‹ Les Artistes, juges et partiesChapitre 10 sur 19 · ET VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

ET VICTOR HUGO

Mesdemoiselles,

Si je vous demandais : « Quelle est la première qualité du critique? à quel signe reconnaissez-vous d'abord qu'un homme est né critique, que c'est là sa vocation, qu'il peut dans cette carrière se distinguer, briller, être utile, et qu'il n'y a pas lieu de lui dire : Soyez plutôt maçon ? » Si je vous posais cette question, vous me répondriez peut-être, après y avoir un peu réfléchi : « La première qualité du critique, c'est de savoir comprendre et goûter les choses les plus diverses; c'est de pouvoir passer, comme M, Sainte-Beuve, d'une étude sur nos vieux poètes français à une étude sur les solitaires de. Port-Royal, et trouver dans Tune et dans l'autre un égal intérêt; c'est d'admirer, à côté d'une vierge de Raphaël, un paysan de Téniers ou de Van Ostade; c'est, en aimant avec tout le monde les

Noces de Figaro, de saisir et d'apprécier les caractères originaux de la musique de Liszt; c'est de jouir aussi vivement d'un beau lieu-commun oratoire de Bossuet que d'une fine page de Marivaux; c'est enfin d'avoir l'esprit large, le talent varié,, et d'être capable d'écrire la dissertation la plus austère sur Pascal^ sans prendre pour cela, en parlant de Rabelais, l'air embarrassé d'un théologien qui retourne avec des pincettes quelque chose de malpropre. » — Mais, si je vous demandais ensuite : a Cette qualité, de comprendre et de goûter les choses les plus diverses, est-elle excellente en soi? N'est-elle bonne que relativement à la critique, ou bien est-elle bonne d'une manière absolue? Est-il à souhaiter que tout le monde la possède? Est-il désirable, en particulier, que les poètes et les artistes aient acquis cette intelligence universelle, et qu'ils soient doués de cette puissance de sympathie? » Si je vous demandais cela, vous hésiteriez à me répondre « oui », et vous auriez raison. Vous diriez : « Non, décidément, j'ai beau faire, je ne puis; j'aime mieux le moindre Raphaël que le meilleur Courbet, et, au fond, je n'en suis pas fâchée, parce que je sens bien que si j'aimais Courbet davantage, je n'aimerais plus Raphaël autant que je l'aime. » Vous diriez encore : « J'aime Mozart; mais c'est précisément parce que j'aime Mozart, parce que je l'adore, que je ne puis pas souffrir M. Wagner. Si je n'avais pas les oreilles déchirées par le Vaisseau fantôme ou les Maîtres Chanteurs, je craindrais de goûter moins vivement Don Juan et la Flûte enchantée. » Pour justifier à vos propres yeux toutes

VOS préférences exclusives, vous chercheriez parmi les plus grands esprits des exemples de préférences semblables, et vous en trouveriez par milliers. Puis vous chercheriez, parmi les artistes et les poètes, des exemples de cette intelligence universelle, de cette puissance de sympathie, et vous n'en découvririez pas; peut-être en trouveriez-vous un, un seulement, Goethe; mais une si grande exception ne fait que confirmer la règle. — Enfin, si je vous demandais : « Goethe lui-même n'a-t-il pas eu ses préférences ? M. Sainte-Beuve n'estil jamais exclusif (1) ? Est-ce qu'il n'est pas tout naturel de préférer ceci et d'exclure cela? Les critiques sont-ils donc des hommes différents de nous? Cette faculté de tout aimer et de tout admirer, est-ce autre chose que de Tindiff^érence? L'indiff'érence n'est-elle pas détestable? et ainsi, ce que nous avions loué d'abord comme la première qualité du critique, n'est-ce pas une chose absurde, c'est-à-dire mauvaise et impossible? » Si je vous pressais sur ce point, vous me répondriez : « Oui, c'est absurde !» — et nous serions, en dernière analyse, aussi peu avancés dans la question que si nous n'avions rien dit du tout.

Largeur d'esprit, science, liberté, sensibilité : laquelle de ces qualités est le plus nécessaire à qui veut juger les œuvres de l'art? elles sont toutes nécessaires, et de leur concours, de leur juste tempérament, dépend la perfection de la critique. — La critique ne peut pas être trop savante, pourvu qu'elle sache qu'elle

(1)« Les plus grands et les meilleurs juges de l'esprit ont leurs faveurs et leurs prédilections. » Sainte-Beuve.

n'est pas elle-même une science; car en devenant une science, c'est-à-dire quelque chose de méthodique et de froid, elle perd l'enthousiasme et la liberté. La critique ne peut pas être trop sensible, pourvu qu'elle prenne garde de substituer la passion à la science, ce qui trouble ou ce qui excite à ce qui doit nous nourrir et nous fortifier. La critique ne peut pas être trop libre, trop indépendante, pourvu qu'elle comprenne que la vraie liberté n'est point dans les caprices sans raison d'une humeur fantasque et aveugle, mais dans le progrès régulier de l'intelligence affranchie qui étend son empire avec ses lumières. La critique enfin ne peut pas être trop large, pourvu que celte largeur d'esprit ne devienne pas de l'indifférence, et que cette faculté très noble et très-rare de comprendre et de goûter les choses les plus diverses, ne dégénère pas en une facilité déplorable à tout aimer, c'est-à-dire à n'aimer plus rien.

L'harmonie de ces quatre qualités étant la chose du monde la plus rare chez les critiques de profession, comment nous étonnerions-nous qu'elle soit presque introuvable chez les hommes qui ont fait de la critique accessoirement, par occasion, et en particulier chez les poètes? N'est-il pas tout naturel que, dans la critique des grands artistes, l'équilibre soit sans cesse rompu ? D'abord, ils sont trop passionnés, puisqu'ils sont à la fois juges et parties dans leur propre cause. Et puis, quelle est la faculté qui domine et qui prévaut chez eux ? C'est l'imagination. Or l'imagination est la folle du logis. Elle ne laisse rien en ordre.

D'ordinaire, c'est en vieillissant que les poètes de-

viennent des critiques ; c'est quand leur imagination s'affaiblit, quand leur pouvoir créateur se lasse et s'épuise, quand ils commencent à regarder en arrière plutôt qu'en avant, c'est à ce moment de déclin qu'ils éprouvent un désir curieux de réfléchir sur l'art, et de se rendre compte des belles choses que leur génie a produites aussi naturellemont qu'un arbre donne des feuilles, des fleurs et des fruits. Si, pendant leurs années de jeunesse et leur période d'activité, vous les interrogiez sur le secret de leur talent, la plupart du temps ils ne pourraient vous dire ce qu'ils ignorent eux-mêmes. Ils vous répondraient :

L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel. Le ruisseau n'apprend pas à couler dans sa pente, L'aigle à fendre les airs d'une aile indépendante, L'abeille à composer son miel.

Si vous insistiez et leur demandiez :

Mais pourquoi chantais-tu?

— Demande à Philomèle, (vous répondraient-ils)

Demande à Philomèle Pourquoi, pendant les nuits, sa douce voix se mêle Au doux bruit des ruisseaux sous l'ombrage roulant. Je chantais, mes amis, comme l'homme respire, Gomme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Gomme l'eau murmure en coulant.

C'est Lamartine qui parle ainsi. — Ce divin poëte était trop poëte dans l'âme pour devenir jamais un bon

critique. Nous ne lui reprocherons plus sa mauvaise critique, nous aimons mieux louer sa belle poésie ; nous ne lui reprocherons plus tant de jugements faibles, sur lesquels il ne doit pas être jugé ; nous ne lui reprocherons plus ce Cours familier de littérature, qui est si peu son œuvre originale et personnelle, qu'il continue, dit-on, à paraître tout seul quoique Tauteur soit mort depuis un an.

Mais Victor Hugo est un autre homme. Grand poëte, poëte sublime , il ne viendra jamais à Tesprit de personne de rappeler un poëte divin. Le mot divin représente je ne sais quoi de pur, d'harmonieux et d'achevé, qui non- seulement n'est pas le caractère habituel de la poésie de Victor Hugo, mais qui n'est point son idéal, que depuis longtemps il n'aime guère, et qu'il semble aujourd'hui mépriser tout à fait. Il y a deux hommes en lui : l'homme d'imagination et l'homme de système, l'homme d'invention féconde et l'homme à volonté opiniâtre; bref, le poëte et le rimeur, l'artiste et le théoricien. Qui veut comprendre son génie, son rôle dans l'histoire littéraire, ses qualités et ses défauts, la diversité et l'inégalité de ses œuvres, la nature et la portée de la révolution qu'il a faite, doit constater d'abord l'étroite coexistence et l'importance égale de ces deux hommes. Sans doute il sera toujours plus philosophique ùe voir et d'expliquer les choses telles qu'elles sont, que de les refaire et de les rêver autres qu'elles ne sont; il est pourtant permis de regretter que Victor Hugo n'ait pas été tout simplement un poëte, que le poëte en lui soit foujours doublé d'un

critique, qui, se cramponnant à lui pour ainsi dire, l'empêche de prendre son vol librement dans les cieux. Car il est impossible de ne pas voir une chose évidente à tous les yeux : c'est que Victor Hugo n'est jamais plus grand poëte que lorsqu'il ne songe pas à ses théories. Les Châtiments^ par exemple, qu'il a écrits de rage, contiennent quelques-unes des plus belles choses qui soient sorties de sa plume. Emporté par l'indignation, sa muse, et vraiment inspiré, il ne s'est pas donné le temps de sacrifier une idée à une rime riche, et de pratiquer sur ses vers cette cruelle opération du brisement, qu'Alfred de Musset déclarait impie.

Dans la préface de Cromwell, Victor Hugo s'exprime ainsi :

L'auteur a pour habitude de suivre à tout hasard ce qu'il prend pour son inspiration... Le dogmatisme dans les arts est ce qu'il fuit avant tout. A Dieu ne plaise qu'il aspire à être de ces hommes, romantiques ou classiques, qui font des ouvrages dans leur système, qui se condamnent à n'avoir jamais qu'une forme dans l'esprit, à toujours pro/fver quelque chose, à suivre d'autres lois que celles de leur organisation et de leur nature. L'œuvre artificielle de ces hommes-là, quelque talent qu'ils aient d'ailleurs, n'existe pas pour l'art. C'est une théorie, non une poésie.

Optime. Mais des paroles aux actes, de la préface à l'ouvrage, il y a loin, vous le savez.

Dans le William Shakespeare, le même homme s'écrie : « Tout poëte est un critique ! » Sage parole encore, si elle voulait dire seulement : tout poëte doit avoir du

goût, savoir discerner, choisir, composer, exercer sur son génie un contrôle et se critiquer lui-même. Mais, certes, ce n'est pas ainsi que Victor Hugo l'a entendu. Car du poëte, selon lui, tout est bon même le mauvais; le génie ne saurait faillir. Tout poëte est un critique signifie dans la pensée de notre auteur : tout poëte est un juge et un théoricien en matière d'art; les critiques par excellence ce sont les poètes, et le plus grand poëte est le meilleur critique.

Eh bien ! comme critique, Victor Hugo a sans contredit de grands aperçus, des coups d'œil perçants, des expressions fortes et heureuses; mais ce qui lui manque pour être un poëte divin lui manque aussi pour être un critique parfait. Il n'a pas plus le sentiment de la mesure dans la vérité qu'il n'a le sentiment de la mesure dans la beauté. L'esprit qu'il faut au critique littéraire, c'est surtout celui que Pascal appelle esprit de finesse; cet esprit-là fait défaut à Victor Hugo. M. Renan a dit : « La vérité est toute dans les nuances » ; j'abandonne cette pensée sceptique à la colère des vieux dogmatismes ; mais le dogmatisme en littérature n'est plus, et de la vérité littéraire au moins cela me semble juste. « Il y a en littérature, dit Sainte-Beuve, des nuances et des limites, comme en politique. On va jusque-là, on ne va pas plus loin. On est de 89, on n'est pas pour cela de 93, et c'est même pour cela qu'on n'en est pas. » « La modération, dit un autre esprit fin, M. de Rémusat, est un signe de force et d'intelligence véritables. Elle est aussi rare que l'indépendance personnelle. Le commun des esprits ne connaît guère

qu'une de ces deux choses, outrer ou suivre... Quand on ne pense plus rien, on exagère tout. » Mais Victor Hugo a pour la modération le plus souverain mépris, et il considère comme une faiblesse, comme un manque de logique et de courage, de ne pas aller jusqu'à 93 quand on est de 89. Esprit absolu, il pousse en toutes choses jusqu^à Textrême, et l'extrême c'est Tabsurde. Quand il est arrivé là, il est satisfait et s'y repose. Il lui faut plus ou moins de temps pour parvenir au point voulu ; mais, jusqu'à ce qu^il ait atteint cet idéal, il ne se décourage pas, il peine, il s'évertue, et ses efforts finissent toujours par être couronnés de succès. Sa vieillesse aujourd'hui nous offre le spectacle d'une victoire complète sur toute la ligne, victoire de Tesprit de système, victoire de la logique à outrance sur le bon sens et sur le bon goût. En politique, il est allé si loin que son propre parti l'a abandonné et laissé seul; politique simple, radicale, qui consiste, je crois, comme celle de lord Byron, à détester à mort tous les gouvernements qui existent. En littérature, vous savez où il en est venu : à écrire V Homme qui rit! Qu'un critique lui reproche de faire des descriptions trop longues, a Ah ! vous trouvez mes descriptions trop longues, dira-t-il : c'est bien ! attendez-moi à mon prochain roman ; » et il décrira en trois cents pages une tempête de neige. — Ses ouvrages de critique nous offrent une progression toute pareille. Je vais vous en citer un exemple.

Victor Hugo conclut la fameuse préface de Cromwell par des paroles si belles et si sages, qu'elles mérite-

raient, comme la maxime de Valère, d^être gravées en lettres d'or dans la maison de tous les critiques.

On comprendra bientôt généralement, dit-il, que les écrivains doivent être jugés d'après les lois spéciales de leur organisation personnelle. La raison de tous aura honte de cette critique qui a roué vif Pierre Corneille et bâillonné Jean Racine... On consentira, pour se rendre compte d'un ouvrage, à se placer au point de vue de l'auteur, à regarder le sujet avec ses yeux. On quittera, et c'est M. de Chateaubriand qui parle ici, la critique mesquine des défauts pour la grande et féconde critique des beautés. 11 est temps que tous les bons esprits saisissent le fd qui lie fréquemment ce que, selon notre caprice particulier, nous appelons défaut à ce que nous appelons beauté. Les défauts, du moins ce que nous nommons ainsi, sont souvent la condition native, nécessaire, fatale, des qualités. Où voiton médaille qui n'ait son revers? talent qui n'apporte son ombre avec sa lumière, sa fumée avec sa flamme? Telle tache peut n'être que la conséquence indivisible de telle beauté. Cette touche heurtée qui me choque de près, complète l'effet et donne la saillie à l'ensemble. Effacez l'une, vous effacez l'autre. L'oriirinalité se compose de tout cela. Le génie est nécessairement inégal. Il n'est pas de hautes montagnes sans profonds précipices. Comblez la vallée avec le mont, vous n'aurez plus qu'un steppe, une lande, la plaine des Sablons au lieu des Alpes, des alouettes et non des aigles. 11 faut faire la part du temps, du climat, des influences locales. La Bible, Homère, nous blessent quelquefois par leurs sublimités mêmes. Qui voudrait y retrancher un mot? Notre infirmité s'effarouche souvent des hardiesses inspirées du génie, faute de pouvoir s'abattre sur les objets avec une aussi vaste intelligence. Et puis, encore une fois, il y a de ces fautes qui ne prennent racine que dans les chefs-d'œuvre; il n'est donné qu'à certains génies d'avoir certains défauts. On reproche à Shakes-

peare l'abus de la métaphysique, l'abus de l'esprit, des scènes parasites, remploi des friperies mythologiques de mode dans son temps, de l'extravagance, de l'obscurité, du mauvais goût, de l'enflure, des aspérités de style. Le chêne , cet arbre géant qui a plus d'une analogie avec Shakespeare, le chêne a le port bizarre, les rameaux noueux, le feudlage sombre, l'écorce âpre et rude, mais il est le chêne. Que si vous voulez une tige lisse, des branches droites, des feuilles de satin, adressez-vous au pâle bouleau, au sureau creux, au saule pleureur; mais laissez en paix le grand chêne. Ne lapidez pas qui vous ombrage.

A merveille ! Mais voulez-vous voir ce que sont devenues ces précieuses vérités entre les mains d'une logique violente qui les a simplifiées? Ecoutez cette page du William Shakespeare :

Quoi donc ! pas de critiques? non. Pas de blâme? non. Vous expliquez tout? oui... Nous renonçons à notre droit de critiquer les pieds du paon, le cri du cygne, le plumage du rossignol, la chenille du papillon, l'épine de la rose, l'odeur du lion, la peau de l'éléphant, le bavardage de la cascade, le pépin de l'orange, l'immohilité de la voie lactée, l'amertume de l'Océan, les taches du soleil, la nudité de Noé... Je conviens qu'il est doux à un homme de se sentir supérieur et de dire : Homère est puéril, Dante est enfantin. C'est un joli sourire à avoir. Ecraser un peu ces pauvres génies, pourquoi pas?... Qu'il a d'esprit celui qui trouve que Shakespeare n'a pas d'esprit! — Pas d'esprit! comme cela caresse les innombrables gens d'esprit qui n'ont })as de génie! — Tous ces grands hommes sont pleins d'extravagance, de mauvais goût et d'enfantillage. Quel beau décret à rendre ! Ces façons-là chatouillent voluptueusement ceux qui les ont; et, en effet, quand on dit : Ce géant est petit, on peut se figurer qu'on est grand. Chacun a sa

manière. Quant à moi, qui parle ici, j'admire tout, comme une brute... Ayant eu récemment l'iionneur d'être appela « niais » par plusieurs écrivains et critiques distingués, et même un peu par mon illustre ami M. de Lamartine, je liens à justifier l'épi thète.

Sentez-vous la nuance? Au fond, la préface de Cromv.'ell et le William Shakespeare disent la même chose. Mais l'auteur de la préface de Cromwell s'exprime avec décence, avec mesure, avec goût ; il explique et jusqu'à un certaint point excuse les défauts, il ne les admire pas. L'auteur du William Shakespeare est extrême, absolu; il crie : a J'admire tout, comme une brute!» 11 est furieux. Il casse les vitres. Il met ses pieds dans le plat. — Ce sont là, direz-vous, de très-mauvaises manières ; mais ce n'est qu'une question de formes. — D'accord. Seulement, la forme en littérature est tout.

A'oyez toujours le bon côté des choses. Il n'y a pas de disposition plus heureuse. 11 n'y en a pas qui contribue davantage à notre propre bonheur et au bonheur des personnes qui vivent avec nous. Faites comme le poëte anglais Dryden, qui tolérait l'extravagance en faveur de la somme d'invention qu'elle suppose, qui excusait l'affectation par amour pour l'esprit, qui supportait même Tinsignifiance à cause de la correction qui l'accompagne. Mais ne niez point qu'il y ait quelque chose qui est de l'extravagance, quelque chose qui est de l'affectation, quelque chose qui est de Tinsignifiance, et que ces choses-là soient mauvaises. Surtout, ne les admirez pas. Oh ! combien je préfère à

LE GOUT, LA PERFECTION ET VICTOR HUGO. 199 l'enthousiasme bête de Victor Hugo (je dis bête, puisqu'enfin le mot est de lui et qu'il semble le tenir à honneur), la critique décente et respectueuse d'un juge ferme et éclairé comme lord Macaulay !

Lorsque Shakespeare, dit Macaulay, s'a])andûnne aux mouvements naturels de son imagination, ses œuvres sont non-seulement ce qu'il y a de plus charmant et de plus sublime, mais encore ce que le monde a jamais vu de plus parfait. Mais toutes les fois que ses facultés critiques se mettent de la partie, il tombe lourdement... Tout ce qu'il y a de mauvais dans ses ouvrages est mauvais avec art et de propos délibéré. Tout ce qui lui a manqué pour arriver à la perfection, c'est de ne jamais s'inquiéter de savoir si ce qu'il faisait était bon ou non. Comme les anges de Milton, il ne descend que « par force et d'un vol laborieux ». Sa tendance naturelle est vers les hauteurs. 11 plane, pourvu qu'il ne lutte pas pour tomber. Il ressemble à ces caciques américains qui possédaient des trésors inépuisables de tous les métaux que les sociétés civilisées regardent comme les plus précieux ; ils en ignoraient si complètement la valeur, qu'ils abandonnaient des richesses plus précieuses que la couronne impériale de plus d'une contrée, pour acquérir quelque colifichet éclatant venu de bien loin, mais sans valeur, un bouton doré, par exemple, ou un collier de verre de couleur.

Est-ce de Shakespeare, est-ce de Victor Hugo que Macaulay a parlé dans cette page ?

Le principe fondamental de la littérature de Victor Hugo, ridée qui en fait l'originaUté ou plutôt la singularité baroque, c'est qu'il nie péremptoirement l'excellence du goût dans la critique et de la perfection dans l'art. Il appelle le bon goût une gastrite,

et Tabandonne aux a pauvres petits estomacs qui sont candidats à rAcadémie ». Il condamne, voue au ridicule cet instinct de la nature, qui fait qu'en ouvrant une pomme véreuse, nous jetons la partie gâtée et mangeons la bonne, et il veut que nous mangions tout. Il revendique pour la littérature le droit d'avoir des indigestions. Il dit que la fonction d'une certaine critique est de lui faire prendre de la tisane, et de substituer a le lait d'ânesse à Técume de Pégase ». — « Les génies, s'écrie-t-il, sont des êtres impérieux, tumultueux, violents, emportés, extrêmes, franchisseurs de limites, passant les bornes, dépassant le but, exagérés, faisant des enjambées scandaleuses. En toute chose, une façon de faire immodérée. Ils sont excessifs. Ils vous apportent un art farouche, rugissant, flamboyant, échevelé comme le lion et la comète Ces poètes agitent, remuent, troublent, dérangent, bouleversent, font tout frissonner, cassent quelquefois des choses

çà et là, peuvent faire des malheurs, c'est terrible

Ainsi parle tout ce qui représente en littérature et en art le grand parti de l'ordre. Quoi de plus logique! la toux querelle l'ouragan. »

L'ex-])on goût, dit-il dans un autre endroit du mémo livre, l'ancienne critique, constatent chez les souverains génies que nous avons dénombrés, le même défaut, l'exagération. Ces génies sont outrés. Ceci tient à la quantité d'inûni qu'ils ont en eux. En olVet. ils ne sont pas circonscrits. Ils contiennent do rienoro. Tous les reproches qu'on leur adresse pourraient être faits à des sphinx. On reproche à Eschyle la monstruosité, à Shakespeare la subtilité, à Lucrèce, à Juvénal, à Tacite l'obscurité, à Jean

de Pathmos et à Dante Alighieri les ténèbres. Aucun de ces reproches ne peut être fait à d'autres esprits trèsgrands, moins grands. Hésiode, Esope, Sophocle, Euripide, Platon, Thucydide, Anacréon, Théocrite, Tite-Live, Salluste, Gicéron, Térence, Virgile, Horace, Pétrarque, Tasse, Arioste, La Fontaine, Beaumarchais, Voltaire, n'ont ni exagération, ni ténèbres, ni obscurité, ni monstruosité. Que leur manque-t-il donc? — Cela. — Gela, c'est l'inconnu. Gela, c'est l'infini. Si Gorneille avait cela, il serait l'égal d'Eschyle. Si Milton avait cela, il serait l'égal d'Homère. Si Mohère avait cela, il serait l'égal de Shakespeare... Ne pas donner prise est une perfection négative. 11 est beau d'être attaquable.

Quel matamore que ce grand Victor Hugo ! Il a toujours Tair de défier quelqu'un. Autrefois il avait une armée à conduire, une victoire à gagner; il pouvait prendre des airs belliqueux. Mais aujourd'hui il ressemble à Don Quichotte allant tout seul en guerre et donnant de grands coups d'épée dans le vide. Quels ennemis imaginaires combat-il donc? Croit-il que nous ne soyons pas à genoux comme lui devant Homère, Eschyle, Lucrèce, Alighieri, Shakespeare? Croit-il que nous mettions quelqu'un au-dessus de ces grands hommes? Le suprême degré d'honneur où il les a placés est celui qui leur convient; personne ne songe à les en faire descendre. Nous demandons seulement la permission de placer encore quelques dieux dans ce panthéon de la beauté; nous demandons la permission d'honorer Sophocle autant qu'Eschyle, Virgile autant que Juvénal, Molière autant que Rabelais, parce que nous ne sommes pas assez convaincus de leur infério-

rite. Nous voyons bien qu'ils c n'ont ni exagération, ni ténèbres, ni obscurité, ni monstruosité »; nous voyons bien qu'ils sont purs, éclatants, resplendissants comme la lumière : mais cela ne nous semble pas une raison suffisante pour voir en eux des étoiles de second ordre dans le firmament de Tart.

L'ancienne critique, dont Victor Hugo parle avec un trop superbe dédain, distinguait (avec assez de raison, je crois) deux sortes de beautés littéraires : elle appelait les unes sublimes et les autres parfaites. — Si nous voulons une définition du sublime, demandons-la à Victor Hugo. La philosophie de Tart n'a pas de plus belle page que celle-ci :

Le drame de Shakespeare marche avec une sorte de rhythme éperdu ; il a et donne le vertige ; mais rien n'est solide comme cette grandeur émue. Shakespeare frissonnant a en lui les esprits, la grande sève inconnue. De là son trouble, au fond duquel est le calme. Ce trouble, tous les esprits du premier ordre l'ont. Ce trouble est dans Job, dans Eschyle, dans Alighieri. Ce trouble, c'estl'humanité. Shakespeare, comme tous les grands poètes, est plein d'un rêve. Il n'est pas de génie qui n'ait des vagues. Son étendue le secoue et lui communique on ne sait quelles oscillations énormes. Sauvage ivre, a dit Voltaire. Soit. Il est sauvage comme la forêt vierge ; il est ivre comme la haute mer.

... Quelle familiarité voulez-vous qu'on aitavoc Eschyle, avec Ezéchiel, avec Dante? Exorbitants en tout, en pensées, en images, en convictions, en émotions, en passion, en foi, quel que soit le côté de votre moi auquol ils s'adressent, ils le gênent. Votre intelligence, ils la dépassent; votre imagination, ils lui font mal aux yeux; votre conscience, ils la questionnent et la fouillent; vos en-

trailles, ils les tordent; votre cœur, ils le brisent; votre âme, ils l'emportent.

... Ce qui vous trouble, c'est qu'ils sont des hommes plus que vous ; ils sont trop des hommes, pour ainsi dire. Là où vous avez la parcelle, ils ont le tout; ils portent dans leur vaste cœur l'humanité entière.

... Quiconque n'a pas une vigoureuse éducation d'âme, les évite volontiers. Aux livres colosses il faut des lecteurs athlètes. 11 faut être robuste pour ouvrir Ezéchiel, Job, Lucrèce, Alighieri, Shakespeare.

... Pourtant, quand on s'y enfonce et quand on les ht, rien n'est plus hospitalier pour l'âme que ces esprits sévères. 11 sont affectueux, tristes, mélancohques, consolants. Leur fermeté et leur fierté recouvrent une sympathie profonde... Cohez votre oreille à ces colosses, vous les entendrez palpiter. Avez-vous besoin de croire, d'aimer, de pleurer, de vous frapper la poitrine, de tomber à genoux, de lever vos mains au ciel avec confiance et sérénité, écoutez ces poètes, ils vous aideront à monter vers la douleur saine et féconde, ils vous feront sentir l'utilité céleste de l'attendrissement. 0 bonté des forts ! leur émotion qui peut être, s'ils veulent, tremblement de terre, est par instants si cordiale et si douce qu'elle semble le remuement d'un berceau.

Voilà d^admirables passages; on ne peut décrire en termes à la fois plus enthousiastes et plus justes les principaux caractères du sublime, — Mais l'analyse de la perfection reste tout entière à faire après Victor Hugo.

Qu'est-ce qu'une chose parfaite? C'est une chose tellement conforme à l'idéal^ qu'on n'y peut rien changer^ rien ôter, rien ajouter par la pensée. Remarquez que notre définition est toute négative. Cet aspect pu-

rement négatif sous lequel la perfection s'offre toujours à notre esprit quand nous la voulons définir^ la place d'abord vis-à-vis du sublime dans une infériorité apparente. En effet, s'il suffit pour qu'une œuvre soit parfaite qu'elle n'ait ni excès, ni lacunes, ni aucun défaut, partout où l'idéal est peu élevé la perfection doit être aisée à atteindre, et par le fait elle n'est point rare dans les sphères inférieures de l'art et de la littérature. Or la perfection est quelque chose d'absolu, elle n'a point de degrés; elle est ou elle n'est pas, mais dès qu'elle existe elle est tout ce qu'elle doit être ; elle satisfait l'esprit, elle remplit la pensée, et il faut dire avec Boileau :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.

Mais, de même que, dans l'ordre scientifique, nous estimons moins, nous admirons moins l'addition ou la soustraction qu'un enfant nous apporte triomphalement avec sa preuve, — bien que cette opération soit parfaite, — que les calculs, parfaits aussi, au moyen desquels Newton et Laplace ont découvert les lois de la mécanique céleste : ainsi, dans Tordre artistique et littéraire, nous n'avons ni la même estime ni la même admiration pour toutes les choses parfaites, et bien que la perfection soit toujours égale à elle-même, nous ne rangeons pas sur la même ligne tout ce qui est parfait. Nous savons qu'il faut moins de génie à un peintre pour faire une nature morte qu'un grand tableau d'histoire, et nous admirons moins une croûte de fromage de l'école contemporaine, quelque parfaite que soit

celte croûte, que la Sainte Famille de Raphaël. Nous savons qu'il faut moins de génie à un compositeur pour faire la musique d'un opéra-bouffe que pour écrire une œuvre sérieuse, et nous admirons moins VOrphée d'Offenbach, quelque parfait qu'il soit dans son genre, que VOrphée de Gluck ou le Jupiter de Mozart. Nous savons qu'il faut moins de génie à un poëte pour faire un sonnet sans défaut que pour composer un long poëme, et nous admirons moins le plus beau sonnet du monde que les Géorgiques de Virgile, VAthalie de Racine, Y Œdipe-Roi de Sophocle. Cela n'est point chez nous un caprice illogique; c'est un sentiment raisonnable, analogue à celui qui nous empêche d'admirer le plus superbe chien ou la plus charmante chatte, — quelque parfaits que soient ces animaux, — à l'égal d'une belle créature humaine, d'un homme dans la majesté tranquille de sa force, d'une femme ornée de toutes les grâces qui conviennent à son sexe. Les grands artistes que l'esprit de Dieu a touchés, marqués de son sceau, et auxquels il ouvre la carrière de l'idéal, se séparent en deux races très-différentes. Les uns, dès qu'ils ont senti l'aiguillon divin, ne s'appartiennent plus à eux-mêmes, ils sont possédés par le dieu; ils bondissent en avant avec une fougue aveugle, éperdue, tombent, se relèvent, tentent l'impossible et échouent, tentent encore l'impossible etl'accomplissent, sans savoir pourquoi ils ont échoué d'abord, puis réussi, sans calculer leurs efforts, sans connaître l'étendue ni les limites de leur pouvoir, — en un mot inspirés. Les autres, quand ils ont senti en eux la secrète chaleur du

foyer sacré, pleins d'un grave enthousiasme, se recueillent, s'interrogent, consultent leurs forces, mesurent exactement d'avance ce qu'il leur est donné d'accomplir, et noblement jaloux de leur génie, ne veulent rien faire qui ne soit digne en tout point du dieu qu'ils portent dans leur sein. Ils feront tout ce qu'ils peuvent faire, car ils ont une grande ambition ; mais ils ne tenteront pas plus qu'ils ne peuvent faire, car ils tiennent à rester debout. Ils prétendent demeurer les maîtres souverains non-seulement de la matière qu'ils mettent en œuvre, mais de leurs sentiments et de leurs idées: ils veulent dominer tout, même leur talent. L'indépendance et la royauté véritables, c'est la possession de soi-même.

a L'art le plus grand, a dit Goethe, est de se tracer une limite»; et le grand philosophe Schelling, généralisant encore celte vérité profonde et l'appliquant à toutes les conditions possibles de la vie, a dit dans son Discours sur les Arts du dessin : a Partout la puissance de se soumettre soi-même à une mesure est regardée comme une perfection, et même comme la plus haute perfection. » A cette hauteur, la philosophie de l'art et la philosophie des mœurs se touchent, et l'on peut répéter mot pour mot, en les entendant de la beauté esthétique, ces belles paroles de M. Jouffroy sur la beauté morale :

L'homme a non-seulement des capacités spéciales comme chaque chose en a, et par exemple celle de penser, de se souvenir, de se mouvoir; mais de plus, il gouverne ses capacités, c'est-à-dire qu'il les tient sous sa main et

s'en sert comme il veut. Le pouvoir que l'iiomme a de s'emparer de ces capacités naturelles et de les diriger^ fait àe lui une personne.,. Chez les hommes dont la volonté paresseuse néglige la direction de certaines facultés, ces facultés semblent s'accoutumer à cette indépendance et ne se laissent reprendre et gouverner de nouveau qu'avec une incroyable résistance... C'est cette négligence qui fait que certaines personnes ne peuvent contenir la fougue de leurs sentiments. En général, notre autorité sur nousmêmes ne s'entretient que par un exercice continuel; c'est aussi par là seulement qu'elle peut croître et devenir facile. La mesure de cette autorité est aussi celle de la dignité do l'homme, parce que cette autorité est l'homme même... Chaque capacité se déployant à l'aventure, tout est l'image de l'anarchie et du désordre; au lieu que l'homme devrait régner sur elles, elles régnent sur lui, et il est l'esclave de toutes les sensations, de toutes les passions, de toutes les erreurs, de toutes les imaginations, de toutes les fohes qu'elles enfantent... La beauté morale se présente quand les capacités sont tellement rompues à l'obéissance par l'eftet d'une longue et sévère discipline, qu'elles se plient sans résistance à tous les ordres de la volonté et jouent sous sa main avec la même facilité que les touches d'un instrument sous les doigts d'un musicien habile. Toute lutte a cessé, et la volonté, heureuse d'un empire facile, gouverne presque sans y penser et fait des prodiges avec un abandon plein de grâce. Avoir comme elle règne, on croirait que son autorité est naturelle, et l'on dirait d'un ange qui n'a jamais connu les fatigues de la pensée, les orages des passions et les révoltes d'une sensibihté capricieuse. Une ineffable harmonie éclate dans tout ce qu'elle fait, parce que toutes ses facultés, dociles à sa voix, concourent à ses moindres desseins dans la mesure qu'elle veut et avec une égale aisance. Aussi tout ce qu'elle fait est plein et achevé. Comme tout effort a disparu, l'énergie de la personnalité paraît moins dans cet état que dans la lutte; l'homme y est moins imposant mais

plus aimable, moins sublime mais plus beau. C'est la différence du chêne, qui, sur le sommet d'un rocher escarpé, résiste à la tempête éternelle qui l'assiège et développe malgré les vents ses branches courtes mais vigoureuses, et du platane majestueux qui, dans le fond d'une heureuse vallée, élève paisiblement sa tête vers le ciel et répand (le tous côtés avec une harmonieuse profusion la richesse de son feuillage.

M. JoufFroy, caractérisant ailleurs les beautés parfaites et les beautés sublimes^ appelle les premières divines et les secondes humaines. « Le beau, dit-il, est divin; le sublime est humain (d).» Ces expressions ont l'inconvénient de paraître établir une hiérarchie entre des choses qui ne doivent pas être classées, mais seulement distinguées, pour rester les objets d'une égale adoration. Mais, cette réserve faite, elles me semblent d'une justesse profonde. Le sublime est humain, car il est plein de ce trouble dont Victor Hugo nous parlait si magnifiquement tout à l'heure, et qui est le caractère même de l'humanité; il est imparfait, inégal, tourmenté, souffrant, aspirant à quelque chose qu'il ignore, altéré d'infini, malheureux : c'est bien l'âme de l'homme

(1) Voici le passage: «Le sublime, qui nous rappelle la force se développant par la lutte, nous rappelle la condition humaine. Le beau, qui nous présente le développement facile de la force, nous rappelle moins l'existence humaine que Texistence divine. Le beau est divin; le sul)lime est humain. 11 suit de \h que le sublime nous doit apparaître beaucoup plus que le beau. Le beau n'est pas de ce monde; nous le voyons rarement. Le sublime est. au contraire, l'image de notre condition, et par cela même le sentiment du sublime est plus commun que le sentiment du beau, y

LP: GOUT, LA PERFECTION ET VICTOR HUCtO. 209

qui vibre et qui se plaint. La perfection, au contraire, est divine; elle est heureuse, calme, sereine et souriante, comme les Dieux (1). Quand les poètes ont essayé de se représenter en imagination le paradis céleste, ils ne Tont pas rempli de profondes forêts, de hautes montagnes, de cataractes, d'océans; ils ont réservé toutes les sublimes horreurs de la nature pour la terre et pour Penfer. Ce qu'ils ont rêvé au ciel, c'est un ordre de beauté hmité et parfait, des gazons fleuris, des fruits odorants, des bocages, mille petits ruisseaux d'une onde pure, avec une quantité infinie de harpes d'or qui jouent toute la journée l'hymne de Haydn. Je note simplement ceci, en passant, comme une chose digne de votre réflexion, et je vous accorde du reste que ces descriptions sont fort ennuyeuses, point séduisantes du tout, et que les poètes feraient mieux de se taire, puisque, selon une remarque de Swift, la seule révélation que la sagesse divine ait cru devoir nous donner sur le bonheur du ciel est toute négative : c'est qu'on n'y fait point de mariages.

Pour réfuter les paradoxes de Victor Hugo, nous avons appelé à notre aide Gœthe, Schelling, M. Jouf-

(1) La différence est caractérisée avec bonheur dans ce passage de M. V. Cherbuliez : « L'admirable morceau de Haydn, que nous exécutâmes hier sur votre piano, vous laissa dans l'âme, disiez-vous, comme une facilité de vivre qui vous charmait, tandis que telle sonate de Beethoven fait naître en vous comme le sentiment du grand apaisement qui suit une lutte, et d'un éclatant triomphe remporté sur les contradictions douloureuses dont l'histoire abonde aux époques de tourmentes révolutionnaires. »

froy, et toute la philosophie. Etait-ce bien nécessaire? Ne suffît-il pas^ pour mettre en fuite cette troupe échevelée de spécieuses métaphores, de faire un seul instant briller à la lumière quelques-unes de ces vérités simples et décentes, qui sont éternelles, mais qu'on oublie, et qui, rappelées à de certains moments, ont tout le charme de la nouveauté ? Oh ! quelle douceur, quand on vient de lire Victor Hugo, d'ouvrir Voltaire, Thomas Reid, quelqu'un de ces honnêtes écrivains du dix-huitième siècle, qui se contentaient d'avoir le sens commun, et de rencontrer des pensées comme celles-ci :

Gomme le mauvais goût, au physique, consiste à n'être flatté que par des assaisonnements trop piquants et trop recherchés, ainsi le mauvais goût dans les arts est de ne se plaire qu'aux ornements étudiés et de ne pas sentir la belle nature.

Le meilleur goût en tout genre est dimiter la nature avec le plus de fidélité, de force et de grâce.

En général le goût fm et sûr consiste dans le sentiment prompt d'une beauté parmi des défauts, et d'un défaut parmi des beautés.

Ne se trompe-t-on pas quand on dit que c'est un malheur d'avoir le goût trop délicat, d'être trop connaisseur ; qu'alors on est trop choqué des défauts et trop insensible aux beautés; qu'enfin on perd à être trop difficile? N'est-il pas vrai, au contraire, qu'il n'y a véritablement de plaisir que pour les gens de goût? Ils voient, ils entendent, ils sentent ce qui échappe aux hommes moins sensiblement organisés et moins exercés.

Ceux qu'une maladie mentalo ou des habitudes dépravées ont amenés à ce point, d'aimer ce qui na point dexcellence réelle ou ce qui est diflbrme et défectueux, n'ont pas moins le goût corrompu que ceux qui trouvent plus de

plaisir à mâcher du tabac qu'à manger quelque fruit agréable.

Il y a un goût raisonnable et sain, et un goût dépravé et corrompu.

Dire que le goût pour les choses extravagantes de l'art n'est point corrompu, ce serait soutenir que la jeune fille malade qui trouve du plaisir à manger du charbon et du tabac, a un goût aussi naturel et aussi sain que lorsqu'elle est en parfaite santé.

Quelle critique bizarre que celle qui loue Tobscurité^ la subtilité, la monstruosité, comme autant de mérites, et qui mettrait sans doute Molière au premier rang, si au lieu de n'écrire que des chefs-d'œuvre il avait fait quelques mauvaises pièces! Eh quoi ! n'y at-il pas une chose qui est la laideur et une chose qui est la beauté ? Ce qui est laid n'est-il point laid, et ce qui est beau n'est-il point beau ? N'y a-t-il pas un bon et un mauvais goût? N'y a-t-il pas un art d'écrire? et l'art de choisir, de composer^ de ne riefn dire de trop et de dire tout à sa place, l'art d'être court, rapide, et de s'arrêter à temps, ne fait-il pas partie de l'art d'écrire ? Le William Shakespeare ne serait-il pas un meilleur ouvrage sll était mieux écrit, c'est-à-dire moins long, moins déclamatoire et moins diffus^ plus simple et plus substantiel? Victor Hugo ne sait-il pas ce que c'est que la perfection ? Ne l'a-t-il jamais aimée, cherchée? N'a-t-il pas été parfait quelquefois? Oh ! oui, il a été parfait, et il est trop injuste de ne le juger, comme nous faisons aujourd'hui, que sur ses derniers ouvrages. La postérité ne tiendra pas grand compte du William Shakespeare ni de V Homme qui rit, dans le jugement

définitif qu'elle prononcera sur ce grand poëte. Elle ne voudra connaître que ses chefs-d'œuvre. N'est-ce pas Victor Hugo qui a écrit ces vers adressés à Virgile :

0 Virgile ! ô poëte ! ô mon maître divin !

Viens, quittons cette ville au bruit sinistre et vain,

Qui, géante, et jamais ne fermant la paupière,

Presse un fleuve écumant entre ses flancs de pierre,

Lutèce, si petite au temps de tes Césars,

Et qui jette aujourd'hui, cité pleine de chars.

Sous le nom éclatant dont le monde la nomme,

Plus de clarté qu Athène et plus de bruit que Rome.

Pour toi qui dans les bois fais, comme l'eau des cieux,

Tomber de feuille en feuille un vers mystérieux,

Pour toi, dont la pensée emplit ma rêverie.

J'ai trouvé, dans une ombre où rit l'herbe fleurie.

Entre Bue et Meudon, dans un profond oubli,

— Et quand je dis Meudon, suppose Tivoli ! —

J'ai trouvé, mon poëte, une chaste vallée

A des coteaux charmants nonchalamment mêlée,

Retraite favorable à des amants cachés.

Faite de flots dormants et de rameaux penchés,

Où midi l)aigne en vain de ses rayons sans nombre

La grotte et la forêt, frais asiles de l'ombre!

Pour toi je l'ai cherchée, un matin, fier, joyeux.

Avec l'amour au cœur et l'aube dans les yeux.

Pour toi je l'ai cherchée, accompagné de celle

Qui sait tous les secrets que mon âme recèle.

Et qui, seule avec moi sous les bois chevelus.

Serait ma Lyroris -i j'étais ton Gallus.

Et n'est-ce pas Victor Hugo qui a écrit cette églogue digne de Virgile, supérieure même à Virgile; car à la grâce, à la profondeur, à la perfection du maître divin

LE GOUT, LA PERFECTION ET VICTOR HUGO. 213 elle ajoute je ne sais quoi de Tivresse et de la passion de Lucrèce :

Elle était déchaussée, elle était décoiffée, Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ; Moi, qui passais par là, je crus voir une fée, Et je lui dis : Yeux-tu t'en venir dans les champs?

Elle me regarda de ce regard suprême

Qui reste à la beauté quand nous en triomphons.

Et je lui dis : Yeux-ta — c'est le mois où l'on aime —

Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?

Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive,

Elle me regarda pour la seconde fois ;

Et la belle folâtre alors devint pensive...

Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

Comme l'eau caressait doucement le rivage ! Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts, La belle fdle heureuse, effarée et sauvage, Ses cheveux dans ses yeux et riant au travers.

Quel tableau et quelle poésie ! — Oh î que la perfection est une belle chose et une chose rare ! On dit qu'elle n'est pas de ce monde ; je crois qu'on l'y rencontre quelquefois^ mais^ semblable à la sagesse, elle est (( plus précieuse que l'or et même que beaucoup d'or fin ». Volontiers nous nous figurons l'atteindre en écrivant, mais le défaut dégoût nous fait lourdement tomber à chaque pas sans que nous en ayons conscience, et quand l'ivresse de la composition est passée, quand nous relisons à froid notre ouvrage, nous sommes épouvantés et de ce qui lui manque et de ce qu'il a de

trop! Nous espérons que les critiques peut-être ne verront point ces taches... Hélas! c^est la première chose qu'ils voient et qu'ils signalent dans notre livre. Alors nous les accusons tout bas de manquer de grandeur d'âme et de véritable intelligence. Mais en s'offensant si promptement et si vivement de toutes nos fautes, le public ne fait que rendre hommage, à sa manière, à ce besoin de perfection qui fait la noblesse de l'esprit humain. Oh! qu'ils ont d'esprit, ceux qui ont ^écrit peu et n'ont rien écrit que de parfait ! Ce qui n'ajoute pas à la gloire, en ôte. Mérimée, à coup sûr, n'est pas un écrivain prolixe : mais, s'il n'avait écrit que Colomba et la Mosaïque, on peut se demander si sa renommée et son autorité comme écrivain parfait ne seraient pas encore plus considérables qu'elles ne sont. Il y a en France un homme qui a fondé sa réputation en publiant le premier volume d'un ouvrage sur la philosophie d'Aristote. Ce premier volume était un chefd'œuvre. L'auteur, bien avisé, n'a eu garde de publier de suite le second. Un jour le gouvernement l'a chargé de faire un rapport sur les bibliothèques publiques. Ce rapport était un nouveau chef-d'œuvre. Dès lors sa réputation était complète. Il a très-prudemment renoncé à écrire; il s'est mis à jouer du violon et à peindre des assiettes, et aujourd'hui M. R. est de tous les jurys et de toutes les académies.

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