IL
soirs mes idées, mes actions de la journée, ce qui m'enseigne à vivre logiquement, rationnellement. Si je me sens dans un mauvais chemin, j'en change. »
11 se croit parvenu à la connaissance, à la possession de lui-même, et il a « tiré au grand clair » ses illusions. « En les perdant, je n'ai rien perdu, il m'en reste toujours assez, et, d'ailleurs, n'ai-je pas l'inconnu devant moi pour me tenir lieu de tout? » C'est ainsi qu'il est assuré de s'instruire, de voir sa personnalité grandir de jour en jour en progression géométrique, de « pense)" de plus fort en plus fort » sur son génie et sur notre sottise. De seize à vingt ans, il était affolé d'un amour qu'il appelle « l'amour chevaleresque, » et qui lui faisait verser des pleurs sur les maux de l'humanité ; ensuite, un amour moins désintéressé le posséda : l'amourpropre : « J'aurais voulu sauver d'un incendie la femme aimée aux yeux de dix mille spectateurs étonnés ; mais je n'aurais pas été pleinement satisfait de la sauver sans témoins. » Puis une autre variété de l'amour le portait à demander à la femme de se sacrifier, de se tuer pour lui, afin de prouver au monde à quel prix Courbet était adorable.
Il est devenu plus modeste, sinon plus raisonnable : « Impossible, dit-il, de s'en tenir à une seule femme si » l'on veut connaître la femme, et comme rien n'appar- » tient à un homme que ses idées (ses bottes, hélas ! » ne sont pas toujours à lui), il n'y a qu'un sot qui » puisse dire que la moindre chose, sa femme par » exemple, soit exclusivement sienne. Elle est à tous » les hommes, et tous les hommes sont à elle. Elle » joue dans le monde un rôle mystérieux, que l'on » pourrait appeler un apostolat. Si vous pouvez la sé- » duirepar l'argent, le sentiment ou la gloire, elle vous
COURBET
)> appartient plus naturellement, plus légitimement qu'à » son mari. C'est un oiseau voyageur qui s'arrête un » certain temps chez vous. L'amour est né pour courir » le monde et non pas pour s'installer dans les mé- » nages, comme un vieillard casanier, et l'artiste qui » se. marie n'est pas un artiste; c'est une espèce de » propriétaire jaloux, toujours prêt à se courroucer » quand on vient chez lui, et qui dit : « Ma femme ! » » comme il dirait ma canne ou mon parapluie. »
« Si mes idées pouvaient prévaloir, le monde ne larderait pas à voir clair. »
C'est par cette indépendance burlesque qu'il enlève les questions. Il amuse, il veut étonner; et il se répète comme une horloge. Sa bonhomie persuasive, agissante et son sans-façon le feront toujours l'ami de l'observateur de types étranges et du bourgeois jovial. Il professe, du reste, comme le bourgeois, l'amour du positif, la peur de l'imagination et le mépris du poëte. Il a pourtant fait des vers, mais des vers blancs, et composé des chansons, paroles et musique, qu'il chante dans les réunions de bons enfants. Voici un fragment de ces poésies réalistes :
Tous les garçons chantaient Le soir au cabaret quïls étaient réunis. Tous les garçons chantaient Tra la la la la, lou lou lou, la, Tra la la la la, lou lou lou, la; Trou lou lou lou lou ion.
Le premier qui chanta Raconta ses amours :
Quand j'étais chez mon père J'avais une amoureuse :
Jeannette, ma voisine.
Avait mon sentiment; Le soir, à la- veillée, J'étais à ses côtés :
Nos yeux parlaient d'amour, D'an amour sans détour.
Un maire qui était riche S'avança pour lui plaire, Tra la la la la, Ion lou lou, la; Lui dit directement :
Il faut nous marier, La belle ; si vous m'aimez, Tous mes biens vous aurez.
Le soir des fiançailles Je pleurais l'infidèle...
Nuitamment dans ma chambre Elle s'en fut me trouver, Me dit : mon tendre amour, Je t'apporte mon cœur; Si la fille n'est à toi, Tu auras ses amours!
' Gustave Courbet es t né à Ornans (Doubs), le 1 0 juin 1 819 , de braves parents , demi-bourgeois , demi-paysans , pleins d'admiration et de dévouement pour lui. Son enfance s'est passée dans les jeux de village et dans la liberté des champs. L'amour du pays natal le rappelle tous les ans à son clocher. Il ne fit pas grand'chose au petit séminaire d'Ornans, si ce n'est quelques malices contre les pions, et il manifesta de très- bonne heure, m'a-t-il dit, une incrédulité philosophique dont le cardinal-archevêque de Besançon s'inquiéta. (Rions/fil
COURBET
dessina quelque peu et suivit après, à Besançon, l'atelier de M. Flageoulot, petit peintre de la queue de David, qui se disait « le roi du dessin, » et qui ne tarda pas à surnommer Courbet « le roi de la couleur. »
Notre ami, précoce en tout, étudiait aussi la philosophie avec deux ou trois polissons, qui donnaient des rendez-vous aux filles, sur les bords du Doubs, et, vers 1839, il vint à Paris, hésitant entre la profession de peintre et celle d'avocat. Rebuté par le baccalauréat, il se tourna vers la peinture. Dès sa première visite au Louvre, il se mit à rire de l'enthousiasme du bon M. Flageoulot pour David, et dit, au Musée du Luxembourg, en présence du Massacre de Scio de Delacroix : « Ceci est mieux ; mais j'en ferais bientôt autant si je voulais. »
Il revint auprès des Flamands, des Hollandais, des Espagnols et des Vénitiens ; étudia surtout leur exécution ; mais il n'entend pas avoir subi leur influence. Cet aveu le diminuerait. Il s'est fâché contre le rédacteur du Liv?*etàe l'exposition des Beaux-Arts, qui lui attribue un maître, M. Auguste Hesse. « Je n'ai jamais eu de maître, jamais ! s'écrie-t-il ; je suis l'élève de la nature! » On ne saurait, en effet, appeler son maître M. Flageoulot, qui, du premier coup, le surnomma « le roi de la couleur, » ni M. Steuben, qui ne l'a pas vu plus de quatre ou cinq fois, ni enfin M. Hesse, dont il contesta d'emblée les principes. Il s'attacha beaucoup au modèle vivant dans l'atelier public de Suisse.
La plupart de ses premiers essais sont passés dans des mains inconnues. « Mes académies, dit-il, étaient d'un dessin très-serré. »
Il fit l'essai d'un tableau biblique : Loth et ses filles, ouvrage repoussant par l'obscénité de la pensée et d'une
exécution prétentieuse et nulle. Une des filles de Loth, qui entr'ouvrait sa robe pour montrer ses nudités à son père, a été effacée; l'autre, étendue à terre, tourne le dos au spectateur et grise le vieillard. La scène se passe à l'entrée d'une grotte ombragée par des cèdres. L'artiste a fait de vains efforts pour agencer les personnages et jeter les draperies. Les chairs paraissent en bois et en fer-blanc.
Une Odalisque aux formes affectées, peinte sous l'impression de la pièce de Victor Hugo : Si je n'étais captive... et un autre mauvais tableau tiré du roman de Lé lia, suivirent les tristes Filles de Loth. « Je m'aperçus, dit l'artiste, que je malversais et qu'il était temps d'enterrer les folies amoureuses. Je résolus de faire mourir la femme qui faisait le tourment de mon imagination : plus fort à moi seul que Werther et Sténio réunis, au lieu de me tourner vers le suicide, je la sacrifiai sans pitié dans un grand tableau allégorique : Y Homme délivré de l'Amour par la Mort. La Mort emportait en riant une femme que l'amant éperdu (portrait de Courbet) s'efforçait de lui disputer. « Bientôt l'idée de ce tableau me parut fausse, et je me dis : pourquoi haïr la femme? C'est à l'ignorance et à l'égoïsme de l'homme qu'il faut s'en prendre. Laissons-la vivre ! Je commençais à comprendre la tolérance et la liberté, qui sont les principes du Réalisme. »
Vous verrez plus loin ce que le peintre entend par Réalisme, s'il est vrai qu'il sache lui-même ce qu'il veut dire.
Il fit contre les savants ce tableau satirique : une espèce d'alchimiste court après une nymphe sur la lisière des bois. Cela veut dire que la Nature échappe à la Science.
Courbet et son chien, le Guitarrero (portrait de Cour-
COURBET
bot), les Amants (Courbet et son amie), Courbet en pourpoint noir, sont de remarquables essais, inspirés par l'amour de soi-même. La France sur un char attelé de chevaux robustes et de haridelles, qui travaillent en sens inverses, alternativement poussés par les révolutionnaires et les conservateurs, tandis que les jésuites mettent des bâtons dans les roues, est un tableau niais, heureusement abandonné. Ce Char de l'État amuse les rats dans quelque grenier. Entré clans une voie plus sensée, Courbet fit la petite Baigneuse endormie, le Violoncelliste, quelques paysages, et il obtint à l'exposition de 1849 la seconde médaille d'or. Il méritait la première par son Après-dinée à Omans, préface d'un grand peintre, qui vaut les plus vigoureux morceaux des maîtres espagnols. L'auteur n'est donc pas, tant s'en faut, ce grotesque sifflé par les pédants de quelques journaux.
En 1852, on lisait sur les murs de Besançon cette affiche :
EX.POSITHMÏÎ IBJE TTABIiEAljX.
M. Gustave Courbet, d'Oman s (médaille de 1849 et maître peintre), momentanément à Besancon , exposera ses tableaux dans la salle des Concerts , place de V Abondance.
1 . Tableau historique d'un Enterrement à Or nans, toile de 7 mètres de longueur; largeur, 3 mètres 40 centimètres.
2. Les Casseurs de pierres, toile de 3 mètres de longueur; largeur, 2 mètres 20 centimètres.