‹ Les Artistes, juges et partiesChapitre 15 sur 19 · DEUXIÈME POINT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME POINT

Quand on a des enfants et qu'on les aime, on en est fier je suppose. On ne veut ni les cacher, ni les montrer à ses amis et aux étrangers dans une tenue qui les déshonore. On est jaloux de leur succès dans le monde. Si on les trouve beaux et aimables, on désire que d'autres les aiment aussi. Quiconque a des idées originales, soigne donc son style naturellement; son style, c'est-à-dire le costume de ses idées. J'appelle dénaturés les pères et les mères, j'entends les écrivains, qui ne soignent pas l'expression de leurs idées; car vraiment cela est contre nature; aussi, comme toutes les choses contre nature, cette négligence est-elle assez rare. — Rare! dites-vous, la négligence du style? — Oh non! la

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négligence du style est chose fort commune; mais, ce qui est rare, c'est de négliger l'expression d'une idée originale. Si vous négligez votre style, c^est presque toujours que les idées par vous exprimées vous sont étrangères et indifférentes; elles ne sont point vos filles, elles ne sont point à vous.

Je ne m'amuserai pas à définir les différentes espèces de mauvais styles. II y en a de mille sortes. Tous ont un caractère conmmn : le défaut de vérité. Au lieu de donner à nos idées le costume qui leur convient, tantôt nous les affublons ridiculement d'une parure de mauvais goût, qui les surcharge et les défigure; tantôt nous faisons pour elles la dépense d'un vêtement magnifique qui les déguise au lieu de les vêtir, parce qu'elles sont trop chétives pour tant de luxe et que leur petit corps insignifiant jure avec la richesse du costume; tantôt, par incurie, nous les laissons courir débraillées comme de véritables gueuses. Il y a peutêtre aussi plusieurs sortes de bons styles; mais je n'en connais qu'un qui soit excellent : c'est celui qu'on ne remarque pas d'abord, tant il est en parfaite harmonie avec l'idée dont il est le vêtement. Le meilleur de tous les styles, comment le définir? ce n'est ni l'habit noir académique avec les gants blancs et la cravate blanche, ni le petit manteau de fantaisie avec une toque à plume ei une épéeaucôté, ni l'ample robe de chambre avec des pantoufles traînantes... Qu'est-ce donc que le style excellent? encore une fois, je ne puis le définir; mais après avoir lu l'écrivain parfait, entendu le parfait orateur, voici ce que nous disons d'abord : Cet homme m'a

tellement intéressé que je n'ai pas songé à faire attention au vêtement qu'il portait.

La Bruyère a dit qu'entre plusieurs manières d'exprimer une idée^ il n'y en a qu'une qui soit la bonne, et qu'il faut la chercher jusqu'à ce qu'on l'ait trouvée.

Gela est vrai, mais il y a une distinction à faire entre l'orateur et l'écrivain. Ces deux talents, le talent d'écrire et le talent de parler, sont si différents, j'allais dire si opposés, que leur alliance chez le même homrne est très-rare, presque aussi rare que celle de la critique et de la poésie. Prenez garde ici d'être dupes d'une tromperie fort commune : beaucoup d'hommes ont laissé la réputation d'orateurs, qui n'étaient que des écrivains doués de mémoire et habiles dans l'art de la déclamation. On ne doit pas appeler orateurs les hommes qui écrivent leurs discours, qui arrêtent d'avance toutes leurs idées et l'expression de chacune d'elles. L'homme vraiment né pour la parole, qu'il soit un puissant tribun politique ou un charmant causeur de salon, est toujours paresseux devant son écritoire ; il a besoin d'un public pour l'exciter et le mettre en verve : au lieu que l'écrivain ne jouit pleinement de ses pensées que lorsqu'il est seul avec lui-même, ses plumes, son papier et son encre.

Or, voici selon moi la différence profonde qui distingue et sépare l'orateur (j'aime mieux dire le parleur, ce mot ayant à la fois plus d'étendue et plus de précision), le parleur de l'écrivain. Quand une idée naît dans son esprit> le parleur, toujours pressé de pro-

duire, trouve sur-le-champ plusieurs formes pour l'exprimer, et il les prend toutes, comme elles viennent, sans chercher la meilleure, Tunique; il passe de Tune à Tautre indifféremment et avec le même feu, plus soucieux de Tidée que de son expression ; ne voulant qu'une chose, convaincre l'auditeur, tous moyens lui sont bons pour gagner la victoire. L'écrivain, au contraire, lentement, soigneusement, cherche entre toutes les formes qui se présentent à son esprit, la forme par excellence; il ne veut pas d'à-peu-près, il ne veut pas non plus de surabondance; il aime tellement son idée qu'il ne peut consentir à se séparer d'elle sans l'avoir revêtue de cette beauté qui est la splendeur du vrai et l'armure par laquelle elle défiera le temps. Car ce n'est pas seulement la génération présente qu'il veut vaincre, ce sont les siècles futurs; l'éternité est toujours devant ses yeux : il faut que sa plume, au bout de laquelle est une petite goutte d'encre, grave sur le papier une pensée ineffaçable et plus indestructible que l'airain.

Certes, il est bien beau d'être un grand orateur. Il n'y a pas de puissance comparable à celle de la parole. L'homme le plus éloquent de son temps en devient, s'il veut, le plus puissant, car il est le maître de tous les cœurs. Il est beau d'avoir la parole à son service et les auditoires sous son empire. Il est beau de suspendre à ses lèvres un millier d'hommes charmés, émus, ravis. Il est beau de pouvoir, à tout instant, monter en chaire ou monter sur une borne, et improviser un discours... Mais que reste-t-il de cette profusion de paroles dont

Tair a retenti? Que reste-t-il de toutes ces idées qu^on a semées au vent avec une facilité qui ferait croire que tout cela n'est rien, et que Tenfantement d'une vérité utile n'est pas un acte sérieux et douloureux de la pensée ? ce qui reste d'un beau morceau de musique, une impression plus ou moins vive et que l'on croit profonde, puis un souvenir, puis rien. — Ce qui est écrit demeure seul.

Mais écrire, ce n'est pas mettre du noir sur du blanc. Les livres se divisent en deux classes : ceux qui sont écrits et ceux qui ne sont pas écrits. Je n'ai pas besoin de vous dire que cette dernière classe est tellement plus nombreuse que l'autre, qu'on a bientôt compté les livres écrits dans l'espace d'un siècle, tandis que dans l'espace d'une semaine la quantité de livres qu'on imprime et qu'on publie sans qu'ils soient écrits, confond l'imagination. Or, ceux-ci meurent tous. Pour reprendre une distinction que je faisais au commencement de ce discours, ils vivent un jour, ils n'existent pas. Mais soyons justes. Parmi tous ces livres qui meurent, la plupart n'étaient point destinés à subsister, et leur fm prévue ne vient frustrer cbez leurs auteurs aucune espérance d'immortalité. On n'écrit pas toujours en vue de l'avenir. Beaucoup de choses ne sont écrites qu'en vue du présent. Beaucoup de choses ne sont imprimées que pour tenir lieu de la parole, et parce que l'impression est un moyen de s'adresser à des milliers d'hommes à la fois. Mais ce ne sont pas là proprement des livres.

Un grand écrivain anglais, Ruskin, a dit en une

belle page ce que c'est qu'un livre; je ne puis mieux faire que de traduire sa définition ^ qui est exacte et magnifique :

«Un livre (1) est par excellence non une conversation, mais une chose écrite, et écrite non en vue d'être simplement communiquée, mais d'être permanente. Le livre de conversation est imprimé seulement parce que son auteur ne peut parler à des milliers d'hommes à la fois; si c'était possible, il parlerait; le volume ne sert qu'à multiplier sa voix. Vous ne pouvez causer avec votre ami qui est aux Indes;' si c'était possible, vous

(1) A book is essentially not a talked thing, but a written thing; and written, not with the view of mère communication, but of permanence. The book of talk is printed ouly because its author canuot speak to thousands of people at once ; if he could, he would — the volume is mère niultiplicotion of bis voice. You cannot talk to your friend in India ; if you could, you would; you write instead : that is mère conveyance of voice. But a book is written, not to multiply the voice merely, not to carry it merely, but to préserve it. The author kas soraething to say which he perceives to be true and useful, or helpfully beautiful. So far as he knows, no one has yet said it; so far as he knows, no oneelsecan say it. He is bouud to say it, clearly and raelodiously if he may; clearly, at ail events. In this sum of his life, he finds this to be the thing, or group of things, manifest to him ; — this the pièce of true knowledge, or sight, which his share of sunshine and earth has permitted hira to seize. He Avouid fain set it down for ever, engrave it on rock, if he could, saying : » This is the best of me; for the rest, I ate, and drank, and slept, loved, and hated, like another ; my iife was as the vapour, and is not; but this I saw and know; this, if anythiug of mine, is worth your memory. » That is his « writing: » it is, in his small human way, and "with whatever degree of true inspiration is in him, his inscription, or scripture. That is a « Book. »

causeriez; vous écrivez à la place; votre lettre ne sert qu'à porter votre voix. Mais un livre est écrit, non pour multiplier la voix simplement, non pour porter la voix simplement, mais pour la conserver. L'auteur a quelque chose à dire qui lui paraît vrai et utile, ou beau d'une beauté bienfaisante. A sa connaissance, nul ne Ta dit encore ; à sa connaissance, nul autre ne peut le dire. Il est né pour le dire, clairement et mélodieusement s'il le peut, clairement dans tous les cas. Dans le cours total de sa vie, c'est la chose ou l'ensemble de choses qui s'est manifesté à lui; c'est la part de vraie science, c'est la perspective, que sa portion de soleil et de terre lui a permis d'embrasser. Volontiers il fixerait cette chose éternellement; volontiers il la graverait sur le roc s'il le pouvait, disant : Voici le meilleur de moi-même; pour le reste, j'ai mangé, j'ai bu, j'ai dormi, j'ai aimé, j'ai haï comme un autre; ma vie était une vapeur et n'est plus; mais ceci je l'ai vu, ceci je l'ai connu; ceci (si quelque chose de moi mérite qu'on s'en souvienne) est digne de votre souvenir. — Voilà son écrit; voilà dans sa petite sphère humaine et quel qu'ait été son degré d'inspiration vraie, son inscription, sa signature. Voilà un Im^e. »

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