‹ Les Artistes, juges et partiesChapitre 11 sur 19 · SEPTIÈME CAUSERIE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME CAUSERIE

Mesdemoiselles,

Si vous n'étiez pas beaucoup plus patientes^ beaucoup plus indulgentes que moi^ si vous soumettiez mes idées à une critique à moitié aussi sévère que celle que inexercé sur vos compositions, vous trouveriez souvent dans mes causeries des choses bien dignes de votre indignation. Qu'est-ce que je vous ai dit samedi dernier? que la forme en littérature est tout; qu'écrire parfaitement est l'essentiel; qu'ils ont bien de l'esprit ceux qui, après avoir réussi une fois et s'être fait un nom comme écrivains parfaits, quittent la carrière littéraire de peur de compromettre leur réputation et leur autorité par quelque production moins bonne, et consacrent leurs loisirs à jouer du violon et à peindre des assiettes! Voilà ce que j'ai osé vous dire. Or, ne voyez-vous pas les conséquences d'une pareille doc-

Irine? Quoi! la forme, le style^ la perfection du talent d'écrire et le plus ou moins d'honneur qui en résulte pour l'écrivain, c'est là la chose la plus importante ! Mais l'art n'est donc qu'un luxe ! les grands artistes ne sont donc que de grands égoïstes ! ce n'est donc pas pour nous qu'ils écrivent, pour nous instruire, pour nous faire du bien î et ce n'est donc pas parce qu'ils ont quelque chose de bon et d'utile à dire, qu'ils prennent la plume! c'est seulement pour être applaudis! et quand nous avons crié : Bravo! et battu des mains, ils ont tout ce qu'ils voulaient, semblables à des funambules qui ont marché jusqu'au bout sur la corde sans faire un faux pas et sans tomber ! — Voilà les conséquences logiques des idées dont vous avez si patiemment supporté l'exposition. Est-ce parce que j'ai fait dans la même leçon le procès à la logique, que vous n'avez pas cru devoir vous révolter?

Ce serait peut-être le cas aujourd'hui de traiter à fond avec vous une vieille question qui ne manque jamais de se présenter, dès qu'on creuse tant soit peu les principaux lieux-communs de la philosophie de l'art. Cette question, la voici : « L'art a-t-il son but en lui-même? est-il un moyen ou une (in? » Mais je ne veux pas entrer ici ni vous introduire dans les subtilités de cette discussion. Ce n'est pas que je craigne de vous ennuyer ou de lasser votre attention. Je remarque, au contraire, que les jeunes tilles ont le goût des choses abstraites. Seulement il me semble qu'en restant sur le terrain de l'histoire et de la critique littéraires, nous pourrons employer d'une façon plus utile notre heure

de littérature^ et je crains pour moi comme pour vous le vague des idées générales. — Je me contenterai donc de poser les termes de la question^ et de vous mettre sur la voie de la solution que je crois vraie. c( L'art n'a-t-il de but que Fart lui-même, ou bien est -il un instrument au service de quelque chose d'autre? » Qu'il y ait là une question, cela n'est pas contestable; la persistance avec laquelle elle se reproduit le prouve : mais cette persistance ne prouve pas que la question soit insoluble; elle ne prouve même pas que la question n'ait pas été cent fois résolue. Seulement, comme il y a une quantité de fort bonnes choses à dire en faveur de l'une et de l'autre thèse, les personnes qui n'ont pas l'esprit assez étendu pour les concilier toutes les deux, soutenant soit l'une, soit l'autre, provoquent de l'autre part une contradiction aussi juste, et il n'y a point de fm au débat. Ceux qui disent que l'art doit se mettre au service d'une idée, d'une vérité quelconque, sociale, philosophique, religieuse, ont peut-être raison au fond; mais ils s'expriment fort mal, car leur langage donnerait à entendre que l'art est un instrument, un moyen, tandis qu'il est libre, souverain, et qu'il ne relève que de lui-même et des lois éternelles du beau. Ceux qui disent que l'art a son but en lui-même et n'a pas d'autre fin que l'expression du beau, ont certainement raison dans la forme ; mais ils se trompent bien gravement au fond, s'ils oublient ou s'ils méconnaissent que l'art doit avoir une matière, sous peine d'être vide et insignifia^nt, et que la seule matière solide, substantielle de ses pro-

ductions, c'est la vérité morale. En dernière analyse, il n'y a là qu'une dispute de mots; il s'agit seulement de s'entendre et de bien parler. L'art est libre, il est roi, on ne peut aflirmer trop catégoriquement son indépendance et sa souveraineté absolues; mais s'il n'est le serviteur d'aucune puissance, il n'est pas la seule puissance de ce monde. Il doit donc faire alliance avec tout ce qui est éternel comme lui, et la perfection du grand art n'éclate que dans l'harmonie du vrai, du beau et du bien.

Dans son admirable Discours sur la Littérature française, qui est un chef-d'œuvre de concision riche, M. Yinet, voulant caractériser d'un mot la ditïérence profonde qui sépare l'art au dix-septième siècle de l'art au dix-huitièn)e, dit qu'au dix-septième siècle l'art était un but, tandis qu'au dix-huitième il devint un moyen. Cette distinction est d'une lumineuse justesse. Voyez les tragédies de Voltaire. Qu'est-ce qw'Alzire ou VOrpkelin de la Chine? la démonstration en vers d'une thèse philosophique. Les poètes d'alors, philosophes avant d'être poètes, faisaient de la poésie un instrument au service de leur philosophie. N'oublions pas cependant que la France possédait à la fin du dix-huitième siècle un grand et véritable artiste, qui n'avait qu'un culte, celui du beau, et mettons à part et en haut lieu le nom d'André Chénier. Mais André Ghénier n'était pas de son temps; poète antique et modemCj il était remonté aux sources grecques pour y renouveler la poésie. Depuis la Hevolution française, la préoccupation des questions sociales et politiques, philosophiques et reli-

gieuses, est devenue trop universelle pour qu'il soit possible au poëte d^y échapper. Il n^est ni naturel ni désirable qu^un poëte aujourd'hui s^'isole de son siècle au point d'être insensible à tous les soucis qui le dévorent. Ceux qui ont aftiché Tindifférence,, comme Musset^ y ont mis de l'affectation. Les plus grands, Lamartine et Hugo, ont cru que le poëte avait une mission à remplir, Victor Hugo surtout. Il ne cesse, dans ses vers et dans sa prose, dans ses préfaces, dans ses romans, dans ses poésies, dans son livre de critique, de parler de cette mission du poëte, et il en est même un peu fatigant. Remplis ta mission, ô poëte ! mais ne nous répète pas si souvent que tu en as une. Tu es une grande lumière, brille, et ne nous crie pas :

Peuples! écoutez le poëte, Ecoutez le rêveur sacré.

Dans votre nuit, sans lui complète.

Lui seul a le front éclairé !

Pourquoi donc faites-vous des prêtres, Quand vous en avez parmi vous ?

Ces yreires, ce sont les poètes...

Ce sont les sévères artistes, etc.

Nous t'approuvons d'exhorter les poëtes, tes frères, à entreprendre la guérison des plaies sociales, à chercher du travail à l'ouvrière, à faire ouvrir des écoles, à attaquer la honte, Finfamie, le vice, le crime, et, puisque cela te tient'si fort au cœur, à insulter les despotes. Nous ne te reprochons qu'un peu d'ostentation et de bruit^

lorsqu'au fond de ton exil de Guernesey, drapé dans toutes tes vertus démocratiques et sociales, tu déclames en ces termes : « Sacrifie à la canaille, ô poète ! sacrifie à cette infortunée, à cette déshéritée, à cette vaincue, à cette vagabonde, à cette va-nu-pieds, à cette affamée, à cette répudiée, à cette désespérée; sacrifie-lui, s'il le faut et quand il le faut, ton repos, ta fortune, ta joie, ta patrie, ta liberté, ta vie. La canaille, c'est le genre humain dans la misère. La canaille, c'est le commencement douloureux du peuple. La canaille, c'est la grande victime des ténèbres. Sacrifie-lui ! sacritie-toi ! laissetoi chasser, laisse-toi exiler comme Voltaire à Ferney, comme d'Aubigné à Genève, comme Dante à Vérone, comme Juvénal à Syène, comme Tacite à Méthymne, comme Eschyle à Gela, -comme Jean à Pathmos, comme Elle à Oreb, comme Thucydide en Thrace, comme Isaïe à Asiongaber ! »

Notre littérature est devenue démocratique, utiHtairc, philanthropique, humanitaire, ajoutez autant d'adjectifs en ique et en aire que l'emphase du dix-neuvième siècle en a pu inventer. Au siècle de Louis XIV, l'art était aristocratique. C'était moins généreux, mais beaucoup plus exquis. Racine mettait trois ans à écrire sa tragédie de Phèdre j et il commençait une de ses préfaces par ces mots : a Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j'ai le plus travaillée. » N'est-ce pas charmant? Celte simplicité de bon goût n'a-t-elle pas je ne sais quoi de plus honnête que les déclamations de nos auteurs modernes sur le Progrès, sur le Peuple, et sur les Principes de 89 ? Et notez bien que cette distinction

aristocratique , cette suprême élégance d'un art qui n'avait d'autre but que Tart lui-même, ne l'empêchait pas d'être uni très-intimement avec la morale , sans laquelle il ne saurait être grand. « Au reste, disait le même Racine dans sa préface de Phèdre, je n'ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies; je laisse et aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c'est que je n'en ai point fait où la vertu soit plus mise au jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies ; la seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même ; les faiblesses de l'amour y passent pour de vraies faiblesses; les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause, et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. »

En ce temps-là, on écrivait un vers par jour, mais ce vers était bon; on composait un volume en toute sa vie, mais ce volume était immortel. Racine et Boileau correspondaient ensemble pour se consulter au sujet d'un hémistiche. Boileau écrivait à Racine : « Voici la quatrième lettre que vous devez avoir reçue de moi depuis six jours. Trouvez bon que je vous prie encore ici de ne rien montrer à personne du fragment informe que je vous ai envoyé, et qui est tout plein des négligences d'un ouvrage qui n'est pas encore digéré. Le mot vozV y est répété partout jusqu'au dégoût... J'ai déjà retouché à tout cela; mais je ne veux point l'achever que !je n'aie reçu vos remarques, qui sûrement

m'éclaireront encore l'esprit; après quoi, je vous enverrai l'ouvrage complet. » Et Racine écrivait à Boileau :

Comme je suppose (]ue vous n'avez pas perdu les vers que je vous ai envoyés, je vais vous dire plusieurs changements que j'ai déjà faits de moi-même; car vous savez qu'un homme qui compose fait souvent son thème en plusieurs façons :

De quelle douleur profonde Seront un jour pénétrés Ces insensés qui du monde, Seigneur, vivent enivrés, Quand, par une fm soudaine, . Détrompés d'une ombre vaine Qui passe et ne revient plus...

Voici comment j'avais mis d'al)ord :

Quand, déchus d'un bien frivole, Qui comme l'ombre s'envole Et ne revient jamais plus...

Mais ca jamais me parut un peu mis pour remplir le vers; au lieu que

Qui passe et ne revient plus

me semblait assez plein et assez vif. D'ailleurs, j'ai mis à la troisième s tance :

Pour trouver un bien fragile,

et c'est la même chose que

.... un bien frivole.

Ainsi tâchez de vous accoutumer à la première manière, ou trouvez quelque autre chose qui vous satisfasse. Dans la seconde s tan ce :

Misérables que nous sommes, Oià s'égaraient nos esprits?

infortunés m'était venu le premier; mais le mot de misérables que j'ai employé dans Phèdre, à qui je l'ai mis dans la bouche, et que l'on a trouvé assez bien, m'a paru avoir de la force en le mettant aussi dans la bouche des réprouvés, qui s'humilient et se condamnent eux-mêmes. Pour le second vers, j'avais mis :

Diront-ils avec des cris...

Mais j'ai cru qu'on pouvait leur faire tenir tout ce discours sans mettre diront-ils, et qu'il suffisait de mettre à la fin :

Ainsi, d'une voix plaintive,

et le reste, par oii on fait entendre que tout ce qui précède est le discours des réprouvés. Je crois qu'il y en a des exemples dans les odes d'Horace.

i]t voilà que, triomphants...

J'ai cru que ce tour marquait mieux la passion ; car j'aurais pu mettre :

Et maintenant triomphants, etc.

Dans la troisième stance :

Pour trouver un bien fragile Qui nous vient d'être arraché,

Par quel chemin difficile, Hélas! nous avons marché!

Dans une route insensée, Notre âme en vain s'est lassée Sans se reposer jamais, Fermant l'œil à la lumière Qui nous montrait la carrière De la bienheureuse paix.

On dit la carrière de la gloire, la carrière de Vhonneur, c'est à dire par où on court à la gloire, à V h ojineur.Y oyez si l'on ne pourrait pas dire de même la carrière de la bienheureuse paix; on dit même la carrière de la vertu. Du reste, je ne devine pas comment je pourrais mieux dire. Il reste la quatrième stance. J'avais d'abord mis le mot de repentance ; mais, outre qu'on ne dirait pas bien les remords de la repentance, au lieu qu'on dit les remords de la pénitence, ce mot de pénitence, en le joignant avec tardive, est assez consacré dans la langue de l'Ecriture : on dit la pénitence dAntiochus, pour dire une pénitence tardive et inutile ; on dit aussi dans ce sens la pénitence des damnés. Pour la fin de cette stance, je l'avais changée deux heures après que ma lettre fut partie. Voici la stance entière :

Ainsi, d'une voix plaintive.

Exprimera ses remords

La pénitence tardive

Des inconsolables morts.

Ce qui faisait leurs délices,

Seigneur, fera leurs supplices,

Et, par une égale loi.

Les saints trouveront des charmes

Dans le souvenir des larmes

Qu'ils versent ici pour toi.

Je vous conjure de m'envoyer votre sentiment sur tout

ceci. J'ai dit franchement que j'attendais votre critique, avant que de donner mes vers au musicien; et je l'ai dit à Madame de Maintenon, qui a pris de là occasion de me parler de vous avec beaucoup d'amitié... Il n'y a rien ici de nouveau. Le roi a toujours la goutte, et en est au lit.

Que diraient Racine et Boileau, s'ils ressuscitaient aujourd'hui? 0 dieux et déesses ! (comme dit M. Jules Janin), que diraient-ils, s'ils voyaient la furie de nos déclamations, Temphase solennelle de nos préfaces, la fièvre de nos journaux, la profusion de nos revues, notre faim et notre soif de tout publier et de tout lire, la fécondité et la voracité de toute cette littérature apoplectique, pour laquelle Victor Hugo revendique si fièrement le droit d'avoir des indig estions 1 Oh ! bien sûr, leurs estomacs sobres et modestes n'essaieraient pas de soutenir la lutte avec ces appétits de Gargantua. Ils s'enfuiraient tout épouvantés à Auteuil, dans la petite maison de Boileau, s'enfermeraient là avec quelques livres grecs, pousseraient le verrou de la porte, et consacreraient leurs studieux loisirs à jouer du violon et à peindre des assiettes, étrangers à tout ce qui se passe dans notre démocratie agitée, ne recevant aucun journal, et n'étant chez eux pour personne — personne — excepté (diraient-ils peut-être au concierge), excepté M. Mérimée.

Ce n'est pas une mauvaise manière d'employer son temps, que de peindre des assiettes; cela vaut assurément beaucoup mieux que de faire de mauvais tableaux d'histoire. Mais celte occupation, ce talent fort recommandables, peuvent devenir un piège et fausser le

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goût, si Tartiste qui s'y distingue et y excelle, méconnaît qu'une grande toile d'histoire, même gâtée par quelques défauts, a beaucoup plus de valeur comme œuvre d'art que l'assiette peinte le plus parfaitement. Or, c'est là l'erreur de tous les peintres d'assiettes, et de quelques personnes qui les admirent trop. La perfection est si adorable, elle a par elle-même un charme si souverain, un prix si absolu, quel que soit le degré de l'échelle de l'art où elle brille, que nous oublions constamment dans nos appréciations, de tenir compte de cette question du degré; nous oublions qu'un diamant admirablement taillé, mais gros comme la tête d'une épingle, ne saurait avoir autant de valeur qu'un beau diamant brut. Celle prédilection pour l'exquis es la marque d'un esprit fin plutôt que juste, délicat plutôt qu'élevé; elle n'est exempte ni de petitesse ni de faiblesse. Un esprit vraiment ferme et vraiment grand met chaque chose à sa place, et mesure son estime pour la perfection de la forme à l'importance de la matière que Tait a mise en œuvre. Cette fermeté et cette grandeur ont manqué à un prosateur éminent du dix-neuvième siècle, dont je veux aujourd'hui vous dire quelque chose, parce qu'il offre avec Victor Hugo le conlraste le plus absolu et partant le plus instructif : c'est Paul-Louis Courier.

Les qualités de style que Courier prise le plus, sont la brièveté et la simplicité. Il les prise trop, ou du moins trop exclusivement. Rappelez-vous ce que dit Pascal ; On montre sa grandeur, non en étant à une ex-

trémité^ mais en touchant les deux extrémités à la fois. Courier est tout h une extrémité, de même que Victor Hugo est tout à l'extrémité opposée. Il a raison d'aimer la simplicité et la brièveté, de les aimer beaucoup, mais il a tort de n'aimer que cela. Le contraire de la simplicité, c'est-à-dire l'enflure ou la recherche; le contraire de la brièveté, c'est-à-dire la longueur, ne sont jamais de bonnes choses, c'est vrai : mais ces défauts peuvent être accompagnés de certaines qualités qu'un amateur trop exclusif de ce qui est simple et bref se met dans l'impossibihté de goûter jamais.

Courier est-il lui-même simple et bref? Oui ; mais il y a deux sortes de simplicités : l'une qui est naturelle et l'autre qui est artificielle, l'une qui est un don du génie et l'autre qui est le résultat d'un effort ; je dirais volontiers, l'une qui est simple et l'autre qui ne l'est pas. Car je me demande si cette simplicité étudiée qu'on a toujours l'air d'admirer soi-même et de proposer à l'admiration d'autrui : c( Voyez, Messieurs, comme je suis simple! » est vraiment de la simplicité. En fuyant l'affectation avec trop d'horreur , Courier ne réussit point à y échapper, semblable à un homme qui, pour éviter l'ardeur du soleil, courrait de toutes ses forces vers l'ombre et se mettrait en nage. Non, son stylo n'est pas simple de cette simplicité facile et heureuse qui est celle de Fénelon, de Voltaire et de la nature. Il a un air de pastiche, il trahit l'art, le travail opiniâtre, le grattoir usant le papier, l'huile consumée dans la lampe jus(iu'à la dernière goutte^ — il sent l'antique. La brièveté de Courier est riche et concise; mais,

s'il n'avait pas eu le bon goût, la prudence, de n'écrire que de petits morceaux, elle fatiguerait au bout de peu de temps, par son excès même. Car il y a deux manières opposées, mais également sûres, de lasser Tattention. La plus commune consiste à dire trop de choses inutiles : hélas ! qui ne connaît cet ennui? tout le monde Ta subi, tout le monde Ta inlh^é. L'autre, beaucoup plus rare, consiste à ne pas dire assez de choses inutiles. Le précepte « Rien de trop », entendu à la lettre, est faux en littérature. Il est faux, d'abord, quand on parle. Tout discours doit contenir une bonne mesure de ce qu'on appelle du remplissage. Si les idées sont trop multipliées, trop serrées, Tauditoire se fatigue bientôt. C'est pourquoi une des premières qualités de l'orateur est de savoir parler sans rien dire. Ce talent, bien des gens le possèdent, mais non pas tout le monde, et quand on ne l'a point, il n'y a rien à faire; aucune étude, aucune volonté n'y supplée ; on envie, on admire avec désespoir tant d'heureux privilégiés de la nature. Ceux auxquels une fée à leur naissance n'a pas libéralement octroyé ce don de pouvoir parler sans rien dire, ne deviendront jamais orateurs. Voyezles quand ils doivent prendre la parole dans une circonstance quelconque : ils méditent profondément ce qu'ils diront, et méditer, c'est faire court, comme dit Courier; c'est rejeter tout ce qui est vague et inutile, ne garder que ce qui est significatif et précis. Leur plus grande horreur est de dire un mot de trop, et pour conjurer ce danger, ils écrivent d'avance leur petit discoups... jamais, jamais ils ne sauront parler. — Mais le

précepte « Rien de trop » n^est pas faux seulement quand on parle; il est faux, même quand on écrit. Le remplissage est nécesssiive à un livre, non plus dans une large mesure comme pour un discours, mais dans une certaine mesure indispensable que les bons auteurs arrivent à déterminer exactement, quand ils ont acquis Texpérience du public. Je sais tel livre auquel il ne manquerait pour être un bon ouvrage que d'être un peu plus long, moins rapide, de répéter parfois une chose dite, de laisser au lecteur le temps de s'arrêter, de faire un petit somme et de revoir le chemin parcouru. Une nourriture trop substantielle fatigue; il n'y a pas de bon dîner sans un plat de rôti, mais un plat de viande rôtie ne suffit pas pour composer un bon dîner, il faut des légumes et beaucoup de sauce. L'or vaut mieux que les sous, sans doute; mais la petite monnaie est bien utile en toute occasion^ et l'or est incommode pour prendre l'omnibus.

Courier, assurément^ n'était pas né orateur. Comme écrivain, il n'a pas fait de ces ouvrages de longue haleine, dans lesquels « au sixième volume, à peine entrevoit-on où l'auteur en veut venir (1). » Il n'eût pu, il Ta dit lui-même. Mais il a fait ce qu'il a pu, c'est-àdire de petits chefs-d'œuvre, petits par leur étendue, petits par leur ordre de perfection. Ces chefs-d'œuvre, c'est une lettre, un pamphlet sur une tache d'encre, le récit d'une aventure de voyage, une conversation, un compliment, etc. Voici, comme échantillon du genre,

(1) Pamphlet des pamphlets.

une lettre adressée à Madame Pigalle, sa cousine, et datée de Résina, près Porlici, le l^r novembre 1807 :

Vos lettres sont rares, chère cousine ; vous faites bien, je m'y accoutumerais, et je ne pourrais plus m'en passer. Tout de bon, je suis en colère : vos douceurs ne m'apaisent point. Comment, cousine, depuis trois ans voilà deux fois que vous m'écrivez ! En vérité, mamzelle Sophie... Mais quoi! si je vous querelle, vous ne m'écrirez plus du tout. Je vous pardonne donc, crainte de pis.

Oui sûrement je vous conterai mes aventures, bonnes et mauvaises, tristes et gaies; car il m'en arrive des unes et des autres. Laissez-nous faire, cousine, on vous en donnera de toutes les façons. C'est un vers de La Fontaine ; demandez à\oisard. Mon Dieu! m' allez-vous dire, on a lu La Fontaine ; on sait ce que c'est que le Curé et le Mort. Eh bien, pardon. Je disais donc que mes aventures sont diverses, mais toutes curieuses, intéressantes; il y a plaisir à les entendre, et plus encore, je m'imagine, à vous les conter. C'est une expérience que nous ferons au coin du feu quelque jour. J'en ai pour tout un hiver. J'ai de quoi vous amuser, et par conséquent vous plaire, sans vanité, tout ce temps-là; de quoi vous attendrir, vous faire rire, vous faire peur, vous faire dormir. Mais pour vous écrire tout, ah! vraiment vous plaisantez : Madame Radclille n'y suffirait pas. Cependant je sais que vous n'aimez pas à être refusée; et comme je suis complaisant, quoi qu'on en dise, voici, en attendant, un petit échantillon de mon histoire; mais c'est du noir, prenez-y garde. Ne lisez pas cela en vous couchant, vous en rêveriez; et pour rien au monde je ne voudrais vous avoir donné le cauchemar.

Un jour je voyageais en Calabre. C'est un pays de méchantes gens, qui, je crois, n'aiment personne, et en veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long; suffit qu'ils nous ha'issent à mort, et qu'on

passft fort mal son temps lorsqu'on tombe entro leurs mains. J'avais pour compagnon un jeune homme d'une figure... ma foi, comme le monsieur que nous vîmes au Rincy ; vous en souvenez-vous? et mieux encore peut-être. Je ne dis pas cela pour vous intéresser, mais parce que c'est la vérité. Dans ces montagnes les chemins sont des précipices, nos chevaux marchaient avec beaucoup de peine ; mon camarade allant devant, un sentier qui lui parut plus praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute; devais-je me fier à une tête de vingt ans? Nous cherchâmes, tant qu'il fit jour, notre chemin à travers ces bois; mais plus nous marchions, plus nous nous perdions, et il était nuit noire quand nous arrivâmes près d'une maison fort noire. Nous y entrâmes, non sans soupçon; mais comment faire? Là nous trouvons toute une famille de charbonniers à table, où du premier mot on nous invita. Mon jeune homme ne se fit pas prier : nous voilà mangeant et buvant, lui du moins; car pour moi j'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient bien mines de charbonniers; mais la maison, vous feussiez prise pour un arsenal. Ce n'étaient que fusils, pistolets, sabres, couteaux, coutelas. Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi. Mon camarade, au contraire : il était de la famille, il riait, il causait avec eux; et, par une imprudence que j'aurais dû prévoir (mais quoi! s'il était écrit...), il dit d'abord d'où nous venions, où nous allions, qui nous étions. Français, imaginez un peu! chez nos plus mortels ennemis, seuls, égarés, si loin de tout secours humain ! et puis, pour ne rien omettre de ce qui pouvait nous perdre, il fit le riche, promit à ces gens pour la dépense, et pour nos guides le lendemain, ce qu'ils voulurent. Enfin, il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût grand soin, qu'on la mît au chevet de son lit; il ne voulait point, disait-il, d'autre traversin. Ah! jeunesse! jeunesse! que votre âge est à plaindre! Cousine, on crut que nous portions les diamants de la couronne : ce qu'il y avait qui lui

causait tant de souci dans cette valise, c'étaient les lettres de sa maîtresse.

« Le souper fini, on nous laisse; nos hôtes couchaient en bas, nous dans la chambre haute où nous avions mangé. Une soupente élevée de sept à huit pieds, où Ton montait par une échelle, c'était là le coucher qui nous attendait; espèce de nid, dans lequel on s'introduisait en rampant sous des solives chargées de provisions pour toute Tannée. Mon camarade y grimpa seul, et se coucha tout endormi, la tète sur la précieuse valise. Moi, déterminé à veiller, je fis bon feu, et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement, et je commençais à me rassurer, quand sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin, j'entendis au-dessous de moi notre hôte et sa femme parler et se disputer; et, prêtant l'oreille par la cheminée qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : Eh bien! enfin voyons, faut-il les tuer tous deux? A quoi la femme répondit : Oui. Et je n'entendis plus rien.

Que vous dirai-je? Je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant. Dieu ! quand j'y pense encore !... Nous deux presque sans armes, contre eux douze ou quinze qui en avaient tant ! Et mon camarade mort de sommeil et de fatigue! L'appeler, faire du bruit, je n'osais; m'échapper tout seul, je ne pouvais ; la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux gros dogues hurlant comme des loups... En quelle peine je me trouvais, imaginez-le si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure, qui fut long, j'entends sur l'escaher quelqu'un, et, par les fentes de la porte, je vis le père, sa lampe dans une main, dans l'autre un de ses grands couteaux. Il montait, sa femme après lui; moi derrière la porte : il ouvrit; mais avant d'entrer il posa la lampe, que sa femme vint prendre; puis il entre pieds nus, et elle de dehors lui disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : Dou-

cernent, va doucement. Quand il fut à l'échelle, il monte, son couteau dans les dents; et venu à la hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu offrant sa gorge découverte, d'une main il prend son couteau, et de l'autre... Ah! cousine!... 11 saisit un jambon qui pendait au plancher, en coupe une tranche, et se retire comme il était venu. La porte se referme, la lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions.

Dès que le jour parut, toute la famille à grand bruit vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporte à manger; on sert un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter l'un et manger l'autre. En les voyant, je compris enfm le sens de ces terribles mots : faut-il les tuer tous deux? Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait.

Cousine, obligez-moi : ne contez point cette histoire. D'abord, comme vous voyez, je n'y joue pas un beau rôle, et puis vous me la gâteriez. Tenez, je ne vous flatte point; c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce récit. Moi, sans me vanter, j'ai la mine qu'il faut pour les contes à faire peur. Mais vous, voulez-vous conter? prenez des sujets qui aillent à votre air, Psyché, par exemple.

On pourrait, je crois, (je ne me charge pas de le faire) conter cette aventure plus artistement , avec moins d'apprêtj moins d'agitation, moins de virgules, avec un calme plus ironique ; Mérimée peut-être eût mieux dit. Mais je défie qu^on change, qu'on ajoute ou qu^'on retranche un mot au compliment de la fin. Ceci, c'est la perfection pure et simple; ces six lignes donnent à un gourmet littéraire une jouissance plus vive que tout le reste de la lettre : a Cousine, obligez-

moi : ne contez point cette histoire. D'abord, comme vous voyez, je n'y joue pas un beau rôle, et puis vous me la gâteriez. Tenez, je ne vous flatte point; c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce récit. Moi, sans me vanter, j'ai la mine qu'il faut pour les contes à faire peur. Mais vous, voulez-vous conter? prenez des sujets qui aillent à votre air, Psyché, par exemple. » Ce n'est qu'un compliment, ce n'est qu'un madrigal; mais combien exquis de tour et d'expression ! — Peu do matière, beaucoup d'art : voilà tout Courier.

Les principes littéraires de Courier, ce que j'appellerais sa rhétorique {si le mot rhétorique n'éveillait pas l'idée de ce qu'il y a de plus opposé à sa manière), sont disséminés un peu partout dans ses divers écrits. Il faut lire d'abord et relire dans le Pamphlet des pamphlets toute l'admirable épître de Sir John Bickerstaff, Je n'en puis détacher ici que des bribes :

... Une pensée déduite en termes courts et clairs, avec preuves, documents, exemples, quand on l'imprime, c'est un pamphlet et la meilleure action, courageuse souvent, quhommo puisse faire au monde... Les jésuites aussi criaient contre Pascal et l'eussent appelé pamphlétaire, mais le mot n'existait pas encore... A les entendre cependant, c'était peu de diose, ils méprisaient les 'petites lettres, misérables houflbnneries, capables tout au plus damuser un moment par la médisance, le scandale, écrits de nulle valeur, sans fonds ni consistance, ni substance, comme on dit maintenant, lus le matin, oubliés le soir, en somme indignes de lui, d'un toi homme, d'un savant! L'autour se déshonorait on employant ainsi son

temps et ses talents, écrivant des feuilles, non des livres, et tournant tout en raillerie, au lieu de raisonner gravement; c'était le reproche qu'ils lui faisaient, vieille et coutumière querelle de qui n'a pas pour soi les rieurs. Qu'estil arrivé? La raillerie, la fine moquerie de Pascal a fait ce que n'avaient pu les arrêts, les édits, a chassé de partout les jésuites. Ces feuilles si légères ont accahlé le grand corps. Un pamphlétaire en se jouant mec à has ce colosse craint des rois et des peuples...

Ce ne sont pas les Tusculanes qui ont fait le nom de Cicéron, mais ses harangues, vrais pamphlets...

Heureuse de nos jours F Amérique et Franklin qui vit son pays libre, ayant plus que nul autre aidé à l'affranchir par son fameux Bon Sens, brochure de deux feuilles. Jamais livre ni gros volume ne fit tant pour le genre humain...

Parlez aux hommes de leurs affaires, et de l'affaire du moment, et soyez entendu de tous, si vous voulez avoir un nom. Faites des pamphlets comme Pascal, Franklin, Cicéron, Démosthène, comme saint Paul et saint Bazile; car vraiment j'oubliais ceux-là, grands hommes dont les opuscules, désabusant le peuple païen de la religion de ses pères, abolirent une partie des antiques superstitions et firent des nations nouvelles. De tout temps les pamphlets ont changé la face du monde...

Une chose est bien dite dès que chacun l'entend; d'autant mieux dite qu'elle l'est plus brièvement; mérite non commun, savez-vous ? ni facile, de clore en peu de mots beaucoup de sens. Oh! qu'une page pleine dans les livres est rare! et que peu de gens sont capables d'en écrire dix sans sottises! La moindre lettre de Pascal était plus malaisée à faire que toute l'Encyclopédie... Et notez ceci en passant, mal compris de ceux qui se mêlent d'écrire, il n'y a point de bonne pensée qu'on ne puisse expliquer en une feuille, et développer assez : qui s'étend davantage, souvent ne s'entend guère, ou manque de loisir, comme dit l'autre, pour méditer et faire court.

Paul-Louis Courier, helléniste, philologue, amateur d'antique, aimait naturellement les Grecs, et parmi eux les plus anciens, Hérodote, les plus parfaits, Isocrate, les plus naïfs ou les plus raffinés, Longus. Il aimait nos auteurs du seizième et du dix-septième siècle, non pas tant les plus grands que les plus exquis. — « Gardez-vous bien de croire, écrivait-il à M. Boissonade, que quelqu'un ait écrit en français depuis le règne de Louis XIV; la moindre femmelette de ce tempslà vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, d'Alembert, contemporains et postérieurs; ceux-ci sont tous ânes bâtés, sous le rapport de la langue, pour user d'une de leurs phrases; vous ne devez pas seulement savoir qu'ils aient existé (1). » Il disait, en donnant à la même idée une forme encore plus paradoxale: (( Les gens qui savent le grec sont cinq ou six en Europe; ceux qui savent le français sont en bien plus petit nombre. »

Son auteur favori était La Fontaine. Il avait toujours le volume des Fables dans sa poche, et constamment l'étudiait. Un jour, comme il venait de prendre congé de ses amis pour aller à la prison de Sainte-Pélagie, on le vit revenir précipitamment, l'air tout effaré, disant qu'il avait oublié son La Fontaine. Il le retrouva et partit content. Je tiens ce fait d'un des amis de Courier.

A propos de La Fontaine, écoutez ce passage d'une Conversation chez la comtesse d'Albany. Ce n'est pas Cou-

(1) Lettre du 23 mars 1812.

rier lui-même qui parle; mais ce sont, à n'en pas douter, ses sentiments les plus chers et les plus intimes qu'il met dans la bouche d'un des interlocuteurs :

Pour une belle fable de La Fontaine (dit Fabre) on donnerait aisément tous les vers du dix-huitième siècle. — Vous moquez-vous? (dit la comtesse) La Henriade, les tragédies de Voltaire? — Pourquoi non? si Voltaire luimême en est d'avis ? — Quoi? — Chose sûre. N'a-t-il pas écrit, et je crois en plus d'un endroit, que personne, depuis l'âge d'or de notre poésie, n'a su faire vingt bons vers de suite? L'âge d'or de notre poésie, c'est le siècle de Louis XIV. — Eh bien, que fait cela? — Vous l'aliez voir, pour peu que vous daigniez m' entendre.

Vingt bons vers de suite dans une fable font une bonne fable, n'est-ce pas? — Comment l'entendez-vous? dit Madame d'Albany. — J'entends qu'une fable ordinairement n'ayant guère plus de vingt vers, si vingt vers sont bons dans cette fable, et vingt de suite, la fable est bonne. — Assurément. — Or il y a, continua-t-il, telle fable de La Fontaine où ne se trouvent pas seulement vingt bons vers de suite, mais oii tous les vers sont fort bons. Me trompé-je? — Oh ! pour cela non. — Cette fable est bonne par conséquent? — Sans contredit. — Et une bonne fable est un bon ouvrage? — Qui en doute? — Maintenant, ni dans la Heiiriade, ni dans les tragédies de Voltaire, il n'y a pas vingt bons vers de suite, de l'aveu môme de Voltaire? — Comment cela? — Eh ! oui. Ne sont-ce pas tous vers faits depuis le règne de Louis XIV, c'està-dire, depuis qu'est passé le temps où l'on savait fa're vingt bons vers de suite? Et les gens difficiles n'y en trouvent pas dix. Or, je vous prie. Madame, un ouvrage en vers, et un long ouvrage, où ne se trouvent pas vingt bons vers de suite dans plusieurs milliers, est-ce un bon ouvrage?— Mais, dit-elle, ce pourrait bien être un ouvrage médiocre. -- Non, reprit-il, car le médiocre n'est pas re-

connu des poètes. Tout ce qui s'appelle poëme, au dire des maîtres de cet art, est bon ou mauvais ; point de milieu. Le médiocre et le pire, c'est tout un. Vous savez le vers de Boileau. — Quoi! voudriez-vous dire que les tragédies de Voltaire sont de mauvais ouvrages? — Selon Boileau, ditil; en effet, vous le voyez; n étant pas bonnes, puisqu'il n'y a pas vingt bons vers de suite, ni médiocres, puisqu'il n'y a pas de médiocre en poésie, elles sont de nécessité mauvaises. Mais je veux, pour l'amour de vous. Madame, que Boileau se trompe, Horace et toute la poétique ; qu'il y ait des poëmes médiocres, et que la Henriade en soit aussi bien que les tragédies, vous m'accorderez qu'un seul bon ouvrage vaut mieux que cent mauvais ouvrages, mieux que tous les mauvais ouvrages qu'on saurait faire en cent ans? — 11 me le semble bien, dit-elle. — Mieux même que tous les ouvrages médiocres?— Eh! je ne sais trop. — Quoi! la chose ne vous paraît pas claire? — Eh ! mais, dit-elle, par exemple, dix écus oii il y aurait moitié seulement d'alliage et le reste d'argent lin vaudraient mieux qu'un bon écu sans aucun alliage. — Fort bien, parlant de la matière. Mais, à ne considérer que l'art, une médaille de Pikler vaut mieux que toutes les piastres du Pérou : et puis, le mérite de l'exécution, la difficulté vaincue; si un auteur saute dix pas, tout ceux qui viendront après lui sauter quelque cinq ou six pas, fussent-ils dix mille, ne feront rien. Et c'est cela même, voyez-vous. La Fontaine saute les dix pas, il franchit le fossé, lui. Voltaire et tous les autres qui n'en peuvent autant faire tombent pêle-mêle au fond. — Voilà, dit la comtesse, une comparaison... Il avoua qu'elle était bizarre. — Mais enfin, point de prix si l'on n'atteint le but. Vous avez beau en approcher, tout cela ne compte non plus que rien, et Boileau l'entend ainsi, ou je suis bien trompé. Que vous en semble? — Pour Dieu! dit-elle, concluez, et qu'il n'en soit plus parlé. — Xon, Madame, non, c'est un chagrin que je veux vous épargner; car vous voyez oii cela va. Il se trou-

verait tout à l'heure que VAne et le Chien de La Fontaine effacerait Orosmane et tous les héros de Voltaire.

Dans la préface de ses FragmenU d'une Traduction nouvelle d'Hérodote, Courier expose ses principes en matière de traduction et soutient qu'un auteur grec ancien et naïf doit être traduit en français naïf et ancien. Je ne sais pris pourquoi cette thèse a eu des contradicteurs; elle est incontestable en théorie. Il est vrai; j'en tombe volontiers d'accord^ qu^elle rend la traduction presque impossible; mais les traducteurs ne sauraient avoir une trop haute idée de la difficulté de leur tâche. Leur erreur est de croire que pour qu'une traduction soit bonne, il sufiît qu'elle soit exacte; non, il faut encore qu'elle soit fidèle : j'appelle exactitude la conformité à la lettre, et fidélité la conformité à l'esprit. Pour traduire la lettre d'un auteur, il suffit de savoir bien deux langues; pour traduire son esprit, il faut être artiste. La lettre est morte, c'est un cadavre immobile et froid; mais Tesprit, c'est la vie intérieure s'exprimant au dehors par le rhythme. De même que chaque battement du cœur est sensible sur un beau visage, les moindres mouvements de l'âme d'un écrivain ont leur contre-coup dans son style. La prose a sa musique comme la poésie, et ce n'est pas une question de peu d'importance de savoir par quelle note on finira la phrase, par une brève ou par une longue, par une ou par plusieurs syllabes (1). Ce qui

(1) « C'est vraiment un phénomène étrange et qui tient de la magie! Telle chose qui semble bonne et caractéristique lors-

paraît superficiel est, au contraire, la chose profonde; car le rhythme, chez qui sait écrire, est l'expression de ce qu'il y a de plus intime. Quiconque veut traduire un bon auteur doit donc se pénétrer de la musique du texte, rendre Hérodote en longues phrases un peu traînantes et décousues, Platon en périodes savantes, nombreuses et liées; il doit, pour rester fidèle à cette grande loi d'harmonie, savoir être inexact au besoin avec mesure et discrétion, sacrifier, s'il le faut, le sens matériel au sens idéal, et la lettre à l'esprit. Ce n'est pas que j'approuve le moins du monde ces anciennes traductions qu'on appelait les hdles infidèles, et dont Perrot d'Ablancourt, traducteur du dix-septième siècle^ a exposé les principes en tête de son édition de Lucien : « Je ne m'attache pas toujours, dit -il, aux paroles ni aux pensées de cet auteur, et demeurant dans son but, j'agence les choses à notre air et à notre façon. » Ce n'est pas à noire air et à notre façon qu'il faut agencer les choses, comme on le faisait au dix-septième et au dix-huitième siècle; mais il faut conserver l'air et la façon de l'original, et sous couleur de scrupuleuse exactitude, c'est ce qu'on ne se donne pas assez la peine de faire aujourd'hui. On néglige trop la forme pour le fond. Des hellénistes, des philosophes distingués ont découvert des contre-sens dans la traduction de Platon par M. Cousin, et en ont fait une autre. Je veux bien croire qu'il y a des inexactitudes graves

qu'elle» est unie à tel nombre, à telle mesure de syllabes, paraît vide et intolérable si on en change la mesure. » (Lettre de Gœthe à Schiller.)

dans la traduction de M. Cousin, et qu'une nouvelle était nécessaire ; mais l'ancienne garde et gardera toujours une supériorité : écrite admirablement, elle est tîdèle à la divine beauté du modèle; je ne sais pas de contre-sens plus complet que de traduire Platon en style médiocre.

La différence de valeur musicale dans les sons qui d'une langue à l'autre expriment les mêmes idées, rend la traduction de certaines choses impossible. Dans un roman de Dickens, un maître de pension en voyage s'est ruiné à remplir d'annonces les journaux ; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence debout sur une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon pour voir s'il faisait quelque sottise qui pût lui donner prétexte à le battre; comme le petit garçon ne faisait rien du tout, il se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas recommencer. » Voilà la traduction française; voici le texte original : « Much vexed by this reflection, Mr. Squeers looked at the little boy to see whether he was doing anything he could be.at him for: as he happened not to be doing anything at ail, he merely boxed his ears, and told him not to do it again. » Le français ne peut rendre l'énergie drolatique du tour he could beat him for, et le long infmitif présent ne pas recommencer est lourd et froid, comparé à la vivacité brillante des petits mots not to do it again. — Un jour, IVl. Veuillot lut dans un journal philosophique

de je ne sais plus quelle province la lettre d'une dame qui, après s'être demandé, sans o.'^er résoudre la question, si l'homme descend du singe, parlait du bonheur d'aller prier sur les sommets « d'où l'on découvre un bel horizon ». Il prit sa plume la mieux taillée, et écrivit dans V Univers : « Une penseuse, une dame de province qui déclare n'être pas fixée sur la question de l'homme-singe, qui se met entête de faire un esclandre et d'écrire dans les journaux, est une dame mùrc, très-certainement. Or, une dame miàre n'a pas l'idée d'aller prier sur la montagne, par la raison qu'étant mûre, elle ne saurait arriver au sommet de la montagne sans se mettre en sueur, et que s'exposer en sueur au grand vent, le temps d'une prière, ne serait pas sain. Pour faire une telle imprudence, il faut plus de foi que n'en peut avoir une dame mûre, qui n'est pas fixée sur la question de l'homme-singe. » Tout lecteur qui a l'oreille fine perçoit dans cette phrase hautement ironique la riche signification des longs monosyllabes, de ces spondées aux sons pleins, qui se succèdent à intervalles égaux et tombent régulièrement l'un après Taulre, comme autant de coups d'assommoir; il sent qu'il serait impossible de traduire ceci dans une langue étrangère.

Revenons à la préface de Courier. Cette préface est le morceau capital pour l'étude des idées littéraires de notre auteur. J'en citerai quelques paragraphes:

Le dialecte poétique, chez les Grecs, était le vieux grec; en Italie, c'est le vieux toscan... 11 ne faut pas croire qu'Hérodote ait écrit la langue de son temps commune en

lonie, ce que ne fit pas Homère même, ni Orphée, ni Liniis, ni déplus anciens, s'il y en eut; car le premier qui composa, mit dans son style des archaïsmes. Cet ionien si suave n'est autre chose que le vieux attique, auquel il mêle, comme avaient fait tous ses devanciers prosateurs, le plus qu'il peut des phrases d'Homère et d'Hésiode. La Fontaine, chez nous, empruntant des expressions de Marot, de Ral)elais, fait ce qu'ont fait les anciens Grecs, et aussi est plus Grec cent fois que ceux qui traduisaient du grec. De même Pascal, soit dit en passant, dans ses deux ou trois premières lettres, a plus de Platon, quant au style, qu'aucun traducteur de Platon.

Que ces conteurs des premiers âges de la Grèce aient conservé la langue poétique dans leur prose, on n'en saurait douter après le témoignage des critiques anciens, et d'Hérodote, qu'il suffit d'ouvrir seulement pour s'en convaincre. Or la langue poétique partout, si ce n'est celle du peuple, en est tirée du moins(l). Malherbe, homme de cour, disait : J'apprends tout mon français à la place Haubert; et Platon, poète s'il en fut, Platon qui n'aimait pas le peuple, l'appelle son maître de langue... Ariane, ma sœur, de quel amour blessée, n'est point une phrase de marquis; mais nos laboureurs chantent : Féru de ion ainour,je ne dors nuit ni jour. C'est la môme expression. L'autre qui dit de Jeanne :

Sentant son cœur faillir, elle baissa la tête. Et se prit à pleurer,

n'a point trouvé cela, certes, dans les salons; il s'exprime en poète : pouvait-il mieux? jamais, ni avec plus de grâce,

(1) On ne comprend pas cette phrase à la première lecture; c'est un exemple de l'obscurité où Courier tombe parfois à, force de travailler le tour qu'il donne à sa pensée. En relisant, on voit que cela veut dire : « Partout la langue poétique est la langue même du peuple, ou du moins elle en est tirée, »

de douceur, d'harmonie. C'est la langue poétique, antique; et mes voisins allant vendre un âne à la foire de Clioussé, ne causent pas autrenient, n'emploient point d'autres mots. Il continue de même, c'est-à-dire très-bien, qui f inspira, jeune et faible bergère... et non pas, qui vous conseilla, Mademoiselle, de quitter monsieur votre père, pour aller battre les Anglais (l^ ? Le ton. le style du be^ monde, sont ce qu'il y a de moins poétique dans le monde. Madame Dacier commençant : Déesse, chantez, je devine ce que doit être tout le reste. Homère a dit grossièrement : Chante, déesse, le courroux...

Par tout ceci, on voit assez que penser traduire Hérodote dans notre langue académique, langue de cour, cérémonieuse, roide, apprêtée, pauvre d'ailleurs, mutilée par le bel usage, c'est étrangement s'abuser; il y faut employer une diction naïve, franche, populaire et riche, comme celle de La Fontaine. Ce n'est pas trop assurément de tout notre français pour rendre le grec d'Hérodote, d'un auteur que rien n'a gêné, qui ne connaissant ni ton, ni fausses bienséances, dit simplement les choses, les nomme par leur nom, fait de son mieux pour qu'on l'entende, se reprenant, se répétant de peur de n'être pas compris; et faute d'avoir su son rudiment par cœur, n'accorde pas toujours très-bien le substantif et l'adjectif...

Cette rage d'ennoblir, ce jargon, ce ton de cour, infectant le théâtre et la littérature sous Louis XIV et depuis, gâtèrent d'excellents esprits, et sont encore cause qu'on se moque de nous avec juste raison. Les étrangers crèvent de rire quand ils voient dans nos tragédies le seigneur Agamemnon et le seigneur Achille, qui lui demande rai-

(1) L'exemple n'est pas fort heureusement choisi. Ce goût vif pour la rhétorique élégante du classique auteur des Messcniennes est quelque peu contradictoire dans l'ensemble des idées littéraires de Courier; ou plutôt il trahit ce qu'il y avait, au fond, d'artificiel dans sa tournure d'esprit et son genre de talent.

son, aux yeux de tous les Grecs; et le seigneur Oreste brûlant de tant de feux pour Madame sa cousine. L'imitation de la cour est la peste du goût aussi bien que des mœurs...

On ne fera sans doute jamais une traduction tellement exacte et fidèle, qu'elle puisse en tout tenir lieu de l'original, et qu'il devienne indifférent de lire le texte ou la version. Dans un pareil travail, ce serait la perfection, qui ne se peut non plus atteindre en cela qu'en toute autre chose, mais on en approche beaucoup... Dans ma traduction j'emploie, comme on va voir, non la langue courtisanesque, pour user de ce mot italien, mais celle des gens avec qui je travaille à mes champs, laquelle se trouve quasi toute dans La Fontaine... D'autres, j'espère, feront mieux, non pas toutefois en suivant des principes différents des miens.

Courier ne cesse de poursuivre de ses épigrammes tout ce qui sent de loin la déclamation ou l'emphase, tout ce qui s'écarte de ce style populaire et franc, qui est son idéal. Il raille Plutarque, « plaisant historien, dit-il, qui ferait gagner à Pompée la bataille de Pharsale, si cela pouvait arrondir tant soit peu sa phrase. » — Dans une lettre adressée au rédacteur de la Quotidienne, le 3 novembre 18^3, il donne incidemment son opinion sur le mérite littéraire de Lamartine, dont les Méditations avaient paru. Lamartine ! Courier! quelle antithèse ! Comment un de ces deux hommes aurait-il pu comprendre l'autre et Tapprécier ?

Yous parlez de moi, Monsieur, dans une de vos feuilles, et paraissez peu informé de ce qui me touche. Yous dites que Paul-Louis, vigneron, moi-même , votre serviteur, ensuite de petits démêlés avec la justice, fut. quelque

temps en prison à Sainte-Pélagie, et puis ajoutez : Nous le savons bien. iSon, vous le savez niai, Monsieur: et cela n'est pas surprenant qu ayant à parler de tant de choses, de tant de gens, vous vous mépreniez, et trompiez quelquefois le public. Sur votre parole, il va croire que j'ai fait des tours de Scapin, dont on m'a justement puni. C'est ce que vous pensez ou donnez à penser par de telles expressions. La vérité m'ol)lige de vous apprendre. Monsieur, que le cas était ijien plus grave pour lequel je fus condamné, l'affaire autrement scandaleuse. Il ne s'agissait pas de quelques peccadilles, mais d'un outrage fait à la morale publique. Oui, Monsieur, je l'avoue et le déclare ici, afin que mon exemple instruise. Je fus en prison deux mois à Sainte-Pélagie, par l'indulgence des magistrats, pour avoir outragé la morale publique, crime deSocrate, comme vous savez...

A ce propos, Monsieur, un doute m'est venu souvent à l'esprit; question purement littéraire, que vous me pourrez éclaircir. M. de Lamartine, dont vous louez les ouvrages, me semble avoir pris dans nos lois une bonne partie de son style, ou bien nos lois ont été faites en style de M. de Lamartine, celles au moins qui ne sont pas vieilles. Outrager la morale publique, est une phrase tout à fait dans le goût des 3Iéditations, et hors de ce commun langage que le monde parle et entend; elle s'applique à bien des choses. Si le ministre des finances fait quelque faute dans ses calculs, un de nos députés lui dira qu'il outrage l'arithmétique publique. Nos codes sont des odes...

Sur un autre point. Monsieur, vous me chagrinez fort, en me prêtant des termes et des façons de dire dont je n'usai jamais. Selon vous, je me plains de certaines brochures imprimées sous mon nom, dans l'étranger, dites-vous; et vous notez ces mots. Monsieur, excusez-moi, je n'ai pas dit ainsi; vous êtes de la cour, et parlez comme vous voulez, avec pleine licence et liberté entière, Nous, gens de village, sommes tenus déparier français, pour n'être point

repris; et nous disons qu'une brochure s'imprime en 'pays étranger. Du moins, c'est ainsi qu'on s'exprime généralement à Larçay, Gormery, Ambillon, Montbazon, et autres lieux que je fréquente.

Dans la lettre à M. Boissonade, déjà citée, lettre datée de Frascati le 23 mars 1812, je trouve ceci encore : « II faut que la science de Tétiquette et du savoir-vivre ait fait à Paris de grands progrès, car il nous en vient de temps en temps des modèles accomplis. M. Degérando était ici naguère. Chaque fois qu'il parlait en public, il ne manquait point de saluer le Capitolo, et les sept collines, et le Tibre, et la colonne Trnjane. Il avait toujours quelque chose d^obligeant à dire aux Scipions et aux Antonins. Sa civilité s'étendait h toute la nature et à tous les siècles. »

«Mon Dieu! s'écrie Courier dans le Pamphlet des pamphlets , délivre-nous du malin et du langage figuré ! » et dans sa onzième lettre au rédacteur du Censeur, il se moque agréablement de la figure de rhétO" rique appelée apostrophe :

Vous dirai-je ma pensée? nos orateurs sont d'habiles gens, mais ils ne savent pas faire usage de l'apostrophe, une des plus puissantes machines de la rhétorique, ou ne veulent pas s'en servir dans le cours de leurs discussions, par civilité, je m'imagine, par un principe de décence, preuve de la bonne éducation qu'ils ont reçue de leurs parents; car l'apostrophe n'est pas polie... Mais aussi trouvez-moi une tournure plus vive, plus animée, plus forte, plus propre à remuer une assemblée, à frapper le ministère, à étonner la droite, à én^ouvoir le ventre? L'apostrophe, Monsieur, l'apostrophe, c'est la mitraille de l'éloquence...

Sans l'apostrophe, je vous défie d'ébranler une majorité, lorsque son parti est bien pris...

Vous serez étonné, quand vous serez au bout, De ne leur avoir rien persuadé du tout.

Pas un seul ne vous écoutera; vous verrez la droite bâiller, le ministère se moucher, le ventre aller à ses aifaires... 0 puissance de l'apostrophe ! C'est, comme vous savez, une figure au moyen de laquelle on a trouvé le secret de parler aux gens qui ne sont pas là, de lier conversation avec toute la nature, interroger au loin les morts et les vivants. Ou ma tous en Marathôni! s'écrie Démos thène en fureur. Cet ou ma tous est d'une grande force, et Foy l'eût pu traduire ainsi : Non, par les morts de ^Yaterloo, qui tombèrent avec la patrie ; non, par nos blessures d'Austerlitz et de Marengo ; non, jamais de tels misérables... Vous concevez l'effet d'une pareille figure poussée jusqu'où elle peut aller... Moi, c'est mon fort que l'apostrophe, et je rie parle guère autrement. Je ne dis jamais : Nicole, apporte-moi mes pantoufles ; mais je dis, ô mes pantoufles! et toi, Nicole, et toi!...

Avez-vous quelquefois de frappantes idées, que vous vouliez graver dans l'esprit du lecteur? Le secret en est simple, et je vais vous le dire : c'est de les enfermer dans des alexandrins. Courier sème partout sa prose de vers blancs. « La sentence, a dit quelque part Montaigne (je cite de mémoire), pressée aux pieds nombreux de la poésie, nous frappe d'une plus vive secousse » (1).

(1) Et •Victor Hugo dit dans la Préface de Cromxvell : « Le vers est la forme optique de la pensée... Fait d'une certaine fa çon, il communique son relief k des choses qui, sans lui, passeraient insignifiantes et vulgaires. Il rend plus solide et plus fin le tissu du style. C'est le nœud qui arrête le fil. C'est la ceinture

Voici quelques bons vers que j'ai recueillis çà et là dans les lettres et dans les pamphlets de Courier :

Polissez votre style et choisissez vos termes...

A la force du sens unissez l'harmonie...

Je ne me suis pas mis à peindre tout d'un coup, Il me fallut d'abord apprendre le dessin...

L'honneur en ce temps-là, aujourd'hui le butin...

Mais enfin point de prix, si l'on n'atteint le but...

Ma foi, non-seulement vous me dépaysez,

Mais vous m'embarquez là dans des mers inconnues...

Il n'en faut point douter, les ministres le disent...

Si Gail eût étudié, s'il eût appris le grec, Serait-il aujourd'hui professeur de la langue?...

Quoi que vous en disiez, Monsieur le Président, J'ignore leur langage et n'ai pas pu l'apprendre. Soldat pendant longtemps, aujourd'hui paysan, N'ayant vu que les camps et les champs...

Je trouve dans le cahier d'extraits où j'ai noté ces vers, une citation de fort bonne prose, qui est marquée à la marge comme étant de Courier, mais sans autre indication , et que je ne puis retrouver nulle part dans ses œuvres. « Ah ! si ma langue pouvait dire ce que mon esprit voit, si je pouvais montrer aux

qui soutient le vêtement et lui donne tous ses plis. — L'idée, trempée dans le vers, prend soudain quelque chose de plus incisif et de plus éclatant. C'est le fer qui devient acier. »

hommes le vrai qui me frappe les yeux , leur faire détourner la vue des fausses grandeurs qu'ils poursuivent et regarder la liberté, tous l'aimeraient, tous la désireraient ! Ils connaîtraient en rougissant qu'on ne gagne rien à dominer, qu'il n'est tyran qui n'obéisse, ni maître qui ne soit esclave; et, perdant la funeste envie de s'opprimer les uns les autres, ils voudraient vivre et laisser vivre. » La citation est curieuse ; ce n'est pas le style habituel de Courier, bien que l'on reconnaisse sa plume à plus d'un signe, par exemple à cet archaïsme : ils connaîtraient que ; c'est beau, c'est éloquent, c'est oratoire, et le mouvement semble imité de Platon, qui a dit quelque part, mais je ne sais où non plus : a Ah! si la vertu avait un corps visible, si les hommes pouvaient en contempler la beauté avec les yeux, comme ils iraient au-devant de l'instruction et du travail, qui peuvent seuls leur attirer ses faveurs ! Avec quelle ardeur ils courraient l'embrasser au lieu de ces vaines ombres qui passent en un instant, et qui f lient entre leurs mains, lorsque dans leur fol emportement ils croient enfin les saisir. » — Je ne saurais trop vous recommander. Mesdemoiselles, d'avoir dans votre bibliothèque un cahier relié pour y transcrire toutes les choses qui vous frapperont particulièrement dans vos lectures. Mais il ne siiftlt pas de copier sans critique et sans ordre ce qu'on a remarqué; il faut aussi noter avec beaucoup de soin l'endroit d'où chaque citation est tirée, afin de n'être pas pris au dépourvu comme je le suis en ce moment, et de pouvoir retrouver le texte au besoin. On amasse ainsi jour par

jour une collection infiniment précieuse. Dans un livre il y a toujours et il doit y avoir, comme je vous l'ai dit, du remplissage : dans un cahier d^extraits on n'admet que la substance des livres, ce qu'ils ont de plus original et de plus excellent. Or il n^y a guère d'ouvrage si plein et si exquis, dont tout le suc ne se puisse exprinier en un petit nombre de pages manuscrites. Votre caliier d'extraits, en acquérant chaque jour quelque chose de nouveau, deviendra peu à peu le meilleur volume de votre bibliothèque, le plus riche, le plus varié, le plus instructif, le plus divertissant, et vous le relirez sans cesse comme Courier relisait La Fontaine. Pour moi, ce n'est pas La Fontaine, ce sont mes cahiers d'extraits que je voudrais emporter avec moi à Sainte-Pélagie, si j'avais l'honneur de passer quelque temps en prison comme Courier, pour avoir outragé la morale publique.

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