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HUITIÈME CAUSERIE

Mesdemoiselles^

En général, le contraire d'une qualité est un défaut. Ainsi, le contraire de la modestie c^est la vanité, le contraire de la franchise c'est la dissimulation, le contraire de la sobriété dans le manger et dans le boire, c'est la gourmandise, etc. Mais quelquefois le contraire d'une qualité est une qualité aussi, le contraire d'un défaut est encore un défaut; ou plutôt il y a certaines manières d'être qui ne sont en elles-mêmes ni mauvaises ni bonnes, et qui peuvent devenir, suivant les circonstances, ce qu'il y a de pire au monde ou ce qu'il y a de meilleur, comme la langue, selon Esope.

Par exemple, on loue les auteurs quand ils sont personnels, et on les loue aussi quand ils sont impersonnels; sont-ils personnels? on les blâme : sont-ils

impersonnels? on les blâme encore. Les mots personnalité, impersonnalité ne sont donc ni un éloge ni un blâme par eux-mêmes; mais on les emploie tantôt pour le blâme et tantôt pour l'éloge.

M. Yinet critique ainsi Boileau : « L'individualité manque le plus souvent à ses Epîtres, et c'est la principale lacune à y constater. D'autres écrivains, dont le jugement est moins sûr et la morale moins élevée, ont mis plus du leur dans leur œuvre... Ce que Boileau a à dire, il le dit supérieurement. Mais on en jouirait davantage encore^ si une individualité plus prononcée se marquait dans l'accent, le tour, la liaison de ces belles et sages pensées... Il manque de ce charme qui n'appartient qu'aux individualités tout à fait distinctes. En le lisant, nous approuvons presque toujours, nous admirons souvent; mais pouvons-nous ajouter que nous sommes charmés? L'irrésistible charme d'Horace et de Virgile tient certainement à l'individualité de ces deux poètes. M — Goethe s'écrie en parlant de Mérimée : « C'est un fameux lapin ! Les tableaux qu'il peint n'émeuvent pas son âme; il les laisse en dehors de lui et les trace comme de loin et, pour ainsi dire, avec ironie. Il a tout à fait dissimulé son être intime. Pour traiter ainsi un sujet d'une façon tout extérieure, il faut plus de force et de génie qu'on ne le croit... Les personnages parlent entièrement suivant leur caractère, leur situation, sans rien conserver des sentiments, des pensées, des opinions du poëte. C'est là l'art véritable ! On ne peut pas adresser cet éloge à nos jeunes romantiques exagérés. Tout ce que j'ai lu, poésies,

romans^ œuvres dramatiques, tout portait la couleur personnelle de Fauteur. »

Il n'y a aucune contradiction entre Gœthe et M. Vinet. — Distinguons d^abord deux choses très-difîérentes, qu'ils n'ont point confondues, mais que le langage confond sans cesse : Y individualité et la personnalité. L'individualité, c'est le cachet d'un auteur, sa signature, sa griffe; c'est ce je ne sais quoi qui est à lui seul, et qui fait reconnaître entre mille la page écrite de sa main (1). Qualité royale du style, marque distinctive des grands écrivains, c'est la même chose que l'originalité; elle est excellente toujours et partout : l'auteur le plus impersonnel peut avoir une individualité énergique, et personne ne niera celle de Mérimée ou de Gœthe; si la critique de M. Yinet est juste et fondée, si Boilcau est peu individuel, tant pis pour Boileau! La personnalité, c'est ce mélange d'indiscrétion et de bonne foi qui fait que le caractère, les sentiments, la vie d'un homme sont transparents dans ses ouvrages; elle est donc bonne ou mauvaise selon les choses et selon les hommes. En règle générale le grand art littéraire ne la comporte pas; je dis en règle générale, parce qu'en littérature il faut se garder et se défier des propositions universelles et absolues. La plus haute perfection classique pour l'auteur d'un roman ou d'un drame est de disparaître lui-même entièrement derrière ses divers personnages; c'est le suprême effort, c'est le triomphe de l'art selon les maîtres, et voilà pourquoi rimpersonnalilé de Mé-

(1) C'est ce quliorace appelle : « Proprie communia dicere. »

rimée est si digne de la grande approbation de Gœthe. Mais tous les romanciers, tous les poètes dramatiques n'ont pas fait ainsi; plus d'un s'est distingué en suivant une voie différente. Quant à la poésie lyrique elle est personnelle de sa nature; et les lettres, les mémoires, les causeries, les essais à la manière de Montaigne, sont le genre de littérature personnel par excellence.

Les hommes n'ont pas tous un bon caractère, et la personnalité n'est pas toujours aimable. Si elle est égoïste et vaniteuse à l'excès, susceptible, irritable ou bassement jalouse et passionnée, nous la détestons naturellement. Les qualités que nous aimons dans les auteurs personnels sont celles mêmes que nous aimons dans les hommes : ces qualités, c'est la bonne humeur, la gaieté, l'esprit, la franchise, et cette bonhomie qui exclut toute amertume, mais qui n'est pas incompatible avec un petit grain de malice; c'est le talent de rire des autres sans les blesser; surtout c'est cette heureuse disposition à rire cordialement de soi-même, en se dédoublant pour ainsi dire, et en donnant la moitié de sa personne en comédie à l'autre moitié. Gomme une grande personnalité suppose toujours une assez forte dose de vanité et d'amour-propre, il faut que ces défauts soient compensés par une abondante mesure de bonté naturelle. La bonté fait tout pardonner, et lorsqu'après avoir énumcré tous les défauts d'un homme, nous concluons la liste en disant : « Mais il est si boni » ces mots dans notre bouche sont plus que la déclaration d'une circonstance atténuante, ils sont un verdict d'absolution. Parmi les auteurs personnels nous n'aimons

guère Jean-Jacques Rousseau, Chateaubriand, quelque admiration que nous puissions d'ailleurs avoir pour leur talent; nous aimons, au contraire, Montaigne, Horace, La Fontaine : pourquoi? par la même raison profonde qui explique que Fopium fait dormir quia est in eo virtus dormitiva : parce que les uns sont aimables et les autres ne le sont point. C'est la mesure de leur amabilité personnelle qui détermine celle de Taffection que nous avons pour eux.

Déranger est une de ces figures personnelles et aimables de la littérature. Mais c'est seulement dans ses lettres que sa personnalité se laisse bien voir. L'auteur des Chansons n'est pas personnel; il n'est même pas très-individuel; il manque un peu d'un cachet distinctif. Écrivain toujours exact et concis, la variété de style et de talent qu'il déploie dans sa petite sphère littéraire, depuis la chanson bachique jusqu'à l'ode, ressemble trop à l'indifférence d'une plume habile qui s'essaye curieusement dans tous les genres et réussit également dans tous. Epicurien modéré, jamais ivre, se grisant à peine, esprit gaulois et grivois, voltairien, chauvin, mélange tout parisien de finesse et de badauderie, honorant le Dieu des bonnes gens, adorant le petit chapeau et la redingote grise : le Béranger des Chansons était moins un individu et une personne vivante qu'un certain type convenu. On l'admirait, mais froidement; il n'était guère intéressant. La publication de sa correspondance nous a fait connaître l'homme, nous a montré, sur presque tous les points, la fausseté du type conventionnel , et dès lors nous avons pu l'aimer.

Je ne vous entretiendrai que de la partie littéraire de cette correspondance, qui est assez volumineuse, c'est-à-dire des lettres où Béranger s'est montré critique, dans lesquelles il a porté des jugements sur d'autres écrivains, ou posé des principes généraux en matière d'art et de goût.

Béranger se considérait lui-même comme un assez bon critique. Dans une lettre à M. Hippolyte Fortoul, du 27 avril 1836, il écrit : « Si vous voulez que je vous dise ce que je trouve de plus louable en moi, c'est de savoir apprécier ce qui est fait dans la manière la plus opposée à la mienne. Ainsi la poésie de Lamartine (et ici je ne prétends pas me mettre à sa hauteur) est souvent vague; il en résulte que son style n'a rien d'arrêté. Tandis que, dans mes bribes, j'ai, au contraire, une forme précise, ennemie de l'indécision. Toutefois, je sais mettre de côté mes lunettes de travail pour lire et juger ses vers avec des besicles d'amateur. J'aurais peut-être été un bon critique par cette équité naturelle de mon esprit. » — Béranger avait raison. Bien que la sphère de son activité poétique soit étroite, bien qu'il appartienne à celte famille d'écrivains qui ont plus de perfection que d'ampleur et que nous avons comparés à des peintres d'assiettes, il a, comme critique littéraire, l'esprit large, incomparablement plus large que notre dernière connaissance, Courier. Sans doute il avait ses limites, et qui donc ne les a pas? Il trouvait le Paradis perdu « indigérable, illisible»; il disait que Michel-Ange « sent un peu son barbare », mais qu'« il

nous faut cela à nous autres modernes »; il se fâchait qu'on pût admirer Delacroix « ce faiseur de gâchis » . Mais ces quelques défaillances ne sont dans sa critique qu'un accident. Ce qui la caractérise^ au contraire, ' c'est une fermeté, une lucidité remarquables dans son modeste horizon.

Car rhorizon de Béranger n'est pas très-étendu. Il n'avait point reçu d'éducation classique. Il écrivait en 1816 à M. Etienne, qui lui offrait une place dans le journahsme : a J'ai dû consulter en honnête homme mes forces littéraires; accepter, serait une témérité dont je me repentirais bientôt. Je suis dépourvu de cette première éducation qui doit être la base de toute critique. » Et plus tard il écrivait à un ami : « Combien souvent j'ai été sur le point de renoncer à la poésie ! Je vous assure, mon cher ami, que la misère m'a bien moins tourmenté que cette idée tant répandue qu'un homme qui ne sait pas le latin ne pouvait bien écrire en français. Dès qu'un peu de réputation m'est venu trouver, j'ai avoué mon ignorance, car je hais le mensonge. »

Béranger a fait lui-même son éducation, et grâce au sentiment profond, toujours présent, de l'insuffisance de son savoir, il a conservé une modestie qui siérait aux plus savants comme aux plus ignorants. Qu'est-ce en eftet, comme disent les sages, que la science humaine la plus grande, sinon une ignorance un peu moindre? Il avait la conscience exacte de ce qu'il savait, de ce qu'il pouvait, et il l'exprimait avec un mélange charmant d'humilité sincère et de juste fierté. M. Sainte-Beuve

rappelle un rusé ignorant. Je crois qu'il était de bonne foi quand il disait : a Je ne sais rien — sauf ma langue; mais celle-ci, je crois la posséder aussi bien que qui que ce soit; je la tiens: il est \rai que c'est la seule. » 11 parle avec une véritable tendresse de ses dictionnaires, qu'il étudiait continuellement et qui lui apprenaient toujours a quelque chose de nouveau ». « Je suis un bon petit poëte, écrivait-il à M. de Chateaubriand, habile ouvrier, travailleur consciencieux, à qui de vieux airs et le coin où je me suis confiné ont porté bonheur, et voilà tout! D'après cela, vous devez juger, Monsieur, combien je suis reconnaissant envers ceux qui veulent bien jeter d'en haut quelques fleurs sur ma pauvre vielle... car ce n*est qu'en rougissant que je me suis servi parfois du mot de lyre, »

M. Ponsard s'était exprimé un jour sur son compte dans les termes et avec l'accent d'une admiration si tempérée, qu'elle différait à peine de l'estime la plus froide. Une femme-auteur, amie de Déranger, à qui le chansonnier s'était permis de faire quelques critiques, n'avait rien eu de plus pressé, naturellement, que de rapporter au vieux poëte les paroles de Ponsard. Déranger répondit : « Je pardonne à votre ami, chère républicaine, de me diminuer. Il n'est pas mon homme; je comprends et j'excuse le naïf sentiment de rancune satisfaite avec lequel vous appuyez sur ses critiques, pour me punir de n'avoir pas mesuré les miennes en vous parlant, chère enfant. Il n'est pas mon homme, c'est vrai; mais je ne me fâche pas le moins du monde de ce qu'il vous a dit de moi; il a

raison, complètement raison : on m'a surfait. Me comparer à La Fontaine, c'est un blasphème. M'égaler à Horace, c'est une absurdité. Toutes ces louanges insensées n'auraient réussi qu'à me rendre ridicule, si, de bonne heure, je ne m'étais habitué à les prendre pour ce qu'elles valaient. Il est donc mille fois dans la vérité, de même que je suis, moi aussi, dans le vrai, en trouvant l'Honneur et V Argent assommant. »

Mais voici un témoignage de modestie tout à fait aimable et touchant, et la plus jolie perle de la correspondance de Béranger. C'est une lettre adressée à la fille d'une de ses anciennes hôtesses de Passy, Mademoiselle Pauline Béga, une enfant dont il dirigeait paternellement l'éducation littéraire :

Ta petite lettre m'a fait grand plaisir. J'aime à te voir prendre goût à la lecture. Ton amour pour Racine et particulièrement pour Phèdre prouve combien ton jugement se forme... Madame de Sévigné, dont malheureusement je ne puis te prêter les lettres, car elles manquent à ma misérable bibliothèque, Madame de Sévigné disait, après avoir vu Esther à Saint-Gyr : « Racine a bien de l'esprit. » Le mot esprit pouvait s'appliquer ainsi alors. A présent, quand on parle d'un grand poëte, on dit génie. C'est l'effet d'une langue qui marche et qui s'use en marchant. Les mots simples ne lui suffisent plus ; elle enfle sa voix. Tu préfères Béranger à Lamartine, parce que tu connais l'un et non l'autre; mais juge de la différence. En parlant de Lamartine, on vante son génie, et de moi on ne doit vanter que Xes'prit. Pourquoi? parce que les œuvres de l'un ont une élévation qui manque à l'autre... Dans mon âme et conscience, Lamartine est bien au-dessus de moi, et je suisbien loin de La Fontaine.

« Le potier^ a dit le vieil Hésiode, porte envie au potier ; le poëte, au poëte». Déranger fait exception à cette triste loi. Tl admire Lamartine aussi vivement, plus vivement qu'aucun de nous, et cependant la ferveur de son admiration n^ôte rien à la ferme indépendance de sa critique. « Je vous remercie de m'avoir envoyé Jocelijnï), écrivait-il à M. Hippolyte Fortoul, le 6 avril d836 ; a vous allez peut-être vous moquer de moi, mais je dois vous l'avouer, j'aime ce poëme. J'ai pleuré en le lisant, moi que les vers n'ont jamais attendri, et je le trouve supérieur à tout ce qu'a fait Lamartine... Jocelyn me semble un bon exemple donné à nos rimeurs. Par suite de notre manie d'imitation et d'exaltation à froid, nous ne nous sommes presque jamais peints nous-mêmes que sous le côté comique. Lamartine vient de commencer cette peinture, et avec un grand succès, si j'en juge par l'efïet qu^il a produit sur moi. Chose singulière ! c'est chez lui l'absence d'imagination créatrice qui l'a conduit à ce résultat, qu'il ne devine peut-être pas. Forcé de se traîner sur un fonds commun, il est resté vrai, au moins dans la plus grande partie de son œuvre. Depuis longtemps, dit-on, l'Allemagne et l'Angleterre ont cette poésie-là. Ce n'est pas par imitation qu'il Ta trouvée, il est tt-op dédaigneux d'autrui pour cela. Vous sentez, mon atni, que je ne parle pas ici de la construction du roman, sous le rapport raisonnable. Il y a énormément à critiquer quant aux moyens. Quant à l'exécution, il faut convenir aussi qu'il y a dans ce poëme une surabondance pleine de fatuité. Gela convenu, Jocelyn est, suivant moi, le plus beau monument

de notre poésie actuelle. Il est surtout d'un heureux exemple, il t'ait entrer la poésie élevée dans le domaine du vrai. » — A cette lettre joignons ce passage de Ma Biographie : a Je n'ai jamais vu, comme dans Jocelyn, le style que nous nommons racinien entrer profondément dans les détails de la vie intime, presque à tous ses degrés. Jamais le vers ne s'est plié aux peintures et aux narrations les plus difficiles avec autant d'aisance et de vérité, tout en conservant son élégance et son harmonie. C'est là un très-grand progrès pour notre poésie ; désormais elle peut tout dire et tout peindre » .

La haute estime que Béranger professe pour le poëme de Jocelyn est bien digne d^arrêter un moment notre attention. Ce poëme, en effet, est une œuvre à part et nouvelle dans notre littérature. «Il fait entrer, selon l'expression du chansonnier, la poésie élevée dans le domaine du vrai.» En France, il y a séparation entre la poésie et la vie commune ; nos poètes, évidemment, ne considèrent point la réalité comme poétique, car ils se fabriquent un monde de convention qu'ils appellent idéal et qui est étranger ou même contraire à la réalité. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, ce divorce était, j'en conviens, incomparablement plus choquant qu'il ne l'est aujourd'hui (1); mais l'école romantique

(1) « La poésie alors se distinguait tellement de la vie^ que rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait pas de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques, aux sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on avait élevé une muraille infranchissable entre les Muses et soi.»

Sainte-Beuve.

n'a sauvé que les apparences; au fond^ elle n'a point réconcilié la poésie avec la vie, le monde idéal avec le monde réel: car la cause de leur séparation est profonde, elle est dans le caractère de notre nation. L'école romantique a fait une révolution de mots plus que de choses, de grammaire plus que d'idées; elle a élevé le mot vulgaire à la dignité d'un mot poétique, mais elle n'a pas élevé la vie vulgaire à la dignité d'une chose poétique. Au lieu de dire:

L'aquatique animal sauveur du Capitole,

l'école romantique atrès-bien su dire: uneoie; au lieu de dire :

Cet oiseau diligent dont le chant entendu Annonce au laboureur le fruit qu'ira pondu,

l'école romantique a très-bien su dire : une poitle. Mais elle n'a pas su nous intéresser plus que sa devancière à l'oie et à la poule, et cela vient de ce que nous ne vivons pas assez au milieu des poules et des oies. Nous sommes, avec toute notre démocratie, une race de bourgeoisgentilshommes. Nous ne goûtons pas, nous ne connaissons pas vraiment la vie domestique, ni la vie champêtre. Nous nous enfuyons de Paris à toute vapeur pour aller dans nos terres, mais l'air de nos salons nous suit à la campagne. En Allemagne et en Angleterre, ii y a toute une poésie sincère et vraie de la nature et de la famille. «Que Ton ne dise pas que l'intérêt poétique manque à la vie réelle, disait Gœlhe; car justement on prouve que Ton est poëte lorsqu'on a l'esprit de dé-

couvrir un aspect intéressant dans un objet vulgaire. Fûrnstein a fait un poëme sur la culture du houblon, et il n'y a rien de plus joli » : — et Gœlhe a fait Hermann et Dorothée. «Tout est poétique, disait Lamartine, à qui sait voir et sentir. Ce n'est pas la poésie qui manque à Tœuvre de Dieu, c'est le poëte » : — et Lamartine a écrit Jocelyn,

Ecoutez un blasphème : en France nous ne sommes pas poètes. Quand les étrangers nous lancent cette injure, nous nous récrions avec raison; car les étrangers n'y mettent aucune espèce de nuance, et dans leur bouche ennemie la vérité a tort : ils oublient ou méconnaissent nos grandes gloires poétiques, La Fontaine, André Chénier, Lamartine, Musset, Victor Hugo. Mais, cette réserve faite, qu'en dépit d'un sol ingrat la France a produit de très-grands poètes, notre nation (avouonsle franchement ici, en famille) notre nation n'est pas poétique. Nous ne savons pas voir, nous ne savons pas prendre la poésie où elle est. Nous la faisons venir à grands frais je ne sais d'où, semblables à des hommes qui, ayant pour se rafraîchir et se désaltérer une grande et belle fontaine coulant au milieu de leur jardin, s'imagineraient que l'eau est meilleure quand elle est plus chère, et iraient la chercher au loin par mille petits canaux artificiels. Quoi de moins naturel que les sujets de la plupart de nos poëmes, si ce n'est leur style, digne des sujets? Nous nous mettons l'esprit à la torture pour inventer du nouveau et pour fabriquer du bizarre. Mais la poésie, elle est partout pour le poëte. Elle est dans un mariage, dans une naissance, dans un baptême,

2m CAUSERIES PARISIENNES

dans le départ ou l'arrivée d'un ami ; elle est dans le retour et la fuite des saisons, dans la fumée d'une cigarette, dans les bruyantes folies du carnaval et dans le silence qui leur succède ; elle est dans toutes nos tristesses et dans toutes nos joies. Certes, un rossignol qui chante est poétique ; mais un âne qui brait est poétique aussi, si seulement nous avions Touïe assez fine pour entendre une poésie aussi haute. KUe est poétique, la vache de Victor Hugo :

Superbe, énorme, rousse, et de blanc tachetée, Distraite, regardant vaguement quelque part;

elle est poétique avec son beau groupe d'enfants sous le ventre.

D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en brous-

[sailles, Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles, Qui sous leurs doigts pressant le lait par mille trous, Tiraient le piï^ fécond de la mère au poil roux!

Elle est poétique, cette vache; mais pourquoi plus que le cochon? Le cochon, Mesdemoiselles, a sa poésie aussi. Vous en doutez? écoutez ces vers :

Ailleurs, un bon gros porc anglais, face gourmande. Blanc et rose, et charmant pour l'école flamande, De son petit groin noyé dans son gros cou. Flaire si la pâtée arrive vers son trou : Tandis que dame truie, amorçant de caresse Ses petits yeux chinois clignotant dans leur graisse, Des plus doux grognements qu'amour ait inventés Rappelle ses gorets épars de tous cotés.

Gorets n'écoutent point; — l'un, courant en maraude,

Avec concupiscence autour des froments rôde ;

Un second, cachant mieux son tragique dessein,

S'essaierait volontiers à croquer un poussin,

Et certes n'en ferait qu'une mince bouchée,

Si, d'un bec menaçant, la poule effarouchée

Ne paraissait devoir, en ce cas hasardeux.

Au ravisseur sournois manger un œil ou deux.

Les autres, se faisant un idéal plus sage,

Dans les goûts de leur caste et les jeux de leur âge

Philosophiquement limitent leurs désirs.

Sur un mode amphibie alternent leurs plaisirs.

Et, dans le frais bourbier où se pavane une oie,

Clapotant, barbotant, s'en donnent à cœur joie.

Ces vers sont de M. Calemard de Lafayette, et ne laissient qu'un regret : c'est qu'à force sans doute d'être rares dans notre poésie, ils ne paraissent point naturels, et ont Tair d'un exercice de style et de versification. Les fausses élégances de l'ancienne école s'y font encore sentir beaucoup trop, par exemple dans ce verfî académique :

Sur un mode amphibie alternent leurs plaisirs.

Un homme, dont ce n'est pas assez de dire qu'il est un grand critique, car il est le critique, Sainte-Beuve, avait tenté, avant Lamartine, par une imitation discrète des poètes anglais, d'introduire dans notre poésie ies réalités de la vie commune et domestique. Béranger faisait grand cas, un peu trop de cas peut-être, des poésies de Sainte-Beuve. c< L'éloge qui restera commun à vos deux volumes, lui écrivait-il, c'est de nous

offrir un genre de poésie absolument nouveau en France, la haute poésie des choses communes de la vie. Personne ne vous avait devancé dans cette route; il fallait ce que je n'ai encore trouvé qu'en vous seul pour réussir. Vous n'êtes arrivé qu'à moitié du chemin ; mais je doute que personne vous y devance jamais, je dirai plus : je doute qu'on vous y suive. » En cela Déranger se trompait; car Lamartine a suivi Sainte- Beuve, et il est allé beaucoup plus loin que lui dans Jocelyn.

Quand notre poésie produira-t-elle une œuvre originale? Nos jeunes poètes ont du talent, mais ils manquent de ce fonds de connaissances variées qui est la seule assiette solide de l'originalité véritable; et puis ils ne paraissent pas sentir « ce besoin de créer, ces transports, cette flamme », dont parle André Chénier. Ils imitent, imitent, imitent, et cela leur suflSt. J'avoue que je ne comprends pas qu'un homme puisse se contenter d'être un écho. Oh ! je comprends très-bien qu'on soit un rimeur, et qu'on s'en contente ; c'est très-amusant de faire des vers, c'est une manière aussi innocente, aussi légitime d'employer son temps, à coup sûr, que d'enfiler des perles ou de faire de la tapisserie. Mais avoir la bonté de croire qu'on est poëte, quand on ne sent pas au-dedans de soi tout un monde qui travaille, s'agite et veut être produit ! Ne pas s'apercevoir qu'on n'est que la deuxième ou troisième édition, revue, hélas! et considérablement diminuée, d'un grand original ! N'être qu'un écho, un reflet, une rinçure, comme disait le duc de Saint-Simon, et n'avoir pas

plus de fierté que ça ! non, je ne comprends pas cette modestie. Personne ne peut dire quand notre poésie produira une œuvre originale; mais je ne serais point surpris que l'auteur de cette œuvre reprît la tradition interrompue de Sainte-Beuve et de Lamartine dans Jocelyn, et tentât de nous montrer encore une fois, selon Texpression de Déranger^ « la haute poésie des choses communes de la vie » : certes, ce serait quelque chose de nouveau, à une époque où la poésie se meurt d'affectation et d'extravagance, que des vers simples sur un sujet simple (i).

Déranger juge Victor Hugo , comme il juge Lamartine, avec autant de vivacité dans Téloge, autant de fermeté et d'indépendance dans la critique. La nature de son esprit ne le prédisposait pas à beaucoup de sympathie pour le talent de Victor Hugo; aussi fait-il volontiers ses réserves; mais l^'éclat de ce talent supérieur touche, frappe, émeut sa sensibilité d'artiste, et force à tout coup son admiration. En théorie et instinctivement. Déranger croyait le style lyrique peu compatible avec le génie de la langue française. « Il me semble, dit-il dans Ma Biographie, que Tode, comme nous la faisons, pousse à l'emphase, c'est presque dire au faux; et rien n'est plus contraire à l'esprit français, pour qui le simple est un des éléments nécessaires du sublime, ainsi que l'attestent l'éloquence de Dossuet et les plus beaux morceaux de Corneille. » — Il n'y a point de

(1) Je trouve cette sentence sévère, et je m'exprimerais aujourd'hui avec beaucoup plus de mesure, c'est-à-dire de justice.

théorie sur ce que la langue française />eM^ ou ne peut pas se permettre, qui tienne devant YOde à la Colonne, Napoléon II, le Retour de l'empereur, et Déranger écrivait à M. Taschereau, le 23 août 1836: a Mon cher Taschereau, je vous assure que^ comme poëte lyrique, Hugo a produit sur moi une impression dont il me serait difficile de rabattre, car elle a eu lieu en dépit de ses défauts, que j'ai été un des premiers à reconnaître. »

Continuons la lecture de celte lettre. — « Comme poëte dramatique, la question est tout autre, et c'est seulement sur ce point que j'engage à patienter, n'oubliant pas que Molière , Corneille , Shakespeare, ne sont devenus grands poètes que dans un âge plus avancé que celui de l'auteur ô'Hernani, surtout Molière et Shakespeare. Au reste, je sais qu'on croit peu à la sympathie d'un auteur contemporain pour les rivaux ou les maîtres que l'époque lui donne ; je devrais donc m'abstenir de ces professions de foi , qui n'empêchent pas Hugo, par exemple, de me garder rancune, parce que je me suis permis de lui dire ma façon de penser sur Trihoulet et Lucrèce. »

Ainsi Déranger n'égalait pas, dans son admiration pour Victor Hugo, le poëte dramatique au poëte lyrique. Il avait bien raison, à mon avis. Victor Hugo possède toutes les parties extérieures de l'art dramatique, il les possède en maître ; il s'entend merveilleusement à faire un spectacle ; il grave dans notre esprit d'une manière ineffaçable des costumes, des groupes, des situations et des scènes ; il a le génie du pittoresque ; il est sculpteur et il est peintre : mais si l'art drama-

tique consiste au fond dans une étude exacte et complète du cœur humain, dans l'analyse de toutes les passions,, et surtout dans une création vivante de caractères; si Tart dramatique a pour fm dernière de produire un exemplaire général de Thomme et une variété infinie de types individuels, on ne peut pas dire que Victor Hugo soit un grand poëte dramatique. Il manque de profondeur et de vérité; il vise d'abord à l'effet; il veut étonner, frapper fort, et ce besoin d'extraordinaire le fait quelquefois tomber dans le faux.

Déranger a bien vu ceci. « Je crois, dit-il, qu'en France nous faisons trop nos tragédies avec les événements et point assez avec les caractères : ce que, dans la comédie, Molière a si bien fait. Des passions mises en jeu doivent sortir les mouvements du drame ; au lieu que trop souvent, comme dans Hugo, qui a poussé l'abus jusqu'aux Bur graves, c'est à l'agencement des scènes que nous soumettons les mouvements des passions. Ici, Paul devrait tuer Pierre; mais j'ai encore deux actes à faire : vite I j'envoie Paul se promener, pour le ramener faire mon dénoûment à coups de dague ou de pistolet. Bravo! bravo! » Et dans une lettre à Mérimée, du 6 novembre 1838, nous lisons : « Quant à la pièce de Hugo, j'espère que tous les vers ne sont pas du genre de celui que vous me citez. Malheureusement, d'après ce que m'en a dit Madame ***, la donnée en est fausse encore ; mais le public n'y regarde plus de si près. »

Le public n'y regarde plus de si près! Déranger avait du public et de ses goûts une bien pauvre opinion, malheureusement trop fondée. « Si aujourd'hui, di-

sait-il, Molière inconnu venait offrir au Théâtre-Français le Misanthrope, son chef-d^œuvre, il serait impitoyablement refusé : voilà ma conviction. Il ne faut plus des idées, de l'observation, de la philosophie pour faire des pièces, il faut des événements et de l'action. » — Dans la jolie lettre, déjà citée, à sa petite amie Mademoiselle Pauline Béga, après avoir dit : «Ton amour pour Racine et particulièrement pour Phèdre prouve combien ton jugement se forme », il ajoute (c'est toute une leçon de littérature) : g Phèdre n'est pas la pièce la mieux combinée de ce grand poëte, mais aucun caractère n'est mieux étudié, mieux rendu que celui du principal personnage, le plus passionné de tous ceux que Racine a mis au théâtre... Britannicus est supérieur à Phèdre comme combinaison dramatique, bien que l'intérêt y soit moins grand ; mais l'idée si bien accomplie de rendre sensibles et supportables au théâtre les commencements d'un monstre pareil à Néron, est une des plus grandes preuves de génie données par Racine. Un esprit de second ordre n'eût pas manqué de nous montrer Néron repu de tous les crimes, au moment où il va en recevoir le prix. Il est toujours facile de produire de l'eff'et sur le vulgaire avec de semblables tableaux. Il faut mieux que cela aux esprits délicats, et faire prévoir toutes les atrocités de Néron sans en souiller la scène est une œuvre de grand maître. Je crois que cette pièce ne réussirait plus aujourd'hui. C'est faire en deux mots la critique de notre époque. Mais je fais là le maître d'école, et t'ennuie peut-être de ce qui t'a amusée. »

Revenons à Victor Hugo, poëte lyrique. — Le 26 août 1837, quelques jours après la publication des Voix intérieures, Béranger écrivait : « Ce que j'en ai vu dans les journaux me fait presque redouter cette lecture. Hugo m'avait donné tant d'espérances, que je crains désormais d'en perdre quelques-unes à chaque nouveau volume qu'il publie. Il prend trop les beaux vers pour les bons vers. » Mais quinze ans, vingt ans plus tard, après les Châtiments, après les Contemplations, Béranger ne fait plus aucune réserve; évidemment il est vaincu; il a pardonné aux « beaux vers » ; il prend Victor Hugo tout bonnement pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un poëte sublime mais inégal, inégal parce qu'il est sublime, et son admiration devient pur enthousiasme. « Victor Hugo est bien certainement notre plus grand poëte lyrique... Mon enthousiasme pour son talent égale ma douleur de le voir persister à en rendre veuve notre chère patrie. » — - « Je vous remercie du cadeau que vous m'avez fait des Châtiments : je les lis et relis depuis hier. C'est admirable. La dernière pièce surtout (1) est d'un lyrisme et d'une énergie de pensée que Hugo n'avait jamais atteints. Je suis en relations avec lui maintenant; nous nous écrivons souvent; j'en suis fier. C'est le poëte du siècle par excellence. » — « Je me suis procuré les deux volumes de Hugo (les Contemplations) dont j'ai déjà lu le premier, que je trouve admirable. J'écrirai tout le bien que j'en pense à Madame Hugo, aussitôt que j'aurai lu le second, qui

(1) Lux.

sans doute ajoutera encore à mon admiration pour notre plus grand poëte. » Et aussitôt après avoir lu le second volume, il écrivait en effet à Madame Victor Hugo : c( J'ai entendu faire quelques critiques, plusieurs peuvent avoir quelque justesse; mais,, en vérité, que peuvent des remarques semblables contre ce flot de poésie dont il abreuve nos gosiers desséchés? La postérité le vengera des sottes critiques. »

En vieillissant, ordinairement on met de l'eau dans son vin ; n'est-il pas touchant de voir le vieux chansonnier porter la santé du grand Hugo avec un enthousiasme plus juvénil que lorsqu'il était jeune? Ses sentiments pour Chateaubriand semblent avoir suivi la marche inverse, qui est plus naturelle. — Jeune encore, il disait : « Chateaubriand est pour moi une vieille passion, et je lui dois d'avoir osé être autre chose que voltairien. » Il écrit dans Ma Biographie : « Le Génie du Christianisme^ quand il parut, me remplit d'enthousiasme. Chateaubriand révélait les beautés des écrivains de l'antiquité d'une façon toute nouvelle et faisait rentrer dans la littérature l'élément religieux qui semblait banni de notre poésie. Son livre devint pour moi un cours d'études bien autrement inspirateur que ceux de Le Batteiix et de La Harpe. A l'exception des larmes d'admiration que m'avaient arrachées V Iliade de Madame Dacier et l'espèce de passion que m'inspirait Aristophane, génie qui me semble encore mal apprécié chez nous, je n'avais pu me rendre bien compte de la poésie grecque. Je dus à M. d« Chateaubriand de l'entrevoir à coté de la poésie biblique. »

— Plus tard^ devenu vieux et, comme il le disait^ un peu maître d^école^ il écrivait à Mademoiselle Pauline Béga : (( J'ai toujours cherché le simple et le vrai, caractères particuliers de notre langue, ainsi que le prouvent Racine, La Fontaine, Voltaire et Bossuet luimême. Un jour, peut-être, sentiras-tu la vérité de ce que je te dis. Alors, lu seras plus difficile pour Chateaubriand, qui n'est pas sans reproche, jugé à ce point de vue de la langue. Il le sentit quand il vit les excès du romantisme, qu'il avait fini par prendre à guignon, jusqu'à nier quelquefois les grands talents qu'il a produits. Je me faisais un jeu d'appeler les romantiques ses enfants et ses petits-enfants. Je les renie! s'écriait-il; ils ont fait un 93 de la langue, et encore n'y a-t-il pas un Danton parmi eux ! »

J'ai dit que Béranger avait ses limites, et je n'ai eu garde de lui en faire un reproche : car nous avons tous nos limite^la seule chose qu'on puisse raisonnablement nous demander, c'est d'en convenir etj autant que possible, de les connaître (1). Mais, comme il est beaucoup plus facile d'apercevoir « la paille qui est dans l'œil de notre frère, que la poutre qui est dans notre œil », nous voyons mieux les limites d'autrui que les nôtres. Béranger mesurait très-bien les hom-

(1) « J'ai beau plaider pour tout ce qui rapproche et concilie, je le sens et je le reconnais, il y a une limite qu'on ne franchit pas... Il est des races d'esprit, des espèces séparées qui demeurent étrangères l'une à l'autre et cfui ne se pénètrent pas. »

Sainte-Beuve.

mes et les talents. Quoi de plus juste et de plus fin que cette réponse à Mérimée, qui lui avait demandé des conseils pour un ouvrage projeté par lui sur César ? c( Dans tout ce que vous avez fait, vous vous êtes montré excellent écrivain^ appropriant toujours le langage à la pensée, familier sans bassesse, correct sans roideur. Il est donc impossible que votre style flexible ne vous suffise pas pour cet ouvrage nouveau. Ce que je redoute pour vous, c'est la description des hauts faits militaires, qui ne sont ni dans votre goût ni dans vos habitudes, et qui abondent dans la vie du dictateur. Croiriez-vous que j'ai vu Thiers, qui cependant a bien du penchant pour la stratégie, s'effrayer du nombre de batailles qu'il aurait à rapporter dans l'histoire de l'empire? Oui, mon cher Prosper, je crains un peu pour vous les mêlées héroïques de feu César. Mais c'est la seule crainte que le sujet m'inspire pour votre talent. » La faiblesse secrète de Déranger, la tendance naturelle que combattait sa raison, c'était d'attacher trop de prix à la perfection dans un genre moyen. Il était orfèvre) il le savait, et cherchait à éviter de s'entendre dire à tout propos : « Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse ! » Cependant, quand on est né avec le goût et le talent de l'exquis dans les petites choses, le mieux est de s'y livrer et de ne pas tenter les grandes. Il écrivait à M. Génin, le 30 septembre 1846 : « A vingt ans, j'admirais Molière si profondément déjà, qu'une lecture des plus méditées me fit renoncer à la comédie, en présence d'une foule de plans et de six ou sept actes rimes, où se trouvaient quelques scènes heureuses et

quelques vers assez bien tournés. Ne prenez pas cela pour une sage humilité. Dans mon orgueil de jeune homme, je voulais être le premier dans un genre, fûtce dans rénigme ou la charade : aussi n^ai-je pas été beaucoup plus haut. »

Ceci est modeste ; mais ailleurs, V orfèvre montre un peu le bout de Toreille: «La chanson est un des genres les plus difficiles et les plus rebelles à traiter. Je ne dis pas cela pour rehausser mon petit mérite : celui qui me découvrira de la vanité sera bien fin. Mais, enfin, il y a toujours eu plus de bons auteurs dramatiques que de gens excellents dans la chanson... Quant à La Fontaine, croyez-vous qu'il n'a pas fallu plus de génie et d'études pour écrire les Deux Pigeons, Philémon et Baucis, le Chêne et le Roseau (j'en passe et des meilleures) que pour composer cinq actes? L'étude la plus approfondie de l'art dramatique se trahit dans ces petits chefsd'œuvre. Toutes les règles classiques y sont observées, comme dans une tragédie de Racine. »

Béranger était né classique. «Moi, qui n'ai fait aucune classe, je suis cependant né classique. N'en dites rien à nos jeunes gens; mais je me figure toujours qu'il y a du bon, du très-bon même dans Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, et je crois que Voltaire était de cet avis. » « Plus tu liras La Fontaine, plus tu l'admireras. (Vous reconnaissez la note des lettres à la petite Pauline.) Napoléon avait raison de dire qu'il ne convient guère à l'enfance. Elle n'y trouve qu'une fiction qui peut l'anmser; mais à l'âge mûr seul appartient d'extraire d'un pareil os toute la moelle qu'il contient. »

Les goûts un peu trop classiques de Déranger Font pourtant fait tomber dans une erreur que Victor Hugo déclarerait digne du dernier bourgeois de lettres, g 11 ne faut pas^ dit-il^ s'exprimer en poésie autrement qu'on ne le ferait en prose. Il faut que les vers puissent être lus en prose et paraissent naturels comme la plus simple des conversations. Là est la difficulté... Diriezvous autrement en prose l'idée exprimée par ces deux vers de Molière :

L'ami du genre humain n"estpas du tout mon fait.

La place m'est heureuse à vous y rencontrer.

Quelle concision et quelle abréviation ! En prose vous pourriez à peine vous exprimer en aussi peu de mots. » — Que, dans la comédie, la perfection soit d'écrire comme on parle et comme on écrit en prose, d'accord; mais il ne faut pas dire, d'une manière générale, que cette ressemblance avec la prose de la conversation soit la perfection du style poétique.

Les césars sont plus fiers que les vagues marines. Mais Dieu dit : — Je mettrai ma boucle en leurs narines

Et dans leur bouche un mors, Et je les traînerai, qu'on cède ou bien qu'on lutte, Eux et leurs histrions et leurs joueurs de flûte

Dans l'ombre où sont les morts (1)!

Est-ce de la prose?

Que de fois j'ai songé sur les summets déserts, Tandis que fleuves, champs, forêts, cités, ruines^

(1) Les Châtiments,

Gisaient derrière moi dans les plis des collines, Que tous les monts fumaient comme des encensoirs, Et qu'au loin l'Océan, répandant ses flots noirs, Sculptant des fiers écueils la haute architecture, Mêlait sonhruit sauvage à l'immense nature (1) !

Est-ce de la prose ?

ÏCnfant! si j'étais roi, je donnerais l'empire, Et mon char, et mon sceptre, et mon peuple à genoux, Et ma couronne d'or, et mes hains de porphyre, Et mes flottes à qui la mer ne peut sufiire, Pour un regard de vous !

Si j'étaisDieu, la terre et l'air avec les ondes, Les anges, les démons courbés devant ma loi, Et le profond chaos aux entrailles profondes, Jj'éternité, l'espace, et les cieux, et les mondes, Pour un baiser de toi (2) !

Je demande si ceci est de la prose. — En prose, on dit : c( Monsieur, je suis casé, je gagne six naille francs, et j'ai Thonneur de vous demander la main de votre fille.»

Dans notre dernière causerie nous avons posé ( c(fe question : L'art est-il un moyen ou une fin ? Béranger ne connaît pas ces mots abstraits; il déclare simplement que Tart doit être utile. Il rïe dit pas, comme Victor Hugo, que l'art est un sacerdoce; il a trop de bon goût pour le dire et trop d'esprit pour le croire

(1) Les Voix intérieures.

(2) Les Feuilles d'automne.

mais il veut très-décidément que le poëte se propose un but d'utilité pratique. Il se sépare par là de la jeune école romantique, et M. Sainte-Beuve, dans les articles quMl a consacrés à Déranger, tient à marquer son dissentiment avec lui sur ce point. J'ai dit pourquoi, au fond de cette discussion sur l'art pour l'art ou l'art utile, je ne puis voir qu'une querelle d'Allemands, c'està-dire une question de mots, et je crois que Sainte- Beuve a raison dans la forme sans qu'au fond Déranger ait tort. — Comment ne pas admirer et approuver cette lettre qu'il écrivait à M. Ernest Legouvé, débutant dans la carrière littéraire : o Eh bien, pauvre enfant, courez donc après la gloire; c'est un mirage qui vient vous chercher du fond des déserts; prenez bien garde qu'il ne vous y entraîne. Un seul moyen vous est olfert pour éviter ce malheur : occupez-vous d'être utile; c'est la loi que Dieu impose à tout homme. En littérature il y a plus que jamais obhgation à cela. Ne faites pas comme tous ceux qui se contentent de l'art pour l'art; cherchez en vous s'il n'existe pas quelque croyance ou de patrie ou d'humanité, à laquelle vous puissiez rattacher vos efforts et vos pensées. Vous avez un cœur noble et bon, un esprit généreux; il n'est pas possible que la société, qui n'a pu les corrompre par ses caresses, ne vous ait pas laissé aussi quelque sentiment d'amour pour vos semblables (1). »

(1) « Chateaubriand (écrit-il encore) me disait souvent ; Je me suis toujours ennuyé. Toujours je lui répondais : C'est que vous ne vous êtes pas occupé des autres. Sa femme, esprit fort singulier, s'écriait : Vous avez bien raison ! vous avez bien raison !

Et comment ne pas rappeler^ à Toccasion de cette lettre, la belle chanson des Etoiles qui filent :

Berger, on dit que notre étoile Règle nos jours et brille aux deux.

— Oui, mon enfant, mais dans son voile La nuit la dérobe à nos yeux.

— Berger, sur cet azur tranquille, De lire on te croit le secret; Quelle est cette étoile qui file, Qui file, file, et disparait?

— Mon enfant, un mortel expire.

Son étoile tombe à l'instant.

Entre amis que la joie inspire, Celui-ci buvait en chantant :

Heureux, il s'endort immobile Auprès du vin qu'il célébrait...

— Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît!

— Mon enfant, qu'elle est pure et belle! C'est celle d'un objet charmant;

Fille heureuse, amante fidèle.

On l'accorde au plus tendre amant :

Des fleurs ornent son front nubile, Et pour l'hymen l'autel est prêt...

— Encore une étoile qui file.

Qui file, file, et disparaît !

Les Mémoires d'Oittre-Tombe sont la preuve qu'eu effet ce grand homme de lettres ne se préoccupait guère que de lui. Les Renés qu'il se reproche d'avoir fait naître devraient corriger de l'imitation. Dieu ne nous a pas mis ici-bas pour nous, mais pour les autres. Remplissons le mieux que nous pouvons cette mission, et même ici-bas nous trouverons notre récompense dans une satisfaction intérieure que rien n'égale. »

— Mon fils, c'est l'étoile rapide D'un très-grand seigneur nouveau-né.

Le berceau qu'il a laissé vide

D'or et de pourpre était orné.

Des poisons qu'un flatteur distille C'était à qui le nourrirait...

— Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît!

— Mon enfant, quel éclair sinistre !

C'était l'astre d'un favori

Qui se croyait un grand ministre Quand de nos maux il avait ri.

Ceux qui servaient ce dieu fragile Ont déjà caché son portrait...

— Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparaît !

— Mon fils, quels pleurs seront les nôtres ! D'un riche nous perdons l'appui.

L'indigence glane chez d'autres.

Mais elle moissonnait chez lui.

Ce soir même, sûr d'un asile, A son toit le pauvre accourait...

— Encore une étoile qui file.

Qui file, file, et disparaît !

— C'est celle d'un puissant monarque...

Va, mon fils, garde ta candeur.

Et que ton étoile ne marque Par l'éclat ni par la grandeur.

Si tu brillais sans être utile, A ton dernier jour on dirait :

Ce n'est qu'une étoile qui file.

Qui filé, file, et disparaît.

Il est toujours assez difficile de savoir au juste si les

hommes célèbres aiment ou n'aiment pas le bruit que fait leur nom; car ils sont unanimes à déclarer, avec Jean-Jacques Rousseau, que « la gloire n'est qu'une acre fumée »; mais, comme dit fort bien je ne sais plus quel auteur latin, Gicéron ou Sénèque, ils composent des livres sur la vanité de la gloire et ils ont soin d'écrire leur nom en grosses lettres sur la couverture (\). — Déranger semble très-sincère et très-sérieux quand il touche à ce heu-commun. Madame Victor Hugo, qui ne haïssait pas l'emphase, l'appelait « illustre poëte ». Ce mot impatientait Déranger. « Ce que je vous demande, chère Madame, c'est de ne plus me donner de Villustre. Si vous saviez combien il y a d'années que je ris de ce mot, tout en l'employant moi-même quelquefois pour obéir à la mode ! Savez-vous qu'on dit l'illustre cantatrice une telle, l'illustre critique un tel ; je ne sais si dernièrement on n'a pas imprimé l'illustre Madame Saqui, Revenons au simple et au vrai. » — « Mon cher enfant, écrivait-il à Sainte-Deuve qui voulait faire un article sur lui dans la Bévue des Deux-Mondes, vous ne me connaissez pas bien; vous ne savez pas combien il y a en moi de susceptibilité ridicule; combien je redoute tout ce qui a l'air de rechercher l'attention; combien il m'en a coiité à me livrer au public; combien, aujourd'hui, je souhaite de me cacher à ses yeux. Si le besoin ne me forçait de publier encore, désormais que je ne suis plus bon à rien, oh ! comme je resterais dans mon trou, auprès de quelques bons amis

(1) « Qui dé contemnenda gloria libros scribunt, nomen suum inscribunt, »

et voyant s'éteindre ma réputation, non sans quelques regrets sans doute, mais sans rien faire pour la ranimer !» — a Ne te hasarde pas dans le champ de la publicité, écrivait-il à un ami, c'est un désert où Ton entre séduit par d'éclatants mirages, mais où l'on est brûlé par la soif. Une petite source d'eau pure vaut mieux que tous ces vains prestiges. »

Quant aux femmes auteurs qui lui envoyaient leurs vers, Déranger, avec franchise, déhcatesse et un intérêt plein de bonté, les détournait de la carrière. Il écrivait à Mademoiselle Elisa Regnault : « La poésie est rarement un moyen d'existence convenable pour une femme... Si vous interrogiez Madame Tastu, malgré toute sa gloire, elle vous en dirait encore bien plus que moi sur ce chapitre... Vous direz peut-être, Mademoiselle, que je vous répète toujours le même sermon; mais c'est que c'est la seule preuve d'intérêt que je puisse vous donner.. Et puis, quoique chansonnier, je suis sermonneur de ma nature : il faut donc que vous me pardonniez ce défaut. » Et à Madame Franck, il répondait : « Vous me demandez. Madame, un conseil toujours difficile à donner. En général, pour qui n'a pas le hasard pour soi, le métier des lettres est une triste ressource. Il faut, d'ailleurs, se donner plus de peine et de fatigue que vous ne le supposez peut-être, pour tirer parti de son travail, jusqu'au jour, qui peut ne luire jamais, où la réputation vient mettre une enseigne à notre porte. Oh alors ! on a fortune faite. Mais on n'est pas encore à l'abri des dégoûts et des ennuis. Voyez, Madame, si vous avez en vous ce qu'il faut de courage pour

tenter cette voie. J'ai connu une dame qui causait admirablement et n'écrivait pas mal. Elle demanda aussi conseil à mon expérience. Il vaut mieux faire des reprises perdues que des phrases perdues, lui répondis-je. Elle me crut et s'en félicite, malgré tout ce qu'elle voit George Sand recueillir d'argent et de renommée. »

Aujourd'hui, quand une femme écrit à Victor Hugo et lui envoie ses vers, le grand poëte se met à ses pieds avec le soleil, la lune et toutes les étoiles. — Lequel de ces deux styles, Mesdemoiselles, trouvez-vous le plus respectueux?

Terminons notre revue de la correspondance littéraire de Déranger par la lettre qui lui fait le plus d'honneur. Elle est adressée à M. Jules Claretie, et datée du 10 septembre 1853 :

Quant aux conseils que vous me demandez, Monsieur, j'hésite encore à vous les donner, car vous allez y trouver probablement le contraire de ce que vous attendiez. Cependant je vais le faire, car vous m'avez interrogé si franchement et avec une telle confiance, que j'aurais mauvaise grâce à ne point vous contenter.

Je vous dirai donc, Monsieur, de vous défier de ce que vous appelez votre nature contemplative, et de faire tout ce qu'il vous sera possible pour vous guérir de ces rêveries qui ne mènent à rien qu'au dégoût de tout ce qui est action ou lutte. J'ai lu quelque part dans Rousseau que nous ne sommes pas seulement sur terre pour penser, mais encore pour agir; pesez mûrement cette pensée, vous y trouverez le remède à votre « mal. »

J'ai connu autrefois un jeune homme qui, comme vous, se sentait tourmenté de secrètes aspirations vers la gloire

et Tinconnu, et qui s'était tellement pénétré d'idées de déiïoùt et d'amertume, (|u'un beau jour il a iini par le suicide.

Ce devrait être, Monsieur, une leçon donnée à tout découragement, surtout à un découragement jeune, car Ce n'est pas à votre âge (vous me dites que vous avez vingt ans), ce n'est pas lorsqu'on a à peine entrevu la vie, qu'on doit en trouver le fardeau trop lourd et s'abandonner au désespoir.

Attendez d'stvoir, comme moi, soixante-treize ans passés pour médire des hommes ; et encore, croyez bien que je n'en médis pas tous les jours.

Vos parents, dites-vous, ne veulent point laisser se développer votre « essor poétique » ; soyez sur que c'est par pur amour pour vous ; ils craignent, sans doute, de vous voir embrasser une carrière qui olîrc si peu de joies pour tant de i)eines ; je ne puis vous dire que de les écouter, et surtout, avant de vous décider, de vous demander si vous vous sentez bien la force de ])raver les difficultés et de les surmonter.

Les papas et les mamans qui font tout ce qu'ils peuvent pour conlrarier « Tessor poétique » de leur fils^ ont raison, mille fois raison. Veuillez remarquer d'abord que cette opposition ne cause à la littérature aucun préjudice, tout au contraire; les vocations littéraires sérieuses non-seulement persistent en dépit de tout ce qu'on fait pour les entraver : elles sortent de la lutte fortifiées et plus sûres d'elles-mêmes. Mais les parents ne doivent jamais supposer que leur fds a du génie, car il y a mille à parier contre un qu'il n'en a pas. Ils ne doivent raisonner que d'après les probabilités; or, il est infiniment probable que la carrière des

Correspondance littéraire de béraxger. 28î

lettres n'apportera à leur enfant que d'amers chagrins et une existence misérable.

Durant les plus belles années de sa vie — peut-être toute sa vie — il sera seul, sans autre but devant lui que lui-même, sans autre stimulant au travail qu'une trompeuse espérance ou l'amertume d'un rêve déçu, sans joies réelles, sans bonheur solide; il ne pourra pas prendre à l'âge d'homme — peut-être il ne prendra jamais — cette bonne habitude de santé morale d'avoir auprès de lui des êtres qu'il aime mieux que luimême; et il vieillira ainsi, en faisant de tristes retours sur sa destinée, à mesure qu'il verra tous ses amis, plus riches et plus fortunés que lui, suivre l'un après l'autre comme la chose du monde la plus facile et la plus simple cette grande route naturelle, que Déranger regrettait si profondément de n'avoir pas suivie lorsqu'il écrivait à M. Edouard Gharton : « Vous avez désormais de grands engagements à remplir, mais vous en serez bien récompensé par la stabilité qu'ils vont donner à votre vie et à vos pensées. Quand on a le bonheur des autres pour but, on cesse de flotter au hasard. C'est un lest qui maintient notre ballon dans la région la plus calme. On prétend qu'elle est la moins poétique; moquez-vous de ceux qui mettent la poésie à toute sauce, et qui laissent la morale et le bonheur pendus au croc. »

Oh ! je sais très-bien que notre jeune homme pour-^ rait faire fortune en écrivant de mauvais romans, de même qu'il pourrait s'étourdir et oublier son ce mal » en se lançant dans le tourbillon de la vie parisienne j

mais je parle dans Thypothèse où il respecte sa personne et sa plume. 11 sera sage, et se consacrera à la littérature sérieuse. Pour qui? je demande pour quil Le public ne veut point de littérature sérieuse : ça Tennuie, ça l'ennuie; que voulez-vous y faire? vous ne pouvez pas le contraindre à acheter ce qui Tennuie. Macaulaya dit, en se servant d'une comparaison horriblement anglaise et matérielle, mais juste : « Le talent est sujet aux mêmes lois qui règlent le commerce du coton et de la mélasse; l'offre se proportionne à la demande; la source du talent peut diminuer, si l'emploi en est entravé, et s^accroître si des débouchés lui sont ouverts (1). » Cela est vrai, mathématique, comme deux et deux font quatre; et voilà pourquoi tout talent nouveau, s'il veut faire fortune, est obligé de se prostituer plus ou moins à la mauvaise littérature, la seule que le public entretienne.

Notre bon jeune homme imprimera à cinq cents exemplaires un ouvrage qui lui aura coûté deux années d'études, et dépensera quinze cents francs. Sur ces cinq cents exemplaires, il en distribuera cent gratis à ses amis et à des hommes puissants qui daigneront lui faire le très-grand honneur d'accepter son volume « dont l'aspect attrayant leur promet une lecture des plus intéressantes ». 11 en distribuera cent autres (deux par deux, cela va vite) à des journaux, à des revues qui ne diront pas un mot de son livre, et le vendront

([) Cicéron a dit la même chose en style noble : « Honos alit artes, omnesque incenduntur ad studia gloria, jacentque ea semper quîe apud quosque improbantur. »

quinze sous au bouquiniste. Les trois cents exemplaires qui restent seront emmagasinés chez le brocheur, à qui le bon jeune homme payera six francs cinquante centimes par an pour la location. — Voilà ce qu'on appelle la carrière littéraire.

Et Ton s'indigne de la cruelle obstination des parents qui préfèrent un autre avenir pour leur fils! On s'étonne qu'ils aiment mieux faire de lui un marchand de vin, un procureur, un notaire, n'importe quoi plutôt qu'un homme de lettres ! Homme de lettres! est-ce que c'est une profession? Parlez-moi du coton, des huiles, du guano, parlez-moi du commerce pour établir un homme! Mais est-ce que c'est une position sociale que d'être un homme de lettres^ Ce nom est ridicule, personne ne le prend au sérieux ; on en rit et on en a honte. Un homme de lettres se quahfiera plus volontiers d'étudiant^ tant qu'il n'a pas trop de cheveux gris; ou bien, s'il a la chance de donner à quelques petits drôles des leçons d'écriture ou de grammaire, il s'intitulera Professeur. Dernièrement, un de ces pauvres diables, poussé par la faim, vola un pain chez un boulanger. Il fut pris au collet, mené au poste, traduit en police correctionnelle. Le président l'interrogea : « Votre profession? — Homme de lettres.— Et avec ça, lui dit le juge, avec ça, qu'est-ce que vous vendez Pn

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