‹ Les Artistes, juges et partiesChapitre 13 sur 19 · NEUVIEME CAUSERIE · texte numérisé non relu

NEUVIEME CAUSERIE

« Négliger le style, c'est ne pas aimer assez les idées qu'on veut faire adopter aux autres. » Béranger.

Mesdemoiselles,

Les paroles que j'ai choisies pour le texte de notre méditation de ce jour se lisent dans la Correspondance de Béranger, tome II, page 334, en ces termes : « Négliger le style, c'est ne pas aimer assez les idées qu'on veut faire adopter aux autres. » Ces paroles se lisent dans la Correspondance de Pierre-Jean de Béranger, tome 11, page 334, lettre du 17 mai 1836.

Voici dans quelle circonstance cette pensée mémorable a été écrite.

Un jei^ne homme, nommé Baillet, venait de mourir laissant des manuscrits. Son ami, M. Julien Bourson, eut ridée d'en publier quelques-uns, et consulta BérangeT sur ce projet. Béranger répondit :

« Je fus heureux d'accueillir Baillet, de l'encourager, d'essayer de lui être utile, surtout de payer d'estime et d'attachement la confiance qu'il avait mise en moi : aussi, Monsieur, vous me trouverez toujours disposé à donner à sa mémoire des preuves de cet intérêt. Mais je ne puis, par égard pour cette mémoire qui doit m'être chère, vous dissimuler les craintes que m'inspire le projet que vous semblez avoir conçu de publier quelquesuns des manuscrits laissés par votre jeune ami. Baillet, plongé dans une immensité d'études, tourmenté du désir d'acquérir pour répandre, n'a pas eu le temps de mettre de l'ordre dans ses idées, et surtout de pénétrer les secrets du style, sans lequel presque toutes les publications avortent, à une époque de civilisation où le besoin des formes se fait si généralementsentir, et où l'on peut dire qu'il est si généralement répandu. Sa raison n'avait pas encore reconnu la nécessitéde résumer, grand et dernier travail des bons esprits. Je ne connais de lui que son Manuel, qui exigerait beaucoup de retranchements, et le drame dont vous me parlez, Monsieur, mais qui, selon moi au moins, ne pourrait soutenir l'impression. Je ne savais pas qu'il eût fait de vers, mais je doute fort, lui qui ne soupçonnait pas toute la peine que peut donner la prose à un écrivain diftîcile, qu'il ait jamais pu triompher des entraves de notre versification si étroite et si méticuleuse. Et ne croyez pas. Monsieur, que ce que je dis du style soit une simple affaire de goût. Non, vraiment! la perfection du style doit être recherchée de tous ceux qui se croient appelés à répandre des idées utiles. Le style, qui n'est que la

forme appropriée au sujet par la réflexion et Tari, est le passe-port dont toute pensée a besoin pour courir, s'étendre et prendre gîte dans tous les cerveaux. Le négliger, c'est ne pas aimer assez les idées qu'on veut faire adopter aux autres,)-)

Je diviserai mon sermon, suivant Tusage classique, en trois points. — Premier point: Qu'est-ce qu'une idée? Deuxième point : Qu'est-ce que le style ? Le troisième point traitera de l'amour... j'entends l'amour qu'on doit avoir pour ses idées, afin que le style soit bon. Puis, je gémirai sur la négligence du style à notre époque, soutenant qu'en aucun temps elle n'a été pire qu'aujourd'hui; etje vous exhorterai enfin à soigner le vôtre. Mesdemoiselles, dans une péroraison éloquente, je veux dire aussi pleine que je pourrai de points d'exclamation, pour me conformer en chaque chose à l'usage des prédicateurs.

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