‹ Les artistes francʹaisChapitre 20 sur 23 · Vue des ruines du château de Sçey-en-Varàis (paysage · texte numérisé non relu

Vue des ruines du château de Sçey-en-Varàis (paysage

4. Les Bords de la Loue sur le chemin de Maizières (paysage). Cette Exposition durera quelques jours et sera ouverte mardi

prochain 7 mai, de 10 heures du matin à 5 heures du soir.

Pris d'entrée : 50 centimes.

Ces tableaux, déjà exposés au Salon de 1851, avaient produit un effet extraordinaire sur le public et sur les artistes. Les Casseurs de pierres, les Paysans de Flagey, X Enterrement à Ornans, firent pousser des cris de surprise, de répugnance et d'admiration. Courbet venait de frapper fort comme un hercule de foire. Les critiques s'indignèrent, au nom de la noblesse, de l'élégance du style et de tous les commandements d'Académie. Champfleury fut le premier à prôner, je ne sais plus dans quel journal, le talent de son ami Courbet avec d'ironiques réserves. Son article fut suivi de centaines d'articles. On parlait de Courbet dans les rues, dans les estaminets, dans les salons. Il n'a cessé depuis lors de chanter partout lui-même ses propres louanges, ce qui est ennuyeux. Trop de vanterie fatigue le public, et quand le public lassé fuit un homme de talent et même de génie, il le fuit pour longtemps. Il est beau par moments de lutter seul contre tous ses contemporains, mais sans braver le ridicule, qui sera toujours le plus fort :

Le ridicule est plus tranchant Que le fer de la guillotine.

Essayons de donner une idée de Y Enterrement à Ornans.

Le cortège funèbre vient de rompre ses rangs et de se grouper dans le cimetière qui s'étend sur le plateau d'un monticule.

A gauche, au premier plan, le prêtre revêtu de sa chasuble noire, chante le Libéra. Le porte-croix, les desservants du voisinage et les enfants de chœur l'entourent. Quatre croque-morts, coiffés jusqu'aux yeux d'immenses chapeaux de chaudronniers portent le cercueil sur des draps de lit tortillés autour de leurs

COURBET

épaules. Le fossoyeur attend le moment de refermer son trou. Un crâne déterré gît à ses pieds comme un tesson. « Hélas, pauvre Yorick! » Deux chantres en bonnets à canons et en robes rouges, que Ton prend pour des magistrats, malgré l'indignité de leurs faces trognonnantes et violacées, entonnent à pleine gueule les répons mortuaires.

Au milieu du tableau un important de village se tient froid et roide le chapeau à la main. C'est le cousin de P.-J. Proudhon, l'illustre publiciste. Un parent du mort pleure à ses côtés.

A droite, au premier plan, deux anciens de 1793 sont accouplés, comme des bassets à jambes torses : grand frac à la française, à la mode du club des Jacobins, et culotte courte. Le premier porte des escarpins à boucles d'argent, des bas à côtes et le chapeau à claque ; l'autre a de gros souliers, de longues guêtres de toile et un chapeau tromblon. De jeunes femmes s'alignent à leur suite, habillées de mérinos noir et coiffées de bonnets à ruches, recouverts de crêpes. La demoiselle qui pleure et se désole dans son mouchoir, c'est l'une des sœurs de Courbet ; la bonne femme qui touche le bord du cadre, c'est sa mère. Elle tient par la main une petite fille attristée. Les matrones d'Ornans pleurent et grimacent dans leurs béguins. Bourgeois et peuple franccomtois se mêlent dans les derniers plans de cette vaste toile, si vraie pour le spectateur qui connaît les mœurs des provinces, si bizarre pour le Parisien qui n'a vu que les pompes du Père-Lachaùc.

L'artiste y pousse à bout ses défauts et ses qualités avec une rare vaillance ; il semble s'être un moment oublié pour s'attacher aux types qui posent devant lui. Presque tous sont rendus avec énergie. Le fossoyeur,

LES AUTISTES FKANÇAIS.

brule impassible, a creusé celle fosse en chantant et en sifflant. Il disait au peintre : « La houne anée que fournis faite si le chaudléra était venu chen nous l. »

Le prêtre fait son office avec la même indifférence.

Les enfants de chœur sont des polissons qui s'égosillent à réglise, boivent les burettes et vont au cimetière comme à la fête. C'est mademoiselle Brûleport, la présidente des vieilles filles et la vestale de la sacristie, qui les surveille, les gourmande et les habille.

L'un des chantres est un cordonnier à face de pivoine qui vient de quitter le tablier de cuir pour endosser une espèce de simarre avec son ami le vigneron au nez énorme, bulbeux et violet. Ces deux innocents cumidards vivent du tire-pied, de la bêche, de la serpe et du missel.

Le maire est un joufflu réjoui, qui fait des calembours dans les repas de noces. Tous ces imbéciles héros respirent au naturel. Les deux vieillards de 1793, fiers L'un et l'autre comme Àrtaban, posaient devant le peintre en marmottant : « Dé notre temps les j unes-gens n avaient pas votre savouér. Quai malheur, monsieur Courbet, que votre grand père souét mort sans vous avouer vu comme ça lancé dans les sciences ! »

Les femmes qui pleurent appartiennent à la classe aisée; les autres, vieilles harpies de la famille d'Holbeiu, sont des laveuses, des ménagères, qui servent les bourgeois par intervalles, et des pauvresses qui attendent en jasant la fin de la cérémonie pour recevoir l'aumône de la famille du défunt.

1 Ces mots me rappellent ce passage de Machiavel : « J'aperçus une foule de fossoyeurs qui dansaient en rond en criant : Bien venue soit la pesle! Bien venue soit la peste! »

Machiavel, Description de la peste de Florence.

Le ciel est charge de sombres imagés qui semblent ramper sur le cimetière. Tous les regards se tournent vers la fosse, point centrai du tableau. La plus vive lumière frappe le cercueil, les enfants de chœur, le dos du prêtre qui officie, et la face du fossoyeur aux cheveux roux. La blancheur des aubes et des surplis éclate à la Velasquez ; la variété des vêtements noirs des hommes et des femmes est d'une parfaite harmonie.

La composition de Y Enterrement viole toutes les règles : les personnages y forment une sorte de basrelief désordonné. Les têtes trop accusées au dernier pian viennent au premier.

En envoyant au Salon les Paysans de Flagey et les Casseurs de pierres, comme de brutales provocations, Courbet y exposait en même temps une peinture modérée, qui lui valut l'unanimité des suffrages. C'est encore un portrait de Courbet, langoureux, béat et finassier. Il rêve de lui-même en fumant la pipe.

Bientôt après il porta ses tableaux à Munich et à Francfort. Les Allemands furent admis à les voir à tant par tête. « On donne de l'argent, dit- il, pour aller au théâtre; mes tableaux ne sont-ils pas un spectacle attirant? Je ne chercherai jamais à vivre de la faveur des gouvernements, et je méprise les Mécènes. Je ne m'adresse qu'au public; s'il aime ma peinture, qu'il paye son plaisir ! »

« Mes tableaux, m'a-t-il raconté, firent tant de bruit à Francfort, que l'on y dut prendre enfin le parti d'interdire pour cause de lassitude toute conversation sur mon compte. On lisait sur les murailles du Casino ;

Il est défendu de parler de M. COURBET

« Un banquier qui donnait à dîner fit mettre ce billet à la place de chaque convive : On est prié de ne pas parler de M. Courbet. »

Je ne fais que rapporter ici les récits de l'artiste.

Les Demoiselles de village essuyèrent au Salon de 1852 un feu roulant de plaisanteries; mais l'on en vantait le paysage, qui est charmant,

Les Lutteurs et les Baigneuses soulevèrent une tempête au Salon de 1853. Le ton des Lutteurs est noir, sans transparence, tout à fait en désaccord avec le fond du tableau qui représente l'Hippodrome des Champs-Elysées au plein soleil de l'été, et le dessin visant à la justesse manque d'ampleur. L'une des deux Baigneuses, la plus célèbre, celle qui tourne le dos au spectateur avec cynisme, est un monceau de matière puissamment rendu. Le tableau qui devait faire passer les Baigneuses, c'est la Fileuse endormie, figure simple, solide, noire et lourde.

Les railleries, les diatribes, les charges, les couplets tombèrent sur le peintre comme grêle. Il en était fier. Après avoir tenu six mois tête à l'orage, il s'en alla, moulu, retremper à Ornans sa vigueur montagnarde. M. Bruyas, riche et fervent amateur de Montpellier, fit l'acquisition de quatre ou cinq de ses tableaux les plus maltraités et le consola.

L'artiste revint plus brave que jamais à l'Exposition universelle de 1855, avec une quinzaine de tableaux, scènes de mœurs, portraits et paysages. Les principaux furent rejetés par le jury. Le Portrait d'une dame espagnole, tout à fait manqué, deux ou trois paysages, la Fileuse, et deux têtes (toujours des portraits de Courbet) furent admis. J'allais oublier la Rencontre, tableau que les journalistes baptisèrent : Bonjour, monsieur Cour-

COURBET

bet! C'est encore lui-même, traversant fièrement, le sac au dos, le bâton ferré à la main, les campagnes de Montpellier. M. Bruyas, son serviteur et son chien venus au-devant de lui, l'accueillent avec tous les égards dus à son rang et à sa dignité : « Bonjour, monsieur Courbet ! »

En voyant ses ouvrages de prédilection arbitrairement écartés du concours, il se fit construire un musée particulier (imperiam in imper io) dont la porte était surmontée de cette enseigne :

Page 1