notre école ou plutôt sur cruelques-unes de nos écoles provinciales. Mais on ne peut rien préciser. Le tableau de M. Reiset atteste l'influence de l'école giottesque sur une peinture du style français le plus caractérisé.
4 Ce parement d'autel, dessiné par M. Edouard Didron, a été gravé et publié dans les Annales archéologiques.
KOYBlf A0S 27
Peinture sur verre.
U est impossible aujourd'hui de savoir exactement ce qu'était en Franee la peinture au moyen âge. Il parait probable cependant que Fart de peindre sur verre y tenait le premier rang. L'origine de la peinture sur verre est assea obscure; la date flotte entre le ix' et le xi* siècle ', et on ne sait pas au juste qui des Français ou des Allemands a eu le mérite de (dette invention.
Les plus anciennes verrières encore conseryées en France sont celles de l'abside de l'abbaye de Saint-Denis, exécutées à l'époque de l'abbé Suger (xne siècle), et sur lesquelles il fit représenter l'histoire de Moïse et la croisade de Louis VII ; celles de l'abside de la cathédrale de Bourges, et enfin eelles du chœur de Saint-Jean de Lyon.
Ces aneiens vitraux et ceux du xui* siècle ne sont que des mosaïques transparentes, à l'aide desquelles on parvenait à obtenir de puissants effets de lumière. Les verriers ne recherchaient alors que ees effets de décor ; les figures et les draperies sont largement indiquées ; les sujets historiques sont peints dans des médaillons circulaires ou trilobés, et disposés sur un fond de mosaïque ; ils sont tirés des légendes des saints et de l'histoire ecclésiastique, ou représentent des évoques et des abbés ; ce sont, comme le dit une ancienne inscription, de vrais cathéchismes et instructions pour le peuple.
Les plus belles verrières sont celles du xur siècle ; on peut citer comme exemples celles de la cathédrale de Sens, les plus belles comme fabrication ; celles des cathédrales de Bourges, de Chartres, de Tours, de Reims, d'Amiens, de Troyes, de Beauvais ; enfin, les roses de Notre-Dame de Paris.
Dès le xiv9 siècle, la peinture sur verre se modifia*; les verrières cessèrent d'être des mosaïques, et commencèrent à devenir des tableaux. Les morceaux de verre s'agrandirent; les lignes de plomb devinrent plus rares; les grisailles, les tons clairs plus communs, ce qui détruisit l'harmonie, en donnant trop de passage à la lumière j en un mot, si les verrières gagnèrent sous le rapport du dessin des sujets historiés, elles perdirent l'énergie et la puissance de leurs effets de couleur.
Au xv« siècle, ces défauts augmentèrent encore ; on eut d'assez beaux tableaux peints sur verre, quelquefois d'après les cartons de maîtres célèbres ; on n'eut plus de verrières. Les vitraux de Saint- Ouen de Rouen sont certainement les plus beaux qui aient été faits pendant ces deux siècles ; les rosaces d'Amiens et de Sens sont plus re-
1 Le xic siècle parait dire la date la plus probable. 1 Voyez le Bulletin du CowHté, t. I, p. 66 et suivi
suivantes.
marquables par l'éclat et la grande vivacité de leurs couleurs que par l'harmonie des tons.
On représenta aussi à cette époque sur les vitraux un certaim nombre de sujets empruntés à notre histoire nationale; déjà on avait peint à Saint-Denis la croisade de Louis VII ; à Saint-Louis de Poissy, sur une verrière du xiv» siècle, on peignit le sacre du saint roi ; à l'hôtel Saintr-Paul, à Paris, un célèbre verrier du xve siècle, Henri Mkllkin, peignit sur les vitraux les portraits de Jeanne d'Arc et de Jacques Cœur. Malheureurement ces précieux portraits ont été détruits.
Les Portugais et les Espagnols appelèrent nos verriers, alors renommés dans toute l'Europe, pour décorer leurs monuments l. Guillaume de Beaulieu (1448-73) fit les vitraux du monastère de Batalha, magnifique édifice gothique fondé par le roi Jean 10r (mort en 1433), et à la construction duquel nous voyons présider un maître HugkjetouHuet qui, d'après son nom, parait être français. Un grand nombre de verrières furent peintes en Espagne, pendant les xv« et xvi« siècles, par nos artistes, dont les principaux sont Pierre, Jacques de Trotes et Junzb de Bourgogne, qui avaient été chargés de décorer les cathédrales de Tolède, de Séville, de Léon, de Burgos et de Barcelone *.
Peinture en émail.
L'art de l'émailleur, déjà pratiqué par les Gaulois, si populaire en France au moyen âge, et Tune des gloires artistiques du pays, eut son centre principal à Limoges ; d'autres villes, Arras, Montpellier, Paris, eurent aussi des corporations d'orfèvres émailleurs, mais moins célèbres que ceux de Limoges.
La tradition fait remonter l'existence des orfèvres émailleurs de Limoges au temps môme des Romains. Quelques savants prétendent au contraire que cet art fut apporté dans cette ville, au x« siècle, par des artistes vénitiens. Il est difficile de se prononcer sur la question, puisqu'on manque de documents ; ce qui est certain, c'est que l'on ne peut pas constater par des monuments l'existence de rémaillerie de Limoges avant le xi° siècle. Le premier monument connu est le tombeau de SaintrFront de Périgueux, décoré de plaques émaillées, par Guinamundus ; or, ce mausolée est de 1077.
Dès le xii6 siècle, les émaux champlevés de Limoges [opus Zemoviticum) sont nombreux, et des actes authentiques attestent qu'ils sont alors recherchés dans toute l'Europe.
Vers le milieu du xiii0 siècle, un émailleur français est chargé de
1 Raczinski, Dictionnaire et lettres sur les arts en Portugal.
* Quaterly Revint, dans la Revue Britannique de novembre 1846.
faire, à Limoges même, une tombe émaillée pour un évêque de Roches ter; Jean de Limoges accompagna son œuvre jusqu'en Angleterre, pour en diriger la pose. Ce monument n'existe plus ; mais l'abbatiale de Westminster en conserve un du même genre, de fabrication française, et qui représente un comte de Pembrocke1.
Nous ne pouvons ici que mentionner les principales applications de Témail. On émaillait l'orfèvrerie de cuivre de Limoges, l'orfèvrerie d'or et d'argent de Paris et de Montpellier (émaux sur relief) ; on décorait de peintures émaillées, à sujets historiés ou d'ornement, les tombeaux, les devants d'autels, les châsses, les reliquaires, les couvertures de livres, les bâtons cantoraux, les crosses, les croix, les vases et calices, les objets mobiliers, les diptyques, les armes, les bijoux, etc.
Jusque vers 1840, les émaux de Limoges, qui font l'ornement de nos musées, étaient tous regardés comme byzantins ; ce n'est que depuis cette époque que l'on a restitué aux émailleurs Limousins leurs œuvres, et à l'école française une de ses plus originales créations*.
Personne n'ignore que c'est encore un usage commun en Orient et en Espagne de décorer les maisons et les monuments de revêtements émaillés ; en France, cet usage fut moins général, mais cependant on en trouve des exemples. Ces revêtements étaient formés de carreaux en terre cuite vernissés ou émaillés. Mais les carreaux peints et formant mosaïque étaient surtout employés au pavage des églises, des châteaux et des maisons. Un des exemples les plus curieux de pavés en carreaux émaillés est celui de l'église d'Orbay (Marne), qui est encore en place. Ce pavage, qui est du xlne siècle, représente des chasses, est orné de dessins d'entrelacs et nous donne les noms des artistes qui l'ont exécuté; ils s'appelaient Jacquins et Jehan '.
Miniatures.
Les Romains ornaient leurs livres de miniatures; on en a la preuve par le Virgile et le Térence du Vatican. Le moyen âge, continuant la tradition antique, décora aussi ses manuscrits de miniatures.
Les plus anciennes miniatures conservées en France remontent
1 V Univers, numéro du 27 décembre 1843; lettre de M. Albert Way à M. Didron.
1 Voyez les collections du Louvre et du musée de Cluny . — Pour les livres : L. Dussieux, Recherches sur l'histoire de la peinture sur émail, 1 vol. in-8. — L'abbé Texier» Essai sur les argentiers et les émailleurs de Limoges, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de V Ouest, 1843. — M. Ardant, Notice historique sur les émauœ de Limoges, broch. in-8 ; Limoges, 1842. — Labarte, Description de la collection Debruge; lesprocédés techniques y sont surtout traités avec une grande connaissance du sujet. — Comte de la Borde, Notice des émauœ du Louvre.
» Je dois ce renseignement à l'obligeance de M. Didron.
à l'époque de Gharlemagne; on sait qu'Alcuin fit faire un grand nombre de copies d'auteurs anciens, et qu'il établit au palais des Thermes, 6 Palis, un atelier d'enlumineurs chargea da peindra les vignettes da ces copies. L'Evangéllaire de Charlemagne, œuvre de Godescalc, eoTBi, un autre Evangélialre de Cbarlemagna conserve a la Bibliothèque d'Abbevtlle, les Bibles de Charlea le Chauve (à la Bibliothèque nationale et à Borne) renfermant de très-belles peintures.
Apres la période carlovlngienne, la miniature, comme tous les autres arts, retomba dans la barbarie; au zn* siècle, elle suivit le progrès général et se releva. Le nombre des manuscrits, peints du xii* au xv* siècle, est extrêmement considérable ; la Bibliothèque nationale en possède à elle seule environ 10,000. En effet, bibles, missels, bréviaires, heures, sacramentaires, livres de liturgie, de morale, d'histoire religieuse et nationale, d'agriculture et de sciences, encyclopédies, romans de chevalerie, fa enluminé. Les moines furent d'abord tures; mais auxiv» siècle on trouve un laïques.
Parmi les plus beaux manuscrits du Bible historiée de la Bibliothèque nationale (n* 6899) et le psautier de la reine Blanche et de saint Louis (conservé * la Bibliothèque de l'Arsenal). Les miniatures en sont très-remarquables, surtout les quatre qui représentent la fin du monda; on ne peut qu'admirer la beauté de la composition, la fermeté du dessin et l'expression des figures de ces quatre tableaux1. Au xiv siècle, les vignettes, encore peu nombreuses, se firent en grisailles. On exécuta a cette époque, pour Charles V, fondateur de la Bibliothèque du Louvre, un grand nombre de manuscrits, dont la plupart sont très-remarquables; tels sont la Cité de Dieu (de la Bibliothèque du Panthéon) et le Labour des champs (Bibliothèque de l'Arsenal, 119), espèce de maison rustique'. Ce fut au xv* siècle, à la cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, que la miniature prit tout son essor; les manuscrits de ce temps, faits pour les ducs de Bourgogne, sont, par la richesse des encadrements, le nombre des vignettes, leur éclat, leur beauté, la pureté du dessin, des chefs-d'œuvre que l'on ne se lasse pas d'admirer. Nous citerons seulement l'Histoire de Renaud de Montauban (à la Bibliothèque de l'Arsenal, n" 344), dont les vignettes sont attribuées à Jean de Bruges'; les Histoires
I lia Kmt firavii ijans le lui ouerag* do MU. A. Martin ilCh. Gahiari La vitraux finit dé Btial-Slimitt et Pourees.
• Pour lea manuuitili de 1* Bibllothèqua imliomlo, voys» l'ouvraga de M. i'aulin
HOTKN AOH 31
de Tite-Live (Arsenal, n* 101); les Antiquités de Josèphe (Arsenal), dont on remarque les encadrements, et surtout les Heures latines de Marguerite de Bourgogne (?) (Arsenal, n* S90). N'oublions pas de dire que le Missel de Juvénal des Urslns, qui a été brûlé à l'Hôtelde-Ville de Paris, en 1871, était l'un des plus beaux manuscrits connus.
De la cour de Bourgogne le goût des miniatures passa è celle de France; Louis XI eut auprès de lui comme enlumineur un des plus grands peintres du xve siècle, Jbaw Fouqukt, de l'école de Tours '. De 1431 à 1437, Jean Pouquet fit, pour une des églises de Rome, la portrait du pape Eugène IV. Ce voyage en Italie a fait supposer qu'il était allé dans ce pays pour y étudier l'art italien ; mais la date, antérieure au Pérugin, repousse suffisamment cette hypothèse. Fouquet peignait encore des miniatures en 1471. Brèche, auteur du xvi* siècle*, parle de lui et de ses deux fils comme d'artistes très-distingués, %t on en a la preuve dans celles de leurs œuvres qui sont parvenues jusqu'à nous • et dont nous reparlerons plus loin.
Les miniatures de l'école de Paris étaient si célèbres au xni* siècle, que Dante, dans son Bnfer, adressant la parole à un miniaturiste italien, y fait allusion en disant :
, .. ., T ...... arte
Cli' allmninare h çhiamata in Parigi.
Les enlumineurs portugais se formèrent à Pécole française; ce fait est attesté par de nombreux manuscrits portugais, et a été mis en évidence par M. de Santarem4; c'est une nouvelle preuve de l'influence que l'art français, au moyen âge, exerça en Europe, dans les petites comme dans les grandes choses.
Les miniatures des manuscrits forment de véritables musées; le moyen âge y vit tout entier; on y trouve les documents les plus importants pour l'histoire des sciences, des arts, de l'industrie, des corporations, de la guerre, des armes, des costumes, des cérémonies et des mœurs de toutes les classes de la société de ce temps. Biles fournissent même quelquefois un moyen de rétablir ou de restaurer les monuments; ainsi le manuscrit de Juvénal des Urbains faisait voir l'intérieur de la Sainte-Chapelle, et a servi à la restauration de cet édifice. Que Ton juge des richesses que renferment les manuscrits à miniatures par les chiffres suivants :
1 Voyez l'ouvrage de M. Paulin Paris, t. II, p. 265.
* Ai Htulum pandectarum, deverborvm et rerum signi/lcatione; 1596, Lyon. Voyez
.les Emblemata biblica (de la Bibliothèque nationale) contiennent 1,968 médaillons et 9,840 figures; la Bible historiaus renferme 3,016 tableaux et 15,080 personnages !.
« Les miniatures françaises du xve siècle ont un caractère particulier qui les distingue ; dans leurs beautés, leur signification et leur style, elles dépassent les écoles rivales, autant qu'elles ne les atteignent pas dans leurs faiblesses, leurs lacunes et leurs moyens. Les miniaturistes français, conduits par un sentiment plus élevé et un goût plus pur, sont moins versés que les miniaturistes des Pays-Bas dans l'imitation de la nature et de la réalité. Ils vendent l'objet avec moins de force et d'intensité matérielles, mais ils le disposent et le choisissent avec plus de grâce 'et d'intelligence. Les Flamands ont plus de ressort et de vie. Mais leuçs intentions sont moindres, leurs allusions plus grossières, leurs formes moins fines, leurs choix plus bas, leurs ajustements plus lourds, leur ornementation moins ingénieuse et moins noble.
» Les Français, moins savants dans les attaches anatomiques et dans les mouvements de l'armature humaine que les Italiens, les surpassent de beaucoup dans la coloration et la science de l'effet, de la perspective, et dans l'expression des phénomènes, si difficiles à rendre, du monde aérien. Combien en effet, n'avons-nous pas eu chez nous de paysagistes admirables engagés dans ce grand travail de l'illustration des manuscrits du xve siècle!..
» On ne saurait trop le dire : maintenant qu'on se flatte de revenir contre tant de préjugés, il serait bien désirable que la jeunesse des artistes se prit à étudier ces véritables, ces sincères, ces intimes origines de notre art national. L'originalité après laquelle nous courons à l'envi, et que nous demandons follement à toutes les importations du terroir étranger, nous en avons la source chez nous, dans l'héritage mal connu du génie de nos pères... C'est dans ce vieux fonds national que nous devons chercher, pour les féconder par l'augmention de nos ressources, l'amélioration de nos procédés, les germes de poésie et les éléments de beauté qui sont particuliers à notre tempérament, à notre esprit, à notre goût.
» Comme il est impossible de ne pas reconnaître que les ouvrages des miniaturistes français au xv° siècle, ont dû refléter les affections, le goût et la science des grandes peintures entreprises chez nous à cette époque, ils acquièrent une grande importance pour l'histoire générale de l'école française. Ils suffiraient à eux seuls pour établir que, dès cette époque, notre école avait déjà atteint à un remarquable état d'avancement et d'études. Dès 1460, en effet, nos peintres pouvaient se porter forts à la fois d'un style original, d'un goût particu-
1 Didron, Des manuscrit* à miniatures, dans la Revm française, janvier 1839.
lier et d'une intelligence profonde des modèles de l'antiquité. Leur inspiration personnelle et leur libre interprétation leur assignent un beau rang dans le magnifique mouvement de Fart qu'on a appelé la Renaissance1. »
Tapisseries*
Les Gaulois excellaient déjà dans l'art de tisser, de broder les étoffes et de les teindre. Pendant la période gallo-romaine, Arras était renommé pour ses belles étoffes de pourpre et ses tapisseries.
« En 1025, il existait à Poitiers une manufacture célèbre de tapisseries historiées, à laquelle les prélats de l'Italie adressaient euxmêmes des demandes. Le tissu de ces tentures offrait des figures d'animaux, des portraits de rois et d'empereurs, des sujets puisés dans les histoires saintes*. » Nos tapisseries françaises d' Arras, de Reims, de Beauvais et de Paris furent si recherchées, que les Italiens employèrent dès le xive siècle, et emploient encore, le mot Arrazi pour désigner de belles tapisseries *.
Saint Louis envoya en cadeau au Khan des Mongols une tente en tapisserie écarlate représentant l'Annonciation. Une partie de la rançon que Jean, duc de Nevers, paya à Bajazet, en 1396, après la bataille de Nicopolis, était composée de tapisseries d' Arras, représentant l'histoire d'Alexandre.
En 1 445, Jacques de Benoit établissait à Sienne l'art de fabriquer les Arrazi.
Dans tout ce qui nous reste de peintures murales, de tableaux, de miniatures, de verrières et de tapisseries, nous retrouvons, comme dans la sculpture et dans l'ornementation, un style français très-caractérisé par l'élégance, la clarté et la sagesse de la composition, par la variété et la grâce des ornements, la modération du coloris et la science du dessin.
Musique.
Dès le xiii6 siècle, un de nos compositeurs de musique, Adam de la Halle, se rend à Naples ; au siècle suivant, Guillaume de Machau réside auprès du roi de Bohème, à Prague, pendant trente ans. Le xve siècle fut l'époque d'une révolution complète dans l'art musical, laquelle s'accomplit dans la Picardie, l'Artois et la Flandre française; tous les grands compositeurs de ce temps, qui ont commencé à créer
1 Jeanron, Origine et progrès de Vart, br. in-8, 1849, p. 120.
* Emeric David, Discours sur la peinture.
5 Les tapisseries d'Arras sont en laine, rehaussées d'or, d'argent ou de soie.
l'harmonie, sont nés dans cette partie de la France; aussi les appellet-on les maîtres picards, te plus illustre d'entr'eux est Guillaume Dueay. De la Picardie, le mouvement gagna la Flandre flamande, la Belgique d'aujourd'hui, et y donna naissance à Vécole d'Ockeghem.
L'histoire des Beçtux-Arts en France pendant l'époque <\e la Renaissance est encore 4 écrire, et malgré les documents déjà publiés, surtout par le comte L. de la Borde, dans son ouvrage sur la Renaissa7içeL des Arts à la cour de France, le jour est loin de se faire dans cette période. Coninaent en seraiWl autrement? Nos artistes d'alors n'ont pas été plus heureux que ceux du moyen âge; ni les uns ni les autres n'ont eu la fortune d'avoir un biographe tel que Vasari et d'appartenir à une nation. qui connût le respect des; œuvres d'art. Personne n^ s'est occupé {T^ux que pour anéantir leurs ouvrages. Moniunenfe, peintures, sculptures, tout a été sans cesse et systématiquement détruit par les révolutions religieuses et politiques, et surtout par les caprices multipliés de la mode1. Aussi, dans les meilleurs temps, ces vieux ouvrages ne trouvant chez nous qu'une complète indifférence, Vëtrapger, l'Angleterre principalement, çj recueilli tout ce qui en a survécu, et attribue aujourd'hui nos peintures à des maîtres allemands ou flamands. Ce n'est qu'en fouillant dans les papiers les plus poudreux, dans les comptes, les chartes et les quittances les plus en quhli, qu'un petit nombre d'érudits retrouvent ici un nom, là une date ; mais presque toujours, quand on a découvert un nom d'artiste, on ne sait quelles sont ses œuvres, et quand, par hasard, on possède une œuvre, c'est le nom de l'artiste qui manque.
Il y a cinquante ans, à la place des lignes que l'on vient de lire,
1 Aux xvii* et xtiii9 siècles, les architectes ont détruit, brisé, ravagé, déoradé, tout ce qu'ils ont pu détruire de monuments ou de parties de monuments gothiques ; les architectes gréco-romains de ce siècle les ont imites et surpassés ; on dira plus loin quels sont les procédés de destruction inventés par Petit-Radel. Voici maintenant les architectes romans et gothiques qui menacent de détruire tout ce qui n'est pas de style gothique on roman, toujours sous prétexte de restauration. La manie de la destruction serait-elle donc seule indestructible en France? — Cette note- de 1855 n'est encore crue trop vraie en 1875. Au moment où j'écris ceci, la ville de Versailles tout entière défend contre la Compagnie de l'Ouest et le Ministre des Travaux publics, ses avenues et l'aspect général du château et de ses dépendances, que Ton veut bouleverser et détruire (octobre 1875).
on aurait été beaucoup plus affin^atif. On aurait dit: Avant le xvi° sièc)e, il n'y flvait pas d'art en France ; la France était alors plongée dans la barbarie ; au xyi° siècle, les Italiens sont venus chez pous former architectes, peintres et sculpteurs, et toutes ces belles œuvres que nous admirons, sont l'ouvrage de Giocondo, de Serlio, de Paul Ponce Trebatfj, de Beuvemito Gellini, d'André del Sarte, du Rosso, du Primatioe et de Nicolo deir Âbbate ?. Après eux apparaissent enfin leurs élèves, les premiers Français qui méritent le titre d'artistes, Pierre Lescot, Philibert Delorme, Puïiant, Jean Goujon et Jean Cousin.
Indifférence d'un côté, ignorance d'autre part, affirmations étrange^ s'établissant sur le tput, telles sont les causes qui, en se mêlant ensemble, ont transformé l'histoire de la Renaissance en France en un réseau jpejtricahle d'erreurs profondes, dejacunes que l'on ne parviendra peut-être jamais à combler, et de préjugés que Von ne détruira qu'avec peine.
Essayons, non pas d'écrire cette histoire, une telle entreprise est encore impossible, mais d'exposer d'une ipanière générale ce que nous croyons être la vérité ; essayons de dire ce qu'a été la Renaissance, quelle a été la part des Italiens dans ce mouvement et quelle a été aussi celle des Français.
Les évolutions des Beaux-Arts coïncident toujours avec des révolutions plus sérieuses; elles sont contemporaines des grands changements sociaux. Ce qu'on a appelé la Renaissance des arts n'est pas un fait isolé; l'art nouveau apparaît avec l'invention de l'imprimerie et de la gravure, avec la découverte de l'Amérique, avec la réforme de Luther, avec le développement des sciences, du droit et de la philosophie, au moment où Louis XI détruisait la féodalité, enfin lorsque le moyen âge tout entier s'écroulait dans toute l'Europe. Aussi, au xv« siècle, l'art, qui est toujours l'expression des formes sociales, se tranfformajt partout comme les sociétés elles-mêmes. Un mouvement remarquable s'accomplissait en Flandre, sous la féconde impulsion des ducs de Bourgogne, en Allemagne et en France, aussi bien qq'eii Italie et en même temps. On constate dans ces quatre pays, des efforts nationaux et indépendants pour se dégager des formes et des types gothique?) et pour atteindre à un idéal nouveau.
1 Les Italiens, disait-on, avaient tout fait chez noue pendant plus d'un demi siècle.
Giocondo avait bâti Graillon ; Chambord était l'œuvre de Vignole ; Paul Ponoe Tre-
batti avait fait le tombeau <\ç \jouis XII, les bas-reliefs du tombeau de François Ier,
la statue de l'amiral Chabot* Les portes de Seint-Maclou, à Rouen, ce chef-d'œuvre de
Jean Goujon, avaient été sculptées par Michel-Ange et apportées à Rouen par le diable, T-.—. i..~*~ x»«:» jx-i--x ia i: — * -1--1 — '-- ^*-:* — * — i- -*- j a pleines
un artiste italien de 15*5,
Van Eyck, Jean de Bruges, Mabuse et Memling, en Flandre, — Jean Fouquet, Jean Bourdichon, peintre de Louis XII ', Jean Perreal, Colin d'Amiens *, Simon du Mans, les frères Glaux * et Michel Colombe, en France *, — Lucas de Eranach, Holbein, Martin Schœn, Albert Durer, en Allemagne, — les Bellin, Masaccio, Mantegna et le Pérugin, en Italie, tous s'efforçaient de frayer des voies nouvelles à la peinture. Ils conservent encore beaucoup de traces du passé, mais ils forment la transition et préparent les grands novateurs. Ces maîtres ont déjà quelques-uns des caractères des artistes du xvi* siècle ; ils s'affranchissent autant qu'ils le peuvent de l'obligation d'imiter des types consacrés, et se rapprochent de la nature qu'ils étudient avec soin et dont ils cherchent à reproduire l'infinie variété.
Cette première renaissance se faisait à peu près parallèlement dans les quatre pays que l'on vient de nommer, lorsque Léonard de Vinci, puis Raphaël, Michel-Ange et les maîtres Vénitiens donnèrent à la peinture italienne un éclat si grandiose, que les renaissances française, flamande et allemande furent arrêtées et englouties dans le mouvement italien qui déborda sur toute l'Europe. L'art français se fit italien sous l'impulsion des rois et de leurs ministres ; les résistances dont nous parlerons tout à l'heure furent emportées : au bout d'un demi-siècle, architecture, sculpture et peinture, tout était transformé.
Peinture.
En quoi consistait notre école à ce moment, quels étaient les principaux artistes, quelles œuvres produisaient-ils? Déjà nous avons cité quelques noms, sans doute peu connus, mais qu'importe? On sait les raisons de leur obscurité.
Jean Fouquet est un grand mattre pour quiconque a vu ce qui reste de lui 5. En n'étudiant que les miniatures des Antiquités de
1 Un portrait de Saint-François de Paule, peint en 1513 par Bourdichon, fut envoyé au pape par François I" et placé au Vatican : ce portrait a été gravé par Michel Lasne. Voyez les Archives de l'art français, t. IV, p. 2.
1 Voyez sur ces artistes la Renaissance de M. De la Borde.
3 Sculpteurs de Dijon ; ce sont les auteurs du Puits de Moïse et des tombeaux des ducs de Bourgogne, à Dijon.
4 Tours a été le centre principal de ce mouvement, de cette renaissance française. En effet, Fouquet, Bourdichon, Michel Colombe, Jean Juste étaient de Tours et tra-
de
même
avait
aussi une importance de premier ordre.
5 On connaît de Jean Fouquet : 1° les miniatures du mss. des Antiquités de Josèphe, conservé à la Bibliothèque nationale, n° 6891. — 2° Quarante-deux miniatures venant sans doute du livre d'heures d'Etienne Chevalier, trésorier de France sous Charles VII; quarante sont chez M. Brentano, à Francfort; une appartient à M. Rogers, de Londres;
Josèphe ', on peut affirmer que l'Italie, à ce moment, ne faisait rien de plus beau. La science de la composition, l'habileté de l'exécution, la pureté du dessin, la hardiesse des raccourcis, l'expression et le sentiment des têtes, la noblesse des attitudes, la perfection des paysages, la savante et parfaite perspective aérienne du tableau, tout surprend et pénètre d'admiration pour l'illustre artiste qui sait mettre aussi, dans ses peintures, à la place du coloris des autres miniaturistes, la plus harmonieuse couleur. En 1431, Fouquet faisait à Rome même le portrait du pape, et son œuvre était l'objet d'une admiration générale. « En 1445, dit M. de la Borde, avant que le Pérugin et Léonard de Vinci ne fussent venus au monde, Jean Fouquet peignait comme l'Italie ne se doutait pas qu'on pût peindre, et Michel Colombe sculptait comme l'Italie a sculpté cinquante ans plus tard f. »
une est chez M. Feuillet de Conches; elle représente Saint-Martin coupant •on manteau. — 3° Le volet d'un tableau d'autel sur lequel est peint Etienne Chevalier avec son patron (Voyez Origine et progrès de l'art par Jeanron, p. 122); ce volet appartient à M. Brentano. — 4*TJn panneau (H. 0, 91; L.0, 81) sur lequel sont, représentés la Vierge et l'enfant Jésus entourés d'anges (N° 106 du musée Van Ertborn, à Anvers). — 5" A la bibliothèque royale de Munich, le mss. n* 38, « Les cas des nobles malheureux de Jean Bocace • contient plusieurs miniatures de Fouquet ; la bibliothèque royale de Dresde possède, dans un Fragment de ce même ouvrage, quatre miniatures de Fouquet. — Le portrait de Fouquet, peint en émail, peut-être par luimême, a été publié par MM. Pn. de Chennevières et Legrip dans les Portraits inédits d'artistes.
1 Ces miniatures sont au nombre de onze. La première représente une bataille ; f e remarque surtout la figure d'un guerrier vêtu d'une espèce de tunique Jaune ; le paysage de cette miniature est admirable et d'une perspective parfaite. La seconde représente la prise de Jéricho; le paysage en est aussi fort remarquable. La troisième représente la mort de Saûl; le Saûl étendu mort est d'une expression sublime, ainsi que la . tête d'un jeune guerrier mourant ; l'exécution de l'armure d'or de Saûl est à remarquer. La quatrième miniature représente David recevant la couronne de Saûl; le paysage, emprunté aux rives de la Loire, est un chef-d'œuvre de beauté, d'exécution et de perspective; la couleur tout entière de ce petit tableau est harmonieuse et diffère absolument du coloris habituel des miniaturistes. La cinquième représente la construction du Temple. La sixième n'est peut-être pas de Fouquet ; elle est inférieure aux autres; elle représente un roi sur son char. La septième est la prise de Jérusalem ; les têtes du roi d'Assyrie et du roi de Juda sont pleines d'expression et de sentiment ; mais les plus beaux détails de cette miniature, sont dans les rangées de cavaliers que l'on voit dans le fond ; ces cavaliers sont de vrais chefs-d'œuvre de pose, d'expression, de couleur et de lumière ; toute la composition de la miniature est remarquable par la netteté, la poésie, la vigueur du dessin. La huitième représente la clémence de Cyrus ; les détails
est encore une bataille. La onzième représente la prise du Temple. La cinquième et la huitième miniature ont été reproduites par M. Auguste de Bastard, dans son ouvrage sur les miniatures.
d'un tableau de Fouquet peint <&i «»*»«> Ck 10p^uwuv ^wu^-^o*^, u.uo »« wi.™,MV~ de Marguerite, gouvernante des Pays-Bas. (Voir De la Borde, les Ducs de Bourgogne, p. xlv.) — Qui sait si ce tableau n est pas attribué aujourd'hui à quelque maître flamand1?
Si l'on sait fort peu de chose sur la vie de Michel Colombe, oïl a ie bonheur d'avoir de lui les plus belles sculptures'. Avec elles et les peintures de Fouquet, on a des échantillons très-caracléristfqucs de l'état des arts en France ft cette époque; et; quand les contemporains mettent Perréal, Bout-diction, Colin d'Amiens, Simon du Mans, sur la tnêmé ligne que Fouquet et Colombe, nous savons a peu près ce que pouvait être le talent de ces artistes, et nous regrettons encore plus vivement que toute la peinture de ce temps, et celle du moyen 8ge, les peintures murales des églises, celles des chapelles, que tout enfin Bit été détruit, anéanti ou couvert de badigeon.
Cependant il importe de le bien établir ici, avec les miniatures, celles de Jean Fouquet et celles de Jean Poyet, le peintre des Heures de la reine Anne ', avec les tapisseries, les crayons, les verrières des églises, les sculptures * et quelques tableaux ', on a des éléments suffisants pour constater qu'au moment de l'invasion du goût italien en France, une école française existait, qu'elle comptait un grand nombre d'artistes émlnents, qu'elle produisait des œuvres de haute valeur, et qu'elle accomplissait un mouvement, une renaissance française si l'on veut, parallèlement fi ce qui se faisait en Italie, en Flandre et en Allemagne,
Tel était donc l'état des choses quand commencèrent les guerres d'Italie. La vue des jardins, des monuments et des peintures de la péninsule, toute cette nouveauté transporta Charles VIII. Sa correspondance et celle du cardinal Brieonnet, dont quelques fragments Ont été publiés dans le tonte IV des Archivti de l'art français, témoignent d'un enthousiasme extraordinaire. « VoUs ne pourriez croire, écrit de Waples Charles VIII} les beaulx jardins que j'ay en teste trille, car sur ma toy, il semble qu'il n'y faille que Adam et
beau du duc de Bretagne, François II, rlans là cathédrale de de Ifanla, par M. Giiépin, contient de butine* gravures de e tombée u.
es comptes de l'argenterie de la reine Atone, que les miniatures ont été faites par Jean Pcjetji497), l'un des meilleurs peintres )n annonçait récemment que M Stayert venait de trouver que it travaillé, en 1008, â ta décoration de ce beau manuscrit ;
première partie du manuscrit, le» Heures, étant de Poyet, uteur des miniatures de la seconde partie du manuscrit, les
„, eau de Louis, duc d'Orléans, et de Valentine de Milan, placé à
Saint-Denis; ce mausolée est l'un des chefs-d'œuvre de la sculpture française du iv* siècle; — la pierre tombale d'Antoine Delahaye, mort en ISOt, également i Saint-
* Il existe encore de l'ancienne collection do tableau* du Puy d'Amiens, cinq tableaui dont les dates extrêmes sont 1499 et 1S23; Ils sont a Amiens. — Le Louvre conserve le portrait de Guillaume Juvénal dos Ursins, mort en Î172. Le musée dé Clùny renferme aussi deux tableau* représentant la Vierge, et un troisième sur lequel est peint ie sacre do Louis Xll (»98). — Voir p. 26, le tableau du martyre de Saint-Denis.
Ère pour en faire un paradis terrestre tant ils sont beaulx * « La
main de Fouquet ne saurait peindre ces merveilles, » est-il dit ailleurs. Aussi le roi voulant dès lors faire orner à l'italienne son château d'Amboise, où il comptait faire * de merveilleuses entreprises et dépenses, » y fit venir, dès 1495, une colonie d'artistes italiens, architectes, peintres et sculpteurs *.
Puis vint le tour du cardinal d'Amboise et de Louis XII, qui appelèrent de nouveaux artistes, André Solario, entre autres. Enfin; François Ier fit un troisième et dernier appel à l'Italie.
* La peinture, dit M. Henri Martin*, avait beaucoup ft demander à Tltalie, mais avec mesure et discrétion. C'étaient des auxiliaires et des guides, non des maîtres et des conquérants qu'il fallait appeler, et le choix de ces guides était chose grave. » Les premiers qui vinrent en France, Léonard de Vinci et André del Sarte, étaient de bons choix, Léonard surtout, dont les qualités avaient tant de rapports avec celles de notre école. Mais à ces grandfc artistes succédèrent bientôt maître Roux, i espèce de Michel-Ange avorté », génie de décadencé ; le ÎMmatice, plein de talent et d'élégance *, mais déjà maniéré. Aussi «la peinture fut entraînée et égarée, pour longtemps, dans la fausse voie de l'imitation des écoles italiennes, dès lors en. décadence. »
Ecoutons maintenant M. Renouvier: « Les premiers peintres italiens attirés eh France par François Ior, Léonard de Vinci ëh 1si8, Andréa del Sarto vers 1520, n'avaient eu qu'une influence insignifiante; quelque reflet de Léonard peut tout au plus s'apercevoir dans les crayons de Cïlouet. Les dessinateurs français travaillaient sur leur fonds, quelque pauvre qu'il fût; ou faisaient aux écolei étrangères des emprunts accidentels, qui changeaient peu leurs habitudes traditionnelles. Une seconde invasion les atteignit plus gravement : il Rosso, Florentin renchérissant sur Michel-Ange, il Primaticio, Bolonais exagérant Jules Romain, Gellini, ciseleur capricieux et dévergondé, venus tous trois de 1530 à 1540, suivis d'une cohorte d'élèves italiens à laquelle se joignirent bientôt des élèves français, intronisèrent un style nouveau; il s'étala dans la série des peintures mythologiques rehaussées de stuc que le roi voulut
1 Archives de Vart français, 1. 1, page 94 : Etat des gages des ouvriers italiens employés par Charles VIII. — Voir aussi les Mémoires de Ph. de Comines, éd. Michaud et Poujoulat, t. IV, p. 236.
» Histoire de France \ t. VIII, p. 481.
* De judicieux critiques regardent l'influence du Primatlce et de Nicolo dell' Abbé te, comme bien préférable à celle qu'a exercée le Rosso et l'école florentine en général. Tout en me rangeant très-volontiers à leur avis, il me semble nécessaire de constater que je ne recherche pas ici quelle influence a pu être la meilleure, mais que je déplore au contraire la destruction complète de notre goût national et son absorption dans le goût étranger; Avec M. H. Martin, j'aurais voulu des guides et non des conquérants.
avoir à Fontainebleau, à limitation des palais de Florence et de Mantoue1 *
Emeric David est aussi de notre avis: « Ce serait, dit-il, une question neuve et bien digne d'examen que celle de savoir si les artistes italiens employés par François Ier à Fontainebleau, si les Rosso, les Primatrice, les Gellini, dont le dessin systématique se ressentait déjà des erreurs qui, de leur temps, commençaient à entraîner lltalie vers sa décadence, si ces maîtres, dis-je, n'ont pas égaré notre école au lieu d'améliorer ses principes, en l'induisant à abandonner sa manière simple et franche pour y substituer le style de convention qu'ils avaient eux-mêmes mis à la place de la grâce naturelle de Raphaël. Quant à moi, je crois qu'il est résulté de cette révolution un mal réel pour la France*. »
Quoi qu'il en soit et quelque opinion que l'on ait sur la valeur de cette révolution, il est positif que le travail de renaissance nationale qui s'accomplissait chez nous, en peinture, en architecture et en sculpture, d'après nos traditions et notre génie, fut arrêté et remplacé par une renaissance faite d'après un mode et un génie étrangers. La renaissance française ne se continua qu'au xvn° siècle avec Le Sueur, lorsque l'esprit français fut parvenu à retrouver ses libres allures.
Pendant que le plus grand nombre de nos peintres suivaient l'entraînement général et l'impulsion italienne, quelques-uns, les plus connus de nos portraitistes, résistèrent avec opiniâtreté : Jean Clouet, dit Janet1, François Clouet, surnommé aussi Janet4, Corneille de Lyon demeurèrent fidèles à la manière française *. Avec eux restèrent aussi dans cette voie, les Dumonstier et tous les auteurs de ces nombreux crayons, si vrais, si beaux, et qui attestent combien le genre du portrait est dans le génie de la France6.
Les tapisseries conservèrent aussi notre manière. On peut citer
1 J. Renouvier, Des types et des manières des maîtres graveurs \ p. 172. * Revue encyclopédique, 19* année, août et mois suivants. — Patte émettait déjà cette opinion en 1765.
3 1485-1545. Jean Clouet est l'auteur du portrait équestre de François Ier, du musée de Florence, que l'on a attribué jusqu'ici à Holbein. et que M. de la Borde lui a restitué. (Voir : Les trois Clouels). Le Louvre possède un portrait de François Ier eu buste, peint par Jean Clouet.
4 François Clouet est l'auteur des portraits de Charles IX et d'Elisabeth d'Autriche, que Ton voit au Louvre. — Le portrait de François Ier (au Louvre) est un précieux échantillon de la peinture française de ce temps. — Voyez aussi les portraits français du musée de Cluny et de la collection Sauvageot.
i 11 faut aussi parler d'Etienne Martel- Ange, de Lyon, auteur du portrait de Bianca Capello, grande-duchesse de Toscane, peint en 1571 et placé aujourd'hui au musée de Versailles. Voir le n° 3177 du Catalogue de ce musée par M. E. Soulié.
6 Benjamin Foulon (1586), François Qucsnel, Catherine Du val, Duplan.a sont connus comme dessinateurs oe portraits au crayon. Parmi ces portraits, il en est un
S articulièrement -curieux, c'est celui de Henri IV jeune ; il est gravé dans l'ouvrage e M. Niel : Portraits des personnages français les plus illustres du xvi* siècle, infolio.
RENAISSANCK 41
comme exemple la tapisserie de Dijon,- représentant le siège de 1513 ', et surtout la tapisserie de la chapelle du Saint-Esprit V Cette tapisserie en soie, en or et en argent, est décorée de deux véritables tableaux ; au ciel du dais, est la gloire du Saint-Esprit ; à la partie inférieure est une Annonciation; le premier sujet est en pur style français. Il y a la même observation à faire à propos de la masse qui est à côté de l'autel ; les bas-reliefs (le chevalier qui prête serment, la procession, etc.) qui décorent cette pièce d'orfèvrerie sont tout-à-fait dans le goût français.
La lutte entre les deux styles se retrouve dans les miniatures comme partout ailleurs. Les Heures de Henri II *, les Heures du duc de Guise4, sont décorées de miniatures composées dans le style italien. Le Triomphe de Pétrarque1, enluminé par Godefroi6, est sans nul doute le chef-d'œuvre de la peinture de miniatures, à la mode italienne. Nous trouvons le chef-d'œuvre de la miniature française dans le Traité de la charité chrétienne, enluminé par Nicolas Houel, Parisien, pour le roi Henri III. Ce manuscrit appartient aujourd'hui à M. le prince Czartoryski; il contient l'histoire de l'établissement des Enfants-Bleus, et les sujets des miniatures qui le décorent se rapportent à cette histoire ; le dessin, la couleur et le style de la composition de ces petits tableaux sont bien français ; c'est l'un des plus précieux monuments de la peinture française du xvie siècle.
Mais à côté de ces œuvres françaises, nous trouvons l'influence italienne dominant chez nos maîtres de Fontainebleau; chez nos émailleursde Limoges, Léonard Limousin, Courtoys7, etc.; chez nos verriers, Jean Cousin, Pinaigrier, Linard Gontier. Presque tous les peintres, Antoine Caron, Jean Cousin, ont adopté le style italien, et plus particulièrement celui du Rosso. On peut juger de l'influence pernicieuse de l'Italie sur notre école, en comparant le Jugement dernier de Jean Cousin, évidemment inspiré du goût florentin, avec sa statue de Philippe de Chabot, ce chef-d'œuvre de style français.
L'esprit français se conserva aussi dans la gravure en bois ; on y retrouve toute sa verve et toute son originalité. « Les gravures en bois les plus nombreuses et les plus remarquables historièrent les livres
1 Elle a été gravée. — Voyez aussi les tapisseries conservées au Louvre. ' Au musée du Louvre.
3 Conservées à la bibliothèque nationale.
* Conservées à la bibliothèque de l'Arsenal, n° 273 : ces miniatures sont, dit-on, de J. Cousin.
5 Bibliothèque de l'Arsenal, 24 bis.
4 On voit à la bibliothèque Harléienne, à Londres (n* 6205), le mss. d'un colloque entre François 1er et Jules César, dont les miniatures sont aussi de Godefroi.
7 Voir les grands émaux de Courtoys, au musée de Clunv. — Voyez au Louvre les émaux de Léonard, et la Notice des émaux du Louvre, par M. De la Borde.
sortis dés ateliers des imprimeurs de Lyon1, Guillaume Leroy (1476), Matthieu Uus (U7S), etc. Bientôt après, les libraires dé Paris, Guyot Marchant (1485), Jëhaû Trepperët (1494), Antoine Vérard (1493) en publièrent aussi1.» Ces gravures remplaçaient les miniatures du siècle précédent, comme l'imprimerie remplaçait elle-même la calligraphie.
« Quant au style de ces premières vignettes françaises, dit M. Renouvier1, je ne crois pas les trop louer en disant que, sans dissimuler toujours une imitation allemande, elles portent dès lors le germe de qualités que nous verrons fructifier plus tard dans l'école française : la variété, l'esprit dans la grossièreté, l'allure vive et vraie ; au lieu de dire qu'elles sont gothiques, je dirai qu'elles sont gauloises, pour exprimer l'accent natif et l'air goguenard de leurs figures. Leur parenté avec notre vieille poésie, dont le style gaulois, la bonhomie et le gros sel ont tant de charmes pour les adeptes, est d'ailleufs évidente. »
Les livres d'Heures, aux pages ornées de bordures gravées, qute publièrent les libraires et les imprimeurs de Lyon et de Paris, principalement Simon Vostre (1486-1 5î0), conservèrent tout-à-fait le goût et la tradition gothiques. On ignore, comme toujours, quels sont les auteurs et les graveurs de ces décorations, si bien composées et si parfaitement exécutées.
Toutefois, un de ces artistes, Geoffroy Tory, a échappé à l'oubli. Peintre, graveur et imprimeur, Geoffroy Tory, par ses miniatures {Triomphes de Pétrarque, Commentaires de César) et par les gravures dont il a décoré ses livres d'Heures, méritait bien d'arriver jusqu'à nous ; sa manière est riche, variée à l'infini, spirituelle, et c'est à peine si, quelquefois, le goût pur du dessin s'altère et devient bizarre4.
L'ornementation de ces livres, qui continue les miniatures des manuscrits, renferme beaucoup de figures dont M. Renoiivier signale « la dextérité, la gentillesse et une dose considérable de naïveté sans doute,
mais aussi de finesse, de raillerie et de liberté Ce sont les qualités
les plus saillantes de l'esprit français de ce temps8. » Mais bientôt Germain Hardouin, in arte litterarie picture peritissimus, publia des Heures décorées d'encadrements nouveaux, faits de pilastres et d'entablements empruntés à l'architecture italienne. Sur ce point,
1 L'école de Lyon était fort importante ; voyez les statuts que Charles VIII donna, en 1495, à la corporation des peintres, tailleurs d'images et verriers de la cité de Lyon, dans le t. XX du Recueil des ordonnances, p. 562.
» J. Renouvicr, Des types et des manières des maîtres graveurs, au xv« siècle, p.
• P. 106. Nous ne saurions trop appuyer notre opinion sur celle d'un savant si éminent. et qui est arrivé au môme but que" nous par des routes différentes.
* Voir Revue universelle des Arts, t. V, p. 510. 5 P. 108.
comtiie partout ailleurs, il y A lutte entre le vieux goût et la nouvelle mode.
On suit volontiers dans, ce naufrage généted de l'art français, la résistance de nos afrtistes, restés fidèles aux traditions, contre le style étranger; on a du bonheur à découvrir ce qui a survécu du goût national. C'est en bas surtout, chez les pelits, dans le populaire et dans les choses à son usage, que Ton fretrouve les précieuses traces de cette résistance, qui a maintenu notre vieux goûi et rendu possible, sous Louis XIII, l'éclatante renaissance de l'esprit français1.
Les portraits gravés sur bois, comme les portraits peints, sont généralement traités dans le style français ; de même, quelques portraits grèves au burin. Ainsi, quant au portrait, l'éfcole française n'a pas lâché pied; elle s'est bien franchement maintenue. Oh peut citer, comme exemples de la gravure de portraits en style français : un portrait d'Anne de firetagne ; celui de François Ier, gravé sur le titre de l'ouvrage: « Commentaria Joannis Constantin » (Paris, i 549) ; un grand et beau portrait de François îor, gravé sur bois ; le pottrait de Michel l'Hôpital (chez Le Blond);. les trois Coligny, belle estampe gravée en 1574 par Marc Duval: c'est incontestablement l'Une des œuvres les plus remarquables de l'école française du xvi® siècle ; le portrait de henri III, gravé par Thomas de Leu, d'après Rabel ; un autre gravé par Thevet; un troisième gravé pat ftené Boivih.
Le genre et la fantaisie nous donnent aussi quelques échantillons de notre vieux goût : nous citerons un Concert de buveurs, gravé sur bois en 1550, sujet populaire, plein d'esprit gaulois; — Gatin et Goguelu, sujet très-grivois, également gravé sur bois ; — le Triomphe de Bacchus, gravé aussi sur bois : cette très-curieuse et rabelaisienne composition est remarquablement dessinée.
La gravure d'histoire nous offrira de son côté des traces importantes du style français» Nous citerons : l'estampe de Geoffroy Tory, représentant Macault, lecteur de François Ier (1535); la suite d'estampes historiques de Tortorel et Perissin; l'entrée de Henri IV à. Paris, gravée en trois pièces par Jean Leclerc, d'après les dessins de N. Bollery ; les pardons et indulgences pour les seize porteurs de la châsse de madame sainte Geneviève, de Léonard Gaultier.
Nos verriers conservaient leur ancienne supériorité; aussi pendant que le Rosso et le Primatice venaient fonder l'école de Fontainebleau, l'Italie appelait à elle Guillaume Marclllat*, que Vasari déclare être « un des grands peintres du siècle », et maître Claude, « le plus
1 C'est la collection des gravures sur l'histoire de France, de M. tîenriiii, qui me fournit tous les élément* de cette partie de mon travail. 3 Nommé par erreur Guillaume de Marseille.
grand maître verrier de France » ; ils allèrent orner le Vatican et diverses églises de Rome de leurs vitraux, que Vasari appelle « des merveilles tombées du ciel ». Mar cillât fit encore des verrières à Cortone, à Arezzo, peignit à la fresque, et se ût aider dans ces immenses travaux par un « très-habile peintre français », maître Jean, établi à Rome et absolument inconnu d'ailleurs. Enfin, en pleine Italie, Marcillat établit, à Arezzo, une école d'où sortirent Vasari et une foule de peintres et de verriers italiens. Il mourut en 1537, dix-sept ans après Raphaël, vingt-six ans avant Michel-Ange.
Nos verriers allèrent aussi en Espagne, décorer les cathédrales de Tolède, Séville, Léon, Burgos, Barcelone, Palencia.
En même temps, et aussi en Italie, la terre classique de la mosaïque, maître Etienne Dufour (1559) et Ferdinand Sermois (1592) exécutaient les immenses mosaïques du dômed'Orvieto, que les maîtres vénitiens avaient commencées, mais qu'ils avaient abandonnées. C'est aussi un Français qui établit à Florence, en 1568, la fabrication de la mosaïque en pierres de couleur*.
C'est ici qu'il faut parler d'une des merveilles de la Renaissance française, de la faïence dite de Henri II. On sait aujourd'hui * que ces belles pièces ont été fabriquées à Oiron, près de Thouars, par François Charpentier, potier et modeleur, et par Jean Bernard, dessinateur. Ces deux habiles artistes travaillaient pour Madame deGouffier' et son fils, tous deux amateurs distingués4.
Architecture .
C'est principalement en étudiant l'histoire de l'architecture et de la sculpture que l'on peut suivre le développement de la Renaissance en France. Malgré les destructions, les monuments sont encore assez nombreux pour donner par eux-mêmes les meilleurs matériaux de cette histoire, et les documents mis au jour dans ces dernières années, par quelques érudits, ont fourni de précieuses indications sur les dates et les auteurâ véritables des édifices qui nous restent.
La révolution, qu'on appelle la Renaissance, ne s'est pas accomplie brusquement; la peinture et la sculpture, surtout la sculpture d'ornements, furent atteintes les premières et bientôt transformées ; mais l'architecture, tout en se modifiant, résista longtemps encore ; il fallut plus d'un demi-siècle pour que le gothique disparût entièrement. Il y eut d'abord sous Louis XII une première Renaissance, plus fran-
1 Bernardin Bouche, peintre du roi d'Angleterre, Henri VIII, en 1532, n'est-il pas Français ? — Voir la Renaissance de M. De la Borde, p. 200. * Par les recherches de M. Benjamin Fillon.
3 Hélène de Hangest-Genlis, veuve d'Arhes-Gouffier, morte en 1537.
4 Bernard était le secrétaire et le bibliothécaire de Mme de Gouffier.
çaise qu'italienne. Sous François Ier, la réaction fit de nouveaux progrès et la Renaissance devint de plus en plus italienne; sous Henri II, la révolution est accomplie.
Au moment où le goût italien allait se répandre chez nous, le style flamboyant avait une grande activité et un vif éclat ; il venait de produire la maison de Jacques Cœur1. Soumis à ce travail général de transformation qui affectait toute notre école, il s'efforçait de se modifier, mais s'égarait quelquefois en voulant produire des effets surprenants. Les corporations étaient nombreuses et fortes ; les maîtres qui les composaient, maçons, tailleurs de pierres, huchiers et charpentiers, étaient instruits et habiles*. On comptait parmi eux, dans la florissante école de Rouen, Roger Ango, Pierre Desaulbeaux, les frères Leroux, et toute cette légion d'architectes et de sculpteurs qui vont être employés à Gaillon par le cardinal d'Amboise. L'école de Tours, non moins riche, citait : Pierre Valence, François Marchant, Viart, Colin Byart. Tous ou presque tous étaient à la fois architecte^ et sculpteurs. Ils acceptèrent de l'Italie son système d'ornementation, le mêlèrent d'abord aux ornements du style fleuri, et ensuite l'adoptèrent tout entier. Mais ils conservèrent l'architecture française, telle qu'elle se pratiquait alors ; et le style italien ne put faire de progrès que peu à peu, gagnant ici un pilastre, là un chapiteau, ailleurs un autre détail de décoration, sans parvenir à modifier la disposition générale des édifices.
Le cardinal d'Amboise, ministre de Louis XII, tout imbu des idées iialiennes, chercha à les introduire en France ; il fit venir un moine dominicain, fort célèbre comme architecte et nommé Fra Giocondo*. En présence de l'activité de notre école, de ses sérieuses connaissances pratiques, de ses solides qualités, Giocondo ne put faire autre chose que de marcher d'accord avec elle. Dans le palais delà Chambre des comptes qu'il construisit à Paris 4, Giocondo conserva tous les caractères généraux de notre architecture ; il se contenta de donner au style flamboyant plus de simplicité, plus de distinction, et de marier
1 A Bourges. Cet édifice est de 1443-53. Il est en pur style flamboyant, et cependant plein de simplicité, de grandeur et de noblesse. On y voit clairement que l'architecture alors était à la môme hauteur que la peinture avec Fouquet, et la sculpture avec les écoles de Tours et de Rouen. Ce qui est prouvé encore par les portails de la Calendeet des Libraires, à Notre-Dame de Rouen, etc. Nous repoussons cet argument d'une prétendue décadence du style gothique, inventée tout exprès pour prouver la nécessité de l'introduction du style italien et des ordres antiques en France ; nous voyons, au contraire, dans la transformation qui s'accomplit alors dans le style flamboyant, le travail de la Renaissance française, qui emportait l'art gothique du zjxi* siècle.
* Violet-Leduc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française, t. I, p. 159.
r o r t r__ 1 "il
nt les éléments de leur métier ; c'est lui"" qui aurait créé l'arc France.
3 Joconde, a-t-on dit et sachant les éléments
it longtemps, ne trouva pas d'architectes capables de bâtir ts de leur métier ; c'est lui qui aurait créé l'architecture en
4 Ce palais a été brûlé en 1737.
à l'ornementation française les ornements italiens que Ton désigne sous le nom d'arabesques.
Le château de Gaillon \ résidence du cardinal d'Amboise, (ut construit dans le même système ; la réaction faisait un pas ; car ce furent des Français qui élevèrent Crayon.
Longtemps on a dit et répété que le château de Gailloji était l'œuvre de Giocopdo. En 1850, tous les comptes de dépenses de la construction de Gaiilpn ont été publiés* gveç les détails les plus nûnutieux. On a les noms de tous les artistes et ouvriers qui y furent employés, et le nom de Giocpndo rj'est pas une seule fois mentionné dans les registres des trésoriers du cardinal d'Amboise. Le cbâtea^ de Gaillon tout entier est l'œuvre d'architectes et de sculpteurs français ; les Italiens n'y furent occupés qu'Ji des travaux secondaires et de simple ornementation : « C'est un fait qui estera désormais accpiis à l'histoire de l'art et à celle de l'école française. ■ *
Gaillon^ été bâti de 1501 à 1010 par plusieurs architectes; chacun d'eux a élevé une partie de l'édifice, et, si le plan général souffre un peu de la variété des aspects, l'originalité et la perfection 4e chaque partie compense amplement cet inconvénient. Les architectes de Gaillon sont Guillaume Senault, « jnaltre maçon des œuvres du cardinal d'Amboise à Gaillon » ; Pierre Fain, l'auteur du poétique que l'on a placé dans Ift cour de Técple des Beaux-Arts * ; Pierre Delormé, architecte et sculpteur; Colin Byart de Blois; Pierre Valence de Tours, oui est à la fois, comirje tous les grands artistes de ce temps, architecte, sculpteur et peintre, et de plus hydraulicipn, charpentier et émailleur de carreaux.
Deux architectes italiens figurent dans les comptes, le Génois Bertrand de Meynul, qui était aussi sculpteur, et GejraulmePacherot; mais ils n'ont été occupés qu'à la fontaine du château.
Les sculpteurs employés à Gaillon sont : Michel Colombe, qui a feit le bas-relief en marbre, représentant saint Georges, pour le dessus d'autel de la chapelle8, et Antoine Juste. Le sculpteur Demugiano, de Milan, envoya plusieurs bustes et une statue de Louis XII *. Les quarante peintres mentionnés dans les Comptes, et qui ont considérablement travaillé, soçit tous de la corporation de Rouen, à l'exception de maître André Solarlo, de Milan, qui n'a peint que la chapelle. Les
1 H n'en reste plus que les tours gothiques qui flanquent l'entrée de la maison de détention que Ton a Mile sur son emplacement.
* Comptes de dépensa de lu construction du château de Gaillon, publiés d'après les registres manuscrits des trésoriers du cardinal d'Amboise, par A. Deville ; 1 vol, in-4°, avec planches, 1850. — Dans la collection des documents inédits sur l'histoire de France,
5 Deville,, Çpmjptes de QaiUçn, p. xm.
4 Pierre Fftiu a aussi élevé le palais archiépiscopal de Rouen, pour le Cardinal
6 Ce bas-relief est actuellement au Louvre.
6 Le torse de cette statue est aussi au musée du Louvre.
vingt et un « menuisiers » ou sculpteurs en bois sont également de Rouen '. Parqii les artistes qui ont sculpté l'admirable décoration des stalles, lambris, dais, chaires, plafonds et portes de la chapelle et du pfdais \ pn peut citer Richart Guerpe, Colin Castille, qui était aussi architecte ?, Richard Taurigny, que nous retrouverons plus tard travaillant en Italie, Pierre Cornedieu, Jean Dubois et Richard DelQplaçe 4.
On voit, par un exemple, ce qui reste des traditions sur le xvi* siècle, lorsque Ifi critique entreprend de les discuter.
En m0me temps, l'architecture nouvelle produisait la façade orientale du château de Blois, que Louis XII faisait bâtir par Colin Byart « toiit de neuf et tant somptueusement que hien semblait œuvre de roi. » A Blois, comme à Gqillon, la sculpture et l'ornementation sont bien plus italiennes que l'architecture.
En même temps aussi, d'illustres architectes conservaient purement et simplement le style flamboyant; c'est à peine si, çà et là, ils rajeunissent ou dissimulent certaines formes un peu vieillies. Un 4es plus beaux exemples de construction dans ce genre et de ce temps est l'hôtel de la Trémouille *, à Paris, bâti en même temps que Gaillon ; c'était un monument du meilleur goût. L'architecte qui l'avait construit ne s'était pas inspiré de la Renaissance italienne, il avait lutté contre elle avec le style français auquel il fit produire un nouveau chef-d'œuvre. Il faut aussi citer sur la même ligne, les hôtels de ville de Gompiègne, hati en UQQ, de Saumur, de Nevers, de Saint- Quentin; le palais de justice de Rouen, bâti par Roger Àngo et par Roulanq* Leroux, l'hôtel du Bourgtheroulde, à Rouen, le château de Meillant, construit pour le cardinal d'Amboise, les roses et les fenêtres de la cathédrale d'Auch.
Le jubé de l'église de la Madeleine, à Troyes, est bien en style flamboyant dans tout son ensemble; mais (Jayide, qui Ta élevé en 1501, y a mis quelques détails d'ornementation italienne. On fait la même remarque en observant la maison dite d'Agnès Sorel, à Orléans, et l'élégant hôtel 4e YUle d'Orléans, élevé par Viart.
* Tous ces détail» Attestent combien l'école de Rouen était importante à ce moment.
* On conserve a Saint-Denis quelques débris de ces belles boiseries. On y voit à la cfrnp^lfi d'hiver des chanoines, les dossiers des stalles; à la sacristie des chantres, une porte ; à la chapelle saint-Eugène, quelques boiseries.
9 Castille est désigné dans les registres sous le nom à'arckitcctor ; M. Peville signale ce titre nouveau jusqu'ici.
* Gaillon fut vendu en Tan Y comme propriété ecclésiastique ; 1 ingénieur en chef du département, en réponse 4 ceux qui demandaient la conservation de ce monument, délara que « tout cela ne pouvait être considéré comme un chef-d'œuvre de l'art dont on dût ordonner la conservation..., que e*4ait 4u*$ areAiteetvre §othiqut. • On Tendit à la bande noire, qui démolit.
* Actuellement détruit.
Ainsi, sous Louis XII, notre architecture nationale persistait. Mais la réaction fit de nouveaux progrès sous François Ier, qui appela Serlio â avec quelques autres architectes italiens pour substituer définitivement la manière italienne et les ordres antiques à notre vieille façon de bâtir. Dominique Gortone construisit, en 4533, l'ancien hôtel de ville de Paris; mais Fontainebleau fut le théâtre principal où s'exercèrent les étrangers, et le modèle que François Ier offrit aux courtisans. Serlio ajouta à l'œuvre des Français, ses prédécesseurs, les bâtiments situés autour de la cour ovale, construits dans un style qui conserve cependant quelques-uns des caractères importants de l'architecture française.
Il est essentiel de constater que les Italiens qui ont travaillé en France ont beaucoup modifié leurs idées et qu'ils n'ont pas construit un seul édifice complètement italien. L'architecture française a eu sur leur manière autant d'influence qu'ils en ont eue sur la nôtre, et de cette transaction est résultée une architecture tout originale qui a produit en totalité ou en partie, les châteaux de Ghambord *, de Saint-Germain, de la Muette, de Ghenonceaux, dans lesquels le caractère français est dominant, et les châteaux de Chantilly*, de Blois \ d'Azai-le-Rideau, de Madrid et de Nantouillet, dans lesquels le style italien est prépondérant B.
Jusqu'alors, l'architecture civile avait seule subi l'influence étrangère et l'on continuait à construire les monuments religieux dans le style gothique, qui semblait consacré et hors d'atteinte. En effet, pendant tout le temps qu'avait duré la lutte que nous venons de raconter, on élevait de tous côtés les plus remarquables bâtiments, dans ce style flamboyant que l'on veut faire passer pour une décadence. Le Flamand Louis Van Boglem construisait Notre-Dame de Brou; Jean Texier, la flèche septentrionale de la cathédrale de Chartres; les frères Jacques et Rouland Leroux, le portail de Notre-Dame
1 « Et encores pour ce iourdhuy auons nous en ce Royaume de France vn messire Sébastien Serlio, lequel a assez diligemment escrit et figuré beaucoup de choses selon les règles de Vitruve et a esté le commencement de mettre teles doctrines en lumière au Royaume. Toutesfois i'en congnois plusieurs autres qui sont capables de ce faire, néantmoins ilz ne s'en sont encore mis en peine : et pourtant ne sont dignes de petite iouenge. Entre ceulx la se peut compter le seigneur ne Clagny Parisien (Pierre Lescot), si faict aussi maistre Philibert de lOrme... • — Jean Goujon, Architecture ou art de bien bastir de Marc Vitruve Pollion... mis de latin en françoyspar lan Martin.., pour le roy très chrestien Henri II. Paris, 1547, in-folio ; orné de belles gravures sur lois, dessinées par Jean Goujon.
1 Bâti en 1526, par Pierre Nepveu, dit Trinqueau, architecte de Blois, qui avait travaillé au château de Blois sous Louis XII. Jean Marchant, d'Amboise, a travaillé aussi à Chambord.
3 Nous voulons parler des façades intérieures du grand château de Chantilly, aujourd'hui démoli.
4 II n'y a qu'un côté du château de Blois qui soit de François Ier.
5 Voyez ces divers bâtiments dans l'ouvrage d'Androuet-Ducerceau : Les plus excellents bastiments de France.
de Rouen et l'église de Saint-Maclou, à Rouen. D'autres architectes inconnus bâtissaient la flèche centrale et la < tour de beurre », à la cathédrale de Rouen (1507); l'escalier de l'orgue de l'église de Saintr- Maclou (1518); la chapelle de l'hôtel de Cluny, à Paris; la tour de Saint-Jacques-la-Boucherie, à Paris; les flèches de Saint-André de Bordeaux et de Saint-Jean de Soissons, l'église de Notre-Dame de Lépine, la chapelle du château de Yincennes. On avait bâti les chapelles des châteaux de Chenonceaux, de Blois,de Nantouillet ', sur l'ancien plan gothique, et, sauf leur décoration, qui est de style renaissance, ces édifices sont encore gothiques.
Philibert Delorme compléta la révolution: en 1552, il construisit la chapelle du château d'Anet en style renaissance, sur un plan différent des plans gothiques, et l'édifice fut surmonté d'un dôme *.
Ge fut alors que Jean Wast et François Maréchal, en 1555, firent à Beauvais, une généreuse protestation contre l'architecture étrangère, t Ayant oui parler du dama de Saint-Pierre de Rome, et voulant faire voir que leur gothique pouvoit monter aussi haut que les ordres grecs de Michel-Ange, ils. élevèrent, sur le milieu de la croisée de la cathédrale, une pyramide* de yingt-quatre toises sur une base de huit, qui étoit percée à jour des quatre côtés, ornée de vitres de toutes couleurs; et comme sa base étoit vide, on en voyoit toute la hauteur par dedans l'église 4 : aux jours solennels, il y avoit aussi une grande lampe que l'on montoit jusqu'au milieu de cette pyramide, ce qui faisoit un très-bel effet la nuit aux yeux de ceux qui la regardoient en dehors; mais elle avoit été mal appuyée du côté de la nef, par le défaut de deux piliers qui lâchèrent, et elle s'écroula, n'ayant subsisté que cinq ans et l'ouvrage ayant duré treize ans à construire ». »
Avec la flèche de Beauvais s'écroula le système qui l'avait élevée ; le style gothique était vaincu, et cependant les dernières parties de la lutte n'étaient pas encore terminées. Quelques architectes construisirent l'église de Saint-Eustache, à Paris (1532-1642), l'église de Gisors et celle de Vetheuil près de Mantes, en conservant le plan et toute la disposition des anciens édifices^ n'adoptant de la réforme que son système de décoration, qui partout avait remplacé la vieille ornementation française. Saint-Étienne-du-Mont, achevé seulement sous Henri IV, est encore dans ce style de transaction. Mais à partir de la seconde moitié du xvi° siècle, la révolution était accomplie ; le gothique était entièrement abandonné, ainsi que le style de la renaissance de
1 La chapelle d'Ecouen est encore bâtie de la même manière.
* Cette cnapelle existe encore.
* Une flèche.
4 Elle s'élevait à 455 pieds au-dessus du sol.
* Supplément à V histoire du Beauvaisis, par M. Simon. Paris, 1704.
Louis XII; les ordres antiques et la décoration italienne étaient adoptés et vulgarisés par les chefs de la nouvelle école» Philibert Delorme, Jean Bullant et Pierre Lescot.
Cependant ces illustres maîtres ne furent pas de vulgaires imitateurs ; tout en s'inspirant de l'antique et de l'Italie, ils créèrent des œuvres de génie bien à eux, une merveilleuse architecture qui se résume dans le Vieux Louvre, bâti en 1540, pat P. Lescot1, dans les Tuileries, ouvrage de Philibert Delorme, et dans le château d'Écouen, construit par Jean Bullant \
Ces trois châteaux, types définitifs de la nouvelle architecture, nous permettent de constater comment la révolution se termina, AU Louvre, « le plus exquis de ces excellents édifices »* la disposition générale et les plans sont français et né rappellent erl Hen la disposition et les plans des édifices italiens ; l'arrangement des façades est encore français, mais avec des ornements italiens et surtout antiques; Ainsi f à la façade de la cour, les croisées sont italiennes, mais ces détails se confondent dans une disposition générale qui n'est pas italienne. La composition de l'attique, sa sculpture si élégante, ses pilastres bas et les trophées d'armes qui flanquent les fenêtres, les frontons circulaires et leur ornementation, tout cela n'est pas italien, tout cela est français, original et spontané; c'est bien l'une des plus franches créations du génie national. Aux Tuileries, l'influence italienne sa fait sentir dans les galeries ouvertes. A Écouen, l'ensemble du monument est français, avec des détails italiens et principalement antiques.
On le voit, le génie français s'était considérablement modifié* mais il ne s'était pas absorbé dans une imitation inintelligente ; il avait changé quelques-unes des formes dç l'architecture, mais il avait su conserver son originalité et sa force créatrice8.
* Une partie de U décoration intérieure des appartements du vieux Louvre existe encore, et se trouve actuellement placée dans La chambre dite de Henri IV, dans l'ancienne salle des armures du musée des souverains et dans la salle où est la chapelle du Saint-Esprit. Les appartements du Vieux-Louvre, déjà remaniés au temps de la reine Anne d'Autriche, ont été démolis par Fontaine, lorsqu'il prépara les salles du musée Charles X : tout ce qui fut épargné dans cette déplorable démolition, fut jeté dans les greniers du Louvre ; c'est la où le roi Louis-Philippe trouva ces débris de diverses époques. Il les employa pêle-mêle, et en brouijiant tout, à la décoration des salles que nous venons d'indiquer. La chambre dite de Henri IV n'existait pas au temps de Henri IV telle qu'elle est aujourd'hui ; elle est décorée de débris des appartements de la reine Anne ; mais l'alcôve est bien celle où mourut Henri IV. Le plafond de l'ancienne salle des armures est fait de morceaux venant de toutes parts et du temps d'Anne d'Autriche ; les Quatre parties du monde, au plafond, sont des peintures de l'école de Vouet ; les portes sont aussi de cette époque. Le plafond et les boiseries de la chambre delà chapelle du Saint-Esprit sont du temps de Henri II. On ne fiait, devant ce mélange, et en présenee de cette confusion, si l'on doit se féliciter de cette fâcheuse restauration ou la blâmer.
* Pour apprécier exactement ce qu'étaient ces trois édifices au xvi« siècle, il faut les voir dans l'ouvrage d'Androuet-Ducerceau.
Mais à côté de ces chefs-d'œuvre de l'art français, nés de l'influence nouvelle, nous
Un des talents les plus originaux de ce temps est celui de Jacques Àndrouet-Ducerceau, architecte, dessinateur et graveur, mais surtout important comme ornemaniste. Formé aux écoles d'Italie et empruntant ses thèmes à l'ornementation italienne, Androuet-Ducerceau sut conserver le goût français, tout aussi bien que les architectes dont nous venons de parler ; doué d'une verve incomparable, il a su rester créateur. Dans l'immense suite d'ornements dessinés et gravés par Ducerceau, on doit signaler l'originalité, le bon goût, la richesse et une infinie variété. À l'ornementation gothique et à l'ornementation franco-italienne de Gaillon avait succédé l'ornementation italienne ; l'ornementation française recommença avec Androuet-Ducerceau, le digne chef de file de cette brillante série de décorateurs que nous retrouverons plus tard, et qui sont peut-être les plus parfaits représentants du goût français *.
Malgré les luttes de l'intérieur, malgré cette révolution de cinquante ans, malgré la célébrité si générale des Italiens, nos architectes continuèrent, comme par le passé, à élever çà et là quelques monuments à l'étranger. En Portugal, Nicolas, architecte et sculpteur, et trois de ses compatriotes, Jean de Rouen, Jacques Longuin et Philippe Edouard, étaient appelés par le toi Emmanuel, vers 1517, pour reconstruire l'église de Sainte-Croix de Goïmbre. Nicolas, fut également chargé de l'exécution du portail principal de l'église de Belem ; il sculpta encore l'autel de la chapelle du couvent deN.-D. de la Pena, près de Cintra. Les historiens portugais le nomment toujours « le grand sculpteur » et ne parlent de ses œuvres qu'en les appelant « de somptueuses merveilles». Jean de Rouen était aussi architecte et sculpteur, comme tous les grands artistes de ce temps,oii l'on n'avait pas encore imaginé les spécialités et la division du travail ; il a sculpté les retables en pierre de l'église de Sainte-Croix de Coïmbre, œuvre d'une délicatesse extrême et d'un goût exquis. L'architecte Jérôme de Rouen fut chargé par la fille du roi Emmanuel, Dona Maria, de bâtir l'église de Luz, près de Lisbonne. La princesse qui voulait que ce monument « fût une des plus belles choses de l'Europe », comme elle le disait à Jérôme, avait appelé un Français pour le construire. Louis de Foix alla en Espagne travailler, dil-on, au monastère de l'Escurial. En Ita&e même, à la fin du xvie siècle, Nicolas Bonaventure, dont nous avons déjà parlé, faisait Tune des trois fenêtres du fond du chœur au dôme de Milan.
devons désavouer les extravagantes figures de Joseph Boiilot, de Langres, auteur des ifouvetuspovrtrtitê et figures de Termes, et celles de Hugues Sambin, de Dijon, auteur de V Œuvre de la diversité des Termes (Lyon, 1577)? jamais l'art du moyen âge n'avait soupçonné rien de plus détestable et de plus absurde;
1 Le Cabinet des estampes possède un bel et complet exemplaire de l'œuvre de Ducerceau»
Sculpture.
Nous avons déjà dit que la sculpture française au xve siècle, avant la Renaissance, était avec les maîtres de Rouen, avec les sculpteurs de Dijon et surtout avec Michel Colombe, en pleine voie de transformation spontanée, lorsque la Renaissance vint entraîner nos tailleurs d'images et nos huchiers. La réaction s'exerça d'abord sur l'ornementation ; la statuaire n'y fut soumise que plus tard.
Pendant la première Renaissance, celle de Louis XII, la sculpture française produisit le tombeau de François II, duc de Bretagne1, chefd'œuvre de Michel Colombe et de la Renaissance française; — les stalles de la cathédrale d'Amiens, sculptées * par Antoine Avernier, Jean Trupin, Arnoul Boulin et Alexandre Huet, composées dans le pur style flamboyant et décorées de quatre cents bas-reliefs et des plus riches ornements dans le goût français ; — le tombeau des cardinaux d'Amboise *, admirable ouvrage de Rouland Leroux, qui conserve la capricieuse fantaisie et la richesse originale de composition de l'école française, mais où l'on sent l'influence italienne dans quelques ornements ; — même remarque pour les belles boiseries sculptées de la cathédrale d'Évreux. — Les saints de Solesmes4, œuvre trop peu connue dans notre indifférent pays, sont de deux époques et de deux styles; une partie de ces sculptures est de 1496 et du plus beau style français de l'école de Tours; l'autre partie est de 1553, et offre quelques-uns des caractères de la sculpture italienne8.
1 A la cathédrale de Nantes.
* De 1508 à 1522.
3 A la cathédrale de Rouen.
4 A l'abbaye de Solesmes dans le Maine.
» Nous regrettons que la gravure ou la photographie n'ait pas encore popularisé ce chef-d'œuvre ; on voudra bien nous pardonner la description un peu longue que nous en donnons. On appelle « les Saints de Solesmes > une suite de bas-reliefs et plus de cinquante statues, la plupart de grandeur naturelle, placés dans les bras de la croix de lé^lise abbatiale de Solesmes, et encastrés dans la plus merveilleuse ornementation française. Cette sculpture a été exécutée en 1496 et en 1553 ; par qui? on l'ignore. Au bras droit de la croix, il y a, à gauche de l'autel, un saint Pierre, statue bien française et dans le plus beau style de l'école de Tours. A l'extrémité du bras, est l'Ensevelissement du Christ, belle composition de figures en ronde bosse, de même style français et de même date, 1496, que le saint Pierre. Au bras gauche de lacrtix^ily a deux étages de sculptures sur chacune des faces du bras ; elles représentent l'histoire de la Vierge. Les sculptures d'en haut sont d'un style tout différent, non-seulement de celui des bas-reliefs d en bas, mais de celui du bras droit de la chapelle. Dans l'ignorance où nous sommes des diverses manières de nos anciennes écoles provinciales, nous ne trouvons d'explications à ces différences de style que des influences allemandes, flamandes et italiennes ; aussi dit-on qu'une influence allemande se fait sentir dans les sculptures d'en haut, tandis qu'une influence italienne est évidente dans celles d'en bas ; quelques-uns même les attribuent à des Allemands et à des Italiens. Pour nous, la prétendue influence allemande, ce sont les caractères de notre vieille sculpture du nord de la France. Quant à l'influence italienne, elle est évidente et s'explique par la date du travail, qui est de 1553 ; et il est plus que probable qu'il a été exécuté par des artistes italiens. Quoi qu'il en soit, les sculptures d'en haut, qui sont françaises,
On observe dans l'histoire de la sculpture les mêmes évolutions que nous avons déjà remarquées dans l'histoire de l'architecture : au moment de la Renaissance, une ou plusieurs écoles françaises, dans l'état le plus florissant ; sous Louis XII, la sculpture décorative italienne prenant la place de l'ornementation florale jusqu'alors en usage, mais la statuaire résistant au goût étranger et à l'influence de l'antique ; puis, sous François 1er et Henri II, la réaction peu à peu se faisant plus complète et s'attaquant à la statuaire.
François 1er fit venir d'Italie plusieurs sculpteurs, dont les plu connus sont Benvenuto Gellini et Paul-Ponce Trebatti. Le premier fit de grands travaux de sculpture et surtout d'orfèvrerie pour le Roi. Il ne reste plus aujourd'hui de toutes ces œuvres que le bas-relief en bronze de la Nymphe couchée, que Ton voit à la salle des Cariatides, au Louvre. Benvenuto a écrit des Mémoires d'une impudence extraordinaire ; ses vanteries et son mérite en avaient fait une espèce de mythe auquel tout a été attribué. L'ignorance et la mauvaise foi ont été longtemps d'accord pour tout mêler, et il est temps que la critique fasse enfin la part exacte de ce qui est réellement au sculpteur italien.
Paul-Ponce Trebatti travailla aux ouvrages de stuc de Fontainebleau, fit le tombeau du prince Alberto Pio da Garpi (au musée du Louvre), aida Jean Goujon, dans l'attique du Louvre, qui n'est pas son œuvre en entier, enfin il sculpta la façade orientale du château des Tuileries1. Paul-Ponce a été aussi pendant longtemps une espèce de mythe auquel on attribuait^toute œuvre de sculpture de la Renaissance ; il avait sculpté, disait-on, la statue de l'amiral Chabot, qui est de Jean Cousin; il a passé longtemps pour l'auteur du mausolée de Louis XII et d'Anne de Bretagne, chef-d'œuvre de Jean Juste ■ et de Pierre Bontemps •. Ces deux fausses attributions avaient considérablement contribué à augmenter la réputation de Paul-Ponce.
Pendant ce temps, Bachelier, François Gentil, Martin Cloistre de Blois \ Richier, Jean Goujon, François et Pierre Lheureux, ses successeurs au Louvre, Jean Cousin, Pierre Bontemps et Germain Pilon concouraient à fonder la nouvelle école de sculpture française qui
représentent : l'Assomption de la Vierge ; la Vierge» reçue au ciel par son Fils ; l'Enfant Jésus retrouvé par sa Mère au milieu îles docteurs. Les sculptures d'en bas, qui sont itaRennes, représentent : la Vierge en extase recevant la communion de son Fils, et l'Ensevelissement de la Vierge. Les figures de la Vierge et de la Madeleine sont des prodiges de beauté, d'onction et d'expreasioa ; rien n'est plus pur, plus élevé, plus sublime et plus beau. Quant à l'exécution, elle est d'une perfection achevée.
1 Voy«le savant article de M. Emeric David, sur Trebatti, dans la Biographie universelle ; réimprimé dans : Vie des artistes, 1 vol. in-18. Dans la BibL Charpentier.
' Johannes, cognomine Justus et Florenlinus. 11 avait un frère, Antoine Juste, qui travailla à Gaillon. (Voir les Comptes cités p. 46).
* Voiries Archives curieuses de l'histoire de France, t. III, p. 82-84. Poilly a gravé le tombeau de Louis XII, où l'ornementation seule ost dans le goût italien.
* Archives de l'art français, 1. 1, p. 276.
succédait à l'école de Tours. Certes, ces grands artistes se sont inspirés des chefs-d'œuvre de l'antiquité et de l'Italie, mais tous ont conservé dans leurs productions une sève bien française et beaucoup d'indépendance. En effet, à ne prendre que leurs œuvres exposées au Louvre et à Versailles, qu'y a-t-il de plus français que les cinq bas« reliefs de Jean Goujon, représentant la Déposition et les quatre Évangél'stes, qu'il avait sculptés pour le jubé de Saint-Germain-l'Auxerrois? On y retrouve tous les caractères de notre manière, la netteté de la composition, le bon goût et déjà l'élégance. Mais, on sent l'école Italienne ' dans ses figures de Nymphes, aux formes allongées, bien que la grâce de la forme française vienne un peu couvrir l'influence étrangère. Les bustes de Charles IX et de Henri III, par Germain Pilon, son buste d'enfant, sont autant de chefs-d'œuvre et commencent cetttf série de bustes que la sculpture française a seule su produire, et qui sont un trait tout particulier de son génie, comme le portrait dans notre école de peintura Quelle différence, pour un esprit intelligent et fin, entre le Philippe de Chabot de Jean Cousin *, si franchement français quoique inspiré largement de l'antique, et la statue en bronze d'Albert Pie de Savoie, par Paul-Ponce Trebatti.
On peut voir à Versailles le moulage d'une statue de Léger Richier, représentant la duchesse de Lorraine, Philippe de Gueldres, morte en 1547*, œuvre toute française aussi. Il en est de même des bas* reliefs du tombeau de François Ier, dans lesquels Pierre Bontemps a sculpté les batailles de Marignan et de Gérisoles*, et aussi du bas-relief représentant les cavaliers de l'Apocalypse, que l'on voit au tombeau de Jean de Langheac, à la cathédrale de Limoges 5, Les statues de Henri II et de Catherine de Wédicis, seulptées par Germain Pilon pour le tombeau de Henri II, et placées aujourd'hui dans la crypte de Saint-Denis, sont au nombre des plus belles œuvres de la sculpture française.
En échange de Paul-Ponce et de Benvenuto, la France envoyait à l'Italie Richard Taurigny et Jacques d'Angouléme. On sait peu de chose sur maître Jacques d'Angouléme ; Biaise de Vigenère le mettait bien au-dessus de Germain Pilon, et affirmait que ses œuvres étaient très-remarquables et très-estimées. Il raconte qu'en 1550, maître Jacques osa bien lutter avec Michel-Ange pour le modèle
1 Le PrSmatice a eu beaucoup d'influence sur Jean Goujon.
* Le tombeau complet est gravé dans les Antiquités nationale* de Millin. t, I, pi. 12.— Le musée de Ciuny possède un beau groupe de Jean Cousin, Vénus et l'Amour.
» La figure originale est aux Cordelière de Nancy. — Voyez le t. I, p. 373 du Catalogue du Musée de Versailles , par M. E. Soullé.
4 Ils ont été gravés par Masquelier. Le Louvre en possède un moulage en bronze.
5 Ce bas-relief, en pierre, est de 1S43. On en voit une gravure par 11. Léon Geucherel.dans le t. X Vi des Annales archéologiques. M. Dïdron croit avec raison que Jacques d'Angouléme est l'auteur de ce chef-d'œuvre,
d'une statue de saint Pierre, et que de fait il l'emporta sur le grand artiste au jugement de tous les maîtres italiens.
Richard Taurigny, sculpteur en bois, que jious avons déjà vu employé aux ouvrages de Gaillon, fit, vers le milieu du xvie siècle, les stalles de Sainte-Justine de Padoue et celles de la cathédrale de Milan. En 1518, un autre sculpteur en hois, Jean Barille, travaillait aux boiseries du Vatican1. Philippe de Bourgogne, architecte et sculpteur, l'un des plus fameux maîtres du xvi* siècle, allait en Espagne construire et sculpter la coupole surmontée d'une tour que Ton admire à la cathédrale de Burgos. Cette construction est, à coup sûr, l'une des plus belles œuvres de la Renaissance. Philippe de Bourgogne a sculpté la clôture du chœur de la cathédrale de Burgos, et, à la cathédrale de Tolède, .la moitié des stalles du chœur. L'autre moitié est de Berruguette. Dans le même temps travaillaient aussi en Espagne, les sculpteurs Louis de Bourgogne et Vigarny.
Ainsi, pendant le xvie siècle, nos artistes étaient accueillis par les étrangers, par les Italiens eux-mêmes, avec empressement, et oq leur confiait l'exécution d'œuvres importantes.
Musique,
Enfin, disons pour terminer, que nos musiciens créaient à cette époque l'école de musique italienne. Claude Goudimel, le plus illustre de oes artistes, a eu pour élèves Palestrina et Nanini. A cette époque, tous les maîtres de chapelle de l'Italie étaient français. Lorsque le Pape envoya, en 1545, des chanteurs apostoliques au concile de Trente, pour donner leur avis sur ce qui concernait le chant et la musique d'église, tous ces chanteurs étaient français ".
1 Suivant la commentateur du Vasari, publié k Florence chez Lemonnier (Vie d$ Raphaël), Barille, regardé jusqu'ici comme Français, serait Siennois.
1 On trouve, dans la Gazette musicale du 1" juin 1856, dans un article de M. Ad. de la Face, ayant pour titra : • Manuscrit musical d'un ciartreuw, » le fait suivant et assez curieux pour être reproduit ici.
t Bonini (c'est U ckartreua) va maintenant nous donner une notice intéressante pour la France. > « Au temps du grand-duc Ferdinand I", ilorissait au service de t cette altesse, M.. . (nom laissé en blanc), surnommé le Françnfsin ou petit Fran- • çais; il avait été appelé à Florence pourjlormer des élèves, parmi lesquels quelques- » uns devaient être instruits pour jouer chaque soir, une heure avant la nuit, sur le
> balcon du Palais- Vieux. En peu de temps, ceux qu*il choisit étaient devenus si
> habiles que, dans l'opinion commune, pas un prince ne possédait une réunion semi blable d'instruments variés. Ces musiciens prirent le nom du pays de leur maître et » s'appelèrent les Françaises. »
• Notre compatriote, dont parle si honorablement Bonini, tout en ignorant son véritable nom, s'appelait Bernard ou Bernardin ; il avait été appelé à Florence par le grand-due Ferdinand, et fut surtout aimé et protégé par son épouse, Marie-Madeleine d'Autriche. Son tombeau, en marbre, accompagné des insignes de sa profession, se voyait encore il v a quelque temps au monastère de Sainte-Elisabeth-des-Gonverties, dont la grande-duchesse était bienfaitrice ; et, sur une table de marbre qui fait partie
XfDs9 XTIDP ET XIX- SIÈCLES
Au xvii0 siècle, il y eut une véritable renaissance de l'esprit français. À ce moment de splendeur, qui coïncide avec la décadence de l'Italie, recommence une nouvelle période d'influence à l'étranger, comme avant la Renaissance.
L'influence de la France de Richelieu et de Louis XIV, qui se continue auxvin6 siècle, est tellement considérable,qu'il est essentiel de l'établir d'abord par le témoignage des contemporains. Je citerai Leibnitz pour le dix-septième siècle, et Frédéric le Grand pour le dix-huitième.
«Après la paix de Munster et celle des Pyrénées, dit Leibnitz*, la puissance et la langue française l'emportèrent. La France se vantait d'être le siège de toute l'élégance; nos jeunes gens, surtout notre jeune noblesse, qui n'avaient jamais connu leur patrie et admiraient tout chez les Français, non contents de la rendre méprisable auprès des étrangers, les aidaient à la décrier, et prenaient du dégoût pour leur langue et pour leurs propres mœurs qu'ils ignoraient; ils eurent bien de la peine à déposer cette aversion après être parvenus
à l'âge de maturité et de jugement. Plusieurs de ces jeunes gens
étant parvenus ensuite aux dignités et aux emplois, gouvernèrent l'Allemagne pendant un assez long espace d'années, et s'ils ne la rendirent pas tributaire de la puissance française, il ne s'en fallut pas de beaucoup, et ils la soumirent du moins presque entièrement à la langue1 et aux modes de cette nation. »
du pavé de l'église et se trouve à l'entrée, on lisait une inscription latine, aujourd'hui
{>resque entièrement effacée, mais que j'ai cependant pu encore vérifier, et dont voici a traduction :
« Ci-gît le prince et la gloire du chant harmonique, auquel la grande-duchesse de
• l'Hespérie a donné cette sépulture : Bernardin, le Françaisin le plus habile qu'on ait
• vu ici sur les instruments à vent, dont il tirait des sons délicieux. Après sa mort,
• il mérite des honneurs semblables à ceux qu'il reçut durant sa vie ; il est le premier
• homme dont les restes reposent dans ce temple. •
* Bernardin enseignait principalement le violon, le cor et la trompette. Parmi les élèves qu'il forma, Paul du Françaisin et Jacques du Françaisin furent les plus célèbres, comme l'ont indiqué Rosselli, dans son Sepottuario, et Lastri, dans son Osservatore fiorentino (t. Vil, p. 88, éd. Terza). Ainsi l'école de violon à Florence eut pour fondateur un Français du temps de Henri IV. »
1 Œuvres complètes, Genève, 4768, 6 vol, in-4°: t. VI, 2e partie, p. 16 et 17.
* Voyez le discours sur • L'universalité de la langue française, • par le comte de Rivarol, discours qui a remporté, en 1784, le prix proposé par r Académie de Berlin. Cette académie, acceptant le fait comme évident, avait donné en sujet de prix, la recherche des causes du fait ; parmi les causes indiquées par Rivarol on remarque celle-ci : « Les opinions exagérées du Nord et du Midi viennent prendre à Paris une teinte qui plaît à tous. >
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t L'Europe, dit plus tard Frédéric le Grand1, enthousiasmée du caractère de grandeur que Louis XIV imprimait à toutes ses actions, de la politesse qui régnait à sa cour et des grands hommes qui illustraient son règne, voulait imiter la France qu'elle admirait ; toute l'Allemagne y voyageait; Un jeune homme passait pour un imbécile s'il n'avait séjourné quelque temps à la cour de Versailles : le goût des Français régla nos cuisines*, nos meubles, nos habillements et toutes ces bagatelles sur lesquelles la tyrannie de la mode exerce son empire ; cette passion, portée à l'excès, dégénéra en fureur. Les femmes, qui outrent souvent les choses, la poussèrent jusqu'à l'extravagance*. »
' Que si l'on recherche les causes de cette influence exercée aux xvn° et xvme siècles par la France, on les trouvera toutes dans la puissance et la gloire de Louis XIV, dans l'élégance et la délicatesse des mœurs de la cour de Versailles, dans l'éclat de notre littérature, dans le charme et la séduction de l'esprit et du goût français.
Nos ambassadeurs pendant la paix, nos officiers pendant la guerre, plusieurs princesses françaises mariées à des princes étrangers4, répandirent en Europe les mœurs de la France. La révocation de l'édit de Nantes y contribua aussi. Enfin Pierre le Grand vint à Paris ; ses sujets l'imitèrent, et la société russe se modela sur la société française. On venait de partout se « maniérer » à Paris et à Versailles, c'est-à-dire étudier notre esprit de société, les usages de la bonne compagnie, notre politesse et surtout notre art de la conversation. La philosophie, les lettres, nos journaux littéraires, nos chansons, nos modes mômes complétaient cette influence qui francisa l'Europe pour longtemps. Il était impossible que l'école française ne prit pas une large part dans cette influence générale de la France sur l'Europe.
Au xvine siècle, Paris était devenu le centre d'activité le plus considérable de l'Europe ; c'était une nouvelle Athènes. Mais écoutons Diderot:
1 Mémoires pour servir à V Histoire de la maison de Brandebourg, p. 327-8.
* Frédéric le Grand a raison d'indiquer ceci : il est bien certain que nos usages de la table ont été adoptés partout, et que c'est la cuisine française qui a décidé les étrangers à renoncer aux festins grossiers, aux orgies, et à se comporter à table avec honnêteté, en remplaçant par la variété et la délicatesse des vins et des mets, l'abondance grossière des boissons et des viandes.
* Les femmes ne furent pas seules coupables d'extravagance : le fameux Potemkin, qui, au dessert, faisait servir aux dames des diamants à pleines cuillerées, était à un moment amoureux fou de la belle princesse Dolgorouki; ayant appris qu'elle manquait de souliers do bal qu'habituellement elle faisait venir de France, Potemkin fit partir pour Paris un exprès qui courut jour et nuit, et rapporta les souliers. — De grandes dames suédoises faisaient faire leurs robes à Paris par l'entremise de l'ambassade de Suède.
* En Pologne, en Angleterre, en Espagne, en Portugal, en Savoie, à Modène, à Parme.
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« Roslin • est aujourd'hui un aussi bon brodeur que Carie Vanloo fut autrefois un grand teinturier. Cependant il pouvait être un peintre; mais il fallait venir de bonne heure dans Athènes. C'est là qu'aux dépens de l'honneur, de la bonne foi, de la vertu, des mœurs* on a fait des progrès surprenants dans les choses de goût, d'art, dans le sentiment de la grâce, dans la connaissance et le choix des caractères,- des expressions et des autres accessoires d'un art qui suppose le tact le plus délié, le plus délicat, le jugement le plus exquis, je ne sais quelle noblesse, une sorte d'élévation, une multitude de qualités fines, vapeurs délicieuses. qui s'élèvent du fond d'un cloaque. Ailleurs, on aura de la verve; mais elle sera dure, agreste et sauvage '. »
C'est ce grand mouvement qu'il s'agit d'étudier dan? ses détails.
peinture 1 , Henri IV et Marie de Médicis.
Dès les dernières années du xvt* siècle, la peinture officielle, tout italienne, se mourait à Fontainebleau, en s'obstinant à étouffer le génie français dans des formes étrangères. Les Flamands qui vinrent en France, au temps de Henri IV, pour continuer l'œuvre des peintres italiens, ne purent redonner ni l'inspiration, ni la vie à l'école de Fontainebleau. Égarés dans Ja fausse voie de l'imitation des maîtres florentins, nos artistes n'avaient acquis aucuns de leurs mérites et avaient perdu presque toutes les qualités françaises. Nous ne savons ce qu'étaient les peintures de l'ancienne galerie d'Apollon, faites par Bunel et par Dubreuil, mais la chapelle de Fontainebleau, décorée par Fréminet *, la principale illustration du règne de Henri IV, atteste la décadence où étaient tombés les imitateurs de Michel- Ange.
On peut juger par quelques estampes ce que Fréminet aurait été s'il avait pu échapper à l'action pernicieuse de l'école florentine. La Sainte Famille, gravée à Rome par Ph. Thomassin, en 1589, montre chez le maître qui l'a peinte un talent élevé et tout français 5 la composition, l'ajustement, le goût rappellent à l'esprit la manière de Vouet4. Le Baptême du Christ, gravé à Rome, en 1591, par J. Turpin,
1 Peintre de portraits, né en Suède, et sur lequel M. Ph. de Chennevières a écrit une notice insérée dans la Revue universelle de» Arts.
* Diderot, salon de 1765, t. I, p. 240, éd. in-8» de 1821.
» De 1606 à 4615.
4 Fréminet n'a été en Italie qu'en 1587; la Sainte Famille dont nous parlons a- été faite presque à son arrivée à Rome, lorsque Fréminet peignait' encore selon le goftt de son nère et bien certainement d'après la manière de nos vieux maîtres de Saint-Luc, manière qu'il changea en Italie contre le style tourmenté de l'école de Florence.
xvir», rvni«, xix8 siècles 59
est au contraire composé dans le style florentin, comme ses peintures de Fontainebleau, mais cependant avec plus de sagesse, avec moins de poses tourmentées et contournées que Ton n'en rencontre dans les imitateurs italiens de Michel-Ange à cette époque, dans le Bronzino, par exemple.
Le manque de documents, la dispersion ou la destruction des œuvres rendent difficile la tâche décrire l'histoire de la peinture au temps de Henri IV; cependant, en cherchant bien, on retrouve quelques œuvres remarquables, originales et pleines de caractère, qui nous prouvent que certains hommes s'obstinaient à rester français, malgré la mode. Les plus importants sont les maîtres de Saint -Luc, quelques peintres provinciaux1, nos dessinateurs de crayons, qui vont bientôt disparaître, quelques graveurs de portraits, le sculpteur Jacquet et les peintres Jean Mosnier et Quintin Varin.
Le courant français que nous avons vu se maintenir au xvi* siècle, continue; il y a un milieu français plus fort qu'on ne pense, car le Flamand Porbus, en peignant la Gène, qui est au Louvre, y est soumis à ce point que son œuvre est presque française.
Quintin Varin est l'auteur de ce remarquable tableau de la Présentation au temple, placé aujourd'hui à Saint-Germain-des-Prés ',et qui est d'un goût si français, qu'on le croirait peint en plein xvni# siècle. Marie de Médicis, frappée du grand talent de Varin ', le chargea de peindre la galerie du Luxembourg. Mais, au moment de se mettre au travail, Varin disparut; un méchant poète de ses amis venait d'être pendu pour avoir écrit un libelle contre la Cour ; effrayé et craignant de se trouver compromis dans cette affaire, Varin se cacha et échappa à toutes les recherches de ses amis. Marie de Médicis perdit patience et appela Rubenspour remplacer le peintre picard (1620). Quant à Jean Mosnier, il fut employé par Marie de Médicis au Luxembourg; un de ses tableaux, fait pour ce palais, la Magnificence royale, est conservé au Louvre; c'est une belle peinture décorative, qui rappelle la manière de La Hire.
Les faits nous permettent donc de constater que quand Simon Vouet revint à Paris, en 1627, il y trouva une école française beaucoup plus forte qu'on ne le croit ordinairement.
1 M. Ph. de Chenue vières a publié quatre volumes de BecAerehes sur les peintres provinciaux de l'ancienne France. Nous lui devons les biographies de Quintin Varin et de Jean Mosnier.
1 H. 5,59-, L. 3,03. Gravé par Karl Audran. — Voyez Ph. de Chennevières, Peintres provinciaux, t. I, p. 230.
3 M. Ph. de Chenneviares nous apprend que Varin est l'auteur d'un tableau représentant saint Charles Borromée distribuant des secours aux malades (à SaintrJStiennedu-Mont). On voit ausai à Abbeville et à Beauvais divers tableaux de ce maître. Un de sas meilleurs, Jésus-Christ guérissant le paralytique, pourrissait, an 1658, dans les greniers de l'église de Fontainebleau.