DOCUMENTS NOUVEAUX
Paris, lundi 15 février 1864.
Verrons-nous jamais cette triste égalité où « il n'y aura plus ni héros ni grands hommes ? » Le fait est que l'amour du beau et de l'héroïque baisse de jour en jour, et que notre indifférence frise déjà l'abêtissement. Une mascarade fera jaser la presse entière ; la promenade du bœuf gras et la mort d'un marchand de crayons agitent tout Paris ; mais si une gloire nationale s'éteint comme un soleil, nous voilà tous plus surpris et plus muets qu'un troupeau de moutons dans une éclipse. Après quelques jours de réflexion, nous n'avons pas même su faire à Eugène Delacroix les obsèques royales qu'Anvers, la ville des marchands, fit à Rubens. Un piquet de gardes nationaux est planté autour du cercueil ; quelques pédagogues palmés éternuent sur la tombe un éloge irritant ; les cœurs chauds sont réduits au silence... et voilà les funérailles de Patrocle sans Achille, faites à Delacroix, qui a frappé quarante ans l'intelligence et le cœur de son pays.
Tout ce qu'il restait de l'œuvre où brûlent les der-
nières ardeurs de l'Art français sera crié après-demain aux enchères de l'hôtel Drouot. Pendant deux semaines encore l'on vendra, chaque après-midi, les innombrables dessins et grifïbnnements du plus vaillant et du plus noble des artistes.
Ainsi seront dispersées comme des feuilles mortes tant de pages si vivantes ; et ceux qui les sentaient le mieux, n'étant pas assez riches pour les acquérir, ne les verront plus.
Heureux Turner, qui comptait assez sur la noblesse et l'enthousiasme de ses compatriotes pour léguer son œuvre à l'Angleterre !
L'exposition des ouvrages d'Eugène Delacroix, — nous le disons avec un profond regret, — devait être beaucoup mieux combinée qu'elle ne l'est pour sa gloire : ni le gros du public ni les connaisseurs ne peuvent étudier suffisamment en trois journées de l'hôtel des Ventes, c'est-à-dire en douze heures, ces huit cent cinquante-huit articles inscrits au catalogue, et comprenant ensemble plusieurs milliers d'images peintes ou dessinées !
Beaucoup de ces sujets n'étant que le premier bouillonnement plus ou moins arrêté de l'impression, il fallait donner au spectateur le temps de les examiner. Que d'utiles conversations auraient eu lieu sur place 1 La renommée de l'auteur se serait encore élevée avec le chiffre des enchères, puisque nous estimons entre tout ce qui nous coûte le plus d'argent.
Le temple des vendeurs sera donc purifié pour quelques jours par les reliques d'un grand maître. La curiosité y fera foule ; mais quel malheur de ne revoir ces
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inventions si fières qu'à travers le dos des brocanteurs et par-dessus l'épaule des philistins !
Il y avait hier exposition particulière des tableaux et des esquisses. On n'y entrait que sur lettre d'invitation. Ces trois petites salles ont été tout de suite pleines de visiteurs en quatre catégories : les amis de l'artiste, ses ennemis, les fanatiques et les gens du monde. Le caractère tranché de ces ouvrages ne permettant pas l'indifférence, les visiteurs étaient fort animés. Les Prud'hommes n'ont pas fait là long séjour ; mais les mondains, qui, dans les musées, les concerts et les réunions littéraires, signalent ordinairement leur ferveur, y sont restés assez longtemps à gesticuler et à s'exclamer, en se creusant la tête par pléonasme.
Il est certain qu'il faut être assez avancé dans l'initiation artiste pour sentir et comprendre les beautés ou, si l'on veut, les beautés en germe, dans ces toiles inachevées. Un air de grandeur les enveloppe, un frisson de sensibilité les agite; des éclairs d'enthousiasme illuminent les morceaux les plus élémentaires ; et l'on peut y saisir au passage le vol enflammé du génie. La nature extérieure, réfléchie ou plutôt transfigurée par l'imagination, rayonne ou s'assombrit dans ces paysages ; la lumière et la couleur s'y associent ou s'y opposent au caractère des passions humaines : un ciel chargé de neige, obscur comme une crêpe et sillonné de lueurs sanglantes, enveloppe la Bataille de Nancy ; la mêlée paraît d'autant plus furieuse que les pennons des deux armées tournoient et volent ainsi que des vautours dans de vifs courants d'air.
Dans la Bataille de Poitiers, un ciel d'azur vibrant et joyeux répercute comme à plaisir de colline en colline les estocades, les chocs et les ébranlements du combat
C'est un jour de gloire pour ce vaillant roi Jean, qui s'est fait de son cheval mort une barricade ou plutôt une marche de trône.
La fauve lueur des apothéoses guerrières éclaire Taillebourg où l'audace, la confusion et le désordre sont le comble de l'art, même après le sublime Thermodon de Rubens. Eugène Delacroix pousse à bout cette violence du cœur et de la main, qui fut la devise du Tasse. Saint Louis est ici, par sa témérité et son acharnement, l'image étonnante de cette chevalerie française, qui dit plus tard par la bouche d'un Guise ce que Delacroix a pu dire à son tour : « Élevons notre renommée sur les ruines de notre propre corps ! »
Voyez ces hommes d'armes frappant comme des cyclopes ; ces chevaux effrénés, aux crins sifflants, aux naseaux écartâtes, aux yeux de braise, aux jarrets d'acier ! Vertigineusement lancés sur cette tassée de combattants plus impénétrable qu'un mur, ils tombent pêle-mêle avec un désespoir épique du haut des parapets dans la rivière où d'autres ennemis se massacrent encore en se noyant.
La valeur moderne est aussi énergiquement sentie et rendue que la vieille valeur française dans le Soir d'une bataille, peint à l'instar de Géricault. Un cuirassier blessé se soulève au milieu des chevaux morts sous la canonnade, et dont les flancs sont déchirés par les boulets. La nuit profonde, mais transparente, laisse voir autour des pauvres bêtes et du malheureux soldat, jusque dans le lointain, toute la funèbre jonchée que les oiseaux et les chacals dévoreront.
Ce noir Mautfaucon, étudié d'après nature et ennobli par un grand esprit, restera l'un des épisodes les plus navrants de la peinture militaire.
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L'ébauche de YÉvêque de Liège est une de ces fournaises où l'artiste forgeait du premier coup ses inventions ; mais la Sibylle, par contraste, a été parachevée dans tout le repos et toute la fraîcheur de l'intelligence. C'est un idéal de femme à la Delacroix ; c'est-à-dire la beauté physique contestable, primée par le caractère plus noble et plus frappant de l'expression. La vie de la Sibylle est l'opposé de celle des statues : son calme et son immobilité ne sont qu'apparents ; le travail intérieur de la pensée la tourmente ; ses yeux fiers, doux et meurtris ont un regard à la fois humain et surnaturel, qui excite l'amour, la mélancolie et la passion de la gloire. Elle indique à l'entrée de ce lucus mystérieux « le rameau d'or, conquête des grands cœurs. » Delacroix l'a eu, ce fatal rameau ; mais on ne sait guère au prix de quels tourments et de quelle constance !
Sur les deux heures de l'après-midi, cette exposition particulière était autrement pleine que les expositions publiques. On étouffait ; on n'y voyait plus ; à peine si M. Reiset, qui détestait tant Delacroix, pouvait ouvrir passage à une illustre princesse. Mmo et Mlle Pierret, MM. Millet, Chenavard, Gambetta, Victor Rhodes, Jeanne Silvestre, Alfred Stevens et une multitude de personnes distinguées avaient grand'peine à se mouvoir.
Le sentiment le plus humble mérite tous les éloges* quand il est vif et sincère : Julie Colin, excellente femme, restée dix ans au service de Delacroix, s'est mêlée comme à la dérobée à cette brillante foule ; et, à la vue des tableaux de son illustre maître, elle s'est vite réfugiée dans un coin sans pouvoir étouffer ses sanglots... Elle a disparu comme elle était entrée.
M. Rerryer, l'ami et le parent de l'artiste, allait de bonne heure, le catalogue à la main, d'une toile à
l'autre, murmurant des paroles sympathiques : « Quel esprit, quelle vivacité, disait-il ; admirable Delacroix ! Presque tous les ans, il venait me donner une quinzaine de ses journées à la campagne : moments délicieux ! il me charmait de mille manières, surtout par sa conversation sur la littérature ; et il ne s'occupait presque pas de lui-même. »
M. Thiers n'était pas là. Ovation manquée. Nous l'avons rencontré vers les cinq heures du soir, en guêtres grises, à la colonne Vendôme.
Mardi 16 février.
La foule s'est ruée à l'Exposition. L'on n'a vu les tableaux que furtivement, en allongeant le cou entre des bras, des reins, des chapeaux et des hampes de parapluies. Une atmosphère d'étuve, chargée de rhumes et de fluxions de poitrine, n'a effrayé ni hommes ni femmes. Les faces pâles et les visages apoplectiques contrastaient violemment ; la couleur générale des physionomies était intense, sinon harmonieuse. En quatre heures, pas une âme n'est sortie ; impossible, d'ailleurs : les salles adjacentes et les corridors latéraux étaient combles ; on s'y aplatissait comme dans le Martyre de saint Symphorien, mais beaucoup mieux.
Mercredi 17 février.
Aujourd'hui, premier jour des enchères, nouvelle cohue, frappant une heure trop tôt aux portes de l'Exposition, au quart remplie d'avance d'amateurs connus et de privilégiés. Deux heures sonnent : entrée fréné-
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tique. Un troupeau poursuivi par des loups ne se jette pas plus haletant au bercail. Piétinements, bondissements de banc en banc... et pas de côtes rompues, pas de jambes cassées !
M. Berryer souriait, le binocle appendu à sa chaîne d'or. On remarquait Mmes Pierret, MM. Rivet, Carrier, Riesener, Paul Huet, Àndrieu, le marquis Maison, Reiset, Henri Delaborde, Etienne Àrago, Paul Meurice, Vacquerie, Eugène Piot, Henri de La Madelène, Alfred Sensier, Paul Tesse, Barroilhet, Daumier, Bonnet, Joseph Fioupou, de Planet, de Valerne, Busquet, Prouha, Bauchet et une infinité d'artistes, de marchands et de personnes commissionnées, de Paris, de la province et de l'étranger. MM. Lacaze, Delage, Dauzats, Saint-Marcel, Jadin, Champfleury, Mène, Dieterle, Lehmann, Thoré, le critique démocrate, et Haro, le marchand de couleurs, étaient là, le crayon frais taillé pour marquer le prix de chaque objet à cette vente mémorable. Tout le monde sentait qu'il avait affaire à un maître dont le nom et l'œuvre resteront. Si Eugène Delacroix vivant avait jamais eu pareil triomphe, il en serait tombé malade de plaisir.
Et nous voilà, Français légers, envieux et brouillons ! Le génie dans toute sa puissance est méconnu, puis insulté au profit des intrigants et des cuistres. A peine trouve-t-il sur la voie douloureuse quelque épaule amie pour appuyer sa marche et quelque main pieuse pour essuyer son front. Il meurt : les moucherons du corbillard bourdonnent sa gloire, et, six mois après, on le déifie sans le comprendre davantage. Que Delacroix avait raison de nous rappeler si souvent ce mot de Molière : « Je te pardonne, mais à la charge que tu mourras ! »
Jeudi 18 février.
Nous ne serons suspect à personne en disant que les ouvrages du grand artiste, sauf certains morceaux inestimables et pour ainsi dire peints de son sang et de sa moelle, ont été payés des sommes excessives. Un artiste exécutant trouvera de précieuses leçons dans maint sujet à peine ébauché ; il a même d'excellents motifs pour couvrir de son dernier billet de banque une toile à peine préparée et frottée ; mais comment expliquer que des gens, qui s'enfuyaient à la vue de ses meilleurs ouvrages, se soient donné l'étrange fantaisie de pousser à des sommes fabuleuses des embryons de figures à peine jetées clans des limbes de couleur! Le peintre eût-il jamais exhibé des choses aussi vagues sans en avoir au moins accusé les parties importantes par quelques touches décisives ?
N'insistons pas sur certains sujets composés par Delacroix, calqués et peints par des élèves {Décorations de l'Hôtel de ville), retouchés par le maître, et donnés enfin au public béant comme originaux par le catalogographe, M. Burty.
Delacroix ne l'entendait pas ainsi. À l'ordre et à l'économie domestiques, il ajoutait le désintéressement et îa fierté. Avec quel amour et quel soin il faisait un tableau du double de la somme payée à quiconque savait le comprendre ! S'il pouvait un moment reparaître au milieu de nous, le zèle aveugle de ces posthumes adorateurs le ferait rougir. Nature extrêmement subtile et pénétrante, il verrait avec effroi l'imminente réaction préparée contre lui dans les galeries et les salons par certains morceaux inavouables que l'on s'est arrachés
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à prix d'or. Qui pourra, dans la maison de tel bancocrate, se faire une juste idée des hémicycles grandioses de la Bibliothèque des Députés et de la splendide coupole du Luxembourg, en examinant ces petites ébauches à peine zig-zaguées, marouflées dans des hémisphères de bois ou de carton, qui ressemblent à des éclats de marmite ?
N'ayons pas, pour acquérir des objets d'art, qui remuent le cœur et enflamment le cerveau, cette prudence du maquignon achetant un cheval ou un chien ; mais ne tombons pas non plus dans les violences, surtout dans les niaiseries du fanatisme !
Une Pietà pathétique, un Démosthène pensif et tourmenté, mais moins éloquent que les vagues qui meurent à ses pieds ; quelques Lions imparfaits et superbes ; certains sujets de la Chambre des Députés, frappants par la conception et le caractère, entre autres Y Éducation d'Achille, Cicéron, — qui a fait reculer M. Berryer, — et les Bergers chaldéens, ressouvenir de X Enfant Prodigue, d'Albert Durer ; deux ou trois groupes de Chevaux iout frémissants de vie ; la Sibylle indiquant le rameau d'or; une admirable Marine de Dieppe, enlevée par M. Duchâtel, au milieu des applaudissements ; Samson chez Dalila; l'éclatante ébauche à peine commencée de la Chasse aux Lions; le Martyre de saint É tienne; plusieurs sujets poétiques de l'Orient et du Nord ; la Barque de Don Juan ; YÉvêque de Liège, esquisse qui malheureusement va tomber en écailles ; quelques portraits parlants ; quatre merveilleuses pages militaires, le Soir d'une bataille, le Roi Jean à Poitiers, le Téméraire à Nancy, et surtout Saint Louis au pont de Taillebourg ; voilà, à peu de chose près, les seuls morceaux qui méritaient l'admiration et des sacrifices.
N'oublions pas quatre grands tableaux de Fruits et de Fleurs. Deux nous paraissent un peu trop sombres ; les deux autres sont d'un éclat, d'une suavité, d'une fraîcheur et d'une harmonie incomparables.
Tout le reste de cette première adjudication, sauf des bouts d'étude et de ravissants paysages, n'était que marchandise râleuse. M. Haro n'aurait-il pas pourchassé certains fragments tout à fait informes, pour quelqu'un qui serait heureux de les léguer au Louvre, afin de rabaisser la gloire d'un rival? Mais Delacroix a laissé partout la trace d'un ongle souverain ; et, dans son œuvre, comtne dans celui de Barye, on voit heureusement le lion écraser le serpent.
Certes, on peut dire que l'on ne s'est pas contenté de vider l'atelier d'Eugène Delacroix et de jeter au public toutes les raclures de sa palette ; on est allé jusqu'à mettre en vente, à CINQ FRANCS ! des tatouages encadrés.
La seule chose qui pourrait excuser de pareilles misères serait la pensée de laisser à quelques pauvres enthousiastes une relique du grand homme.
Ce qui nous console aussi d'avoir vu disperser à l'aventure tant d'ouvrages à peine indiqués, dont le seul aspect horripile les ignorants, c'est l'espérance qu'ils seront tombés dans les mains d'artistes qui n'auront pas l'effronterie de les finir et de les signer Delacroix. Botzaris surprenant le camp des Turcs serait devenu, en deux semaines de travail, un tableau magnifique. Les Quatre Saisons, machines purement décoratives et fort lâchées, mais d'une harmonie limpide et vibrante, seront quelque jour copiées en tapisserie, sans que le peintre soit déshonoré. Nous trouvions, en les regardant, un grand rapport, à certains égards,
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entre la dernière manière de Delacroix, rose clair, argentine et délicieuse dans le gris, et les dernières ébauches de Turner.
Il n'y a pas là pourtant la moindre imitation du maître anglais par le maître français ; notons seulement, chez ces deux grands peintres au déclin de la vie, des aspirations de couleur à peu près analogues. Ils s'élèvent de plus en plus dans la lumière, et la nature, perdant pour eux de jour en jour sa réalité, devient une féerie. Turner, qui avait sérieusement commencé par les genres flamand et hollandais, et non pas, comme on le prétend, par des pastiches de Claude, arrivait sur la fin de sa carrière aux décorations factices et aveuglantes du théâtre.
Il s'était mis en tête, à tort ou à raison, que les artistes les plus illustres de toutes les écoles, sans excepter les Vénitiens, étaient restés bien au-dessous de l'éclat pur et joyeux de la nature, d'un côté en assombrissant les ombres par convention, et, d'un autre côté, en n'osant pas attaquer franchement toutes les lumières que leur montrait- la création dans sa virginité. Aussi essaya-t-il les colorations les plus brillantes et les plus étranges. Il a peint dans cet état d'imagination ses deux tableaux : la Couleur avant le Déluge, la Couleur après le Déluge.
Delacroix, homme plus ardent encore et plus positif que Turner, n'a pas poussé si loin l'aventure ; mais, comme l'artiste anglais, il est insensiblement monté d'une harmonie grave comme les sons du violoncelle à une harmonie claire comme les accents du hautbois.
Il était arrivé d'expérience en expérience à un système absolu de couleur que nous allons essayer en abrégé de faire comprendre. Au lieu de simplifier en les
généralisant les colorations locales, il multipliait les tons à l'infini et les opposait l'un à l'autre, pour donner à chacun d'eux une double iotensité. Titien lui semblait monotone, et il ne se décida même que fort tard à reconnaître tout ce que le maître vénitien a de grandiose. L'effet pittoresque résulte donc chez Delacroix des complications contrastées. Là même où la couleur de Rubens rayonne comme un lac tranquille, celle de Delacroix étincelle comme un fleuve criblé par une giboulée.
Exemple des assortiments de ton chez Delacroix :
Si, dans une figure, le vert domine du côté de l'ombre, le rouge dominera du côté lumineux ; si la partie claire de la figure est jaune, la partie de l'ombre est violette ; . si elle est bleue, l'orangé lui est opposé, et cetera dans toutes les parties du tableau.
Pour l'application de ce système, Delacroix s'était fait une espèce de cadran en carton que l'on pourrait appeler son chronomètre. A chacun des degrés était disposé, comme autour d'une palette, un petit tas de couleur, qui avait ses voisinages immédiats et ses oppositions diamétrales. Pour vous rendre absolument compte de cette combinaison, regardez le cadran de votre pendule, et supposez ceci : midi représente le rouge; six heures, le vert; une heure, l'orangé; sept heures, le bleu ; deux heures, le jaune ; huit heures, le violet. Les tons intermédiaires étaient subdivisés de proche en proche, comme les demi-heures, les quarts d'heure, les minutes, etc.
Avec sa subtilité, sa persévérance, et malgré l'étude continuelle delà nature et des maîtres, Delacroix était resté plus longtemps qu'on ne le pense sans principes certains, suppléant de son mieux le savoir par le senti-
ment. En plein âge mûr, il disait encore : « Je vois chaque jour que je ne sais pas mon métier. » Pas d'affectation dans cet aveu : il sentait réellement que sa première éducation de peintre fut insuffisante, sinon mauvaise. Dans l'effervescence romantique, tous les artistes qui ont marqué se laissaient aller à la diable. Leurs conversations instinctives étaient plutôt poétiques que professionnelles. Plus d'enseignement public. David, tout despote borné qu'il était, avait au moins appris quelque chose à ses contemporains» Après lui, que resta-t-il? Des scoliastes méticuleux et têtus, capables de faire, non pas un tableau, mais des fragments de tableau. Gros, seul, par quelques ouvrages d'un ensemble grandiose et dont les détails sont palpitants, rattachait encore l'Art français à la tradition magistrale. Géricault, admirable dans 'certains morceaux, n'avait pas assez bien fondu ses études pour arriver à cette imposante unité.
Les choses en étaient là quand M. Ingres nous apporta ses principes léthifères. Il ne vit dans l'art qu'un • bizarre mélange de la statuaire antique et du modèle qui pose à la journée. Ce mariage entre la vie et la mort est un rébus d'hypogée. Et M. Ingres, heureux et fier sur sa colonne, attend, en Siméon Stylite, que les anges viennent lui porter à manger !
Chenavard attribue cette décadence de la peinture moderne à un développement des facultés musicales au préjudice des facultés plastiques. Suivant lui, la forme humaine échappait aux peintres d'histoire à mesure que les paysagistes parvenaient à mieux rendre l'aspect de la nature ; la couleur aurait gagné en richesse et en harmonie ce que le dessin a perdu de précision et de grandeur.
Delacroix a vu, au contraire, dans l'intimité de l'homme et de la nature, un redoublement d'expression à produire par analogie et surtout par contraste. Tantôt, en effet, le paysage semble le miroir des joies de la vie par son éclat, sa fraîcheur, son abondance et sa pureté ; tantôt, il fait cruellement ressortir par son calme et sa sérénité mêmes nos orages intérieurs ; aujourd'hui, les grandes voix de la solitude et de l'immensité élèvent et consolent notre âme ; demain, elles se mêleront peut-être à nos gémissements.
Vendredi 19 février.
On a fait des sottises en payant deux, quatre, huit mille francs des copies d'Eugène Delacroix d'après les vieux maîtres. Il y en a de magnifiques, notamment les Miracles de saint Benoît, de Rubens ; quelques têtes tirées des Noces de Cana, de Paul Véronèse ; d'autres copies ne sont que des tours de patience et de subtilité, comme le Jeune Homme à la toque et l'Enfant de la Belle Jardinière. Il en est enfin qui sont l'altération abusive des originaux ou de pures fantaisies comme des gravures coloriées. Mais Delacroix n'est guère lui-même dans ces peintures-là. Il serait ridicule de se quereller pour en avoir. Ces sortes d'exercices furent tout simplement les pensums volontaires de sa jeunesse.
Il faisait au Louvre beaucoup de ces copies sous l'influence de Géricault, qui en fit lui-même d'admirables, quoiqu'un peu noires et lourdes, comme nous en avons ici les preuves par le Martyre de saint Pierre et le Sommeil des Apôh^es, d'après Titien ; les Enfants de Philippe IV, d'après Velasquez ; la Bénédiction de Jacob,
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d'après Rembrandt, et par plusieurs têtes de divers maîtres, réunies en une seule toile, etc. La Descente de croix d'Anvers est d'une pesanteur et d'une opacité détestables. La Descente de croix, d'après Bourdon, attribuée à Géricault par le catalogographe, M. Burty, est d'Eugène Delacroix. Erreur ne fait pas compte.
Delacroix a gardé toute sa vie le goût de copier les maîtres sans pouvoir le satisfaire à son gré. On l'aurait vu souvent travailler au Louvre, même dans ces derniers temps, si une nuée de rapins et de peintresses ne rendait le Musée détestable pour tout le monde; mais il était heureux qu'on lui prêtât quelque tableau à copier. Une Madeleine de Murillo l'avait enchanté et retenu dans la galerie du maréchal Soult. La délicatesse et la fraîcheur virginales de ce tableau l'extasiaient.
Il avait pris avec Bonington l'habitude de l'aquarelle, qui lui rendait plus prompte et plus facile l'expression des sentiments dont il était animé. Comme Bonington, Delacroix avait montré fort jeune ses facultés pittoresques : « Quand on n'a pas du talent tout de suite, disaitil, on n'en aura jamais. » J'ai vu la petite copie à la plume d'une Kermesse de Teniers, faite à l'âge de treize ans par M. Ingres, qui s'y révéla déjà tout ce qu'il devait être : un admirable calligraphe, un excellent copiste au trait. Je connais aussi une esquisse juvénile de Delacroix, laquelle eut, au concours de l'École des Beaux- Arts (professeur Le Thière), le numéro 38 : les Femmes romaines offrant leurs bijoux* à la patrie. On y voit percer la personnalité de l'auteur de Sardanapale et du Massac?^ de Scio à certains airs de tête, à la souplesse des chairs, à l'inflexion des bras et des mains. L'intelligence de l'élève échappe aux canons de TÉcole.
Une personne toujours bien renseignée me raconte ce
fait, qui suffirait à faire condamner l'enseignement de l'Institut :
Après avoir peint Dante et Virgile, — tableau que bien des personnes, les académiciens en tête, regardent encore comme son meilleur ouvrage, — Eugène Delacroix eut de nouveau l'imprudence de concourir...
Il obtint la dernière place, le numéro 60 !
Samedi 20 février.
Nous venons de toucher en passant à la jeunesse du peintre. Essayons de distraire un moment le lecteur en groupant autour d'Eugène Delacroix quelques compagnons d'atelier, Champmartin, Ary Scheffer, Géricault, et trois artistes qu'il aimait beaucoup : Charlet, Bonington et surtout Poterlet.
Champmartin, homme spirituel, grand faiseur de charges, était le plus terrible et le plus gai loustic de la bande.
Ary Scheffer, qui tâchait de tirer parti de tout, même de son accent étranger, faisait des théories à défaut de science ; se posait en caractère de fer, en indomptable originalité, trahissant néanmoins à chaque coup de pinceau les faiblesses, les oscillations de l'imitateur qu'il a gardées toute sa vie. Jaloux de fixer l'un après l'autre dans ses ouvrages les moyens employés par ses confrères en vogue, il changea de manière comme on change de paletot.
Sa première manière : la Veuve du soldat; le Soldat laboureur ; — pastiches d'Horace Vernet.
Sa seconde manière : les Femmes souliotes; — pastiche du Massacre de Scio, de Delacroix.
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Sa troisième manière : le Larmoyeur, dont la couleur paraît rôtie, et le Roi de Thulé; — pastiches de Rembrandt.
Sa quatrième manière : le Christ consolateur, — pastiche d'Overbeck.
On voit ensuite Ary Scheffer tantôt pencher vers M. Ingres {Madeleines), tantôt tomber sur Cornélius (Scènes de Faust) ; puis s'arrêter à une sorte d'éclectisme (Françoise de iïimini); revenir encore à M. Ingres; le quitter de nouveau pour traduire des poètes à la mode, tels que Byron ; reprendre ses allemanderies ; se perdre enfin dans des rêves grisâtres où le mysticisme (Saint Augustin et sainte Monique) et la volupté (les deux Mignon) luttent en s'effaçant. Le trait invariable cle ce maniérisle si mobile, c'est une sentimentalité pleurarde. Les larmières d'Ary Scheffer sont inépuisables. M. Guizot l'a surnommé « le peintre des âmes, » ce qui, n'étant pas clair, pourrait sembler ironique; mais M. Guizot ne plaisante pas.'
Géricault séduisait Delacroix par son talent, sa politesse et son élégance. La fortune lui permettait le luxe, les chevaux et toutes les jouissances du dandysme. Delacroix aimait lui-même les plaisirs ; mais il savait s'en passer sans trop regretter un patrimoine perdu par des revers de famille. « Si Géricault, disait -il par la suite, n'avait pas eu de fortune, il vivrait encore, et il aurait produit autant que son génie le promettait. C'est quelquefois un bien, quand on est jeune, d'avoir, pour travailler, à surmonter des moments de gêne. »
Géricault peignait de temps en temps chez Guérin des morceaux qu'il donnait facilement à ses admirateurs, car il était fort sensible aux louanges. Il avait aussi un atelier dans le quartier des Martyrs, sur le
même palier qu'Horace Vernet, sa bêle noire. Toutes les fois qu'un visiteur se trompait en demandant Vernet chez Géricault, Géricault répondait : « C est la boutique à côté. » Cela n'empêchait pas Horace d'aller fumer des cigarettes chez son voisin et d'emprunter de lui des études de chevaux et de paysages pour les accommoder en son propre compte au goût du public. Le fond d'une des meilleures batailles de Vernet, — Montmirail, je crois, — est la copie d'un effet de matin, pris à Versailles par Géricault, d'une fenêtre ouverte. La Course de chevaux à Rome, autre plagiat de Vernet. Voyez les études de Géricault, reproduites au trait par Colin et Feillet, et vous reconnaîtrez tout de suite que Vernet s'est contenté de rapetisser, de grimer les hommes et de caparaçonner les bêtes : l'Hercule qui, chez Géricault, retient un étalon par la queue reparaît dans le tableau d'Horace en clown épilant une rosse rétive.
Au lieu d'avoir, comme Delacroix, l'insatiable passion du travail, Géricault ne se mettait à la besogne que par violentes boutades. Il fit pourtant d'innombrables essais pour son grand tableau : on lui avait construit au Havre un radeau sur lequel il étudiait la mer et les marins avec tout l'acharnement d'un peintre réaliste; et, pour l'exécution définitive de l'œuvre, il voulut qu'on lui rasât la tête, afin de n'être plus tenté de sortir. Géricault n'ayant pas de facilité au travail, ce qui arrive aux artistes et aux écrivains les plus solides, prenait la stérilité momentanée de ses efforts pour de l'impuissance et rugissait de colère. Charlet parvenait seul à le calmer et à relever son courage. Connaissant la nature humaine, particulièrement le cœur de son ami, il voulut l'accompagner à Londres, « pour y remettre à flot, disait-il, le
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Radeau de la Méduse, » qui avait échoué à Paris. Les deux amis passèrent par Bruxelles pour visiter David, le prophète exilé de la Peinture. David demanda brusquement aux pèlerins : « Que me voulez-vous? Avezvous vos papiers? » On exhiba son passe-port et Ton partit.
A Londres, Géricault, affreusement triste d'avoir été méconnu à Paris, écrivait un jour son testament. Charlet, ayant surpris cette préface du suicide, fit longuement ressortir aux yeux de son camarade les avantages de ce sinistre projet et ne lui demanda pour sursis que le temps d'un bon dîner, tête à tête. Le dîner fut trèsgai, et Ton s'en alla bras dessus bras dessous faire un tour sur les bords de la Tamise. Là, Géricault, repris par ses idées noires, mais s'efforçant de les dissimuler, eut des allures équivoques. Charlet crut reconnaître que son ami voulait l'entraîner avec lui dans la rivière pour ne plus le quitter. Et prudemment il reprit le large en terre ferme.
Charlet vivait à la façon des maîtres flamands et hollandais, au milieu des sujets de son choix : tavernes, marchés et corps de garde. Il affectait un peu les mœurs et le langage du ruisseau. Géricault, qui l'avait vu pour la première fois à Saint-Cloud peignant une enseigne de cabaret pour solder sa dépense, tira ce Français si jovial de l'administration des pompes funèbres où il avait grand'peine à gagner sa vie.
Charlet est le Déranger de la lithographie, c'est-àdire un de ces harpistes qui mettent pour cordes à leur instrument toutes les fibres populaires. Gros, si vivement empourpré de gloire nationale, avait déteint sur Charlet, qui fit en prose la poésie de son maître. Mais ce qui relevait tous ses sentiments populaciers, c'étaient
une expansion de cœur, une verve, une ironie incompa rables. Il y avait en lui del'Homère pour peindre la constance et la crànerie guerrières, le rire dans les larmes des piliers de bouchon, l'espièglerie des faubouriens et le patriotisme des bousingots. Avec lui, les grognards pleuraient sur leur moustache et les Invalides sentaient la chair de poule jusque dans leur jambe de bois.
Géricault, affolé du genre colossal, donna la velléité des grandes machines à Charlet, qui s'y exerçait en peignant des enseignes. On se souvient de celle-ci qu'il fit au faubourg Saint-Antoine :
Des commères furieuses font dégringoler le peintre de son échelle, en lui criant : « A bon vin pas d'enseigne I »
Tourmenté dans les dix dernières années de sa vie du bizarre désir d'être de l'Institut, il entreprit en petites proportions le tableau que l'on voit au Musée de Lyon : la Retraite de Russie. Cette toile le mettait chaque jour au supplice ; il voulait la crever, la déchirer en mille pièces et se brûler la cervelle.
L'artiste s'était marié avec la fille de son marchand de vin. îl a beaucoup travaillé, chauffé son four, comme il disait lui-même, sans jamais sortir d'une gêne qui devint de la pauvreté.
Charlet est l'observateur le plus fin et le plus sûr, le dessinateur le plus saillant et le plus ferme. Il connaît peut-être mieux que personne en ce siècle, excepté Delacroix et Daumier, la grande loi du plein et du vide, qui donne aux figures l'aspect, le mouvement, le relief de la vie ; et il a montré dans ses moindres croquis une ardeur de geste vraiment parlante. Géricault surnomma Charlet « le crayon français, » et Delacroix l'appelait « un homme de génie. »
DELACROIX
Richard Bonington, qui avait un talent si précoce et qui mourut si jeune de la poitrine avec toutes les apparences de la fraîcheur et de la santé, cachait son enthousiasme sous des airs tranquilles et frappait Fauteur du Massacre de Scio par cette grande qualité pittoresque : le vif sentiment de l'espace et de la fluidité de l'atmosphère.
Mais un artiste que Delacroix chérissait entre tous, c'était Hippolyte Poterlet, doué ou plutôt affligé de la sensibilité la plus nerveuse et de la délicatesse la plus raffinée du coloriste. Sitôt que Delacroix avait esquissé un tableau important, Sardanapale ou le Christ au Jardin des Oliviers, il courait avec un croquis de son œuvre et une toile blanche chez son ami, qui, en deux heures, lui avait donné son avis en lui faisant une esquisse à sa manière. Delacroix tenait infiniment à voir comment, à sa place, Poterlet eût peint le tableau.
Gharlet, Delacroix, Chenavard, Commairas, Lelièvre passaient ensemble quelques soirées chez Poterlet pour dessiner et causer. M. Hippolyte Flandrin, qui se sentait fait alors pour la peinture militaire, rôdait autour de ce cénacle et envoyait des dessins à Gharlet, afin d'avoir son assentiment.
Ces réunions cessèrent. Poterlet, poussé par ses nerfs et par des chagrins imaginaires, prit une forte dose d'opium après avoir écrit au crayon et envoyé ce billet :
« Je laisse à mon ami Chenavard tout mon atelier comme gravures d'artiste et esquisses faites en pays étranger; mais je le prie de permettre que mon père prenne ce qui lui conviendra en souvenir de son pauvre fils qui l'aime.