PREMIER POINT
« L'homme, a dit Pascal, n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. » — « Je pense, a dit Descartes, je pense, donc je suis. »
Nous nous consolons d'être des roseaux, par cette réflexion que nous sommes des roseaux pensants, -et nous prenons, en rêvant à cette profonde parole, un petit air penché qui complète notre analogie avec la plante à laquelle Pascal a comparé notre espèce. — Nous nous frappons le front, siège de la pensée, nous
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nous frappons la poitrine, siège du principal organe de la vie, en répétant après Descartes ces mots énergiques: c( Je pense, donc je suis », et nous gardons une ferme et fière conviction de notre existence individuelle.
Que Pascal pût s'appeler un roseau pensant, que Descartes eût le droit de dire « Je pense », nul ne le contestera. Mais, ce que je soutiens, cr'est que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes, qu'ils soient roseaux ou qu'ils soient souches, ne pensent pas, et par conséquent, selon Descartes, n^ont point de véritable existence. Car il importe de bien distinguer ces deux choses : vm^e, et existe?^ ou tVre (I). Remarquez que Descartes ne dit pas : Je pense, donc je vis; il dit : a Je pense, donc je suis. » Il aurait pu dire : Je n>ange, je bois et je dors, donc je vis; j'aime et je hais, donc je vis. Mais il dit: « Je pense », et c'est parce qu'il pense en effet, qu'il a le droit de conclure : « Je suis » ou j'existe. Les plantes vivent, les animaux vivent, les honmies vivent ; seul, l'homme qui pense, existe. Car ce n'est pas tout homme qui existe; c'est celui-là uniquement qui s'élève au-dessus de la plante et au-dessus de l'animal;j qui ne se contente pas de pousser comme l'herbe et comme les arbres, qui ne se contente pas de manger, de boire et de dormir, de propager et d'exterminer sa race, comme les bêtes^ mais qui
(1) Le mot exister est entendu ici dans le sens philosophique (ïétre absoh/.ment, par opposition à la vie mortelle. Pour le sens commun et le langage, au contraire, la vie est supérieure à la simple existence, parce que la vie c'est l'existence animée.
'pense. Cet homme-là s'élève non-seulement au-dessus des bêtes et des plantes, mais au-dessus des hommes; les autres hommes vivent et meurent : lui seul existe. Il est.
Cette distinction supérieure de la pensée fait d'un petit nombre de créatures humaines des personnes intelligentes. — Que sont les hommes, pour la plupart? d'utiles machines ou d'honnêtes moutons. Quelques ouvriers habiles de leurs mains exécutent sans le comprendre ce que d'autres ont pensé. La foule suit les chefs qui marchent devant elle. C'est dans l'ordre. Tout le monde ne peut pas conimander. Il faut qu'il y ait des manœuvres. Les bras qui exécutent sont aussi nécessaires que les esprits qui pensent, et puisqu'il y a des conducteurs, il faut bien qu'il y ait un troupeau. Mais ni les manœuvres, ni le troupeau ne sont, intellectuellement parlant, des j9er5oym(?5. Ils n'ont pas d'existence individuelle. Ils se confondent les uns avec les autres. Ils font nombre, ils font masse, ils s'appellent légion. Ils n'ont ni physionomies, ni caractères, ni rien d'original qui les distingue. Ils sont obscurs et anonymes. Vivant sans exister.
Ils traînent ici-bas Le sombre accablement d'être en ne pensant pas. Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule ; Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule, Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non, N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ; Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère, Détruit; prêt à Marat comme prêt à Tibère ;
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Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus, Pêle-mêle et poussée aux gouffres inconnus. Ils sont les passants froids, sans but, sans nœud, sans
[âge, Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage; Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas. Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas. L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule; Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule ; Car jetant au hasard les cris, les voix, le bruit, Ils errent près du bord sinistre de la nuit (1).
Mais les hommes qui pensent ont ceci de singulier qu'ils rayonnent, et rayonnent diversement. Leur éclatant relief les fait sortir de Tombre, et ne les sépare pas seulement de la foule^ mais les distingue les uns des autres. Ils sont des individus et des princes. Ils ont ceci de plus singulier encore, que cette auréole splendide subsiste après eux; que dis-je, subsiste? elle augmente (2). Leurs noms deviennent des symboles, leurs personnes deviennent des types. Ils demeurent les centres de tout un système. Autour d'eux se groupe et s'étend une sorte d'univers intellectuel. Quand on nomme Aristote, Platon, Shakespeare, Bacon, Descartes, Pascal, Spinoza, Molière, Hegel, Gœthe... prononcer leurs noms seuls c'est évoquer des mondes. Il semble, rien qu'à écrire sur une page blanche les quel-
(1) Les Châtiments.
(2) « Ceux-là vraiment ne meurent point dont la pensée vit après eux... On peut dire même que ces hommes-là gagnent à mourir, et que leur âme, qu'ils ont mise tout entière dans leurs ouvrages, y paraît phis noble et plus pure, dégagée de ce qu'ils tenaient de l'humanité. » Paul-Louis Courier.
ques lettres d*un de ces noms, que toute la page s'éclaire... Voilà les hommes de la pensée.
Penser, c'est donc quelque chose de plus que d'avoir des idées. C'est digérer ses idées, comme on disait au dix-septième siècle, c'est-à-dire les mettre en ordre, y répandre et y établir l'harmonie, en composer un ensemble où tout se tienne, où rien ne soit en désaccord ni en contradiction. îl faut une ampleur et une force d'esprit bien rares pour parvenir à cette puissante unité, et voilà pourquoi je dis qu'il y a si peu d'hommes qui pensent. La plupart des hommes n'ont pas même d'idées. N'ayant point d'idées, leur esprit est en paisible harmonie avec lui-même, mais c'est l'harmonie du néant. Les esprits moyens ont des idées, ils peuvent en avoir beaucoup; j'irai même, si vous voulez, jusqu'à dire qu'ils pensent. Mais ils pensent d'une façon fragmentaire et incomplète. Ils n'arrivent qu'à des résultats partiels. Ils ne descendent pas jusqu'au fond des choses, ils ne s'élèvent pas jusqu'au sommet des choses. Leur pensée s'arrête à micôte ; vaste mais confuse si elle se perd dans les brouillards, nette mais étroite si elle se fixe dans les régions sûres par peur des précipices et des nuages. — Chaque question particuHère, pour un homme qui serait vraiment un penseur, devrait contenir l'histoire et la philosophie tout entières.
Mais nous ne sommes ici ni des penseurs, ni des penseuses, ni des philosophes, ni des génies. Nous sommes des personnes de plus ou moins d'esprit et d'instruction, qui avons plus ou moins d'idées, et qui
pensons plus ou moins. Ce degré relatif d'esprit, d'instruction, d'idées et de pensée est sutlisant pour bien écrire^ et je n'ai à vous parler des idées que dans leur rapport avec le style.
Une idée ne vaut la peine d'être exprimée*, surtout avec la plume, que lorsqu'elle est originale. Répéter toutes les idées d'autrui, ce n'est pas en avoir une seule à soi. Mais qu'est-ce qu'une idée originale? Il n y a rien de nouveau sous le soleil ; depuis six mille ans et plus que les hommes pensent, une idée qui serait peu ancienne ou peu commune risquerait fort de n'être qu^une sottise. Aussi une idée originale n'est point une idée rare ou neuve. C'est tout simplement une idée sincère, venue de nous ou reçue d'autrui, peu importe, mais sincère, que nous avons faite nôtre, à laquelle nous avons foi, que nous comprenons bien et que nous aimons. De telles idées sont déjà assez rares, et il y a des compositions littéraires, il y a des leçons de littérature et des cours tout entiers, il y a des discours académiques, des conférences, des sermons, des articles de revue, de très-gros volumes et de tiiès-longs ouvrages, où vous chercheriez en vain une idée originale selon la définition que je viens de donner. Pourtant on ne peut être écrivain sans cela, et on ne devrait parler que si l'on a quelque chose à dire; mais, parmi les gens qui écrivent, combien y en a-t-il qui soient écrivains ? parmi les personnes qui parlent, combien y en a-t-il qui disent quelque chose?
Voulez-vous savoir, mes chères auditrices, à quel
signe vous connaîtrez si vos idées sont originales ? Je vous suppose pensant à un des sujets de composition que je vous ai donnés, et d'abord je n^ai garde de désigner tel sujet plutôt que tel autre. Car il faut ici que chacune de vous choisisse ce qu'elle aime. C'est la première condition d'un bon écrit. Si vous n'avez poirit de goût pour ce que vous faites, vous écrirez froidement, et la froideur est le pire des défauts. « Qui dit froid écrivain dit détestable auteur ( l ) » . Vous avez donc trouvé un sujet qui vous plaît particulièrement, et vous y pensez. Peu à peu des idées naissent dans votre esprit, masse confuse, embryonnaire, germes sans développement, dont l'abondance vous attire et vous embarrasse. Ne vous hâtez pas de les accueillir; laissez-les croître, laissez-leur prendre une forme : vous en distinguerez bientôt quelques-unes qui vous intéresseront plus que les autres et pour lesquelles vous vous sentirez une affection particulière. Ce seront vos filles ché^ ries, préférées, sans doute parce qu^elles sont à votre ressemblance, parce que vous avez le sentiment profond que persoime n'en a jamais eu ni ne peut en avoir de tout à fait pareilles, et qu'en les exprimant, c'est quelque chose de vous-mêmes que vous produirez à la vie. Non-seulement vous voudrez choisir, pour les mettre à la lumière, ces idées originales qui sont les enfants de votre amour; mais quand d'elles-mêmes elles auront grandi et pris forme dans votre intelUgence, vous ne pourrez pas les empêcher de sortir.
(1) Boileau.
Elles assiégeront les portes pour paraître aux yeux du monde^ pour briller et faire des conquêtes : il faudra bien que vous leur ouvriez. Une fois adultes, il semble qu'elles ne vous appartiennent plus ; désormais elles sont à nous, public; elles veulent servir à notre instruction, à notre amusement, à notre bonheur.... Mais hélas! ces dernières paroles n'éveillent-elles pas en vous un remords? De combien de compositions littéraires notre petit cercle a-t-il profité et joui?
« Savoir choisir, disait Béranger, voilà le goût... Attendez qu'un sentiment bien vif ou qu'une idée grande ou originale vienne vous saisir. Toutes les idées qui nous arrivent, toutes les formes qui se présentent, ne méritent pas d'user notre encre. Il faut choisir; c'est de ce choix que dépend le talent. Ne vous laissez pas aller à tout exprimer. . .» — a Surtout, Madame, écrivait-il encore (et cette pensée mérite d'être citée à côté de celle que j'ai choisie pour texte de notre méditation), surtout, fouillez longtemps dans votre cerveau pour vous assurer qu'à côté de l'idée que vous y puisez, il ne s'en trouve pas une meilleure qui rit de voir que vous lui préfériez une sœur moins fraîche et moins jolie. j>
N'exprimez jamais (en écrivant au moins) que des idées originales . Elles seules méritent le beau nom d'idées. Idée est un mot grec qui signifie, chose vue. Oh! combien de choses nous exprimons que notre esprit n'a point vues, que nos yeux n'ont point contemplées, et qui n'ont fait que frapper nos oreilles ou
traverser notre mémoire ! Ce ne sont pas des idées, ce sont des mots et rien que des mots, des phrases vides, sonores et communes, je ne sais quoi de vague, d'ennuyeux, qui est insupportable et mortel à Fauteur qui le dit comme au lecteur qui dort en lisant son ouvrage ; c'est quelque chose de si fade et de si médiocre, qu'on jette le livre de dégoût, en s'écriant : Mais qu'est-ce donc qui obligeait cet homme à écrire?
N'exprimez, n'exprimez jamais que des idées originales, non pas les monstres bizarres d'une imagination extravagante, mais les chers et légitimes enfants de votre esprit, qui portent votre empreinte, qui sont une image et un fragment de vous-mêmes. Vous les reconnaîtrez à ce signe : l'amour que vous aurez pour eux.