‹ Les artistes francʹaisChapitre 14 sur 23 · A MONSIEUR THÉOPHILE S I LV ESÏRE, A LONDRES · texte numérisé non relu

A MONSIEUR THÉOPHILE S I LV ESÏRE, A LONDRES

Paris, ce 31 décembre 1858.

« Mon cher Monsieur,

(( Je reçois votre lettre de Londres et je la trouve trop pressante et pour la matière que j'ai à traiter, et pour l'état où je suis depuis trois jours, par exception, car je me portais à

DELACROIX

merveille depuis six mois. J'ai pris un malaise qui me met tout à plat. Encore si vous m'aviez demandé ces renseignements pour une époque un peu plus reculée, j'aurais pu choisir mes moments. Au reste, ce que vous me demandez est ce que j'ai le plus de plaisir à faire.

» L'époque de ma vie où j'ai vu l'Angleterre (1826) elle souvenir de quelques amis d'alors est très-doux pour moi. Presque tous ont disparu. Parmi les artistes anglais qui m'ont fait l'honneur de m'accueillir tous avec la plus grande bonté, car j'étais alors à peu près inconnu, je crois qu'il n'en reste plus un seul. Wilkie, Lawrence, Fielding, grands artistes, un surtout, Goplet, dans le paysage et l'aquarelle; Etty, mort, je crois, récemment, m'ont montré la plus grande complaisance. Je ne parle pas de Bonington, mort aussi dans sa fleur, qui était mon camarade, et avec lequel, ainsi que Poterlet, autre mort prématuré, en qui la Peinture a perdu beaucoup (celui-ci était Français), je passais ma vie, à Londres, au milieu des enchantements que donnent dans ce pays-là, à un jeune homme ardent, la réunion de mille chefs-d'œuvre et le spectacle d'une civilisation extraordinaire. Je ne me soucie plus de revoir Londres; je n'y retrouverais aucun de ces souvenirs-là et surtout je ne m'y trouverais plus le même pour jouir de ce qui s'y voit à présent. L'école même est changée. Peut-être m'y verrais-je forcé de rompre des lances pour Reynolds, pour ce ravissant Gainsborough que vous avez bien raison d'aimer. Non pas que je sois l'adversaire de ce qui se fait maintenant dans la peinture en Angleterre : j'ai été frappé même de cette prodigieuse conscience que ce peuple peut apporter même dans les choses d'imagination; il semble presque qu'en revenant au rendu excessif des détails ils sont plus dans leur génie que quand ils imitent les peintres italiens et surtout les coloristes flamands. Mais que fait l'écorce? ils sont toujours Anglais sous cette transformation apparente» Ainsi, au lieu de faire des pastiches purs et simples des primitifs Italiens, comme la mode en est venue chez nous, ils mêlent à l'imitation de la manière de ces vieilles écoles un sentiment infiniment personnel ; ils y donnent

l'intérêt provenant de la passion du peintre, intérêt qui manque en général à nos froides imitations des recettes et du style des écoles qui ont fait leur temps.

» Je vous écris sans m'arrêter, et je vous lance tout ce qui me vient. Mes impressions de ce temps-là seraient peut-être un peu modifiées aujourd'hui. Peut-être trouverais-je clans Lawrence une exagération de moyens d'effet qui sent un peu trop l'école de Reynolds; mais sa prodigieuse finesse de dessin, la vie qu'il donne à ses femmes, qui ont l'air de vous parler, lui donne, comme peintre de portrait, une sorte de supériorité sur Van Dyck lui-même dont les admirables figures posent tranquillement. L'éclat des yeux, les bouches entr'ouvertes sont rendus admirablement par Lawrence. Il m'a accueilli avec beaucoup de grâce-, c'était uu homme gracieux par excellence, excepté pourtant quand on critiquait ses tableaux. Deux ou trois ans après mon voyage en Angleterre, j'y envoyai plusieurs tableaux, entre autres la Grèce sur les ruines de Missolonghi et le Marino Faliero. Ce dernier tableau attira beaucoup son attention. On m'a assuré qu'il avait manifesté l'intention de l'acquérir. Il mourut à peu près dans ce temps-là. J'ai eu de lui une lettre en huit pages, à propos , d'un petit article que j'avais fait, dans la Revue de Paris, sur son portrait du Pape. J'eus l'imprudence de la montrer, avant de bien ravoir lue moi-même, à un fougueux amateur d'autographes à qui je n'ai jamais pu la reprendre.

» Wilkie fut également pour moi aussi aimable que le comportait son caractère réservé. Un de mes souvenirs les plus frappants est celui de son esquisse de John Knox prê~ chant. Il en a fait depuis un tableau qu'on m'a assuré être inférieur à cette esquisse* Je m'étais permis de lui dire, en la voyant, avec une impétuosité toute française, qu'Apollon lui-même prenant le pinceau ne pourrait que la gâter en la finissant.

» Je le revis quelques années après à Paris. Il vint me voir et me montra quelques dessins rapportés d'un grand voyage d'Espagne dont il revenait; Il me parut entièrement bouleversé

par les peintures qu'il y avait vues : j'ai admiré qu'un homme d'un génie aussi réel, et parvenu jusqu'à la vieillesse, pût être influencé à ce point par des ouvrages fort différents des siens. Au reste, il mourut peu après dans un état mental, m'a-t-on assuré, fort ébranlé.

» Constable, homme admirable, est une des gloires anglaises. Je vous ai déjà parlé de l'impression qu'il m'avait produite au moment où je peignais le Massacre de Scio. Lui et Turner sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l'ornière des paysagistes anciens. Notre école, qui abonde maintenant en hommes de talent de ce genre, a grandement profité de leur exemple. Géricault était revenu tout étourdi de leurs grands paysages.

» Je ne me suis pas trouvé en Angleterre en même temps que Charlet et Géricault. Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'on doit penser de ces deux hommes. Vous connaissez ma grande admiration pour l'un et pour l'autre. Charlet est un des plus grands hommes de notre pays; mais on ne dressera jamais chez nous une statue à un homme qui n'a fait autre chose que jouer avec un petit bout de crayon pour faire de petites figures. Le Poussin a attendu deux cent cinquante ans cette fameuse souscription à sa statue, laquelle, je crois, n'existe pas encore, grâce à l'insuffisance de fonds. S'il eût brûlé seulement deux villages, il n'eût pas attendu aussi longtemps.

» Je fais des vœux pour que vous nous ameniez ici les beaux ouvrages dont vous me parlez. Notre école a grand besoin de se voir infuser un peu de sang nouveau. Notre école est vieille, et il semble que l'école anglaise soit jeune. Ils (les Anglais) semblent chercher le naturel, et nous ne sommes occupés qu'à imiter des tableaux. Ne me faites pas lapider en me prêtant au dehors ces sentiments qui sont, hélas! les miens.

» Vous avez bien fait de me mettre sur un chapitre que j'aime. Voilà quatre pages d'un malade que ces souvenirs ont un peu reposé. Je serai très-heureux que tout cela puisse vous

être utile. Vous connaissez ma reconnaissance et le plaisir que j'ai à vous être agréable.

» Votre tout dévoué

« EUG. DELACROIX

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