CINQUIÈME CAUSERIE
Mesdemoiselles,
Comment vont vos santés depuis Tautre semaine ? Il me semble qu'il y a bien de quoi avoir mal à la tête, et ce n'est pas sans raison que je conmience par vous demander de vos nouvelles. Job, Eschyle, Anarodgurro, Béhémoth, les Titans, les monocotylédones gigantesques de la grande Tartarie, les hippopotames, les mammouths, les lions, les planètes fracassées et lancées hors de leurs orbites... quel vacarme Victor Hugo nous a fait faire dans notre dernière leçon ! Avec les idées littéraires de Béranger, nous nous reposerons bientôt dans la plaine, sur la terre, et au milieu des hommes. Aujourd'hui, c'est encore d'un géant que je voudrais vous entretenir ; mais ce géant ne ressemble pas aux autres, et j'espère qu'une heure passée dans sa compagnie nous fera le plus grand bien. Car il est bon et
joyeux, et il ne veut pas faire entendre crautre tapage que le cliquetis des verres et des fourchettes ; toujours à table, il nous invite cordialement à nous asseoir, à manger et à boire avec lui — par ordonnance du médecin. Suivons ses conseils, si vous m'en croyez, et prenons nos places sans cérémonie : c'est le géant du rire, THomère de la gaieté ; c'est Rabelais.
Victor Hugo nomme Rabelais au nombre de ces génies sublimes qui ont deux rapports avec les montagnes : d'abord ils sont plus hauts que les autres, ils s'élèvent énormément au-dessus de la plaine, au-dessus des collines; en second lieu ils sont des sources, ils alimentent, ils fécondent toute la littérature, plusieurs grands fleuves et une multitude de petits ruisseaux sortent de leurs flancs. D'ailleurs cet Homère de la gaieté, comme nous l'avons défini, n'a pas le moindre trait de ressemblance avec l'auteur du William Shakespeare; il n'est ni un ancêtre, ni un cousin de Victor Hugo à aucun degré, et notre image poétique d'une seule âme revivant dans une succession de poètes, c'est-à-dire d'une même forme de génie reparaissant chez tous les écrivains d'une certaine famille, n'a point d'application ici. Nous ne nous amuserons donc pas à chercher des rapports entre Victor Hugo et Rabelais; ils diffèrent essentiellement. Mais les différences entre les hommes ne sont pas moins utiles à noter que les ressemblances; montrer ce que Rabelais possède, ce sera la manière la plus intéressante de faire voir ce que Victor Hugo n'a point. A quoi bon, du reste, justifier cette digression? nous n'avons pas été la chercher; nous
parlons de Rabelais, parce qu^il est sur notre chemin : c'est ainsi qu'à la promenade, quand on rencontre un restaurant champêtre, on s'arrête pour faire un goûter sur rherbe.
Il y a une profonde diversité de sens entre ces trois mois: gai, comique, spirituel. — De ces trois dons deDieu, la gaieté, le talent comique, l'esprit, l'esprit est devenu le plus commun. L'esprit est beaucoup plus commun que le bon sens. Swift comptait en moyenne, d'après une estimation que je crois encore juste, quarante hommes d'esprit pour un homme de sens. L'esprit court les rues, à Paris surtout, et « c'est sans doute pour cela qu'il y est parfois si crotté », a dit quelqu'un spirituellement (1). Mais on distingue plusieurs variétés d'esprit: au-dessus de l'esprit des rues, il y a celui de la bonne compagnie, des académies, des salons ; au-dessus de l'esprit parisien, qui est un peu gamin de sa nature et que nous nous représentons volontiers la casquette sur l'oreille, il y a l'esprit français avec ses traditions classiques de tenue correcte et d'élégance. On demande quelquefois : u Victor Hugo a-t-il de l'esprit? » Oui, Victor Hugo a une espèce d'esprit, celui qui est une forme brillante de l'imagination ; son imagination, vous le savez, est la puissance prépondérante qui rompt l'équilibre dans son intelligence : maîtresse indépendante et souveraine du logis dont elle est la folle, elle a toutes les autres facultés en sous-ordre ; l'esprit comme le reste est à son service, et elle l'emploie en
(1) Petit-Senn.
manière d'ornement. Pour montrer que Victor Hugo a de l'esprit, on cite le personnage de Gavroche dans les Misérables. Gavroche est en effet une des créations les plus spirituelles de l'imagination poétique ; mais c^est Timagination de Victor Hugo, c'est sa fantaisie, c'est sa Muse qui est spirituelle, plutôt que Victor Hugo lui-même. Car si l'homme avait vraiment de l'esprit, il mettrait d'autres préfaces à ses livres ; il exercerait au moins dans ses ouvrages de critique un contrôle sur son imagination; il saurait être simple, fin, bref, léger^ modéré, délicat ; il ne ferait pas sans cesse le procès à l'esprit sous les noms de bon goût, de mesure et de sobriété ; pour dire que la traduction des œuvres de Shakespeare par son fils François est une bonne traduction, il ne s'exprimerait pas en ces termes : « Les cas de rage, c'est-à-dire les œuvres de génie, sont à craindre. On renouvelle les prescriptions hygiéniques. La voie publique est évidemment mal surveillée. 11 paraît qu'il y a des poètes errants. Le préfet de police, négligent, laisse vaguer des esprits. A quoi pense l'autorité? Prenons garde. Les intelligences peuvent être mordues. 11 y a danger. Décidément, cela se confirme ; on croit avoir rencontré Shakespeare sans muselière. » Et tout cela pour dire que la traduction de François est bonne, et n'a pas peur du mot propre, même quand il est cru et hardi ! « Victor Hugo a-t-il de l'esprit? » demandait un jour à Sainte-Beuve une femme du monde. — o Oui, Madame, répondit le spirituel critique, il en a; » et, se ravisant : « Il en aurait chez les Cyclopes. » L'esprit desGyclopes, c'est-à-dire celui
d'une fantaisie monstrueuse, voilà bien l'esprit de Victor Hugo. Il y en a beaucoup d'autres variétés encore : l'esprit gaulois, grivois, qui aime le gros sel et les plaisanteries scabreuses; l'esprit attique, qu'on aime à se représenter sous l'image de l'abeille, l'abeille qui compose son miel avec le suc de quelques lleurs choisies, et qui, en donnant aux hommes ce qu'il y a de plus doux, sait aussi piquer la méchanceté ou la sottise avec son aiguillon.U y a l'esprit des démons qui noircit lout,resprit des serpents qui envenime tout. La France passe encore, même à cette heure (est-ce parce que les vieux préjugés sont indestructibles?) , pour la nation la plus spirituelle de l'Europe, et nous avons dans notre littérature un homme qui a élevé l'esprit jusqu'au génie : Voltaire.
Comique a une tout autre signification. Remarquez que je n'ai pas défini les mots esprit, spirituel ; je m'en suis bien gardé, et je me garderai plus soigneusement encore de définir le mot comique. Ces sortes de définitions sont toujours fausses, parce qu'elles sont nécessairement partielles; les mots de la langue esthétique sont trop riches, ils expriment des idées trop complexes et trop nuancées, pour que leur sens puisse être développé tout entier dans une explication brève. Il ne faut point les définir, il faut les illustrer comme on dit en latin et en anglais, c'est-à-dire les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples, de rapprochements, de comparaisons et d'images; on n'a jamais tout dit, mais au moins on est resté dans le vrai.
L'esprit est avant tout un don de la nature : c'est un don de Dieu ou un don du diable, mais c'est un
don; on naît homme d'esprit, il ne faut pas s'évertuer à le devenir par étude. Celui qui court après Tesprit, dit le proverbe, n'atirape que la sottise. Le talent ou le génie comique est sans doute aussi un don naturel; mais c'est un don qui peut se développer par l'étude, ou plutôt qui ne peut pas se développer sans étude. — L'écrivain spirituel tire de son propre fonds les jolies choses qu'il dit; ces choses n'ont d'existence absolument que par son esprit; avant qu'il les eût exprimées, elles n'étaient nulle part, pas même en substance : matière, forme et tout, il les crée avec rien. L'auteur comique prend dans les hommes et dans les choses qui l'entourent le texte toujours vieux et toujours neuf de son sermon ; la matière que son génie doit mettre en œuvre existe indépendamment de lui ; elle lui est tout entière fournie par la nature. De là pour lui l'obligation d'observer, d'étudier, de pénétrer jusqu'au fond, cette nature humaine qui est le grand sujet de son art; il faut que ses regards soient constamment fixés sur les individus , la société , l'homme; il faut qu'il contemple et qu'il creuse. Il ne saurait être trop profond, il ne saurait même être trop sérieux. Le sérieux n'est nullement incompatible avec le comique; je dis plus : à une certaine profondeur le comique doit toujours être sérieux. Car, à une certaine profondeur, le comique touche au tragique. Le comique et le tragique sont identiques au fond; ce sont deux aspects différents de la même chose : « Le monde, a dit Horace Walpole, est une comédie et une tragédie ; une comédie pour l'homme qui pense,
une tragédie pour Thomme qui sent. » Ce qui est spirituel ne fait pas toujours rire, et ce qui est comique non plus. Amusez-vous, Mesdemoiselles (c'est un sujet de composition comme un autre), à faire une collection de mots spirituels qui ne soient point risibles ; je vais, moi, vous citer des mots comiques qui sont dans le même cas et n'ont rien de risible précisément à cause de ceci qu'ils sont profondément comiques.
Dans la comédie du Festin de Pierre, Don Juan abandonne sa femme, et s'enfuit. Done Elvire, à sa poursuite, se présente tout à coup aux yeux de son mari, qui déjà ne pense plus à elle. Désagréable surprise de Don Juan : « Ah ! rencontre fâcheuse... Traître ! dit-il à Sganarelle, tu ne m'avais pas dit qu'elle était ici ellemême »; et, reprenant son calme: «Est-elle folle de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce lieuci avec son équipage de campagne ! » Voilà un des traits les plus comiques de Molière ; personne ne songe à rire: pourquoi? parce que ce trait est terrible, parce qu'il nous peint sous les plus effrayantes couleurs l'endurcissement du cœur de Don Juan, qui, placé subitement en présence de la malheureuse qu'il a abandonnée, se préoccupe... de quoi? d'un détail de toilette î — Dans la comédie de V Avare, vous connaissez la scène où Cléante, qui a besoin d'argent, est mis en rapport par l'entremise secrète de maître Simon avec un usurier dont on lui cache le nom, et découvre soudain que cet usurier est son père. Maître Simon, épouvanté, se sauve ; Harpagon et Cléante demeurent tête à tête : « Comment, mon père, c'est vous qui vous portez à
ces honteuses actions ! — C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ! — Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites; de sacrifier gloire et réputation au désir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir^ en fait d'intérêt, sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers? — Ote-toi de mes yeux, coquin î ôte-toi de mes yeux ! — Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire? — Retire-toi, te dis-je, et ne m'échauffe pas les oreilles ! » Gléante sort. Harpagon, resté seul, dit : «Je ne suis pas fâché de cette aventure, et ce m'est un avis de tenir l'œil plus que jamais sur toutes ses actions. » Autre trait admirablement comique; mais que ce trait est donc triste! Gomment! voilà un père qui vient de se couvrir de honte aux yeux de son fils, et que l'avarice domine à tel point qu'il n'est « pas fâché de cette aventure », parce qu'elle lui est un (c avis de tenir l'œil ouvert sur toutes ses actions » ! C'est le sublime du comique; mais à cette hauteur, à cotte profondeur, le comique et le tragique se confondent. — Dans la comédie du Malade imaginaire^ Argan, voulant éprouver l'amour de sa femme, contrefait le mort, et Toinette se charge d'annoncer cette mort à Béline. « Ah ! mon Dieu ! ah! malheur ! quel étrange accident! — Qu'est-ce, Toinette? — Ah! Madame ! — Qu'y a-t-il ? — Votre mari est mort. — Mon mari est mort ? — Hélas ! oui, le pauvre défunt est trépassé ! — Assurément? — Assurément. Personne ne sait encore
cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise. — Le ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d^un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'allliger de celte mort î — Je pensais, Madame, qu'il fallût pleurer. — Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne ? et de quoi servait-il sur la terre? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse une médecine dans le corps, mouchant, toussant, crachant toujours; sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens et grondant jour et nuit servantes et valets. — Voilà une belle oraison funèbre. — Il faut, Toinette, que tu m'aides à exécuter mon dessein. Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée jusqu'à ce que j'aie fait mon affaire. H y a des papiers, il y a de l'argent dont je me veux saisir... Viens, Toinette; prenons auparavant toutes les clefs. » Vous riez, parce que Toinette est très-drôle. Mais quoi de plus triste que cette scène où l'hypocrisie, le mensonge, l'égoïsme des affections humaines sont si cyniquement mis à nus?
Molière est le plus comique et le plus tragique de nos poètes; c'est pour cela qu'il en est le plus grand dans l'ordre dramatique. On citerait à peine dans ses pièces quelques traits purement spirituels; tout est pris sur le vif de la nature, tout est vrai, profond, sérieux, triste même. Personne n'a plus pensé que lui et personne ne fait plus penser. Il est la plus haute manifes-
tation du génie comique, et l'un des premiers moralistes du monde ; son théâtre est Fécole de la vie humaine. — Nous connaissons cette phrase, pensez-vous peut-être; elle est banale. — Non pas ; savez-vous que cette phrase n'est juste que de Molière et d'un ou deux autres encore, et qu'il y a de très-grands poètes dont on ne pourrait nullement dire cela ? Le dirait-on du théâtre de Racine? en aucune façon. Le dirait-on du théâtre de Victor Hugo ? pas davantage. — Elevons-nous d'un degré maintenant, et parlons de la gaieté. A la différence du talent comique, la gaieté est un pur don de la nature; elle a cela de commun avec l'esprit. Mais, à la différence de l'esprit, elle est le trésor des simples, non des sages. Si je disais qu'à mesure qu^'on a plus d'esprit, on devient moins gai, je dirais peutêtre une vérité; mais j'aurais le tort de prendre le mot esprit dans un sens trop étendu. Disons plutôt qu'à mesure qu'on a plus d'instruction et d'expérience, à mesure que l'on connaît mieux la vie, on devient moins gai ; et cela, hélas ! est trop naturel. La gaieté dans le monde est le partage heureux de l'ignorance bénie. Or la même chose a lieu dans la littérature : la gaieté n'habite que les régions basses, elle ne monte pas jusqu'aux sommets; les grands esprits en sont incapables, les bons écrivains la dédaignent; ils l'abandonnent aux auteurs d'un ordre inférieur. Ceux-ci, hommes sans haute ambition et sans souci puisqu'ils sont gais, se contentent de rire et de faire rire leurs contemporains, et puis meurent tout entiers. Il y a donc divorce entre la gaieté et la bonne littérature; les bons écrivains ne rient
guère^ les rieurs écrivent mal et ils n^en ont cure. En France, le pays le plus grave et le plus pédant de toute l'Europe, ce divorce est plus prononcé que partout ailleurs. En Angleterre , en Allemagne, il existe une classe d'écrivains qu'on appelle humoristes: ce sont des êtres nerveux, doués d'une sensibilité maladive, qui passent brusquement d'un torrent de larmes à un éclat de rires. Ne soyez pas dupes de ces rires, et laissez-les se faire illusion à eux-mêmes si cela les console; au fond ils sont très-malheureux, mais ils ont aperçu soudain dans ce qui les faisait tout à Pheure pleurer je ne sais quel petit côté risible, et ils s'en emparent, ils s'en font un écran pour cacher le reste à leurs yeux; ils voudraient anéantir sous la bouffonnerie d'un contraste ridicule tout ce que la réalité a de triste. Leur rire ne sort pas d'un bon fonds de santé morale, de contentement et de bonheur; il est le signe discordant d'un défaut profond d'harmonie et de paix intérieure, et comme tout ce qui est violent, anomal, il a quelque chose de douloureux. Ces gens-là ressemblent au nègre qui, devant la cataracte du Niagara, faisait des contorsions et des gambades, en proie à un accès de gaieté convulsive. Nulle part la gaieté pure et franche, nulle part la folie, nulle part la bêtise, la sainte bêtise, n^occupent les sommets de la littérature.
A mon avis, ce partage est inique; à mon avis la folie est bien plus poétique que la grave raison, et la bêtise mériterait qu'on lui rendît des honneurs presque divins. Car la bêtise est l'apanage exclusif de l'homme. La bêtise, si vous voulez bien y réfléchir un instant, est ce
qui dislingue l'homme des^utres animaux : les autres animaux sont logiques et ils sont forcés d'être logiques^ ils suivent avec une obéissance aveugle toutes les lois que la nature leur impose ; à l'homme seul appartient le noble privilège de sortir de la logique, de sortir de la raison, et de dire et de faire des choses qui n'ont absolument aucun sens. C'est dans l'exercice de ce privilège qu'éclate le plus souverainement sa liberté. La bêtise est donc une chose pleine de dignité. Je plains profondément les personnes qui n'ont jamais goûté ni compris la jouissance d'entendre de bonnes bêtises; je plains profondément les personnes qui cherchent la raison de ces bêtises, demeurent graves jusqu'à ce qu'elles l'aient trouvée, et alors daignent sourire. Eh ! riez donc d'abord, vous comprendrez ensuite. Essayer de comprendre, la plupart du temps, c'est déjà n'avoir pas compris. La gaieté n'a nullement besoin d'être spirituelle. Il n'y a pas le moindre grain d'esprit dans ce que je vais vous conter. — Jocrisse a bu un petit coup de trop; il rentre chez lui en chancelant, à la remorque d'un ami. Deux heures sonnent, a Hâtons-nous, dit le remorqueur, il est déjà deux heures du matin. — Mais non, une heure, soutient Jocrisse. — Deux, te dis-je! — Une, j'en suis sur, je l'ai entendue sonner deux fois. » Vous éclatez de rire et cela vous honore; car ce que je viens de dire est parfaitement bête. ^- De même que la gaieté se passe d'esprit, elle se passe aussi fort bien de comique. Dans une farce qu'on jouait il y a deux ans au théâtre du Palais-Royal et qui a eu un long et légitime succès, la Cagnotte, par M. Labiche (un homme
dont on ne dira jamais assez de bien, Mesdemoiselles,) des paysans sont cités devant le tribunal de police correctionnelle; ils comparaissent en présence de leur juge, le chapeau sur la tête. — « Otez vos chapeaux ! » dit le juge. — «Merci», répondent-ils en chœur^ «ils ne nous gênent pas. » 0 que d'admirable gaieté se consomme dans nos petits théâtres, dans nos charades de société, dans nos journaux pour rire, et dans toutes ces heures folles qui charment l'existence et prolongent la vie ! Comme il est peu philosophique de faire fi de cette gaieté ! Est-ce parce qu'elle est un don de la nature qu'on la méprise, parce que l'éducation, l'instruction n'y contribuent pour rien ? Mais la poésie, mais l'imagination ne sont-elles pas aussi des dons de la nature? Et quoi de plus poétique que ces folies aimables qui passent en épanouissant nos cœurs et nos visages, qui sont sans fiel et sans malice, et qui ne sont armées ni du fouet de la satire ni de l'aiguillon de l'épigramme? N'y a-t-il pas bien plus de poésie dans cette gaieté enfantine où revit comme un souvenir de la joyeuse Grèce et comme un reflet de son aurore, que dans la sombre et triste gravité de notre vieille sagesse ? Oh ! quel regret pour le critique qui voit éclore sur nos petits théâtres tant d'adorables fantaisies destinées à ne vivre qu'un jour, quel regret de se dire qu'il ne manquait à quelquesunes d'entre elles qu'un peu plus de style et de goût, pour être presque dignes d'Aristophane !
Un homme s'est rencontré, par une exception unique, dans les temps modernes, en France, mais aune époque
OÙ la pensée humaine se rajeunissait aux sources antiques et où la langue française, non encore dignifiée par Malherbe et par Boileau, n'avait pas désappris à rire, — un homme s'est rencontré qui a élevé la gaieté jusqu'au génie. Par une fortune plus rare encore, cet homme était le premier écrivain et le premier savant de son âge; il savait tout, jurisprudence, médecine, morale, métaphysique, belles-lettres, grammaire, poésie, rhétorique, histoire, mathématiques, astronomie, astrologie, etc., comme le docteur Pancrace: c'était un géant d'érudition. Son imagination, sa fantaisie étaient gigantesques comme sa science ; et pour comble de merveille, il possédait une raison égale à son pouvoir d'inventer des folies, il avait un bon sens égal à son pouvoir de dire des bêtises. C'était l'intelligence la plus large et la plus haute du seizième siècle; c'était en même temps un ami de la bouteille, de la bonne chère et de la belle chair : c'était un géant de tous points. 11 a écrit l'histoire de deux géants, a la Vie très-horrifique du grand Gargantua», et celle a du bon Pantagruel roi des Dipsodes, restituée en son naturel, avec ses faits et prouesses espouventables, par maistre Alcofribas Nasier (retournez ces lettres et lisez : François Rabelais] abstracteur de quintessence. »
Il est de l'essence de la gaieté de n'être point raisonnable. Car si elle était raisonnable, si elle se rendait parfaitement compte de ce qu'elle fait, de ce qu'elle dit, si elle s'imposait une peine quelconque, si elle mentait à elle-même au point de se rendre applicable les vers du grave Boileau :
Tel mot, pour avoir réjoui le lecteur, A coûté bien souvent des larmes à l'auteur,
elle cesserait d'être la gaieté; nous n^'aurions plus devant nos yeux que Tirnage d^un homme de lettres en travail, produisant avec effort des choses plaisantes, le corps courbé sur son pupitre, le front sillonné par la pensée, parfois par le chagrin, et une vilaine paire de lunettes bleues sur le nez. La vraie gaieté est folle et contient une large part d'absurdité. La vraie gaieté vit dans un état continuel d'ivresse entretenu par un sang riche et joyeux, ou par le jus de la treille, si le sang n'y suffit pas. Rabelais est donc absurde et ivre. Pour lire Rabelais, pour l'apprécier, il n'est pas absolument nécessaire d'être soi-même en goguette ou en démence; mais on doit être au moins capable de comprendre et de goûter par sympathie cet intéressant état physique et moral. N'ouvrez pas Rabelais, ô vous tous, membres de la société des buveurs d'eau, philosophes de la secte de Pythagore, amateurs de légumes et de soupes maigres, pasteurs wesleyens, pasteurs méthodistes, lecteurs pieux du Correspondant, poètes de l'école de Lamartine et de M.Victor de Laprade! Et quant aux femmes, elles ne doivent jamais lire Rabelais, parce que, fort heureusement pour les grâces et pour la réserve de leur sexe, il y a un certain degré de sympathie dont leur nature n'est point capable. Gela dit, j'abandonne aux amateurs de lieux communs la sortie obligée contre les grosses inconvenances saugrenues de maître François, et je conclus ce point, pour n'y plus revenir, par une citation royale de Chateaubriand.
Dans son Esmi sur la Littérature anglaise, Chateaubriand, comme Victor Hugo dans son William Shakespeare, nomme plusieurs grands génies nourriciers qui, selon lui, dominent et alimentent la littérature universelle; mais au lieu de quatorze noms, il n'en cite qu'une demi-douzaine, et Rabelais est du nombre :
Cinq ou six génies-mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé 1" antiquité; Eschyle, Sophoclo, Euripide, Aristophane, Horace, Virgile, sont ses fds. Dante a engendré lltalie moderne, depuis Pélrarque jusqu'au Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises: Montaigne, La Fontaine, Molière, viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute Shakespeare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue à Byron, son dialogue à Walter Scott.
On renie souvent ces maîtres suprêmes; on se révolte contre eux ; on compte leurs défauts; on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles; mais on se déliât en vain sous leur joug. Tout se teint de leurs couleurs ; partout s'impriment leurs traces : ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples ; leurs dires et leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière ; ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts : leurs œuvres sont des mines inépuisaldes, ou les entrailles mêmes de l'esprit humain. De tels génies occupent le premier rang; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences, comme
il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont les autres no sont que des nuances ou des rameaux.
Donnons-nous garde d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants; n'imitons pas Gham le maudit; ne rions pas si nous rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonier de l'abîme. Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après l'épuisement des cataractes du ciel. Pieux enfants bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau.
Et maintenant, allons-y gaiement et de tout cœur î
...Gargantua, arrivé du pays deBeauce à Paris, «se refraichit deux ou trois jours, faisant chère lye avec ses gens, et s'enquestant quels gens savans estoient pour lors en la ville, et quel vin on y beuvoit. Quelques jours après qu'ils se furent refraichis, il visita la ville, et fut veu de tout le monde en grande admiration. Gar le peuple de Paris est tant sot, tant badaut, et tant inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses clochettes, un vielleux au milieu d'un carrefour assemblera plus de gens que ne feroit un bon prescheur evangelique. Et tant molestement le poursuivirent qu'il fut contrainct soy reposer sus les tours de l'Eglise NostreDame. Auquel lieu estant, considéra les grosses cloches qui estoient es dites tours, et les fit sonner bien harmonieusement. Ge que faisant, luy vint en pensée qu'elles serviroient bien de grelots au col de sa jument, la plus énorme et la plus grande qui fut onques vue et la plus monstrueuse, laquelle il vouloit renvoyer à son père, toute chargée de fromages de Brye et de harengs frais. De fait, les emporta en son logis.
Toute la ville fut esmeue en sédition, comme vous savez que à ce ils sont tant faciles, que les nations estranges s'esbahissent de la patience ou (pour mieulx dire) de la
stupidité des rois de France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrènent, veus les inconveniens qui en sortent de jour en jour.
La Sorbonne s'assembla. Après avoir bien ergoté pour et contre, il fut décidé qu'on enverrait à Gargantua le plus vieux et le plus capable de tous les docteurs de la Faculté, pour lui remontrer l'horrible inconvénient de la perte des cloches, et l'on élut pour cette affaire maître Janotus de Bragmardo.
Ponocrates, précepteur de Gargantua, ayant eu vent de la chose, « courut dire les nouvelles à Gargantua, afin qu'il fust prest sur sa réponse, et delibérast sur le champ ce qui estoit à faire. Gargantua appela à part son précepteur, Philotimeson maistre d'hôtel, Gymnaste son écuyer, et Eudémon : et sommairement conféra avec eux sus ce qui estoit tant à faire que à respondre. » Tous furent d'avis qu'on menât le théologien à la cuisine et qu'on l'y fît boire copieusement; pendant qu'il chopinerait, on ferait venir le prévôt de la ville, le recteur de la faculté et le vicaire de l'église, auxquels (avant que le théologien eût fait sa commission) on restituerait les cloches. Ensuite, on se donnerait le plaisir d'entendre sa belle harangue. Ainsi fut fait. Le théologien but à plein godet dans la cuisine; pendant qu'il était à boire, on rendit les cloches ; puis on l'introduisit dans la salle où tout le Uionde était réuni pour l'entendre, et maître Janotus de Bragmardo commença ainsi, en toussant.
Je ne puis, malheureusement, vous lire son discours.
parce qu'il est semé de mots latins ou soi-disant tels qui en font toute la gaieté. Mais je vous dirai Feffet produit sur Tassistance par ce discours :
Le théologien n'eut pas plus tost achevé que Ponocrates et Eudemon esclaterent de rire si profundement qu'ils en Guidèrent rendre l'âme à Dieu ; ny plus ny moins que Grassus, voyant un asne gaillard qui mangeoit des chardons, et Philemon, voyant un asne qui mangeoit des figuesqu'on avoit apprestees pour le disner, mourut de force de rire. Ensemhle eulx commença rire maistre Janotus, à qu mieulx mieulx, tant que les larmes leur venoient es yeulx, par la véhémente concussion de la substance du cerveau... En quoy par eulx estoit Democrite heraclitisant et Heraclite democritisant représenté.
Nous avons là un petit tableau complet de la gaieté rabelaisienne. Rabelais rit; son lecteur, qui vient délire la harangue latine de maître Janotus, rit de tout son cœur, je vous en réponds ; les auditeurs de maître Janotus, qui ont entendu cette belle harangue, rient tellement qu'ils en pensent rendre l'âme à Dieu, et enfin, maître Janotus rit lui-même et rit jusqu'aux larmes. C'est un fou-rire contagieux qui se communique à tout le monde; c'est la gaieté dans sa plus parfaite expression. Ce n'est pas le comique : le comique aurait consisté à montrer maître Janotus furieux des éclats de rire qu'il provoque. Dans le Misanthrope de Molière, AIceste dit quelque chose qui fait éclater de rire tout le monde; cela le fâche, il assombrit encore plus son front, crispe le poing et s'écrie :
Par le sanj^bleu, messieurs! je ne croyais pas être Si plaisant que je suis.
Voilà le comique. Mais maître Janotus de Bragmardo est bon enfant ; il fait chorus avec ceux qui se moquent de lui , et rit plus haut qu'eux tous : voilà la gaieté.
Rabelais est bon, son livre est sain; car la gaieté, la joie sont des émotions pures où r/entre pas la plus petite goutte amère , et rire est la chose la plus hygiénique du monde. Tous les bons médecins sont joyeux ; ils ont toujours le mot pour rire et pour faire rire leurs malades: car le rire, en ébranlant le cerveau, imprime un autre cours aux idées, et en secouant le diaphragme, disperse les humeurs. Rien n'est meilleur que de rire après dîner, et autant que possible il faut rire aussi avant dîner et pendant dîner, rire toujours si Ton peut; car « rire est le propre de l'homme » : c'est Rabelais qui le dit; il est médecin, il est docteur, curé par-dessus le marché, et nous devons l'en croire. Le grave Pascal, étant affligé du mal de dents, oublia sa douleur en faisant des mathématiques; au conmiun des hommes, qui ne sont pas des héros, Rabelais propose un autre remède : o J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs biens dépensés en médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre deux beaux linges bien chauds, et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela? Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je vous paie chopine. »
Une chope, doux chopes, trois chopes, quatre, si nous avons la tête assez solide, nous les acceptons et jusque-là nous pouvons faire raison à Rabelais. Mais de prétendre trinquer avec lui jusqu'au bout, c'est comme si l'on essayait de boire avec un géant et de lui tenir tête ; le géant, à cet exercice, nous aurait bientôt mis hors de combat, et il viderait encore son verre, que nous ne pourrions plus soulever le nôtre. La gaieté de Piabelais finit donc toujours par lasser, si Ton en fait excès : chaque convive doit savoir en mesurer la dose à la capacité de sa coupe.
Mais Rabelais n'est pas gai seulement; en maint endroit il est comique. La Fontaine et Molière ont puisé chez lui un grand nombre des traits que nous admirons dans leurs ouvrages. Il est spirituel , fin, profond, gracieux, délicat, poétique : comme Homère et bien plus qu'Homère, il a tous les styles, depuis le style le plus trivial et le plus bouffon, jusqu'au grave style historique, jusqu'au grand style de l'épopée.
Quand les géants entreprindrent guerre contre les dieux, les (lieux au commencement se mocquèrent de tels ennemis, et disoient qu'il n'y en avoit pas pour leurs pages. Mais quand ils virent, par le labeur des géants, le mont Péiion posé dessus le mont Osse, et jà esbranlé le mont Olympe pour estre mis au-dessus des deux, furent tout etTrayés. Adonc tint Jupiter chapitre général. Là, fut conclus de tous les dieux qu'ils se mettroient vertueusement en défense. Et pour ce qu'ils avoient plusieurs fois veu les batailles perdues par l'emi-eschement des femmes quiestoientparmyles armées, fut décrété qi^e, pour l'heure,
on chasseroit des cieulx en Egypte, et vers les confins du Nil, tout ce ramassis de déesses, desguisées en belettes, fouines, chauve-souris, rats des champs, et aultres métamorphoses. Seule Minerve fut de retenue, pour fouldroyer avec Jupiter, comme déesse des lettres et de guerre, de conseil et exécution, déesse née armée, déesse redoubtée au ciel, en l'air, en la mer. et en terre.
Ecoutez ces paroles de Grandgousier apprenant que Picrochole lui a déclaré la guerre, et pour mieux apprécier la noble humanité qui respire dans ces plaintes, représentez-vous le roi pacifique d'une contrée prospère subitement précipité avec tout son peuple dans les horreurs de la guerre par Tambition folle et criminelle du souverain d'un pays limitrophe qui, la veille même, lui écrivait une lettre perfidement amicale et rappelait « mon cousin » :
Hélas, hélas ! dit Grandgousier, qu'est cecy, bonnes gens? Songé-je,ou si vray est ce qu'on me dit ? Picrochole, mon amy ancien, de tout temps, de toute race et alliance, me vient-il assaillir? Qui le meut? qui le poinct? qui le conduit? qui l'ha ainsi conseillé? Ho, ho, ho, ho! mon Dieu, mon saulveur, aide-moy, inspire-moy, conseille-moy à ce qu'est de faire. Je proteste, je jure devant toy: ainsi me sois-tu favorable, si jamais à luy desplaisir ny à ses gens dommage ny en ses terres je fis pillerie; mais bien au contraire je l'ay secouru de gens, d'argent, de faveur et de conseil en tous cas qu'ay pu cognoistre son advantage. Qu'il m'ait donc en ce point oultragé, ce ne peut estre que par l'esprit maling. Bon Dieu, tu cognois mon courage, car à toy rien ne peut estre celé. Si par cas il estoit devenu furieux, et que, pour luy réhabiliter son cerveau, tu me l'eusses icy envoyé, donne-moy et pouvoir et sçavoir
le rendre au joug de ton sainct vouloir par bonne discipline. Ho, ho, lio ! mes bonnes gens, mes amis, et mes féaulx serviteurs, faudra-t-il donc que je vous contraigne à m'y aider? Las ! ma vieillesse ne requeroit doresnavant que repos, et toute ma vie n'ay rien tant procuré que paix : mais il fault, je le voy bien, que maintenant de harnois je charge mes pauvres espaules lasses et foibles, et en ma main tremblante je prenne la lance et la masse, pour secourir et garantir mes pauvres subjects. La raison le veut ainsi : car de leur labeur je suis entretenu, et de leur sueur je suis nourry, moy, mes enfants et ma famille. Ce non obstant, je n'entreprendray guerre, que je n'aye essayé tous les arts et moyens de paix : là je me résouls.
Rabelais sait donc être sérieux^ sérieux même jusqu'à la mélancolie. Oui, il y a un endroit dans son livre où il pleure, où Pantagruel, son géant, verse des larmes « grosses comme œufs d'autruche. » Ces larmes sont bien frappantes ; elles prouvent avec une force singulière la grandeur de Rabelais, si ce que dit Pascal est juste, qu'on montre sa grandeur non en étant à une extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la fois.
Je croy, dist Pantagruel, que toutes âmes sont immortelles : anges, démons et humaines. Je vous diray toutesfois une histoire bien estrange, mais escripte et assurée par plusieurs doctes et sçavants historiographes, à ce propos.
Epitherses , père de Emilien rhéteur , navigant de Grèce en Italie dedans une nef chargée de" diverses marchandises et plusieurs voyageurs, sus le soir cessant le vent auprès des isles Echinades, lesquelles sont entre la Morée et Tunis, fut leur nef portée près de Paxos. Etant là abordée, aucuns des voyageurs dormants, autres veil-
lants, autres buvants et souppants, fut de l'isle de Paxos ouïe une voix de quelqu'un qui hautement appeloit Thamoun : auquel cry tous furent espouventés. Gestuy Thamoun esloit leur pilote,, natif d'Egypte, mais non connu de nom, fors à quelques uns des voyageurs. Fut secondement ouïe cette voix, laquelle appeloit Thamoun en cris horriiiques. Personne ne respondant, mais tous restants en silence et trépidation, en tierce fois cette voix fut ouïe jilus terrible que devant. Dont advint que Thamoun respondit : «Je suis icy, que me demandes-tu? (|ue veulx-tu que je face y » Lors fut icelle voix plus haultement ouïe, luy disant et commandant, ({uand il seroit en Epire, publier et dire que Pan le (jrand Dieu estoii mort.
Geste parole entendue, disoit Epitherses tous les nauchers et voyageurs sestre esbahis et grandement eflirayés ; et entre eulx délibérants quel seroit meilleur ou taire ou publier ce qui avoit été commandé, dit Thamoun son advis estre, advenant que lors ils eussent vent en pouppe, passer oultre sans mot dire : advenant qu'il fust calme en mer, signifier ce qu'ils avoient ouï. Quand donc furent en vue de 1" Epire,. advint qu'ils n'eurent ny vent ny courant. Adonc Thamoun, montant on proue, et en terre projetant sa vue, dist, ainsi qu'il luy estoit commandé, que Fan le grand estoit mort. 11 n avoit encore achevé le dernier mot, quand furent entendus grands soupirs, grandes lamentations et cii'rois en terre, non d'une personne seule, mais de plusieurs ensemble. Cette nouvelle {parce que plusieurs avoient été présents) fut bien tost divulguée en Rome. Et envoya Tibère César, lors empereur de Rome, quérir cestuy Tbamoun. Et, l'ayant entendu parler, adjouta foy à ses paroles. Et s'informant es gens doctes, qui pour lors estoient en sa cour et en Rome en bon nombre, qui estoit cestuy Pan, trouva par leur rai)port ({u'il avoit été hls de Mercure et de Penelojie. Ainsi auparavant l'avoient escript Hérodote et Ciceron au tiers livre de la nature des dieux. Toutesfois je le interprèterois de celluy grand Ser-
vateur des tidèles, qui fut en Judée ignominieusement occis par Tenvie et iniquité des pontifes, docteurs, prestres et moines de la loy mosaïque. Et ne me semble Tinterprélation abhorrente. Car a bon droict peut-il estre en langage grégeois dict Pan; vu qu'il est notre Tout, tout ce (]ue vivons , tout ce que avons , tout ce que espérons est luy, en luy, de luy, par luy. C'est le bon Pan, le grand pasteur, qui, comme atteste le bcrgier passionné Corydon, non seulement ha en amour et affection ses brebis, mais aussi ses bergiers. A la mort duquel furent plaintes, soupirs, effrois et lamentations en toute la machine de l'univers, cieulx, terre, mer, enfers. A cette mienne interprétation compète le temps. Car cestuy trèsbon, très-grand Pan, nostre unique Servateur, mourut à Jérusalem, régnant en Rome Tibère Ccsar.
Pantagruel, ce propos hny, resta en silence et profunde contemplation. Peu de temps après, nous vismes les larmes découler de ses œils, grosses comme œufs d'austruche.
M. Scherer, qui parlait un jour avec profondeur de ces larmes de Rabelais^ signale dans le même article de critique un passage d^une délicatesse et d'une pureté exquises chez cet homme qu'il définit d'ailleurs avec tant de vérité « une espèce de Gargantua en personne, un être énorme, malpropre, joyeux et bon. »
Me souviens avoir lu que Cupido, interrogé de sa mère Venus pourquoy il ne courtisoit pas les Muses , respondit qu'il les trouvoit tant belles, tant nettes, tant honnêtes, tant pudiques et continuellement occupées, l'une à contemplation des astres, l'autre à supputation des nombres, l'autre à dimension des corps géométriques, l'autre à invention rhétorique, l'autre à composition poétique, l'autre à disposition de musique, que, approchant d'elles, il débandoit son arc, fermoit sa trousse et éteignoit son flam-
beau, par honte et crainte de leur nuire. Puis ôtoit le bandeau de ses yeux pour plus apertement les voir en face, et ouïr leurs plaisants chants et odes poétiques. Là prenoit le plus grand plaisir du monde. Tellement qu'il se sentoit tout ravi en leurs beautés et bonnes grâces, et s'endormoit à l'harmonie. Tant s'en faut qu'il les voulust courtiser, ou de leurs études distraire.
Vous savez par cœur ces excellents vers de Boileau :
" Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage. Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage? >> Disait au roi Pyrrhus un sage confident, Conseiller très-sensé d'un roi très-imprudent. "Je vais, lui dit ce prince, à Rome, où Ion m'appelle.
— Quoi faire ? — L'assiéger. — L'entreprise est fort
[belle] Et digne seulement d'Alexandre ou de vous. Mais, Home prise enfin, Seigneur, où courons-nous?
— Du reste des Latins la conquête est facile.
— Sans doute on les peut vaincre. Est-ce tout? — La
[Sicile] De là nous tend les bras, et bientôt, sans effort, Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port.
— Bornez-vous là vos pas? — Dès que nous'Taurons
[prise,] 11 ne faut qu'un bon vent, et Garthage est conquise. Les chemins sont ouverts, qui peut nous arrêter?
— Je vous entends, Seigneur, nous allons tout dompter, Nous allons traverser les sables de Libye,
Asservir en passant l'Egypte, l'Arabie, Courir de là le Gange on de nouveaux pays. Faire trembler le Scvtlie aux bords du Tanaïs, Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère : Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire?
— Alors, cher (Jinéas, victorieux, contents,
Nous pourrons rire à Taise et prendre du bon temps.
— Eh ! Seigneur ! dès ce jour, sans sortir de i'Epire, Du matin jusqu'au soir, qui vous défend de rire?
Les contraires se touchent, et c'est Rabelais qui a inspiré le grave Despréaux. — En la saison des vendanges, au commencement de l'automne, des bergers delà contrée de Grandgousier étaient à garderies vignes pour empêcher que les étourneaux ne mangeassent les raisins. Des pâtissiers de Lerné, petit village dont Picrochole était le roi et qui se trouve près de Ghinon dans la Touraine, vinrent à passer menant à la ville dix ou douze charretées de fouaces. (La fouace, Mesdemoiselles, est un gâteau d'une simplicité primitive, composé de farine, d'eau, de beurre et de sel ; c'est très-bon quand c'est frais; on en fait encore beaucoup à Nantes et à Angers, et si vous passez jamais par l'une ou l'autre de ces villes, n'oubliez pas d'y manger une fouace en souvenir de Rabelais : ça ne coûte qu'un sou.) Les bergers de Grandgousier requirent courtoisement les pâtissiers de Picrochole, de leur bailler des fouaces pour leur argent, au prix du marché. « Car notez que c'est viande céleste manger à desjeuner raisins avec fouace fraîche. » (Fraîche, dit Rabelais; rappelez-vous ce point : car la fouace ne vaut rien quand elle est vieille, et alors on en a deux pour un sou.) Les pâtissiers « ne furent nullement enchns à la requeste des bergers, mais, qui pis est, les oultragèrent grandement, les appelant brèchedents, fainéants, vauriens, rustres, malotrus, claquedents, et autres épithètes diffamatoires, ajoutant qu'il
JO
ne leur appartenoit point de manger de ces belles fouaces^, mais qu^ils se dévoient contenter de pain. » Les bergers, se sentant en force, ravirent ce qu'on leur refusait, frappèrent sur les pâtissiers « comme sus seigle vert,» prirent quatre ou cinq douzaines de fouaces, et toutefois (remarquez bien cecij a toutefois les payèreilt au prix accoutumé. » Mais voilà la guerre allumée. De retour au village de Lerné, les pâtissiers «soudain, avant boire ny manger, se transportèrent au Capitole, et là devant leur roi Picrochole, troisième de ce nom, déposèrent leur plainte, montrant leurs paniers rompus, leurs bonnets froissés, leurs robes décbirées , leurs fouaces détroussées » — et Picrochole, furieux, déclara la guerre à Grandgousier son voisin.
Alors comparurent devant Picrochole trois de ses capitaines, et luy dirent : — Sire, aujoiird'huy nous vous rendons le plus heureux, plus chevaleureux prince quionques fat depuis la mort d'Alexandre ]\racedo. — Couvrez, couvrez-vous, dit Picrochole. — rTrandmercVj dirent-ils, Sire; nous sommes à notre devoir. Le moyen est tel. Vous laisserez icy quelque capitahic en garnison avec petite bande de gens pour garder la place, laquelle nous semble assez forte, tant i)ar nature que par les remparts faicts ù votre invention. Votre armée partagerez en deux, comme mieux (juo nous l'entendez. L'une partie ira ruer sur ce Grand- "gousier et ses gens. Par icelle sera de prime abordée iacilemcnt desconfict. Lu recouvrerez argent à tas. Car le vilain en lui du content. Vilain, disons-nous, par ce qu'un noble prince n'ha jamais un sol. Thésauriser est faicL de vilain.
L'autre partie cependant tirera vers Aunys, Sainctonire. Angoumois et Gascogne; ensemble Perigord, Medoc, et
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les Landes. Sans résistance, prendront villes, chasteanx et forteresses. A Baronne, à Saint-Jean-de-Liis et Fontarabie, saisirez toutes les nefs,, et costoyant vers Galice et Portugal, pillerez tous les lieux maritimes jusques à Lisbonne, où aurez renfort de tout équipage requis à un conquérant. Par le corbleu ! Espagne se rendra, car ce ne sont tous que pleuctres. Vous passerez par le destroict de Sibyle, et là érigerez deux colonnes plus magnifiques que celles de Hercules, à perpétuelle mémoire de votre nom. Et sera nofnmé cestuy destroict la mer Picrocholine.
Passée la mer Picrocholine, voicy Barberousse qui se rend votre esclave, — Je, dist Picrocbole, le prendray à mercy. — Voire, dirent-ils, pourvu qu'il se face baptiser. Et oppugnerez les royaulmes de Tunis, Alger, Bone, Gyrène, hardiment tonte Barbarie. Passant ouKre, retiendrez en votre main Majorque, Minorque, Sardaigne, Gorsique et aultres islesdela mer Ligustiqiie et Baleare. Gostoyant à gauche, dominerez toute la Gaule NarJjonique, Provence et Allobroges, Gènes, Florence, Lucques, et ma foi, adieu Rome ! Le pauvre lUonsieur du pape meurt desja de peur. — Par ma foy, dist Picrocbole, je ne luy baiseray ja sa pantouphle.
— Prise Italie, voilà Najjle, Galabre, Apulie et Sicile toutes à sac, et Malte avec. Je voudrais ])ien, pour voir, ({ue les plaisants chevaliers de Rhodes vous résistassent. — Je irois, dist Picrocbole, voluntiers à Lorette. — Rien, rien, dirent-ils; ce sera au retour. De là prendrons Gandie, Gypre et les isles Gyclades, et donnerons sus la Morée. Nous la tenons. Dieu gard Jérusalem ! car le Soudan n'est pas comparable à votre puissance. — Je, dist-il, feray doncques bastir le temple de Salomon? — Non, dirent-ils, pas encore; attendez un peu. Ne soyez jamais tant soudain à vos entreprises.
Savez-vous que disoit Oct-à\i^n Anoiwste? Hastez-vous lentement. Il vous convient premièrement avoir l'Asie Mineure, Garie,Lycie. Pamphilie, Gilicie, Lydie, Phrygie,
Mysie, Bithynie, jusques à l'Euphrate. — Voirons-nous, dist Picrochole, Babylone et le mont Sinaï ? — II n'est, dirent-ils, ja besoin pour ceste heure. N'est-ce pas assez tracassé, de avoir traversé la mer Hyrcanienne, chevauché les deux Arménies et les trois Arabies ? — Par ma foy, dist-il, nous sommes affoUés. Ha, pauvres gens! — Quoy? dirent-ils. — Que boirons-nous par ces déserts? Car Julian Auguste et toute son armée y moururent de soif, comme Ion dict. — Nous, dirent-ils, avons ja donné ordre à tout. Par la mor Syriaque, vous avez neuf mille quatorze grandes nefs chargées des meilleurs vins du monde : elles arrivèrent à Jafl'a ^1). Là se sont trouvés vingt et deux cents mille chameaulx et seze cents éléphants, lesquels avez pris à une chasse environ Sigeilmes, lorsqu'entrastes en Libye : et d'abundant eustes toute la caravane de la Mecque. Ne vous fournirent-ils de vin à suffisance ? — Voire : mais, dist-il, nous nebusmes point frais. — Par la vertu ! direntils, un preux, un conquérant, un prétendant et aspirant à l'empire de l'univers, ne peut tousjours avoir ses aises. Dieu soit loué qu'estes venu, vous et vos gens, saufs et entiers, jusques au fleuve du Tigre.
— Mais, dist-il, que faict cependant la partie de nostre armée qui desconfitGrandgousier ce vilain buveur ? — Ils ne chôment pas, dirent-ils ; nous les rencontrerons tantost. Ils vous ont pris Bretagne,, Normandie, Flandres, Uaynaut, Brabant, Artoys, Hollande, Zélande : ils ont
(1) Ce prétérit est sublime ; ce sout de ces traits comme le génie seul en peut trouver. La Fontaine en offre un pareil dans sa fable de la Laitière et le Pot cw. lait :
11 m'est, disait-elle, facile D'ëleTcr des poulets autour de la maison:
Le renard sera bien habile S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon : Le porc, à s'engraisser, coûtera peu de son; Il était, quand je l'eus^ de grosseur raisonnable.
passé le Rhin par dessus le ventre des Souisses et des Lansquenets, et partie d'entre eux ont dompté Luxembourg, la Lorraine, la Champagne, Savoie jusques à Lyon : auquel lieu ont trouvé vos garnisons retournans des conquestes navales de la mer Méditerranée. Et se sont rassemblés en Bohême, après avoir mis à sac Souabe, Wurtemberg, Bavière, Autriche, Moravie et Styrie. Puis ont donné fièrement ensemble sus Lubeck, Norwege, Suéde, Riga, Danemark, Gothie, Groenland, les Lskimaux jusques à la mer Glaciale. Ce farict, conquestarent les isles Orcades et subjugarent Escosse, Angleterre et Irlande. De là, navigant par la mer Sabuleuse et par les Sarmates, ont vaincu et dompté Prussie, Polonie, Lituanie, Russie, Valachie, la Transsylvane, Hongrie, Bulgarie, Turquie, et sont à Constantinople. — Allons, dist Picrochole, nous rendre à eulx le plus tost, car je veulx estre aussi empereur de Trebizonde. Ne tuerons-nous pas tous ces chiens Turcs et Mahumétistes ? — Que diable, dirent-ils, ferons-nous doncques ? Et donnerez leurs biens et terres à ceux qui vous auront servy honnestement. — La raison, dist-il, le veut, c'est équité. Je vous donne la Carmagne, Syrie et toute la Palestine. — Ah ! dirent-ils. Sire ; c'est du bien de vous: grand mercy. Dieu vous face bien toujours prospérer.
Là présent estoit un vieux gentilhomme esprouvé en divers hazards, et vrai routier de guerre, nommé Echephron, lequel, oyant ces propos, dist : — J'ay grand peur que toute cette entreprise sera semblable à la farce du pot au laict, duquel un cordonnier se faisait riche par resverie ; puis le pot cassé, n'eut de quoy disner. Que prétendez-vous par ces belles conquestes ? Quelle sera la fin de tant de travaux et traverses? — Sera, dist Picrochole, que nous, retournés, reposerons à nos aises. — Mais, dit Echephron, et si par cas jamais n'en retournez ? Car le voyage est long et périlleux. N'est-ce mieulx que dès maintenant nous reposions, sans nous mettre en ces hazards? — 0! distSpa-
flassin, par Dieu! voicy un bonresveur; mais allons nous cacher au coing de la cheminée: et là passons avec les (lames notre vie et notre temps à enfiler des perles, ou à filer comme Sardanapalus. Qui ne s'adventure, n'ha cheval ny mule, ce dist Balomon. — Qui trop, dist Echephrcn, s'adventure, perd cheval et mule, respondit Malcon. — Baste. dist Picrochole, passons oultre. Je ne crains que ces dial)les de légions de Grandgousier : ce pendant que nous sommes en Mésopotamie, s'ils nous-donnaient sus la queue, quel remède? — Tr^s-hon, dit Spadassin; une belle petite commission, laquelle vous envolerez aux Moscovites, vous mettra en camp pour un moment quatre cents cinquante mille comijattants d'eslite. — Sus, sus, dist Picrochole, quon despesche tout, et qui m'aime me suive î
Je voudrais maintenant^ Mesdemoiselles, vous faire faire ample connaissance avec Panurge, le caractère le plus original de Rabelais.
Panurge était de slature moyenne, ni trop grand, ni trop petit; ii avait le nez fait en manche de rasoir; très-galant homme de sa personne, il était quelque peu. . . volage, et sujet de nature à une maladie qu'on appelait a faute d'argent. » 'J outefois, il avait soixantetrois manières de s'en procurer, dont la plus honorable et la plus commune était « par façon de larcin furtivement fait. » Malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavés, coureur s'il en était à Paris,
Au demeurant le meilleur fils du monde :
« et toujours machinait quelque chose contre les sergenls et contre le guet. »
11 était bourré de science et pétillant d'esprit, mais
lâche et poltron comme pas un; cependant il avait coutume de dire qu'il ne craignait rien — fors le danger.
Gomme il naviguait un jour avec Pantagruel et toute sa suite dans le voisinage des îles Tolm-Bohu, « soudain la mer commença à s'enfler et tumuUuer du bas abyme ; les fortes vagues battre les flancs du vaisseau ; le mistral siffler à travers les antennes ; le ciel tonner du haut, fouldroyer, esclairer, pleuvoir, grêler; Tair perdre sa transparence, devenir opacque, ténébreux et obsciircy, si que autre lumière n'apparoissoitque fouldres, éclairs et déchirements des flambantes nuées, et tout sembloit estre l'antique chaos auquel estoient feu, air, mer, terre, tous les éléments confondus.»
Panurge, ayant du contenu de son estomach ])ion repu les poissons scatophages, restoit accropy sus le tillac. à demy mort; invoqua tous les ]3enoists saincts et sainctes à son aide, protesta de soy confesser en temps et lieu, puis s'escria en grand elï'roy, disant : «Majordome, mon amy mon père, mon oncle, produisez un peu de salé : nous ne boirons tantost que trop, à ce que je voy. Plust à Dieu, et à la benoiste, digne et sacrée Yierge, que maintenant, je dis tout à ceste heure, je fusse en terre ferme bien à mon aise!
« 0 que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent cboulx! 0 Parques, que ne me fdas tes- vous pour planteur de choulx ! O que petit est le nom])re de ceux à qui Jupiter ha telle faveur porté, qu'il les ha destinés à planter choulx ! Car ils ont toujours en terre un pied : l'autre n'en est pas loing. Dispute de félicité et bien souverain qui vouldrn, mais quiconque plante choulx est présentement par mon décret déclaré bienheureux , par la même raison que
Pyrrhon, estant en pareil danger que nous sommes, et voyant un pourceau près du rivage qui mangeoit de l'orge espandu, le déclara bien heureux en deux qualités: sçavoir est qu'il avoit orge à foison, et d'abondant estoit en terre. Ha ! pour manoir déifique et seigneurial il n'est que le plancher des vaches ! Geste vague nous emportera, Dieu servateur ! 0 mes amis! un peu. de vinaigre. Bebebe, bous, bous, bous. Par ma foy, j"ay belle peur. Bou, bou, bou, ])Ous bous. C'est fait de moy. Bou, bou, bou, bou. Otto to to to to ti. Otto to to to to ti. Bou bou bou, ou ou ou, bou bou bous bous. Je naye, je naye, je meurs; bonnes gens, je naye. »
Pantagruel, ayant préalablement imploré l'aide du grand Dieu servateur et faict oraison publique en fervente dévotion, par l'avis du pilote tenoit le gouvernail fort et ferme. Frère Jean avoit osté sa robe de moyne et s'estoit mis en pourpoinct pour secourir les nauchers. Ainsy faisoien t Epistemon, Ponocrates et les aultres. Panurge restoit sus le tillac, pleurant et se lamentant. Frère Jean l'aperçut en passant et luy dist : — « Par Dieu, Panurge le veau, Panurge le pleurart, Panurge le criart, tu ferois beaucoup mieulx nous aidant icy, que là pleurant comme une vache, assis par terre comme un magot. — Be be be bous, bous, bous, respondit Panurge, frère Jean, mon amy, mon bon père, je naye, je naye, mon amy, je naye. C'est faict de moy, mon père spirituel; mon amy, c'en est faict. Ha mon père, mon oncle, mon tout. L'eau est entrée dans mes souUers. Bous, bous, bous,paisch, hu, hu, hu, hu, ha, ha, ha, ha. Je naye. Zalas, zalas ! Plust à Dieu que présentement je fusse dans la salle à manger des bons et béats pères concilipètes, lesquels ce matin nous rencontrasmes, tant dévots, tant gras, tant joyeux, tant douillets et de bonne grâce ! Holos , holos, holos, zalas ! ceste vague de tous les diables (mea culpa, Deus), je dis ceste vague de Dieu enfondrera notre nef. Zalas ! frère Jean, mon père, mon amy, confession. Me voicy à genouils. Confiteor. Votre
sainte bénédiction. — Viens, pendu au diable, dist frère Jean, icy nous aider, de par trente légions de diables, viens : viendra-t-il ? — Ne jurons poinct, dist Panurge, mon père, mon amy, pour ces te heure. Demain, tant que voudrez. Holos, holos! Zalas, notre nef prend eau; je naye. Be, be, be, be, bous, bous. Or sommes-nous au fond? Conjiteor. Zalas ! un petit mot de testament ou de codicille pour le moins ! Consummatum est. C'est fait de moy. — Gna, gna, gna, dist frère Jean. Fy qu'il est laid, lepleurart. Aide icy, de par cinq cents mille millions de charretées de diables, aide! — Ha! frère Jean, dit Panurge, mon père spirituel, mon amy, ne jurons point. Yous péchez. Zalas, zalas! Bebebebous, bous, bous, je naye, je meurs, mes amis, je pardonne à tout le monde. Adieu... Sainct Michel d'Aure, sainct Nicholas, à ceste fois et jamais plus, je vous fais icy bon vœu et à INostre Seigneur, que si ce coup m'estes aydant (j'entends que me mettez en terre hors ce danger icy), je vous édilieray une belle grande petite chapelle ou deux... Zalas! il m'en est entré dans la bouche plus de dix-huit baquets. Bous, bous, bous, bous. Qu'elle estamère et salée ! — Par la vertu, dist frère Jean, du sang, de la chair, du ventre, de la teste, si encore je te oy piauler, vertu Dieu ! que ne le jetons-nous au fond de la mer? Vrayment, voicy bien esclairé et bien tonné ! Je croy que tous ,les diables sont deschainés aujourd'huy, ou que Proserpine est en travail d'enfant. Tous les diables dansent aux sonnettes.
« — |Ha, dist Panurge, vous péchez, frère Jean, mon amy ancien. Ancien, dis-je, car de présent je suis nul, vous estes nul. 11 me fasche de vous le dire, car je croy que ainsi jurer faict grand bien à la râtelle, comme à un fendeur de bois faict grand soulagement celuy qui à chascun coup près de lui « Han ! » à haulte voix crie ; et comme un joueur de quilles est mirificquement soulagé quand il n'ha jette la boulle droict, si quelque homme d'esprit près de luy penche et contourne la teste et le corps à demy, du
costé auquel la boulle aultromont l»ipn jcttée oust fait ronrontre de quille?. Toutesfois vous péchez, mon amy doux. Mais si présentement nous mangions quelijue espèce d»^ caljirotades, serions-nous en sûreté de cestuy orage?...»
Alors fut ouïe une piteuse exclamation de Pantagruel disant à haulte voix : — « Seigneur Dieu, saulve-nous. nous périssons. Non toutesfois advienne selon nos affections : mais ta saincte volunlé soit faicte. — Dieu, dist Panurge, et' la henoiste Vierge soient avecques nous, lîolos, holos, je naye.Bebehelious, beljeljous, bous. Vray Dieu, «^nvoye-moy quelque daulpbin pour me saulver en terre comme un ])eau petit Arion!
« — Terre, terre, s'escria Pantagruel, je voy terre. Courage, enfants ! nous ne sommes pas loing de port. Je voy le r-iel qui commence à s'éclaircir. .. Il n'est céans mort personne? Dieu servateur en soit éternellement loué ! Mais vrayment voicy un mesnage assez mal en ordre. Allons ! il fauldra réparer tout ce desgast. Gardez (jue le vaisseau ne touche...
« — Ha, ha! sescria Panurge, tout va bien. L'orage est passée. Je vous prie de grâce , que je descende le premier. Je vouldrois fort aller un peu à mes affaires. Vous aiderayje encore là? Baillez que je tortille cette corde. J"ai du courage prou, voire. De peur bien peu. Baillez ca , mon amy. Non, non, pas maille de crainte. Voile bas. C'est bien dict. Comment vous ne faictes rien, frère Jean? Est-il bien temps de boire, à cestc heure ? Je suis affamé comme un loup de bien faire et travailler comme quatre bœufs. Enfants, avez-vous encore à faire de mon aide? N'espargnez la sueur de mon corps, pour l'amour de Dieu. Adam, c'est l'homme, nasquit pour labourer et travailler, comme l'oiseau pour voler. Notre Seigneur veult, entendez-vous bien? que nous mangions notre pain à la sueur de nos corps : non pas rien ne faisants, comme ce penaillon de moyne que :ous voyez, frère Jean, qui boit, et meurt de peur. Il s'appelle frère Jean faict néant, et me regarde icy suant et
travaillant pour aider àcestuy homme de bien, matelot. Je
t m'appelle Guillamne sans pem\ De peur je n'en ai point.
De courage tant et plus. Je n'entends courage de brebis.
Je dis courage de loup. Et ne crains rien que les dangers. »
Noire séance se prolonge extraordinairement^Mesdef- moiselles ; mais nous n'assistons pas toutes les semaines à pareille fêle^ et je suis sûr que vous me pardonnerez de vous retenir quelques minutes encore pour vous apprendre comment Pantagruel, à lui tout seul, défit ■ trois cents géants armés de pierres de taille, et Loupgarou leur capitaine. Je tiens d'autant plus à vous faire cette dernière citation que Victor Hugo, l'antipode de Rabelais, a fait une imitation sérieuse de cette petite épopée bouffonne, et comme c'est le seul point de contact qu'il ait avec le grand Alcofribas, je voudrais vous en dire un mot en terminant :
Loupgarou doncques s'adressa à Pantagruel avec une masse toute d'acier, pesante neuf mille sept cents quintaux deux quarterons, au bout de laquelle estoient trezepoinctes de diamants, dont la moindre estoit aussi grosse comme la plus grande cloche de Notre-Dame de Paris (il s'en falloit par adventure l'espoisseur d'un ongle, que je ne mente); et estoit phée, en manière que jamais ne pouvoit rompre, mais, au contraire, tout ce qu'il en touclioit rompoit incontinent. Ainsi doncques, comme il approchoit en grande fierté, Pantagruel, jectant les yeulx au 'ciel, se recommanda à Dieu de bien bon cœur, faisant vœu tel comme s'en suit : « Seigneur Dieu, qui toujours as esté mon protecteur et mon servateur, tu vois la des tresse en laquelle je suis maintenant... 0 toy, qui as mille milliers de centaines de millions de légions d'anges, desquels le momdre peultoccir tous les humains, et tourner le ciel et la terre à
son plaisir, comme jadis bien apparut en l'armée de Sennacherib : s'il te plaist à ceste heure m'estreen aide, comme en toy seul est ma totale confiance et espoir, je te fais vœu que par toutes contrées, tant dans ce pays de Utopie que ailleurs, où j'auray puissance et autorité, je feray prèscher ton sainct Evangile purement, simplement et entièrement, si que les abus d'un tas de papelarts et faulx prophètes, qui ont, par constitutions humaines et inventions dépravées, envenimé tout le monde, seront d'entour moy exterminés. »
Alors fut ouïe une voix du ciel, disant : Hoc fac et vinces, c'est-à-dire : Fais ainsi et tu auras victoire. — Le bon Pantagruel avoit le mast de son navire en sa main comme un bourdon, et dedans la hune deux cents trente et sept poinsons de vin blanc d'Anjou, et portoit attachée à sa ceincture la chaloupe toute pleine de sel, aussi aisément comme les Lansquenettes portent leurs petits paniers. Voyant doncques que Loupgarou approchoit la gueule ouverte, Pantagruel vint contre luy hardiment, et s'escria tant qu'il put: « A mort, ribault! à mort! » pour luy faire peur, selon la discipline des Lacédémoniens, par son horrible cry. Puis luy jectade sa barque, qu'il portoit à sa ceincture, plus de dix et huit caques et un minot de sel, dont il luy emplit et gorge, et gousier, et le nez, et les yeulx. De ce irrité, Loupgarou luy lança un coup de sa masse, luy voulant rompre la cervelle. Mais Pantagruel fut habile, et eut toujours bon pied et bon œil; par ce démarcha du pied gauche un pas arrière : mais il ne scut si bien faire que le coup ne tombas t sur la barque, laquelle rompit en quatre mille octante et six pièces, et versa le reste du sel à terre. Quoy voyant, Pantagruel galantement ses bras desphe, et comme est l'art de la hasche, lui donna du gros bout de son mast en estoc au haut de la poitrine, et retirant le coup à gauche en taillade, luy frappa entre col et collet; puis avançant le pied droict, luy donna sus le ventre un pic du hault bout de ï«on mast; à quoy rompit la hune, et versa
trois ou quatre poinsons devin qui estoient de reste. Dont Loupgarou pensa qu'il luy eut incisé les entrailles, et du vin que c'estoit son sang qui couloit. De ce non content, Pantagruel vouloit redoubler ; mais Loupgarou, haussant sa masse, avança son pas sus luy, et de toute sa force la vouloit enfoncer sus Pantagruel : de faict, en donna si vertement, que si Dieu n'eust secouru le bon Pantagruel, il l'eust fendu depuis le sommet de la teste jusques au fond de la râtelle. Mais le coup déclina à droicte parla brusque hastiveté de Pantagruel, et entra sa masse plus de soixante et treize pieds en terre à travers un gros rocher, dont il fit sortir le feu plus gros que neuf mille six tonneaulx. Voyant Pantagruel qu'il s'amusoit à tirer sa dicte masse qui tenoit en terre contre le roc, lui courut sus, et luy vouloit abattre la teste tout net ; mais son mast, de maie fortune, toucha un peu au fust de la masse de Loupgarou, qui es toit phée (comme avons dict devant). Par ce moyen, son mast lui rompit à trois doigts de la poignée. Dont il fut plus es tonné qu'un fondeur de cloches, et s'escria : — « Ha ! Panurge, où es-tu? » Ce que oyant Panurge, dist au roi et aux géants : — a Par Dieu ! ils se feront mal, qui ne les départira. » Mais les géants estoient aises comme s'ils fussent de nopces. Lors Garpalim se voulut lever de là pour secourir son maistre; mais un géant lui dist: — « Par Golfarin, nepveu de Mahoni, si tu bouges d'icy, je t'engouleray d'une bouchée comme une laictue, sans huile, sel ny vinaigre, et humeray par-dessus un horrificque traict de vin blanc à seule hn d'empescher que tu me graphynes la gueule (1) ! ))
Puis Pantagruel, ainsi destitué de baston, reprit le bout de son mast, en frappant torche lorgne dessus le géant ; mais il ne luy faisoit plus de mal que feriez baillant une chiquenaulde sus une enclume de forgeron. Cependant Loupgarou tiroit de terre sa masse, et l'avoit ja tirée, et la
(!) Jai Jù changer complètement ici le texte de Rabelais.
paroit pour en férir Pantagruel ; mais Pantagruel estoit prompt à tout mouvement et declinoit tous ses coups, jusques à ce que, une fois, voyant que Loupgarou le menaçoit, disant : « Meschant ! à ceste heure te hascheray-je comme chair à pastés, jamais tu ne altéreras les pauvres gens », Pantagruel luy frappa du pied un si grand coup contre le ventre, qu'il le jecta en arrière à jambes rebindaines, et vous le traisnoit ainsi à Tescorche-peau plus d'un traict d'arc. Et Loupgarou s'escrioit, rendant le sang par la gorge : « Mahom ! Mahom ! Mahom ! » A laquelle voix se levèrent tous les géants pour le secourir. Mais Panurge leur dist : « Messieurs, n'y allez pas, si m'en croyez; car nostre maistre est fol, et frappe à tords et à travers, et ne regarde poinct où, il vous donnera maloncontre. » Mais les géants n'en tinrent compte, voyant que Pantagruel estoit sans bastpn.
Lorsque approcher les vit Pantagruel, prit Loupgarou par les deux pieds, et son corps leva comme une picque en l'air, et d'icelluy armé d'enclumes frappoit parmy ces géants armés de pierres de taille, et les abbatoit comme un masson fait de coupeaulx, que nul n'arrestoit devant luy qu'il ne ruast par terre. Dont, à la rupture de ces harnois pierreux, fut faict un aussi horrible tumulte qu'il me souvient quand la grosse tour de beurre, qui estoit à Sainct Etienne de Bourges, fondit au soleil.
Panurge, ensemble Garpalim et Eusthenes, cependant esgorgetoient ceulx qui estoient portés par terre. Faictes vostre compte qu'il n'en eschappaun seul; et, à voir Pantagruel, sembloit un faulcheur qui, de sa faulx (c'estoit Loupgarou), abbatoit l'herbe d'un pré .c'estoientles géants). Mais à ceste escrime, Loupgarou perdit la teste ; ce fut quand Pantagruel en abbatit un qui avoit nom Ritlandouille, qui estoit armé à haut appareil, c'estoit de pierres de gryson, dont un esclat coupa la gorge tout oultre à Epistemon : car aultrement la plupart d'entre eulx estoient armés à la légère: c'estoit de pierres de tuf, et les aultres de pierre ar-
doisine. Finablement, voyant que tous estoient morts, jetta le corps de Loupgarou tant qu il put contre la ville, et tomba comme une grenouille sus le ventre en la place mage de ladicte ville, et en tombant, du coup tua un chat bruslé, une chatte mouillée, une canne petière, et un oison bridé.
Dans la Légende des siècles, Victor Hugo a peint un duel gigantesque qui ressemble, en un point, au combat de Pantagruel contre Loupgarou, Riflandouille et compagnie. Le chevalier Eviradnus tue à lui seul, sans armes, un roi et un empereur, Ladislas roi de Pologne et Sigismond empereur d'Allemagne.
Le grand chevalier dit, regardant l'un et l'autre : « Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre. Je vous défie à mort, laissant à votre choix D'attaquer l'un sans l'autre ou tous deux à la fois; Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne ; Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne; Car le châtiment doit lui-même être correct. »
Eviradnus n'a plus que sa veste d'Utrecht.
Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape, Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe, Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus, 11 se glisse en rampant derrière Eviradnus ; Mais Eviradnus sent qu'on l'attaque en arrière, Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière, Et sa main colossale étreint comme un étau Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau : Dans l'œil du nain royal on voit la mort paraître.
« Je devrais te couper les quatre membres, traître, Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants; Tiens, dit Eviradnus, meurs vite! »
Et sur ses flancs Le roi s'affaisse, et, blême et lœil hors de Torbite, Sans un cri, tant la mort formidable est subite, 11 expire.
L'un meurt, mais l'autre s'est dressé.
Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé Sur un banc son épée, et Sigismond Ta prise.
Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise ; L'épée au poing, joyeux, assassin rayonnant. Croisant les bras, il crie : « A mon tour maintenant! » Et les noirs chevaliers, juges de cette lice, Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice, Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé, Eviradnus sans arme et Sigismond armé.
Le gouffre attend. Il faut que l'un des deux y tombe.
« Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe, Dit Sigismond. C'est toi le mort! c'est toi le chien! »
Le moment est funèbre; Eviradnus sent bien
Qu'avant qu'il ait choisi dans quelque armure un glaive,
11 aura dans les reins la pointe qui se lève;
Que faire? Tout à coup sur Ladislas gisant
Son œil tombe ; il sourit terrible, et, se baissant
De l'air d'un lion pris qui trouve son issue :
'i Hé! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue! »
Et, prenant aux talons le cadavre du roi,
11 marche à l'empereur qui chancelle d'effroi;
Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,
11 tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue
Au-dessus de sa tète, en murmurant : Tout beau !
Cette espèce de fronde horrible du tombeau,
Dont le corps est la corde et la tête la pierre.
Le cadavre éperdu se renverse en arrière, Et les bras disloqués font des gestes hideux.
Lui, crie : « Arrangez-vous, princes, entre vous deux. Si l'enfer s'éteignait, dans l'ombre universelle, On le rallumerait, certe, avec l'étincelle Qu'on peut tirer d'un roi heurtant un empereur. »
Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d'horreur, Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe ; Soudain le mort s'abat et le cadavre frappe... — Eviradnus est seul. Et l'on entend le bruit De deux spectres tombant ensemble dans la nuit. Le preux se courbe au seuil du puits^ son œil y plonge, Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe : «< C'est bien! disparaissez, le tigre et le chacal ! »
Rabelais^ talent varié, esprit universel, est épique par certains côtés de son génie, et c'est dans ce qu'il a d'épique que Victor Hugo Ta une fois imité, mais sans avoir du reste, je le répète en finissant, aucune parenté avec Rabelais; car Victor Hugo serait le moins gai de nos poètes, si Lamartine n'existait pas. Savez vous ce qu'ose écrire Lamartine?
Le rire n'est pas du domaine de la poésie telle qu'elle doit être entendue... Le rire est l'opposé de toute poésie... Le rire est une des mauvaises facultés de notre espèce ; c'est l'expression du dénigrement, de la moquerie, de la vanité cachée... Les grands comiques ne sont jamais des poètes... Le rire est la dernière des facultés de l'homme... La Fontaine est un préjugé de la nation ; le caractère tout à fait gaulois de ce poète lui a fait trouver grâce et faveur dans sa postérité gauloise comme lui. La grande poésie ne le comptera jamais au nombre des poètes séculaires...
Nous n'examinerons pas si Molière doit être compté au rang des poètes...
Et Rabelais, qu'en pense Lamartine? Non, je ne vous lirai pas ce jugement pitoyable... 0 Lamartine ! vous êtes un grand poëte; mais que vous êtes faible comme critique ! Dans cette sentence de condamnation que vous passez sur le rire, vous êtes trop intéressé comme partie pour être juste comme juge. 0 sublime pleureur ! versez vos larmes sur nos misères ; nous recueillons avec respect, avec amour, ces larmes poétiques, et nous savons trop bien, hélas! y mêler les nôtres : mais nous ne jetons point comme vous l'anathème, nous rendons grâce du fond de notre cœur aux muses joyeuses et folles qui viennent éclairer notre nuit d'un rayon de soleil, et dissiper un instant nos tristesses par leurs éclats de rire !