EUGÈNE DELACROIX
est un droit pour son égoïsnie, un devoir pour son intelligence. Libre et fort par lui-même, que gagnerait-il aux affections et aux vanités vulgaires? Le dégoût. Celui qui connaît le prix de son âme et des vérités éternelles appartient à la solitude.
Delacroix tressaille comme un coupable toutes les fois qu'il entend les pas d'un visiteur; un coup de sonnette jette l'alarme dans sa maison ; deux gouvernantes accourent à la porte, semblables à des sentinelles réveillées par un coup de feu, et défendent la consigne. Si, par une rare tolérance, il vous arrive d'entrer aux heures du travail dans cet atelier si bien gardé, le peintre est arrêté court, quelquefois même pour le reste de la journée, dans ces moments de verve et d'entrain qui le prennent par intervalles ; soyez certain qu'il vous maudit intérieurement, tout en vous disant mille choses charmantes. C'est qu'il est arrivé à cette jalouse et inflexible distribution du temps qui décuple la fécondité des homhies supérieurs, leur permet de prêter à la spécialité de leur art l'appui de toutes les connaissances, et d'arriver enfin par l'habitude d'un travail solitaire et obstiné à la fermeté de l'expérience sans préjudice des qualités natives. L'écrivain même qui, dans toute l'ardeur de la jeunesse et du sentiment, est confus, désordonné, c'est-à-dire médiocre et même mauvais, peut devenir, comme le vin, excellent en vieillissant, et se trouver dans toute sa puissance, précisément à l'heure où il n'a plus ni dents ni souffle. Non-seulement alors les idées se pressent dans son cerveau comme autrefois, mais encore a-t-il rejeté les paillettes du faux luxe en gagnant des qualités solides, l'enchaînement, la proportion qu'il ne soupçonnait même pas et qui lui viennent à cette heure avec la conception, naturellement, spontanément.
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Malgré leur vivacité, leur imprévu et cette saveur arrière des fruits verts que les enfants font tomber des arbres à coups de pierres, les ouvrages de la jeunesse manquent de substance et de fermeté.
« D'où vient, me disait un jour Delacroix, qu'à présent je ne m'ennuie pas un seul instant quand j'ai le pinceau à la main ? J'éprouve même que, si mes forces pouvaient y suffire, je ne cesserais de peindre que pour manger ou dormir. Autrefois, dans cet âge prétendu l'âge de la verve et de l'imagination, j'étais arrêté à chaque pas et souvent dégoûté ; aujourd'hui, je n'hésite plus : la maturité est complète ; l'imagination est aussi fraîche, aussi active que jamais, et délivrée des passions folles ; mais les forces physiques manquent, les sens usés demandent le repos, et pourtant quelle consolation je trouve encore dans le travail 1 J'ai le bonheur de ne plus être heureux comme je l'entendais autrefois. Â quelle tyrannie sauvage l'affaiblissement du corps ne m'a-t-il pas arraché? Il faut donc faire comme on peut : si la nature nous refuse le travail au delà d'un certain nombre d'instants, ne lui faisons pas violence ; contentons-nous de ce qu'elle nous laisse ; jouissons du travail pour le travail lui-même et des heures délicieuses qui le suivent; ce repos a été acheté par une salutaire fatigue qui entretient la santé du corps, agit sur celle de l'âme, et empêche la rouille des années de dévorer notre intelligence. »
Mais ne vous fiez pas à ces paroles de résignation : l'artiste a des rages de travail qui le jaunissent et le dessèchent. Il prend tour à tour, par passades, avec rapidité et furie, dix à douze toiles qui se succèdent sur son chevalet comme les apparitions de la lanterne magique. Je me trouvais un soir chez lui vers les quatre heures ; on lui demandait un Christ en croix que je vis entière-
ment esquissé le lendemain : Christ, larrons, saintes femmes, peuple, soldats et bourreaux, tout était déjà rendu avec autant d'énergie que si le tableau eût été fini ; seulement la scène se passait encore un peu confusément à travers les chaudes fumées de l'inspiration.
Cet homme, subtil etimpressionnable, vibre au moindre choc, s'agite au moindre souffle ; il voit, entend, saisit tout au vol, un mot, un geste, un nuage qui passe sur votre physionomie ; mais sa défiance, développée à l'excès par l'expérience du monde et de ses hypocrisies, dépasse quelquefois sa perspicacité naturelle; il lui arrive de manquer de franchise, sans rien laisser paraître de cette dissimulation, parce qu'il est à peu près le maître de ses attitudes et de sa langue. Je crois qu'il n'excepte que très-peu d'hommes de son indifférence; la philosophie pratique lui suggère quelques complaisances mondaines doublées d'ironie.
Delacroix est un caractère violent, sulfureux, mais .plein d'empire sur lui-même; il se tient en prison dans son éducation d'homme du monde, qui est parfaite. Rusé, attentif quand on lui parle, il est prompt, aiguisé, prudent dans ses répliques. Comme il connaît à fond l'escrime de la vie, il enferre proprement son homme sans avancer d'une ligne. Né au cœur de la diplomatie, bercé sur les genoux de Talleyrand qui fut le successeur de son père au ministère des affaires étrangères, il remplirait à la Rubens la plus brillante ambassade : il ne pourrait sans doute déployer le faste, l'ampleur du Flamand; mais quel goût, quelle finesse il montrerait ! Son maintien est élégant et supérieurement aisé : gestes sobres, fort expressifs et une langue d'or. Il a l'habileté les manières caressantes, les insinuations, les grâces et les caprices de la femme. Ses petits yeux vifs, clignotants,
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enfoncés sous l'arcade de ses sourcils noirs et rudes ; l'abondance magnifique de sa chevelure, me rappellent les plus vivants portraits à l'eau-forte que Rembrandt nous ait laissés de lui-même. Delacroix est du reste le parent de Rembrandt par la ténacité, la fougue, la divination. Son humeur est spirituelle et sarcastique plutôt qu'enjouée. Il a le sourire profond et mélancolique. La coupe carrée de ses mâchoires inégales et proéminentes, la mobilité de ses narines largement ouvertes et frémissantes, expriment à outrance l'ardeur de ses passions et de sa volonté. Parfois ses airs de tête sont d'une fierté et d'un cynisme souverains. Son front carré s'avance en bosses intelligentes. Sa bouche, d'un dessin redoutable, tendue comme un arc, lance des flèches acérées sur ses contradicteurs et porte des jugements exquis. Il n'est pas beau, dans les conditions bourgeoises, et sa physionomie rayonne. Toutes ses figures ont quelque chose de lui : l'air pensif et souffrant ; mais il donne à l'homme énormément de muscles par amour pour la force et l'activité. Ses femmes surtouUui ressemblent par la noblesse, l'élégance des attitudes, l'ardeur du tempérament et la fatale beauté de l'expression.
La frêle constitution de l'artiste est relevée par la vigueur de ses nerfs : il a la résistance et la souplesse de l'acier fin ; il respire feu et flamme comme ce petit cheval cabré dans le Massacre de Scio, sublime ouvrage de sa jeunesse. Il parle avec mesure, mais, à ses attitudes impatientes, on voit qu'il refrène son impétuosité. Il étonne par tant de fougue mêlée à tant de sang-froid et par cette surexcitation de l'esprit qui pétille toujours en lui comme la flamme.
L'artiste qui, dans la folle émulation de sa jeunesse, aurait peint sur la pointe d'un clocher, comme il le dit
lui-même, et qui a fait à la diable le Massacre de Scio dans un petit atelier humide du quartier de la Sorbonne, a besoin aujourd'hui de beaucoup de précautions et de soins : l'atmosphère de son atelier est tellement chaude que des couleuvres y vivraient heureuses ; cet homme ardent et frileux se tient toujours enveloppé comme le python des galeries zoologiques ; on croirait qu'il est né à Java et non pas sous le ciel de Paris. Les sensations qui courent dans ses veines, plus rapides que l'électricité sur les fils télégraphiques, le bouleversent vingt fois par jour.
— « Il y a vingt ans, m'écrivait George Sand, que je suis liée avec lui, et par conséquent heureuse de pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien, dans la vie de l'homme, n'est au-dessous de la mission si largement remplie du maître ; et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la constante noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses amitiés.
» Il jouit également des diverses faces du beau par les côtés multiples de son intelligence. Delacroix, vous pouvez l'affirmer, est un artiste complet. Il goûte et comprend la musique d'une manière si supérieure, qu'il eût été très-probablement un grand musicien, s'il n'eût pas choisi d'être un grand peintre. Il n'est pas moins bon juge en littérature, et peu d'esprits sont aussi ornés et aussi nets que le sien. Si son bras et sa vue venaient à se fatiguer, il pourrait encore dicter dans une très-belle forme des pages qui manquent à l'histoire de l'art, et qui resteraient comme des archives à consulter pour tous les artistes de l'avenir.
» Ne craignez pas d'être partial en lui portant une admiration sans réserve. La vôtre, comme la mienne, a dû commencer avec son talent et grandir avec sa puissance, année par année, œuvre par œuvre. »
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Tant de qualités brillantes et variées n'ont fait qu'embellir les études spéciales de l'artiste : le public sera bien surpris, après sa mort, si la collection innombrable et précieuse de ses essais en tous genres passe entière sous ses yeux avides.
Le dessin original de Delacroix est très-libre : comme il voit les choses promptement et d'ensemble, c'est-à-dire à l'état de croquis, chacun de ses coups de crayon devient caractéristique, généralisateur, et détermine avant tout le volume, la saillie des corps et la direction de leurs mouvements.
Un exemple est nécessaire : supposons une statue horizontalement couchée et à demi plongée dans l'eau : la partie qui surnage et saute à l'œil n'est pas certes un appareil de contours, de lignes détachées, mais un ensemble en saillie. Qui pourrait alors déterminer l'importance propre de ses lignes ou contours? La ligne dans le dessin, comme en mathématiques, n'est-elle pas une hypothèse? La plus grande préoccupation de Delacroix, c'est donc l'étude du volume des corps, l'analyse des épaisseurs. Aussi construit-il ses figures par noyaux, par masses proportionnelles qui, réunies, forment le modelé. Ainsi procédait Gros, lorsqu'il n'était pas détourné de ses tendances naturelles par un respect obséquieux pour les principes de David. Gros représentait sommairement les principaux plans de la charpente d'un cheval par quelques oves juxtaposées. Géricault a trouvé de la même manière son énergique relief. Si le peintre établit les saillies avec justesse, il ne franchira pas, par ce seul fait, cette limite imaginaire appelée ligne ou contour qui n'est autre chose que le fînissement des objets. Comprendriez- vous un sculpteur qui, ayant à faire un médaillon, une tête en profil, dessinerait préalablement
ce profil au trait sur sa planche de travail pour remplir ensuite de morceaux de terre l'espace circonscrit ? Il ne pourrait manquer d'étrangler dans son réseau linéaire les saillies de la figure vivante. Les procédés matériels de Delacroix ont, du reste, beaucoup de rapport avec quelques moyens statuaires : ses larges touches rappellent ces fortes balafres employées par Géricault dans le Radeau de la Méduse et les coups de pouce imprimés sur la terre molle par les sculpteurs. Il marque d'abord du ton le plus lumineux le point culminant des saillies et entoure leur volume d'un ton sombre ; voilà déjà l'indication des creux et des pleins, la topographie de la figure humaine marquée par les lumières et les ombres.
A l'exemple du Titien, de Paul Véronèse et de Rubens, Delacroix commence par ébaucher son sujet en grisaille, pour arriver simplement et promptement à établir l'effet général. Il ne s'amuse jamais à peindre le tableau par places successives, à parfaire une tête, un bras, une main, détails que les amateurs de peinture, espèce de gastronomes, appellent de bons morceaux ; ce qu'il veut, c'est la vie de l'ensemble, c'est un drame entraînant. Si vous prenez isolément chacun des personnages, vous serez frappé du développement excessif, quelquefois monstrueux, de ses formes agissantes, développement que l'artiste a jugé nécessaire à l'énergie du mouvement, à l'intensité de l'expression. Si pareil désordre ne se produit pas absolument dans la nature, il n'en existe pas moins dans notre imagination , et c'est surtout à notre imagination que le peintre veut parler. Il dit que « la peinture n'est autre chose que l'art de produire l'illusion dans l'esprit du spectateur en passant par ses yeux. » Voilà pourquoi les héros se disloquent en frappant d'estoc et de taille dans l'ardente mêlée; les che-
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vaux, poussés en avant par le vertige, viennent mourir, s'abattre à nos pieds sanglants et fumants ; les yeux de l'homme en fureur sortent de leurs orbites; les vaincus, les victimes, suppliants, renversés, tendent les bras avec toute la violence du désespoir. La main qui excite à la révolte, commande le supplice ou lance la malédiction, grandit outre mesure, sous les touches du pinceau poussées à fond comme des coups d'épée. Le but n'est pas atteint, mais traversé.
La nature se livre parfois elle-même à ces débordements : examinez la foule au moment où un chariot vient d'écraser dans les rues encombrées un enfant, une femme : on respire dans l'air un frisson tragique ; l'effroi, la colère, la pitié, allument les yeux, tournent les bouches, tordent les mains et font avancer les têtes sur les cols étirés ; l'équilibre anatomique est rompu ; que devient la régularité des proportions et surtout cette délimination froide et dure appelée ligne ou contour? Encore si la plupart des artistes n'outraient pas ce contour, là où il est le plus nuisible à la saillie, au mouvement des corps, et ne le considéraient pas comme un moyen commode quoique brutal de détacher les figures du champ de la composition !
Le contour doit être exprimé délicatement et conformément aux lois naturelles. On ne saurait rendre par un trait sec la forme des objets, laquelle s'émousse dans les dégradations de la lumière et semble se noyer dans l'air. Au lieu d'accuser le contour, Delacroix le fait sentir par une touche ondoyante et légère pour abonder dans le sens de la nature dont l'élasticité est infinie, tandis que les linéistes exclusifs, Ingres et son école, en font un fil de fer. Parmi les vieux maîtres, les uns ont roidi, les autres adouci le contour. Les primitifs, en le
traduisant par des lignes coupantes, ont enlevé à remporte-pièce les personnages du fond de leurs compositions ; mais Paul Véronèse, Rubens, Rembrandt, l'indiquant librement avec le pinceau et le portant même en dehors des objets pour les faire paraître plus saillants, arrivent à un degré de vie qui nous étonne. Murillo et le Corrége l'ont complètement fondu.
On dit que le dessin et la couleur sont deux principes se développant au préjudice l'un de l'autre ; que tel tableau est bien peint, partant mal dessiné, tel autre beau de lignes et détestable par les tons ; que les coloristes ne parlent qu'à nos sens, tandis que les dessinateurs s'adressent surtout à notre intelligence. Cette division exclusive fut de tout temps un sujet de stériles querelles non- seulement en peinture, mais dans toutes les branches du génie humain : en histoire, en politique, en religion. Elles traînent dans tous les livres sous cette invariable rubrique : spiritualistes et matérialistes, penseurs et écrivains, catholiques et athées, dessinateurs et coloristes. Chaque maître a développé avec amour sa tendance naturelle la plus forte, sans rester pour cela inférieur dans les autres parties de l'art ; il serait vulgaire d'ajouter qu'une qualité dominante exige de lui certains sacrifices et que ses défauts sont souvent un excès de ses qualités.
Il faudrait remuer aujourd'hui, pour vider la question entre Ingres et Delacroix, les raisons jadis invoquées par les derniers imitateurs de Raphaël contre le Caravage et Ribera, par les élèves du Poussin contre Rubens, par les fanatiques de David contre Prudhon et Géricault. Il est bien plus simple de s'en rapporter au bon sens et de reconnaître tout de suite que la Nature, ce maître à tous, dessine et colore à la fois avec une indi-
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visible puissance. Oui, les meilleurs dessinateurs sont les plus grands coloristes, de même que les plus grands coloristes sont les meilleurs dessinateurs. Un professeur de pensionnat de demoiselles est capable de dessiner avec justesse la forme du premier objet venu, et de copier la plus vaste des compositions; mais pour cela lui faut-il autre chose que la patience, la justesse de l'œil, et à défaut de cette justesse, une loupe, un compas, un pantographe? On prend pour un beau dessin une image proprement achevée jusqu'au moindre détail avec un crayon finement taillé ; ce n'est là qu'une patiente chinoiserie, faite comme à la pointe d'une épingle. Regardez ces beaux croquis de Rubens écrits à grands traits, spontanément, rapidement, comme des parafes, sous l'empire d'une forte impression : quelle vie, quel feu, quelle tournure !
Ah! Raphaël, Raphaël, quel grand dessinateur! disent depuis plusieurs centaines d'années ceux-là surtout qui, ne voyant Raphaël que dans les détails, ne le comprennent pas. Les romanciers ne manquent guère de comparer leurs héroïnes aux madones de Raphaël lorsqu'ils veulent les faire belles. Eux non plus ne comprennent pas le beau, puisqu'ils en empruntent le type au maître italien sans consulter leur propre tempérament. Faut-il donc s'étonner que maint critique routinier s'écrie : Delacroix ne sait pas dessiner! Dites qu'il ne dessine pas comme les autres et qu'il ne veut pas suivre de recette; mais nul n'a plus étudié, comparé, réfléchi. Il me faudrait une année pour dresser l'inventaire raisonné de ses dessins, sans compter les feuilles volantes qu'il a dans sa jeunesse éparpillées par le monde. Je connais de lui des essais d'une obstination presque puérile, et qu'il faisait uniquement pour réussir
ou pour se prouver à lui-même qu'il était capable de réussir dans les travaux les plus ingrats. S'il lui arrive de commettre des fautes et, si l'on veut, des énormités, il ne faut les attribuer ni à l'ignorance ni au manque de réflexion : tout est en lui combinaison, parti pris et logique. Il lui est sans doute difficile, avec sa nature fiévreuse, de ne pas marquer tous ses ouvrages d'un cachet d'emportement ; mais soyez sûr que sa tête reste froide, lucide. Il est savant, très-savant dans son art, et, ce qui vaut mieux encore, doué de ce génie divinateur qui trouve les choses du premier coup. Ajoutez à ces facultés un acharnement continuel au travail, une ruse aiguisée par trente ans de luttes soutenues à lui seul contre tous, un esprit de personnalité qui ne cède jamais, et dites ce qu'il peut ignorer. Ne lui pardonnez rien ; il sait bien ce qu'il fait. Il faut voir avec quelle subtilité il analyse les travaux des vieux maîtres, les compare aux siens propres, et quelle ardeur il tire de ces rapprochements. Cependant son génie s'incline devant les gloires traditionnelles. Il s'épanche en admirations infinies pour Michel-Ange, Véronèse, Rembrandt ou le Corrége; ses yeux s'allument lorsqu'il parle de Rubens; il marche alors à grands pas, s'arrête brusquement, vous presse jusque dans un coin de son atelier : « Rubens, Rubens, c'est le roi des peintres; il est grand comme Homère, et, comme lui, il anime d'un trait tout ce qu'il touche : si l'on éprouve un frisson en lisant Y Iliade, juste au moment où le poëte met Achille et Hector en présence, on a le cœur serré devant la toile de Rubens, où le soldat romain porte au flanc du Christ un coup de lance qui le traverse. (Musée d'Anvers.) Il y a dans ce coup de lance une impulsion, une force homérique que je n'ai jamais pu oublier! » Delacroix, tout
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avide qu'il est des raffinements extérieurs de l'art, va tout de suite au caractère intime, à T'âme des tableaux.
J'examinais un jour avecétonnement une de ses petites copies de Raphaël. Il avait exagéré les traits les plus significatifs du maître italien, pour entrer plus avant dans sa manière et s'en rendre compte. Raphaël ne manque jamais, lui, de balancer une ligne par une ligne contraire, une attitude par une attitude opposée, un pli de draperie par un autre pli ; de telle sorte que toute figure devient nécessaire à l'équilibre, à l'eurythmie de la composition, tandis que les Flamands, Rubens luimême, jettent parfois leurs personnages sur la toile avec une abondance désordonnée, comme s'ils y versaient des corbeilles de fruits ou de marée. « J'admire également Raphaël, me dit vivement Delacroix ; c'est lui qui a élevé au plus haut point de perfection cette brillante découverte du génie italien, ï arabesque de la ligne. C'est un peintre poëte; les autres maîtres ne sont que des prosateurs. Lui seul possède cette beauté de contours et d'expression unie à la grâce, à l'idéalité. Ce mérite suprême que je trouve en lui n'est pas celui dont on l'a glorifié le plus, s'il est encore vrai que personne le lui ait reconnu aussi bien que je crois le faire. Privé de moyens qui semblent indispensables, l'imitation exacte, la couleur et l'effet, Raphaël reste encore sublime, inimitable. » Mais Delacroix revient toujours au coup de lance de Rubens par inclination de tempérament.
Oui, sans doute, le génie de Rubens est tout entier dans ce coup de lance, dans ce sang jaillissant, dans ce cheval qui culbute la multitude de son poitrail robuste, dans ces bourreaux armés de tenailles, de cables et de marteaux. Delacroix, lui, n'a pas tant de puissance; mais quelle poésie ! Son Christ expire lentement, la face
voilée par une demi-teinte mystérieuse aux regards insolents de la populace ; cette agonie toute violente qu'elle est n'a rien de grossièrement pantelant.; les dernières lancinations de la douleur physique tordent les mains et les pieds cloués; le sang jaillit des blessures béantes ; mais non pas avec cette horrible abondance qui fait du Calvaire un abattoir. Pour pousser à bout l'effet de son tableau, Delacroix n'a pas manqué d'agiter la nature extérieure : la terre tremble, le ciel s'obscurcit^ le soleil traverse de lueurs ensanglantées les nuages noirs qu'un vent tempétueux roule les uns contre les autres et traîne vers la terre comme des crêpes déchirés. La foule enveloppée de ténèbres s'épouvante, reconnaît la mort du Juste et la colère de Dieu.
Le génie ambitieux du grand artiste voudrait à chacune de ses émotions remuer la création entière : dans Pietà, que l'on voit au fond d'une obscure église de Paris, le paysage est sombre et désolé comme l'âme de la mère qui pleure sur le corps de son enfant mort; dans le Naufrage de Bon Juan, les malheureux sont perdus entre deux infinis : la mer qui va les engloutir et le ciel qui déroule au-dessus de leurs tûtes ses mornes profondeurs. Le peintre accumule les horreurs de la vie : la Guerre et la Peste travaillent ensemble dans le Massacre de Scio; on n'y voit plus d'hommes, ils sont tombés dans le combat; deux ou trois seulement demeurent entourés de femmes et d'enfants : l'un s'élance d'un bond à la bride du vainqueur qui tire le sabre impassiblement, et dont le cheval se cabre et se hérisse en traînant une jeune fille attachée à ses crins; l'autre expire, soutenu par sa femme expirante; l'enfant est renversé sur le sein de sa mère déjà décomposée par la mort; l'aïeule accroupie attend dans l'inertie du désespoir que
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les pieds des cavaleries viennent l'écraser. On ne cesse de s'égorger dans les lointains fumants de la toile implacable, et les villages incendiés flambent au loin sous un ciel étouffant, chargé de miasmes putrides et de vapeurs de sang.
L'homme est toujours poursuivi par le malheur d'un bout à l'autre de l'œuvre de Delacroix ; il trempe la terre de sueur, de sang, de larmes, et marche toujours en avant sous le fouet de la Destinée. Rarement il prend un moment de repos : ce n'est guère que dans le tableau de la Noce juive qu'il semble se réjouir; dans tous les autres on entend retentir la voix de la Désolation. Les insurgés de la Barricade s'enivrent de poudre et de soleil au fond d'un quartier noir et tortueux de la vieille Cité, entre l'Hôtel de ville qui les mitraille, l'Hôtel-Dieu qui les repousse et la Morgue qui les attend ; hommes et chevaux sont précipités du haut des parapets du pont de Taillebourg ; Hamlet promène ses tourments, Lady Macbeth ses épouvantes, Othello ses fureurs, et le cadavre à'Ophélie flotte dans la rivière aux longs herbages.
Voici Faust, Marguerite, Méphistophélès, la Mort de Valentin, Marino Faliero, Sardanapale, YÉvêque de Liège, le Prisonnier de Chillon, Lara, le Ciaour, Boissyd'Anglas, les Croisés à Constantinople, les Convulsionnaires de Tanger; les passions, les crimes, les malheurs de l'histoire, les sombres rêves des poètes. Non-seulement le peintre exalte à l'infini la physionomie de ses héros, mais il nous les fait voir, je ne sais par quelle magie, à travers des couleurs dont chacune rappelle à la fois un trait de la nature et une aspiration de l'âme : il poursuit entre le bleu et le vert llmmensité du ciel et de la mer, fait retentir le rouge comme le son des trom-
pettes guerrières, et tire du violet de sourds gémissements. C'est ainsi qu'il retrouve dans la couleur les chants de Mozart, de Beethoven et de Weber.
Il ouvre à l'imagination des profondeurs inouïes dans le champ de ses tableaux; il ne cesse d'agrandir la carrière à la dévorante activité de l'homme : il environne à perte de vue le triomphe des Croisés du panorama féerique de Constantinople ; un ciel chargé de neige et la monotone étendue des plaines de la Lorraine ajoutent à l'effet de la Bataille de Nancy, dont les légions s'entrechoquent avec tant de furie. Tantôt l'artiste pathétique engage une armée dans l'étroit passage d'un pont, comme à Taillebourg, pour renforcer le carnage par une lutte corps à corps ; tantôt il souffle comme un démon tous les feux de l'orgie et du meurtre dans l'âme des Liégeois révoltés, et jette leur évêque éperdu, fou de terreur, au milieu de ses convives ameutés. Mais Delacroix atteint le dernier terme du fantastique et du terrible dans le Boissy-cTAnglas. Le peuple s'engouffre comme un fleuve colère dans l'enceinte delà Convention nationale. Murailles, escaliers, galeries, craquent et chancellent; ouvriers, clubistes, guenillards, montent les uns sur les autres en se cassant les membres ; les représentants restent immobiles ; le président contemple sans frayeur la tête sanglante de Féraud qui lui est présentée au bout d'une pique, et les tricoteuses penchées du haut des tribunes éclatent en tonnerres d'applaudissements. Un jour rare glisse péniblement dans la salle par-dessus les têtes qui foisonnent; la poussière soulevée par les trépignements vole en tourbillons dans cette atmosphère orageuse, traversée par l'éclair livide des baïonnettes.
Delacroix (Ferdinand-Victor-Eugène) est né à Cha-
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renton-Saint-Maurice, banlieue de Paris, le 7 floréal an VII (26 avril 1799). Son père, Charles Delacroix, successivement député à la Convention nationale, ministre du Directoire, préfet de Marseille et de Bordeaux, était une de ces fortes et agiles natures qui passèrent du régime de la Terreur à celui de l'Empire, sans laisser leur tête à moitié chemin. L'enfance d'Eugène Delacroix est pleine d'accidents : le feu prend à son berceau pendant son sommeil et l'enveloppe ; il s'empoisonne avec du vert-de-gris qui servait à laver des cartes géographiques ; il manque de s'étrangler, une première fois, en avalant une grappe de raisin ; une seconde, en jouant avec les courroies de la sabretache de son frère aîné, capitaine des chasseurs de la garde, et il tombe dans le port de Marseille, d'où il est retiré demi-mort par un matelot. « C'est un fou, dit-il, qui a tiré mon horoscope : une bonne me menait par la main à la promenade, lorsqu'il nous arrête; elle cherche à l'éviter ; le fou la retient, m'examine attentivement trait par trait, à plusieurs reprises, et dit : Cet enfant deviendra un homme célèbre; sa vie sera des plus laborieuses, des plus tourmentées et toujours livrée à la contradiction. Vous le voyez : je travaille et je suis encore contesté; ce fou était un devin. Ce que c'est que la prédestination ! »
Delacroix entra, à neuf ans, au lycée impérial où Guéricault, qui se faisait toujours mettre à la porte de la classe, terminait alors ses études, et il vit pour la première fois, un jour de sortie, le Musée Napoléon resplendissant de chefs-d'œuvre : la Transfiguration de Raphaël, les plus beaux Rubens, la Déposition de Croix du Corrége, le Saint Pierre du Titien, le Saint Marc du Tintoret, en un mot « tout ce que la peinture avait produit de plus parfait pendant trois siècles. » La vue de
ces tableaux décida de sa vocation ; en sortant du Musée il était peintre. A dix-huit ans, il entra dans l'atelier de Guérin, qui ne l'aima jamais. « Ici commencent à se montrer, dit-il, les premières tendances de ce romantisme dont l'opinion m'a fait, pour ainsi dire, le chef patenté. Si l'on entend par mon romantisme la libre manifestation de mes impressions personnelles, mon éloignement pour les types calqués dans les écoles et ma répugnance pour les recettes académiques, je dois avouer que non-seulement je suis romantique, mais que je l'étais à quinze ans ; je préférais déjà Prudhon et Gros à Guérin et à Girodet. »
En 1822, l'artiste envoya au Salon son premier tableau, le Dante et Virgile.
Le Massacre de Scio terminé sous l'impression des événements qui désolaient alors la Grèce, Delacroix obtint la permission d'y faire, avant l'exposition publique, quelques retouches dans la salle des Antiques du Louvre. Girodet lui fit des compliments, en passant, pour les figures de la mère morte et de l'enfant renversé ; mais il trouvait un œil un peu dépaysé dans le visage si émouvant de cette femme : « Je vois bien l'incorrection, répondit Delacroix, mais puisque vous me dites que la physionomie est expressive, je me garderai bien de la retoucher; il n'est plus temps. ». Delacroix est tout entier dans cette réponse.
Il venait de rompre avec ce reste de sagesse encore sensible dans le Dante et Virgile. L'opinion échauffée par les extravagances de la critique éclatait en coteries haineuses. Le Christ au Jardin des Oliviers, Justinien, l'allégorie de la Grèce, Marino Faliero, furent successivement bafoués ; mais, dès l'apparition du Sardanapale, le peintre ne fut plus jugé digne de la lumière du soleil.
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M. de La Rochefoucauld, directeur des Beaux-Arts, tança le novateur audacieux, qui lui répondit : « Le monde entier ne m'empêchera pas de voir les choses à ma manière. » Mis à l'index, il épancha sa verve en lithographies dont l'extravagance prétendue faisait fuir les bourgeois loin des étalages du boulevard.
— La première des deux collections, qu'il publia de 1825 à 1828, est une interprétation de médailles et de pierres gravées antiques choisies dans la collection de M. le duc de Blacas. Ces lithographies résument la pratique de Delacroix dont le principe n'a fait que se fortifier par la suite. Si X Entrée des Croisés à Comtantinople surpasse le Massacre de Scio, Delacroix est dans l'un comme dans l'autre tableau avec ses émotions, sa fierté, ses erreurs.
La seconde série de lithographies est une illustration de Faust ;
« Je retrouve dans ces images, disait Gœthe, toutes les impressions de ma jeunesse. »
Arrive la révolution de 1830. Le nouveau gouvernement demanda deux tableaux à Delacroix : Jemmapes et Valmy ; mais l'artiste, encore agité par les scènes du 29 juillet, aima mieux peindre sur une barricade cette Liberté qui inspirait en même temps Auguste Barbier, le seul poëte de notre temps qui ressemble à Delacroix par la virulence des pensées, la vibration de la couleur, la force du mouvement et l'incorrection de la forme.
Yï Amende honorable, intérieur de couvent, parut en 1831. Cette même année, le peintre, attaché à une petite légation, partit pour le Maroc.
« Maroc, dit-il, m'a fait grand effet : cette vie de camp, ces longues courses à cheval, ces rivières passées
à la nage, au milieu des coups de fusil (car il n'y a ni ponts ni bateaux, — pour ne pas favoriser l'évasion des voleurs, me disait bonnement un des ministres d'Abderr-Rahman), — toutes ces émotions de la vie d'aventures me remuaient profondément ; je ne pourrais vous les exprimer que si mon cœur avait un langage. La physionomie de ce pays restera toujours dans mes yeux ; les types de cette forte race s'agiteront tant que je vivrai dans ma mémoire ; c'est en eux que j'ai vraiment retrouvé la beauté antique. Je faisais mes croquis au vol et avec beaucoup de difficulté, à cause du préjugé des musulmans contre les images ; j'arrivai néanmoins à faire poser de temps en temps hommes et femmes pour quelques pièces de monnaie dans les salles du consulat français. Le modèle avait ordinairement une rare intelligence de mes moindres intentions ; mon croquis fait, il le prenait, le tournait et le retournait en tous sens avec la curiosité du singe qui cherche à lire un papier, et le remettait en place, riant de pitié pour moi qui pouvais m'attacher à de telles puérilités. Un de ces Arabes voulut pourtant garder son portrait : c'était un jeuiie homme superbe et marqué au front d'un signe bleu que les mères marocaines impriment à leur enfant le plus beau pour le recommander à la clémence du Sort. Autre plaisir que j'avais : l'étude des chevaux arabes. Ils ont sous le ciel natal un caractère particulier de fierté, d'énergie, qu'ils perdent en changeant de climat ; il leur arrive assez souvent de se débarrasser de leurs cavaliers pour se livrer des batailles qui durent des heures entières : ils se prennent à belles dents comme des tigres et rien ne peut les séparer; les souffles rauques et enflammés qui sortent de leurs naseaux écarlates, leurs crins épars ou empâtés de sang,
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leurs jalousies féroces, leurs rancunes mortelles : tout en eux, attitudes et caractère, sent l'héroïsme de la nature primitive. »
Qui ne reconnaîtrait à ces paroles la première impression des Exercices militaires des Marocains et du Choc de cavalerie arabe? Ces chevaux volent comme des hippogriffes.
Tous les maîtres ont peint le cheval avec amour dans leurs compositions les plus splendides : Delacroix en a fait Témule de l'homme : voyez la furie des chevaux du Giaour et du Pacha et l'effort désespéré de l'étalon noir de Charles le Téméraire! (Bataille de Nancy.) Dans la Bataille de Taillebourg, le cheval monté par saint Louis, et dont le poitrail s'écarte, se développe jusqu'à la difformité, fait tomber les rangs ennemis comme des pans de muraille. L'autre cheval qui meurt dans un coin du tableau est à lui seul un épisode des plus émouvants ; le coursier d'Attila souffle l'épouvante et la mort. Le peintre bâtit avec grandeur les noyaux musculeux de ces animaux incomparables et fait jouer dans leurs robes les finesses, les transparences de sa couleur. Il peint les lions et les tigres, comme Rubens et Sneyders; mais il leur donne quelquefois une tournure fantastique.
Quelques portraits, la Bataille de Nancy, les Femmes d'Alger, le Prisonnier de Chillon, Saint Sébastien, les Peintures du Salon du Roi (Paris), la Bataille de Taillebourg, Médée furieuse, Hamlet et les Fossoyeurs, la Justice de Trajan, les Croisés à Constantinoplei le Naufrage de Don Juan, la Noce juive au Maroc, les Dernières Paroles de Marc-Aurèle ; la traduction du drame de Hamlet en lithographies, la Sibylle, Muley-Abd-err- Rahman entouré de sa garde, les Peintures de la bibliothèque du Luxembourg (Paris), les Adieux de Roméo et
Juliette, le Christ en croix, les Exercices militaires des Marocains, les Peintures de la bibliothèque des Députés (Paris), le Christ au Tombeau, la Mort de Valentin, le Plafond d'Apollon au Palais du Louvre, la Résurrection de Lazare, les Disciples d" Emmaûs , les Peintures du Salon de la Paix à V Hôtel de ville de Pains; plusieurs scènes arabes, Jésus endormi pendant la tempête, Weisslingen pris dans une embuscade ; les trois esquisses pour la chapelle des Saints-Anges à l'église Saint-Sulpice de Paris; Michel terrassant le Démon, la Lutte de Jacob, Héliodore chassé du Temple; quelques tableaux d'animaux, de fleurs et de fruits ; la Chasse aux Lions, sa plus récente débauche de couleur, et les Deux Foscari, triple chef-d'œuvre de mise en scène, de couleur et d'expression, qu'il achevait la veille de l'Exposition universelle de 1855 avec la vaillance de la jeunesse, la sécurité de l'âge mûr et la subtilité du génie consommé : voilà, par ordre, les travaux les plus importants qui ont presque entièrement rempli l'infatigable vie de Delacroix. Son œuvre est tellement abondant qu'il ne m'est pas possible de l'exposer ici en détail. Cette fécondité, cette variété des moyens que l'on retrouve depuis sa plus petite lithographie et son moindre griffonnage à la plume jusqu'à ses plus vastes compositions peintes, cette affluence de motifs qui ont assiégé son esprit, le placent à la suite des vieux maîtres. Comme eux aussi, il s'est répété à satiété. C'est là un des côtés ennuyeux de la peinture.
Delacroix est dévoré par la soif de l'immortalité, avec un air de scepticisme. Dédaigneux du présent et de ses misères, il ne pense qu'à l'avenir dont il attend plus d'intelligence et de justice. « Que pensera-t-on de moi quand je serai mort ? » demande-t-il parfois. Il se donne
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mille soucis pour prévenir l'altération de ses tableaux ; il les traite comme des enfants malades, les baigne dans l'huile, s'afflige pour eux des caprices de l'atmosphère, du hasard des voyages ; fait toute sorte d'expériences sur la qualité des couleurs et des toiles, frémit à l'idée de la destruction et multiplie ses sujets avec acharnement. « Les peintres devraient songer, dit-il, à la fragilité de leurs productions : un incendie va consumer des milliers d'ouvrages; des accidents sans nombre conspirent contre le bois et la toile, ces dépositaires de leurs inspirations. Ne semble-t-il pas qu'en multipliant leurs travaux dans la mesure de leurs forces, ils augmentent la chance de surnager sur la mer de l'oubli? )>
Cette fureur de travail lui a fait prendre en horreur tout ce qui peut troubler son application. Son amour de la solitude devient de jour en jour plus sauvage ; il s'enfermerait dans un antre pour n'y pas être dérangé... Travailler à l'abri des besoins matériels, voilà la préoccupation de toute sa vie. La peinture est pour lui « cette maîtresse jalouse qui veut avoir son homme tout entier. » Aussi lui fait-il jour par jour le sacrifice de ses plaisirs et de sa santé ; il mourra le pinceau à la main. Je tremble pour ce noble artiste, si courageux et si frêle, quand je le vois s'engager sous les humides voûtes de Saint-Sulpice, impatient de laisser un chef-d'œuvre de plus sur les murailles durables d'un monument.
Et comme il aime les lettres ! Il va, de temps en temps, s'enfermer avec ses livres et ses papiers dans sa petite maison de campagne. Il connaît à merveille les historiens, les poètes, les romanciers de tous les pays. Il en parle à ravir. Il met bien au-dessus de l'allure héroïque de Corneille la perfection et la finesse de
Racine 1. Shakspeare le charme par ses côtés rusés, vigoureux et terribles ; il a pris à Byron des situations heureuses; mais ses héros lui semblent fanfarons. Au reste, son intelligence, capricieuse comme la gourmandise, passe de Dante à l'Arioste aussi facilement que de Shakspeare à Racine. — Les phrases du xixe siècle l'ennuient.
Ce séduisant causeur montre l'imprévu, l'originalité de Stendhal dans ses notes écrites à bâtons rompus ; il a aussi les phrases inégales, les périodes boiteuses, les ellipses obscures, tous les défauts particuliers à l'auteur de Bouge et Noir et de la Chartreuse de Parme. Il devient tendu et timide dès qu'il s'applique à la régularité du style. En recherchant la pureté, il se refroidit et s'éteint, lui naturellement si chaud, si brillant. Mais, en homme supérieur, il laisse dans tout ce qu'il écrit quelque trait de génie : sa description du Champ de bataille aV Eylau respire l'énergie, et sa tirade sur le malheureux ménage de Prudhon est d'une âpreté comique. Il a non-seulement l'insigne honneur d'être un grand peintre, mais encore un des esprits les plus alertes, les plus aimables, les plus pénétrants. Il connaît son temps en politique raffiné, et, s'il écrivait ses Mémoires, je suis certain qu'il charmerait les dilettanti.
L'artiste n'a pas beaucoup voyagé; il n'avait guère fait, avant son départ pour le Maroc, qu'une tournée en Angleterre et une autre en Espagne. Il n'a pas vu l'Italie. Gros, qui avait admiré ses débuts, le mit en fuite en lui proposant de lui faire obtenir le prix de Rome.
1 Que trouve Delacroix dans Racine? Ce qu'il n'a pas lui-même : la correction, le fini dans la grandeur.
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Rebelle à toute servitude, il n'aurait pu vivre, ni, sous l'influence d'une école ni au sein de cette nobleville, devenue à ses yeux l'asile officiel des artistes inférieurs, qui, n'ayant rien à tirer d'eux-mêmes, s'accommodent facilement de la tâche qui leur est imposée d'imiter ou plutôt de mal copier les chefs-d'œuvre des morts. Les plus opiniâtres d'entre ceux-là peuvent arriver à l'Institut, après avoir pour ainsi dire pris l'Italie par doses médicinales ; mais s'élever au génie, jamais. Rembrandt n'a pas eu besoin d'étudier l'Italie pour montrer sa puissance dans la Leçon d'anatomie et dans la Ronde, deux merveilles de l'inspiration libre. Delacroix, heureusement pour lui, n'a rien pris du bagage académique de son maître Guérin. Il a tourné à son profit toutes les connaissances, sans rien sacrifier de son individualité, et gardé, chose si rare, sa griffe de lion. Ses erreurs, ses faiblesses, ont même tourné à sa gloire. Il n'a jamais pu faire d'élèves, malgré l'immense prestige qu'il a exercé, qu'il exerce et qu'il exercera toujours. Génie à la fois séduisant, fier et solitaire au milieu d'une génération banale, il ne laissera pas un pâle successeur, un seul petit Flinck, comme l'a fait Rembrandt, et ceux qui essayeront de le suivre tomberont dans les abîmes, n'ayant pas comme lui la force de la tête et du cœur. A quoi servent d'ailleurs les imitateurs, menue monnaie des grands hommes ?
Le caractère le plus frappant de l'œuvre de Delacroix est l'invention. Ses drames n'ont qu'une vérité poétique; ce sont des évocations fixées sur la toile. Il fait presque tous ses tableaux sans modèles, après bien des années d'études d'après nature. Il lui arrive de faire poser un homme, une femme, un enfant devant lui, si sa mémoire hésite; encore ne prend-il de leurs formes et de leurs
expressions que le côté le plus sympathique à son humeur ; il les voit selon ses rêves. Pour lui, toute peinture est la combinaison de types qu'il a vus et dont il se souvient avec ses propres passions ; il éclaire ses tableaux des lueurs de son âme. Il n'ignore pas, au reste, que chaque artiste trouvera toujours dans son propre tempérament à quel degré le modèle vivant lui est nécessaire : « Holbein, dit-il, est sublime par son imitation exacte. Le Corrége, Michel-Ange, ne sont-ils pas sublimes aussi, bien que leurs figures manquent de régularité? N'est-il pas vrai de dire que ce que l'on appelle l'idéal est tout ce qui va à notre idée, imité ou inventé? Qu'est-ce donc que ce qui va à l'idée et frappe l'âme? C'est le je ne sais quoi, l'inspiration. »
Delacroix a fait la conquête des salons et entraîné les ministres plutôt par son esprit que par ses ouvrages. En lui, l'homme du monde a sauvé l'artiste. Pendant qu'il était loué à faux par ses meilleurs amis et insulté par ses ennemis, il faisait ces réflexions mélancoliques : « Il est malheureusement trop certain que la supériorité du talent ne suffit pas pour mettre la gloire elle-même à l'abri des variations de l'opinion et de la mode. Il est des talents privilégiés qui ont été entourés tout de suite d'une admiration à laquelle le temps n'a fait qu'ajouter. Les grands artistes qui ont brillé par la grâce, le charme et la noblesse de leurs inventions, ont peut-être conquis plus rapidement que les autres l'unanimité des suffrages. Raphaël, Léonard de Vinci, Paul Véronèse, Cimarosa, n'ont pas longtemps attendu la justice de l'opinion. Au contraire, les génies austères, qui sondent les abîmes de l'âme et saisissent plus volontiers dans leurs peintures le côté terrible et pathétique des choses humaines, exercent un empire plus restreint et plus contesté. La
violence ou la singularité de leurs inspirations les isole des sentiments ordinaires et fait que leurs qualités mêmes sont l'objet d'une éternelle discussion. »
Je me trouvais avec l'illustre artiste à l'exposition des tableaux de Mme la duchesse d'Orléans ; des niais qui ne le connaissaient pas de vue, riaient en sa présence de ses meilleurs ouvrages : « Voilà déjà plus de trente ans que je suis livré aux bêtes, » me dit-il, le visage pâle et la voix tremblante. M. Vitet, de l'Académie française, comparait un jour Delacroix à M. d'Arlincourt ; Lamartine — poëte aveugle — lui attribuait innocemment quelques pauvres peintures de M. Vinchon, et l'accablait d'éloges ; un journaliste balbutiait un jour dans son ivresse : « M. Delacroix peint avec un balai ivre. »
Un critique officiel le compare ainsi à Victor Hugo : « Le peintre a plus d'esprit, de naturel et de souplesse que le poëte ; il est parfois sauvage, il n'est jamais faux ; il est plus juste envers lui-même et il se connaît mieux. Aussi, à notre avis, M. Eugène Delacroix restera4-il plus grand peintre que M. Victor Hugo grand poëte. » Le même critique reproche au poëte et au peintre un égal amour pour les accessoires au détriment du sujet. Cela n'est pas juste. M. Hugo n'a jamais manqué, lui, de sacrifier la pensée à la forme ; Delacroix, altéré d'émotions, n'abandonne jamais la pensée qui seule les fait naître. On voit dans ses tableaux encore plus de mouvement que de splendeur ; plus de passion que de pompe. Son âme embrase la scène et les acteurs : jamais les bannières flottantes, le son des trompettes, le hennissement des chevaux ne font oublier chez lui, comme chez le poëte, la violence intime des héros.
C'est par les accessoires mêmes que le peintre redouble d'énergie : la chaîne de fer du Prisonnier de Chillon est tellement tendue qu'on la dirait elle-même animée et près de se rompre sous l'effort désespéré du captif; le grand panache noir qui se balance sur le front de l'orageux Hamlet se marie — effet sublime — aux nuées de ce ciel d'orage.
Ce qui fait de Delacroix un des plus grands artistes du xixe siècle, c'est qu'il réunit les facultés du peintre, du poëte et de l'historien. Il sème avec une abondance qui étonne le dramaturge les passions sur sa toile pi dans l'âme du spectateur comme des graines funestes. Il rappelle Rembrandt par l'expression des physionomies et le prestige des effets de lumière ; Véronèse par l'esprit, la finesse, le charme de la couleur ; Rubens par la splendeur des décorations et la crânerie de la main ; Michel-Ange par le grandiose et Ribera par le terrible. Il séduit et emporte tour à tour les intelligences hautaines et les cœurs aventureux par l'amour du beau et de l'héroïque, par l'audace, la ruse, la force et la noblesse. Il est surtout l'homme de notre temps, plein de maladies morales, d'espérances trahies, de sarcasmes, de colères et de pleurs. L'ignorance et l'envie ne l'ont pas un instant arrêté dans sa glorieuse carrière et ne prévaudront jamais contre lui devant la postérité.
A M. H. LE JOSNE
Mon cher ami,
Prenez ceci pour une carte de visite, puisque vous aimez les Beaux-Arts comme moi, avec plus de passion encore que de sagesse.
J'ai fait en une semaine ce qui exigeait un an de travail et de soins. Plus tard, si nous vivons, je pourrai vous offrir une gerbe plus forte et mieux liée des épis glanés dans le champ d'Eugène Delacroix.
Au moment où son œuvre posthume allait être dispersé aux enchères, je me suis hâté d'ajouter quelque chose au chapitre que je publiais, il y a dix ans. sur le génie du peintre et le caractère de l'homme dans YHistoire des Artistes vivants.
Vous trouverez ici, d'abord l'expression d'idées et de sentiments que vous partagez ; ensuite deux séries de documents originaux, désormais acquis à la tradition de l'Art français. J'ai tiré la première des Agendas de Delacroix vivant et la seconde des Souvenirs manuscrits de M. de Planet, son élève.
J'avais surtout à cœur de raconter les derniers jours du grand artiste, mort avec le calme stoïque d'un ancien, loin du monde et des amitiés banales, au milieu de Paris.
Établie à temps, la vérité demeure incontestable : la fantaisie et le mensonge littéraires se trouvent devancés.
Eugène Delacroix est enfin sacré premier peintre de son époque par la foi tardive des connaisseurs. Réjouissons-nous, enthousiastes de l'avant-garde !