LETTRE A UNE DAME
« Je suis triste de votre ennui. Avec tant de moyens de passer agréablement votre temps en ce monde, vous ne jouissez pas des moments que le ciel accorde relativement à bien peu de créatures dans notre état de civilisation. Vous avez raison quand vous me trouvez heureux dans l'exercice de l'art qui
m'amuse et m'intéresse réellement. Mais à quel prix acquiert-on ce talent souvent médiocre et contestable, qui nous console, si vous voulez, dans de certains moments, et que de chagrins l'accompagnent dont on ne raconte jamais la centième portion ? Notez que vous faites partie de ce petit nombre pour lequel, nous autres, mouches à miel, nous travaillons sans cesse. C'est pour vous plaire que nous jaunissons et que nous périssons. Vous n'avez autre chose h faire que nous admirer ou, ce qui est infiniment plus agréable, nous critiquer. Et cela avec des conditions de digérer infiniment supérieures, car vous prenez le repos et l'exercice quand il vous plaît; vous allez, vous venez, vous vous reposez. Mais les bonnetiers euxmêmes ne travaillent comme des nègres trente ans de leur vie que pour se reposer un jour. Vous êtes donc arrivée toute portée là où nous tendons nous autres de toute la force de nos muscles et de notre intelligence, et sans presque jamais y parvenir. Vous êtes à l'abri des journalistes, des envieux. Avezvous un ennemi, vous lui donnez à dîner; vous l'enchaînez même à vous amuser, dans l'occasion. Consolez-vous donc un peu, pour ce qui vous concerne, au spectacle de ce que souffrent tant de malheureux qui, loin d'avoir à donner à dîner et à jouir du superflu, n'ont pas même le nécessaire. »