LORD FRANÇOIS BACON DE VERULAM
Mesdemoiselles,
Sterne n'avait-il pas raison de dire qu'une des plus grandes vanités qui soient sous le soleil, c'est de former des plans ? Je comptais aujourd'hui vous faire une leçon sur les opinions littéraires de Madame Sand; samedi prochain je vous aurais entretenues des idées esthétiques d'un compositeur et d'un peintre, MM. Richard Wagner et Eugène Delacroix, afin que, dans un cours intitulé « Les Artistes juges et parties » , une séance au moins fût donnée aux artistes; enfin notre dou-
(1) Cette causerie et la suivante sont la traduction libre (trèslibre) d'une thèse latine intitulée : Qualis sapientix antiquse lavdator, qnalis înterpres, Francisons Baconics exstiterit ; en vente chez Thorin, libraire-éditeur, 7, rue de Médicis, k Paris.
zième conférence eût clos toute la série par une conclusion digne de ce nom: nous devions y passer en revue les goûts si curieux et si divers de tous les grands écrivains ou artistes proprement dits dont nous nous serions successivement occupés^ examinant une dernière fois le sujet à ce point de vue particulier et nouveau: Tamour qu'ils ont eu pour les bêtes. Tel était mon plan. Une circonstance ennuyeuse, un travail subit et forcé que je ne puis remettre j m'oblige à changer de dessein tout à coup, à renvoyer à la fm ma causerie sur Madame Sand, et Texécution de mes autres projets aux calendes grecques.
Ce n'est pas sans regret que je m'y vois contraint ; souffrez donc qu'à défaut de développements pour lesquels le temps me manque, je vous apporte au moins quelques indications. Je voudrais d'abord effleurer, à la surface et en hâte, les deux intéressants sujets d''étude que je ne pourrai point traiter à fond.
Delacroix et ^Yagner ont tous deux un travers d'esprit qui paraît fort étrange, mais qui est moins rare qu'on ne pense chez les hommes doués par la nature de plus de génie pour créer que de goût pour critiquer, et que j'ai déjà noté ailleurs à propos de Byron (l) : leurs théories, en plus d'un point, sont directement opposées à leur pratique. Il ne s'agit pas ici d'une simple inconséquence, de cette faiblesse d'exécution qui est la condition même de l'humanité, et qui
(1) V. Causeries Guernesiaises, Dixième causerie.
nous laisse dans tous nos efforts bien en deçà de notre idéal; la contradiction dont je parle est absolue: ces hommes-là disent une chose et font exactement l'inverse. Delacroix, ce fougueux coloriste que Déranger appelle un faiseur de gâchis, était un apôtre fervent et presque étroit du dessin; correction, pureté des lignes, voilà ce qu'il prêchait avant tout; il avait une dévotion particulière pour le classique auteur de VA7H poétique, et il n'eût pas fallu railler en sa présence les académies de David (1). — Wagner reprochait à Derlioz (avec quelle dureté, et en quels termes!) des défauts qu'on est tout étonné de ne pas lui entendre louer comme autant de mérites, et la critique qu'il fait de cet artiste retombe si directement sur lui-même, que le lecteur confondu croit qu'il veut rire; mais le bon, c'est qu'il est sérieux; étant sérieux, il est bien plus comique.
Si Derlioz, écrit-il, a continué Deethoven, c'est en suivant une direction où celui-ci avait sagement renoncé à s'engager plus avant. Les coups de plume irréfléchis, les tons aigres et criards auxquels on reconnaît le Deethoven en quête de nouveaux moyens d'expression sont à peu près le seul héritage que le pétulant disciple ait recueilli du grand maître. Je mets en fait que la principale vocation de Derlioz et le plus beau de son enthousiasme lui viennent d'avoir tenu ses yeux passionnément fixés sur ces coups de plume vraiment barbares... Une surexcitation voulue, un tournoiement vertigineux, voilà l'inspiration de Derlioz;
(1) Pour l'étude des idées esthétiques de Delacroix, consulter les articles qu'il a donnés à la Rerne des Devx-Mondes : Michel-Ange {l^^&ovitlSSl); Enseignement dit dessin{lô sept. ISoO) Proudhon {\'' no^. 1846) ; Gros (1" sept. 1848).
s'il en sort, c'est pour retomber dans l'anéantissement d'un mangeur d'opium, et, pour surmonter cet état d'insensibilité désastreuse, il ne lui reste alors qu'à réchauffer son délire par toutes sortes de moyens factices, et qu'à s'épuiser en efforts, qu'à mettre en avant tout son arsenal d'artillerie. A vouloir de la sorte accoucher des monstres de son imagmation épouvantablement tourmentée, à les vouloir faire voir et toucher par tous les incrédules de son pubhc parisien, Berlioz a poussé son énorme intelligence musicale à un degré de puissance technique dont jusqu'à lui on n'avait pas eu l'idée. Ce qu'il avait à dire était si insolite, si renversant, si parfaitement antinaturel que, les simples paroles ordinaires ne lui suffisant point, il dut appeler à son aide tout l'exorbitant appareil de la plus comphquée des machines, et faire rendre sa pensée par une mécanique dont il savait comme pas un gouverner les ressorts mille fois ingénieux et puissants, les choses qui lui passaient par l'esprit n'étant point humaines et ne pouvant dès lors être exprimées par un organe humain (Ij.
Voilà ce que Wagner pensait de Berlioz. Il est pi-
(1) La critique musicale de Wagner semble souvent inspirée par les plus petites passions, de même que la critique littéraire de "NV. Scblegel; témoin le pamphlet intitulé le Judaïsme dans la musique'^ on y trouve des jugements comme celui-ci : « Nous croyons que ce compositeur (il s'agit de Meyerbeer) voudrait bien créer des œuvres d'art et qu'il sait qu'il n'est pas en état de le faire... Quand nous le voyons ainsi accablé par la peine qu'il se donne pour se troni]»' r lui-même, il nous apparaît presque comme un personnage tragique; mais il y a chez lui trop d'intérêt personnel en jeu pour qu'il ne s'y mêle pas beaucoup de comique : d'ailleurs, le judaïsme qui règne dans les arts, et que ce compositeur représente dans la musique, se distingue surtout par son impuissance à nous émouvoir et par le ridicule qui lui est inhérent. »
DIGRESSION SUR BACuN. 325
quant de lire ensuite ce que Berlioz a écrit sur Wagner :
Si l'école de l'avenir vient nous dire : — Il faut faire le contraire de ce qu'enseignent les règles; on est las de la mélodie, on est las des dessins mélodiques, on est las des airs, des duos, des trios, des morceaux dont le thème se développe régulièrement; on est rassasié des harmonies consonnantes, des dissonances simples, préparées et résolues, des modulations naturelles et ménagées avec art; il ne faut tenir compte que de l'idée, ne pas faire le moindre cas de la sensation ; il ne faut accorder aucune estime à l'art du chant, ne songer ni à sa nature ni à ses exigences; il faut dans un opéra se borner à noter la déclamation, dût- on employer les intervalles les plus inchantables, les plus saugrenus, les plus laids; il ne faut jamais s'inquiéter des possibilités de l'exécution; si les chanteurs éprouvent à retenir un rôle, à se le mettre dans la voix, autant de peine qu'à apprendre par cœur une page de sanscrit ou à avaler une poignée de coquilles de noix, tant pis pour eux, on les paye pour travailler, ce sont des esclaves ; les sorcières de Macbeth ont raison, le beau est horrible, l'horrible est beau : si telle est cette religion, trèsnouvelle en effet, je suis fort loin de la professer; je n'en ai jamais été, je n'en suis pas, je n'en serai jamais ; je lève la main et je le jure : Non credo (l).
(1) Revue des JJeux-^Io/ides du 15 avril 1869. — Berlioz, esprit curieux, âme ardente, a jeté la richesse un peu confuse de ses sentiments et de ses idées dans une série d'ouvrages extrêmement intéressants au point de vue, non-seulement de la musique en particulier, mais de la philosophie de l'art en général. Ce sont ses Mémoires, les Soirées de V orchestre, les Grotesques de la rmisique et A travers chants. Les profanes (j'entends ceux qui ne savent pas la musique) trouveront dans cette lecture, avec beaucoup de notions neuves et justes qui redresseront et enrichiront leurs esprits, maintes formes d'expression
326 CAUSERIES PARISIFWES.
0 i'amusant tribunal de critique que celui où les^wges sont en même temps parties !
Je passe à mon second sujet. — Vous savez que les traits les plus profonds du caractère des individus se trahissent aux yeux de qui sait observer, dans les mouvements et dans les actes les plus insignifiants en apparence. « Je maintiens, disait M. Shandy. je maintiens qu'un homme de sens ne pose pas son chapeau quand il entre dans une chambre et ne le reprend pas quand il en sort, sans qu'il lui échappe quelque chose qui révèle ce qu'il est. » Cherchons un ou deux autres exemples aussi vulgaires. En montant dans un omnibus, le voyageur timide se glisse le plus près possible de l'entrée; le voyageur sociable afTectionne les places du milieu, pendant que Végoïste ou l'homme absorbé en lui-même, penseur, poëte, épicurien, ne se trouve à son aise que dans un coin, au fond. Quand je vois une petite fille qui n'aime pas sa poupée, quand plus tard j'entends cette petite fille, devenue grande demoiselle, dire dédaigneusement, à la vue d'une de ses amies caressant quelque jolie bête : « l don't like pets », je ne j)uis m'empêcher, je vous l'avoue ici, de concevoir un doute sur l'aptitude de cette beauté à devenir jamais une bonne et heureuse maman. A quoi tendent ces remarques? à vous montrer que les plus petites choses ont leur sens, et qu'ainsi il n'est nullement indigne de
extraordinaires et heureuses, telles que la passion en inspire aux artistes originaux.
la philosophie de s'informer si les grands artistes aimaient ou n'aimaient pas les animaux, s'ils en élevaient dans leur maison, s'ils préféraient le chien au chat ou le chat au chien.
Chateaubriand préférait décidément le chat. « J'aime, disait l'égoïste et superbe vicomte à M. Marcellus son secrétaire d'ambassade, j'aime dans le chat ce caractère indépendant et presque ingrat qui le fait ne s'attacher à personne; cette indifférence avec laquelle il passe des salons à ses gouttières natales : on le caresse, il fait gros dos; mais c'est un plaisir physique qu'il éprouve, et non, comme le chien, une niaise satisfaction d'aimer et d'être fidèle à son maître, qui l'en remercie à coups, de pied. Le chat vit seul; il n'a nul besoin de société, il n'obéit que quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir et griffe tout ce qu'il peut griffer. » — Ces raisons, purement morales, de la préférence de M. de Chateaubriand pour le chat sont peutêtre un peu trop raffinées pour toucher beaucoup de monde. Je ne conteste point les titres particuliers que le plus traître des animaux peut avoir dans la scé' '^^j, tesse même de sa nature à la sympathie de quelques misanthropes; mais ce sont en général de simples raisons esthétiques, la grâce, l'élégance, la noblesse des formes, qui déterminent en faveur de « Sa Majesté fourrée » tant de cœurs sensibles surtout à la beauté :
Les amoureux fervents et les savants austères Aiment également, dans leur mûre saison, Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, Qui, comme eux, sont frileux, et comme eux, sédentaires.
Amis de la science et de la volupté.
Ils cherchent le silence et Ihorreur des ténèbres : L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres, S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent, en songeant, les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes, Qui semblent s'endormir dans un rêve sans (in.
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques, Et des parcelles dor, ainsi qu'un sable fm, Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques(l).
Lord Byron avait des chats, des chiens, des singes, un faucon, un corbeau, toute une ménagerie bruyante et discordante dont il s'embarrassait partout en voyage avec une théâtrale ostentation; mais sa bête favorite était un dogue énorme qui, toujours à la chaîne devant la porte de son appartement, en rendait rapproche formidable : ne pouvant faire amitié avec un tigre, il se contentait de ce gardien. — Lamartine a coulé sa vie au milieu de grands lévriers tranquilles : n'^percevez-vous pas une secrète analogie entre la poésie de Lamartine dire"^*' aristocratique animal, élégant et doux, plein d une noble indolence, un peu fade? — A Jersey, Victor Hugo avait pour compagnon de ses sombres promenades d'exil un affreux chien noir, sale, hérissé, farouche, mais le plus brave et le plus honnête chien de la république canine; il répondait au nom de Ponte.
Je dis à mon chien noir : <« Viens, Ponto, viens-nous-en ! >» Et je vais dans les bois, mis comme un paysan;
(1) Charles Baudelaire.
Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres...
Je prends Froissard, Montluc, Tacite, quelque histoire,
Et je marche, effaré des crimes de la gloire...
O triste humanité, je fuis dans la nature !
Et pendant que je dis : « Tout est leurre, imposture,
Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu ! »
Mon chien Ponto me suit. Le chien, c'est la vertu
Qui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bête.
Et Ponto me regarde avec son œil honnête (i).
Hélas ! Ponto est mort, Ponto le dernier représentant de lavertusurlaterreindignée, etaujourd'hui àGuernesey, Fauteur des Châtiments, lassé de haine, nourrit dans son palais de Hauteville Bouse un lourd lévrier gras, gourmand et paresseux; il Ta nommé Sénat. Sur le collier de ranimai il avait de sa main gravé ce superbe distique :
Je voudrais que chez moi quelqu'un me ramenât ; Mon état chien, mon maître Hugo, mon nom Sénat.
Le chien ne s'est pas perdu, mais on a volé d'abord le collier; ce qui a fait dire à un flatteur (car les grands poètes ont leurs flatteurs comme les rois) :« Maître, pourquoi aussi mettez-vous des diamants au cou de votre chien? » Tout le monde reconnaît, sans qu'on la signale, Pintention satirique de Victor Hugo dans le choix qu'il a fait du nom de Sénat pour son chien, bête aussi coûteuse qu'inutile; ainsi, dans l'ordre politique, l'analogie saute aux yeux et se suit aisément jusqu'au bout. Mais dans l'ordre poétique il n'en est pas de même, et
(1) Les Contemplations,
j^avoue que j^ai grand'peine à distinguer l'ombre d'un rapport entre le talent de Victor Hugo et un lévrier : notons pourtant que ce lévrier est énorme, et que c'est sa seule fonction (i).
Je m'arrête ici, c'est-à-dire à l'entrée de la question, et je vous laisse intacte l'immense étude des chiens, chats, singes, perroquets, tortues, serins, et autres animaux des artistes modernes, envisagés dans leurs rapports avec le caractère ou le génie de leurs maîtres. — Aujourd'hui, et pour huit jours encore, c'est du grand chancelier d'Angleterre, lord François Bacon de Yerulam, que j'ai le devoir de m'occuper et que je demande la permission de vous entretenir. Nous ne parlerons pas de la philosophie de Bacon, mais seulement de sa critique et des jugements qu'il a portés sur les Anciens; vous voyez que nous ne sortons pasde notre éternel sujet.
Sans avoir, je suppose, appris dans les auteurs la philosophie ni son histoire. Mesdemoiselles, si l'on vous demandait quels sont les plus grands philosophes de l'antiquité, vous n'hésiteriez pas à répondre : C'est Platon, Aristote et leur maître Socrate.Gar ces noms, vous le savez de reste, sont élevés plus haut que tous les autres noms et consacrés par le respect unanime des hommes. Votre réponse serait juste, et juste aussi le sentiment qui, dans l'inaptitude où vous êtes sans doute
(1) Voir, dans les Chansons des Rues et des Bois, rétonnante peinture de Pégase :
Sa fonctioa est d'être énorme Sans s'occuper du cayalier, etc.
à juger la chose par vous-mêmes, vous ferait consulter et suivre l'universalité des suffrages.
Mais Bacon n'était pas du tout de cet avis. Il pensait que les plus grands philosophes de la Grèce étaient le vieux Thaïes, Heraclite, Démocrite et quelques autres fols (conmie eût dit l'irrévérencieux Rahelais), antérieurs à Socrate, et d'une renommée comme d'une influence relativement fort inférieure; il pensait que l'enseignement de Socrate avait égaré la philosophie hors de ses véritables voies, et qu'après lui ses disciples et tous leurs successeurs avaient continué de faire fausse route. Et si quelqu'un eût dit à Bacon : Quelle singulière idée! personne ne partage votre opinion et vous êtes seul contre tout le monde. — « Tant mieux! aurait-il répondu fièrement comme Alceste, c'est ce que je demande; le consentement général des hommes est si peu une autorité, que partout où je le rencontre affirmant très-haut quelque chose, je suppose d'abord que le contraire est vrai. II avait bien raison cet Athénien qui demandait : Quelle sottise ai~je dite? en entendant le peuple l'applaudir (1). » Bacon était peut-être un peu trop dédaigneux; mais une chose est sûre : c'est que les paradoxes des esprits originaux et hardis sont plus curieux, voire plus instructifs que les lieux communs de la foule, quelque sensés qu'ils soient. — Examinons donc avec le soin, le respect qu'il mérite, l'intéressant paradoxe de Bacon.
La philosophie, en Grèce, est née (et cela est trop naturel pour n'être pas vraisemblable de tous les autres
(1) Voyez Nov. org., I, 77. — Red. philosoph., 24.
pays)^ non point de la réflexion intérieure de l'homme qui, se repliant sur lui-même, interroge sa conscience, sonde sa destinée, mesure les limites de son savoir et la portée de son esprit, mais d'abord, simplement, de rétonnement et de la curiosité qu'il éprouve en face des phénomènes du monde extérieur. La réflexion, au pas lent et boiteux, arrive beaucoup plus tard; à l'origine rhomme est comme l'enfant : il est trop émerveillé du spectacle de tout ce qui l'entoure pour être fort intrigué par les mystères de sa propre personne, et comme l'enfant aussi, il veut obtenir une réponse prompte, immédiate à toutes les questions qu'il pose; son imagination va, court, vole, devançant en lui la raison. De quoi le monde est-ii fait et comment a-t-il été fait ? qu'est-ce que le soleil, la lune, les étoiles, le jour, la nuit, l'eau, le feu, la tempête ? qu'y a-t-il au delà de l'Océan ? qu'y a-t-il au fond de la mer et sous la terre? Voilà ce que se demandent les individus et les peuples enfants, et non pas : Qui suis-je ? que puisje savoir? pourquoi ai-je été mis en ce monde? quels sont visà-vis des hommes mes devoirs et mes droits ? Ces autres problèmes, non moins graves, mais moins ambitieux, sont réservés à la maturité. La philosophie de la nature a donc été partout la première ; elle a précédé, en Grèce comme ailleurs, celle qui a pour objet le cœur et l'esprit humain, la morale, la politique et la logique, l'homme en un mot.
Les faiseurs de systèmes du monde sont des poêles ; quelques-uns sont de grands poêles, et j'estime qu'il ne faut pas moins d'imagination, d'invention, enfin de
génie poétique pour écrire une cosmogonie que pour écrire VIliade. On pourrait même trouver que la composition de l'Iliade ne demande pas autant de libre fantaisie, et qu'Homère est un esprit très-positif en comparaison de quelques sublimes rêveurs. Pour achever d'un trait cette ressemblance, cette parenté étroite de la métaphysique et de la poésie, les anciens philosophes chantaient leur philosophie,, mettaient leurs systèmes en vers, se plaçaient au début, eux et leurs beaux songes creux, sous l'invocation de la Muse. Quand on déchiffre ce qui reste de ces vieux poëmes (car presque tout a péri), on y trouve naturellement mainte idée qui choque par son extravagance; mais on est bientôt frappé d'une impression fort différente : c'est que ces extravagances ne sont guère plus folles après tout que celles qui se sont produites en des temps plus modernes; d'âge en âge les mêmes élucubrations reparaissent avec très -peu de changements essentiels^ et dès l'antiquité on voit se dessiner les grands systèmes qui composent et qui divisent toute la philosophie.
Le matérialisme est le premier en date. Cette philosophie de l'apparence sensible devait d'abord séduire l'imagination des hommes; c'est sous le climat de l'Ionie qu'elle a pris naissance et fleuri. Thaïes de Milet croyait que l'eau était le principe de tout, et que la terre reposait au sein de l'océan dont elle était sortie. Son disciple Anaximandre, développant la doctrine du maître, enseigna que l'homme est venu au monde sous la forme d'un poisson; johe invention que nous avons
vue reprendre faveur au dix-huitième siècle (1) . Anaximène vint ensuite et changea tout cela; cet hérétique soutint que le principe des choses n'était point Teau, mais l'air^ que Fair portait partout la vie et produisait par ses propres modifications tous les autres éléments, Teau, la terre, le feu, les vents, les nuages, le chaud, le froid, la pierre même. Cette idée fit fortune, et bientôt un autre philosophe de la même école, Diogène
(1) Et de nos jours, mais avec le caractère de la science, et non plus comme une fantaisie. On sait que de grands savants modernes, substituant à l'idée de création le point de vue d'une métamorphose intinie, considèrent la série des êtres animés comme une seule échelle ascendante qui s'élève graduellement des plus simples aux plus compliqués. Cette école, qu'on appelle l'école transformiste, et dont le plus illustre représentant est Darwin, s'appuie sur plusieurs sortes de preuves. Elle montre, chez les êtres organisés, certains organes rudimentaires et avortés, sans usage pour Tanimal auquel ils appartiennent, mais qui, développés chez d'autres animaux, y remplissent d'importantes fonctions. Elle montre encore les embryons, dans le sein maternel, traversant des phases diverses et gravissant peu à peu tous les échelons de la série des êtres, si bien que le développement embryonnaire est parallèle au développement paléoutologique. Voici ce que nous lisons, à ce propos, dans la Revue des Detuc-Mofides du 15 dé^-embre 1871 : — « Sur une planche dessinée par lui-même, Haeckel (naturaliste et professeur d'Iéna) nous montre des embryons âgés de quatre semaines, de l'homme, du chien, de la tortue, et du poulet au quatrième jour. L'identité est presque absolue. Tous sont munis d'une queue; les membres se montrent sous la forme de quatre petits moignons; la place du nez, de l'œil et de l'oreille est marquée. Tous portent trois fentes branchiales qui ne persistent que chez les poissons, et s'etiaceront chez les animaux que nous avons nommés. Ces fentes nous démontrent que tout vertébré présente d'abord une organisation qui l'assimile aux poissons. Au bout de deux mois chez l'homme, six semaines chez le chien et la tortue, huit jours
d'ApolloniC;, allant plus loin, conçut le monde comme un être vivant, un véritable animal, auquel il attribua des organes respiratoires, qu'il aperçut très distinctement dans les étoiles. Avec Heraclite d'Ephèse, nouveau schisme; cet illustre penseur, rejetant Tair et Teau, présenta le feu comme principe unique de Punivers. Le feu, disait-il, anime tout et détruit tout, sa puissance est irrésistible; sans lui rien ne peut naître et avec lui rien ne peut durer; tout change donc, tout s'écoule, tout est dans un mouvement perpétuel.
Le dernier mot du matérialisme n'était pas dit encore ; les philosophes de Thrace, comme vous allez le voir, perfectionnèrent beaucoup les doctrines de l'école ionienne. Selon Leucippe et Démocrile d'Abdère, les principes de l'univers sont les atomes, c'est-à-dire les points indivisibles auxquels on aboutit après avoir divisé et subdivisé la matière autant qu'on a pu. Il y a des atomes ronds, il y en a de carrés, il y en a de crochus : par leur concours dans l'espace vide ils ont formé le monde et tout ce qu'il contient. 11 ne faut pas rire de Démocrile, Mesdemoiselles; c'était un grand philosophe. Toute l'antiquité le vénérait; il écrivit soixante-
chez le poulet, les fentes branchiales ont disparu, mais la queue persiste encore, les doigts et les orteils apparaissent, et quelques différences commencent à se manifester entre le chien et l'homme d'un côté, le poulet et la tortue de l'autre. A partir de ce moment, les différences s'accentuent, et ces êtres si semblables au début deviennent des types complètement distincts; mais leur état embryonnaire nous a dévoilé leur identité originelle, et nous a prouvé que leur organisation est d'abord, non pas celle du groupe dont ils font partie, mais celle des poissons, animaux aquatiques placés au bas de l'embranchement des vertébrés. »
douze ouvrages; il vécut cent neuf ans; son langage ressemblait à celui de Jupiter lui-même : il a dit que la femme est beaucoup plus portée que Thomme à la ruse et à la malice^ et que son plus bel ornement est le silence.
Pendant ce temps, dans la partie méridionale de l'Italie, qu'on appelle la grande Grèce, Pythagore et ses disciples se livraient à l'étude des mathématiques. Exclusivement absorbés par cette méditation, ils en vinrent à penser que les principes de leur science, c'est-à-dire les nombres, étaient les principes de tous les êtres. Telle combinaison de nombres leur sembla être la justice, telle autre Tâme ou Tintelligence. Le ciel tout entier leur parut comme une harmonie et comme un nombre. Ces mathématiciens parfois calculaient juste. L'un d'eux, Philolaùs, découvrit le mouvement de la terre. Il se trompa, en la faisant tourner autour d'un feu central et non autour du soleil; mais il vit le premier que la terre tournait : vérité capitale qu'Aristote devait méconnaître et laisser tomber en oubli , jusqu'aux temps où Copernic et Galilée, la remettant au jour, en auront tout l'honneur.
De même que l'école d'ionie s'était prolongée dans l'école d'Abdère, l'école pythagoricienne eut sa suite et son achèvement dans l'école d'Elée. Les principaux philosophes éléates sont Xénophane , Parménide et Zenon. Pythagore avait signalé l'harmonie qui règne dans le monde et y manifeste l'unité de son principe. Xénophane, contemplant cette belle harmonie, déclara qu'elle était Dieu lui-même. Parménide, à l'exemple de
son maître, ne vit que Tunité partout et nia la variété. Zenon alla plus loin, il nia le mouvement et Texistence même du monde. C'est ainsi que l'idéalisme d'une part, le matérialisme de l'autre, poussaient leur logique à l'extrême.
Deux grands hommes, Empédocle d'Agrigente et surtout Anaxagore, tentèrent, par un sage éclectisme, de concilier ces doctrines contraires, tempérant l'une par l'autre et cherchant la mesure où chacune était vraie ; mais ils eurent beau faire, leur exemple et leurs efforts n'empêchèrent point la lutte des dogmatismes de produire son effet naturel, qui est le scepticisme : toute la Grèce devint sceptique.
De la poussière des anciennes écoles tombées en décomposition sortit un essaim de beaux-esprits, sans convictions, mais raisonneurs diserts et subtils, qu'on appela sophistes. Gorgias et Protagoras sont les plus fameux. Ces faux sages, faisant de la philosophie métier et marchandise, ouvraient partout des écoles, savaient piquer la curiosité du vulgaire, attiraient la jeunesse en foule, et lui vendaient à prix d'or l'art de rendre tout vraisemblable; car pour eux il n'y avait point de certitude. Le principal caractère des leçons qu'ils faisaient payer si cher, c'était de soutenir que rien n'est vrai d'une manière absolue, que dans toutes les questions le pour et le contre sont également plausibles; ils cherchaient des exemples variés dans l'ordre moral, politique, etc., et, indifférents au fond des choses, ils développaient avec une brillante faconde et une dextérité pleine de charme les raisons qui rendaient valables
l'une et Tautre thèse. Raffinant les esprits ils corronnpaient les âmes, et menaçaient d'éteindre en leur foyer le patriotisme et la vertu.
C'est alors que parut Socrate; il fit la guerre aux sophistes, et il réforma la philosophie. Cicéron. voulant caractériser cette réforme, dit que Socrate fit descendre la philosophie du ciel sur la terre (1). Cela veut dire qu^avant lui les philosophes cherchaient à pénétrer les secrets du ciel, Forigine et la tin des choses, les grands phénomènes naturels, les astres, leur grandeur, leur distance, leur cours : Socrate montra le premier que, si l'homme peut savoir quelque chose, c'est en vertu des lois de sa propre nature; qu'ainsi donc l'esprit humain étant l'instrument de toute connaissance, c'est cet esprit, c'est notre nature, c'est nous-mêmes qu'il nous importe, avant toute recherche ultérieure, d'étudier et de connaître à fond. « Connais-toi toi-même », ces mots devinrent le programme et comme le refrain de son enseignement. « Pour moi, répétait-il avec sa fine ironie, je n'ai pas de temps à donner à des problèmes qui exigent autant de loisir que d'application d'esprit, car je ne suis pas encore arrivé, selon le principe de l'oracle de Delphes, à me connaître moi-même, et il me semble ridicule qu'un homme qui s'ignore s'occupe de ce qui ne le concerne pas. En conséquence, je laisse de coté ces questions, et tout en croyant ce que croient les autres, je médite, comme je viens de le dire, non sur elles, mais sur moi-mêine, pour savoir si je
(1) Tv.sculan., 1. V, § 4.
suis un monstre plus compliqué et plus sauvage que Typhon , ou bien une créature plus douce et plus simple, jouissant naturellement d'un sort heureux et modeste (1). » Ainsi, le premier objet de la philosophie (je ne dis pas le seul ni même le plus grand, mais le premier), celui par lequel il convient de commencer, ne fut plus la nature^ mais Thomme. Telle est la réforme de Socrate. Cette réforme eut gain de cause; c'est par l'importance nouvelle et capitale donnée à l'étude de la nature humaine, que la philosophie de Platon et d'Aristote se sépare profondément de celle qui avait tant déraisonné, tant divagué avant d'aboutir au scepticisme des sophistes.
Voilà, si je n^'ai pas tout à fait oublié l'enseignement officiel de la docte université de France, le sommaire de l'histoire de la philosophie, depuis Thaïes de Milet jusqu'aux deux grands hommes qui continuèrent et achevèrent l'œuvre de Socrate. Le monde admire, le monde approuve généralement le maître et ses disciples.
Mais Bacon est d'un autre avis. « Nous avons recherché, dit -il, avec un soin extrême et recueilli avec un respectueux amour tout ce que nous avons pu trouver des écrits de Pythagore, d'Empédocle, d'Heraclite, d'Anaxagore, de Parménide, de Xénophane, de Leucippe , de Démocrite et des autres vieux philosophes, soit dans les livres où Aristote prétend les réfuter, soit dans ceux où Platon et Cicéron les citent, soit dans les Traités moraux de Plutarque, soit dans les
(1) Phèdre.
Vies de Diogène Laërce, soit dans le poëme de Lucrèce, soit enfin dans tous les autres auteurs tant sacrés que profanes. Le temps, en détruisant leurs ouvrages, nous a ôté le moyen et de connaître exactement leurs doctrines et de les juger avec équité. Aristote, semblable aux princes ottomans, pour assurer sa propre domination, a commencé par massacrer tous ses frères; ennemi et insulteur de Tantiquité. il méprise tellement ses prédécesseurs, qu'à peine daigne-t-il les nommer, sinon pour les couvrir d'injures. Mais jamais ce bel auteur, jamais cet heureux larron de la science d'autrui, n'aurait obtenu Tempire si Ton avait persévéré dans l'étude et gardé le culte des Anciens. Et pourtant il n'a pu réussir avec toute sa violence, ni Platon avec sa majestueuse emphase, à étouffer complètement la voix de la sagesse antique. Ces deux hommes n'auraient pas anéanti la philosophie, s'ils n'avaient eu Genséric et Attila pour complices dans cette œuvre de destruction. Les Barbares ayant inondé l'empire romain, et la science humaine ayant, pour ainsi dire, fait naufrage, les écrits d'Aristote et de Platon, comme des planches d'une matière plus légère, surnagèrent seuls sur le flot des âges (l). »
A la bonne heure ! voilà un homme qui ne pense pas comme tout le monde, et qui a une façon originale d'exprimer ses idées. Mon dessein n'est pas de relever les inexactitudes et les injustices de ce jugement étrange.
(1) V. Nov. org., I, 77. — De Augm., 1. III, c. iv, % 1, 10. — Cog. et via., XIII. — Red. philosoph., 20, 22, 25. — De pHn cip, atq. origin,, 3, 6,
A le discuter tout à fait sérieusement il y aurait un peu de naïveté; la rhétorique est trop sensible dans ce langage outré. Nous ferons ce que nous avons toujours fait dans Fordre littéraire, lorsque nous nous sommes trouvés en présence de quelque respectable absurdité tombée d'une bouche illustre : nous remonterons simplement à la source du paradoxe. Or, la source est ici dans les principes philosophiques et dans la tournure générale de l'esprit de Bacon.
Pour Bacon, comme pour les philosophes primitifs de la Grèce, la connaissance des lois de la nature était le véritable objet de la philosophie. Mais le penseur anglais ne s'en tenait point là. Il n'était pas homme à se contenter de la science pour la science; le savoir n'avait de prix à ses yeux qu'autant qu'il est utile et présente des avantages pratiques. Si donc il voulait connaître la nature, c'était pour lui commander, selon sa fière expression; c'était pour augmenter, par les inventions de toutes sortes qui suivent les grandes découvertes, le bien-être de l'humanité, et diminuer ses souffrances. Il a défini d'un mot, dans sa langue énergique et pittoresque, le but qu'il poursuivait : ce but c'était le « fruit » ; la science pour lui n'était donc qu'un moyen. — Il se distingue par là non-seulement de Socrate et de ses successeurs, mais aussi des plus anciens sages de la Grèce, dont la curiosité, toute contemplative, ne se proposait aucune fin pratique.
Une autre différence essentielle qu'il avait avec eux, c'est qu'il ne rêvait pas tout éveillé; l'expérience et l'observation étaient sa seule méthode. Aussi aurait-il
fait beaucoup d'honneur à Thaïes, à Heraclite^ à Démocrite, s'il les avait considérés comme ses précurseurs; il connaissait de reste la vanité de leurs songes philosophiques. Mais il leur savait un gré infini d'avoir eu pour unique objet la natui-e et ses phénomènes, pendant qu'il ne pouvait pardonner à Platon et à Aristote d'avoir fait à cette même étude une part si petite dans leurs ouvrages.
Connaissez-vous les termes en quelque sorte consacrés, par lesquels la critique résume l'œuvre de Bacon et définit son génie? «Il a achevé l'émancipation de l'esprit humain, livré depuis des siècles à de stériles disputes; et, substituant à la philosophie des mots la philosophie des œuvres, il a mis la science sur la voie des grandes découvertes qui ont étendu l'empire de l'homme sur la nature, accru la somme de ses jouissances, réduit celle de ses maux. » — Mais je n'ai pas de goût pour recommencer ce qu'un autre a déjà fait supérieurement. Si vous voulez connaître le conmientaire le plus éloquent de la réforme que Bacon a opérée dans les sciences, le parallèle le plus anmsant et le plus instructif Je sa philosophie avec celle des anciens, lisez la belle étude de Macaulay sur son grand compatriote. Le critique anglais épouse avec passion tous les principes du philosophe, il les exagère dans son enthousiasme... Tant mieux! cet excès de chaleur ne me déplaît pas, et je le préfère à la froide mesure. Quand on lit Macaulay, on est entraîné, convaincu ; ne vous en prenez qu'à son talent si vous sortez de cette lecture persuadées que l'invention la plus humble, fût-ce celle d'une chaussure en caout-
chouc, offrant une utilité pratique, un avantage matériel, est mille fois préférable aux plus sublimes théories (le la métaphysique, aux préceptes les plus purs et les plus élevés de la morale.
Je vous renvoie donc à Macaulay, qui a surabondamment développé tout ce qu'il est possible de dire sur le caractère positif de Tesprit de Bacon opposé à celui de la philosophie ancienne tout entière, depuis Thaïes et Socrate jusqu'à Sénèque. Je n'y reviendrai pas, et ce sont d'autres côtés, un peu moins connus, de ce grand et singulier génie, que je voudrais mettre en lumière pour achever d'expliquer les paradoxes de sa critique.
Bacon offre dans sa personne un mélange surprenant de facultés qui semblent s'exclure. Figurez-vous un grand aigle rasant toujours le sol; cette image pourrait lui servir d'emblème. Pendant qu'il prêche une sagesse un peu grossière et terre à terre, une science vulgairement et matériellement utile; pendant qu'il s'écrie : « Ce ne sont pas des ailes qu'il faut à l'esprit humain, c'est un lourd poids de plomb qui le retienne au sol (1) ! » il met dans sa prédication un si beau feu, tant de noblesse et d'enthousiasme, un accent si inspiré et une telle splendeur de style, qu'ion est tout surpris de voir la forme la plus éloquente et la plus poétique au service d'une pensée passablement prosaïque au fond. C'est que l'imagination de Bacon était au moins égale à son
(1) Re(i. phiîosojjJi.t 33.
bon sens pratique, et il y avait en lui un poëte qu'il est permis de trouver supérieur au philosophe.
Or, cette imagination de poëte, hardie, inventive, goûtant fort les choses étranges ou bizarres, avait été visiblement intriguée et séduite par le mystère qui s'attache aux restes informes et obscurs de la philosophie primitive des Grecs. La raison du philosophe avait beau condamner l'essor téméraire de l'esprit humain en dehors de la sphère sensible où il peut toucher et voir, expérimenter et observer, l'imagination du poëte ne laissait pas d'être ravie par ce qu'il y a de grandiose dans les rêves de la métaphysique. La haute opinion qu'il avait de la sagesse profonde des temps anciens était encore singulièrement favorisée et accrue par la rareté même des monuments qui l'attestent; car rien n'élève le prix de certaines choses comme d'être presque totalement détruites, et les ruines sont toujours augustes. Ces tronçons de vers, ces pensées interrompues, tous ces fragments énigmatiques, semblables à des sentences d'oracles, le charmaient et l'enchantaient d'autant plus qu'il y avait beaucoup d'affinité entre sa propre manière d'écrire et le langage de ces poétiques débris. Le style de Bacon est métaphorique et sentencieux comme celui des prophètes; il procède par des paraboles et par des aphorismes. Jamais il ne prend l'adversaire à partie, jamais il ne discute; il affirme, il commande : on pourrait dire de lui, comme de Démocrite, que sa parole ressemble à celle de Jupiter, car il la laisse tomber de bien trop haut pour condescendre à la moindre discussion. Un des reproches qu'il fait à
Aristote et à son école, c'est justement de toujours disputer. Rien ne pouvait lui être plus antipathique, plus odieux, que cette philosophie scolastique, qui n'a produit, selon ses expressions, «au lieu des fruits de Tolive et du raisin, que les ronces et les épines d'une stérile controverse. » Il avait plus d'indulgence pour Platon et la philosophie platonicienne; non pas qu'il en blâmât moins sévèrement les doctrines et l'esprit : mais comment le génie poétique de l'auteur du Phèdre, du Banquet et de tant d'autres merveilles, aurait-il pu briller devant ses yeux sans le frapper d'admiration? Les termes du plus vif enthousiasme littéraire lui échappent plusieurs fois en parlant de Platon; il le nomme un « génie sublime », « le plus grand d'entre les mortels », un (( homme divin, qui embrasse tout du regard comme du sommet d'un rocher élevé (1). »
Platon et Bacon peuvent être appelés tous deux les plus poètes d'entre les philosophes; mais leurs talents diffèrent autant qu'il est possible. Platon est grec, il est artiste, il compose; dans son style tout est mesure, tempérament, lumière, harmonie; ses dialogues immortels sont autant de petits drames ayant leur mise en scène, leur développement, leurs caractères et presque leur intrigue : c'est dans l'ordonnance savante de l'ensemble et de chaque détail qu'éclate la beauté de tous ces chefs-d'œuvre. Bacon supprime la partie la plus délicate de l'art d'écrire, les transitions; ce qu'il y a de poétiquement beau chez lui, c'est le
(1) Nov. org., I, 65. — De Ang., lib. III, cap. iv, | 11. ~ Cog. et vis, XIII. — Red. philosoph., 18.
mouvement, le sentiment, l'expression du moment, ce n'est jamais la composition, qui est nulle. Sa manière brusque, osée, n'est rien moins que classique; il parle un latin fort étrange, latin de cuisine s'il en fut, mais d'une cuisine rare et de haut goût; n'écrit pas si mal qui veut; ce latin-là a son cachet. Les métaphores et les comparaisons dont il use et abuse, donnent à cette langue barbare, mais riche et puissante, une couleur orientale, gothique ou plutôt byzantine; l'enflure et la recherche sont ses brillants défauts. Il cite souvent ou imite la Bible. Volontiers aussi il emprunte ses images aux anciens penseurs de la Grèce, qui s'enveloppaient d'une mystique obscurité.
Savez-vous ce que c'est qu'une opinion humide, el comprenez-vous le sens de cette remarque : « la lumière de l'esprit humain est rarement sèchel (!) » Ce sont là des expressions du vieil Heraclite, qui étant probablement ennemi de l'eau puisqu'il avait une si haute opinion du feu et dç son rôle dans l'économie universelle, a légué à tous les âges cette pensée profonde : o La lueur sèche est la meilleure. » On suppose que par lueu?' sèche Heraclite veut dire l'intelligence non obscurcie par les vapeurs de la passion, de l'intérêt ou des préjugés. — Autre exemple. Enumérant dans une page célèbre (2) de son plus célèbre ouvrage les causes diverses de nos erreurs. Bacon les divise en quatre grandes classes sous la bizarre dénonjination d'idoles : il y a les idoles de la tribu,
(1) Nov. org., I, 49.
(2) Nov. org,^ I, 38 et suiv.
les idoles de la caverne^ celles du marché et celles du thécdre. Les idoles de la tribu sont les causes d'erreurs communes à tous les hommes, parce qu'elles tiennent à la constitution même de l'esprit humain; les idoles de la caverne sont les préjugés individuels que chacun de nous tient de son humeur, de sa naissance ou de son éducation; les idoles du marché sont les notions fausses qui nous viennent du commerce et de la société de nos semblables; enfin les idoles du théâtre sont toutes les sottises fantastiques produites et accréditées par les charlatans ou les songe-creux de la philosophie. — a La superstition, écrit-il ailleurs, tire de sa ressemblance avec la religion une laideur de plus, de même que leur ressemblance avec les femmes augmente la laideur des guenons; et comme les viandes saines, en se corrompant, donnent naissance à toutes sortes de petits vers, ainsi des rites et des cérémonies respectables dégénèrent en mille observances vaines et puériles (1). a — Voici encore une idée aussi originale que l'image qui lui sert d'ornement, sur la nécessité d'un peu de gloriole pour assaisonner et conserver la vraie gloire : « La renommée çie Cicéron, de Sénèque, de Pline le Jeune aurait à peine subsisté jusqu'à ce jour ou du moins serait loin d'être aussi florissante que par le passé, s'il ne s'y était mêlé à l'origine un petit grain de vanité de leur part; la vanité me paraît comparable au vernis, qui ne sert pas seulement à faire briller le bois, mais aussi à le faire
(1) Sermones fidèles.
durer (1). » — C^esl ingénieux, n'est-ce pas, mais singulier; et ceci: « Les soupçons sont aux pensées ce que les chauves-souris sont aux oiseaux; ils sortent au crépuscule et voltigent sans bruit, assombrissant les âmes, refroidissant les amitiés, inclinant à la tyrannie les rois, à la jalousie les maris (2). » — J'aime beaucoup aussi les tigures suivantes : « Le célibat a très-souvent pour cause un amour passionné de la liberté; il y a des esprits si ombrageux, si jaloux de leur indépendance, que ridée de la moindre restriction les effarouche ; on dirait qu'ils voient une chaîne dans un collier et des menottes dans un bracelet... L'antiquité a compté au nombre des sages l'homme à qui Ton demandait quel est Tâge le plus convenable pour se marier, et qui fit cette réponse : Tant qu'on est jeune, on n'y doit pas songer encore, et dès qu'on devient vieux, il n'y faut plus penser... L'amour, ce cruel ennemi du bonheur de l'homme, revêt deux formes pour le persécuter : aujourd'hui celle d'une charmante sirène, demain celle d'une furie terrible (3). »
Bacon ne s'est pas contenté de faire des m.étaphores et des comparaisons : il a joint le précepte à l'exemple. Il prend la défense du langage figuré contre ceux qui n'estiment qu'un style nu et abstrait dans les matières philosophiques (4); il recommande l'emploi des images pour rendre la vérité sensible (5), et comme Dell) Serntones fidèles.
(2) Ibicl.
(3) Jhiâ.
(4) De Avg., 1, 2Î^
(5) De sap. veter. Prxfatio.
DIQRESSION SUR BACON. 349
mocrite s'est beaucoup servi de ce moyen, il Ten approuve fort, au plus grand mépris d'Aristote qui le lui a follement reproché (1). Divisant la poésie en trois genres, la narration, le drame et la fable, il considère la fable ou poésie parabolique comme le genre le plus relevé, et il la qualifie même de «divine», parce qu'elle cache sous les voiles augustes du symbole les plus profonds mystères de la nature, du monde moral ou de la religion (2).
Cette classification des genres poétiques, cette prééminence donnée à la fable sont très-sujettes à discussion. Mais rien ne me paraît plus vrai et peu de choses en philosophie sont aussi belles, que les considérations de Bacon sur la poésie en général :
Plus que toute autre chose, dit-il, la poésie tend à relever la dignité de la nature humaine. En effet, comme le monde sensible est inférieur en dignité à l'àme raisonnable, la poésie semble donner à la nature humaine ce que l'histoire lui refuse, et satisfaire par des ombres l'âme qui sent le vide et la vanité du réel. Si l'on approfondit co sujet, on découvrira dans la poésie une preuve solide de cette vérité, que l'âme humaine demande et cherche partout plus de grandeur et plus d'éclat, plus d'ordre, de variété et d'harmonie, en un mot plus de perfection, qu'elle n'en peut trouver dans la nature depuis la chute de l'homme. Or, les événements et les actions dont se compose l'histoire n'ayant point ce caractère de beauté qui plait à l'âme humaine, la poésie survient qui imagine des faits plus héroïques, et comme il n'est pas possible à l'histoire vraie de nous montrer dans ses récits la vertu et le
[\)De Aug., 1. VI. c. ii, | 7.
(2) De Aug., 1. II, c. xiii, | 5.
crime toujours payés selon leurs mérites, la poésie la corrige et feint des dénoùments plus conformes aux lois de Némésis... Ce n'est donc pas sans raison que la poésie semble avoir quelque chose de divin, puisqu'elle nous relève et qu'elle nous ravit dans les régions sublimes, en appropriant ses lictions aux besoins de notre âme, au lieu de soumettre notre âme à la réalité, comme le font l'histoire et la philosophie (1).
La page entière est digne de Hegel ; cette expression surtout « la poésie corrige Thistoire o est admirable de profondeur et de lumière ; elle rappelle, mais avec plus de beauté et de hardiesse originale, le paradoxe si juste formulé par Aristote dans sa Poétique : « La poésie est quelque chose de plus philosophique et de plus vrai que l'histoire (2). »
Bacon avait beaucoup lu les poètes anciens, et il les cite souvent. Mais les jugements qu'il porte sur eux sont trop rares et ne sont pas assez intéressants pour constituer une véritable critique. La seule chose évidente, c'est qu'il les aimait, les admirait, et qu'il n'avait à leur égard ni froide indilTérence, ni aucune étroitesse d'esprit. Il prend au contraire un malicieux plaisir à les exalter tous aux dépens des philosophes et particulièrement d'Aristote, auquel il ne perd pas une occasion de donner un coup de griffe. «Certainement, dit-il, les stoïciens ont mieux réussi qu'Aristote à décrire les affections de Tâme; ils ont composé quelques ouvrages soignés sur la colère, sur la fausse honte, etc.
(1) De Aug., 1. II, cap. xiii, § 3.
(2) Poétique d'Aristote, IX, 3. — Pour le développement de cette idée, voyez Causeries gitemesiaises, dernière causerie.
Mais, s'il faut dire toute la vérité^ les maîtres par excellence en la science du cœur humain sont les historiens et les poètes ; eux seuls, en nous offrant une sorte de peinture animée et d'anatomie sur le vif, nous montrent comment les passions s'éveillent et s'enflamment, se calment et s'assoupissent ; comment on peut y mettre un frein pour en comprimer l'éclat; comment, malgré l'empire de la volonté, elles font irruption tout à coup; comment enfin elles se mêlent et s'engagent dans toutes sortes de conflits, tirant l'épée, pour ainsi dire, les unes contre les autres (1). »
Tout ce qui précède, sans être également remarquable, prouve assez qu'il y avait chez Bacon un vif amour du beau littéraire, et qu'à l'imagination d'un poëte il joignait la sensibilité d'un critique. — Il a écrit sur la dignité des lettres une suite de pages qu'on serait d'abord tenté de négliger comme un simple développement de rhétorique, si le souffle ardent qui les anime et la singulière beauté de quelques expressions n'élevaient pas ces lieux communs à la hauteur de la grande éloquence. «... Les belles-lettres nous procurent le bien auquel la nature humaine aspire pardessus tous les autres, j'entends l'éternité et l'immortalité. C'est ce bien suprême que visent les mariages et les naissances {procreatio sobolis)j les anoblissements de familles, les édifices, les fondations, les monuments, la renommée, enfin les vœux profonds du cœur de tous les hommes. Or, nous voyons combien les monuments
(1) BeAug.^ 1. VII, cap. m, | 6,
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de la science et de la pensée durent plus longtemps que ceux où l'art a façonné la matière. Les chants d'Homère ne subsistent-ils pas depuis plus de vingt siècles sans avoir perdu ni une syllabe ni une lettre, pendant que des palais innombrables, des temples, des châteaux, des villes, tombaient en ruines et périssaient? Les portraits et les statues de Cyrus, d'Alexandre, de César, de princes et de rois même bien plus modernes, ne peuvent déjà plu» se trouver nulle part ; car les premiers exemplaires ont disparu depuis longtemps, les autres de jour en jour s'écartent davantage du type original. Mais l'image du génie demeure éternellement intacte dans les livres, à Tabri des injures du temps, toujours jeune et renouvelée; que dis-je, image? ce mot ne convient guère ici : car de pareilles images sont douées de vie et du pouvoir de communiquer la vie; elles font pénétrer dans l'esprit des hommes l'esprit dont elles sont ellesmêmes animées, inspirant aux générations qui se succèdent des actions et des pensées en nombre infini. Si l'on exalte comme une découverte noble et merveilleuse l'art de la navigation, qui transporte de lieu en lieu les richesses et les marchandises, unissant par le lien du commerce les nations les plus éloignées, combien plus ne doit-on pas admirer les belles-lettres, qui semblables à des navires sillonnant l'océan des âges, unissent les siècles les plus éloignés par le lien de tant de chefs-d'œuvre (1)?
(1) De Aify.^ 1,01. — Ou peut rapprocher de ce morceau un passage empreint du même caractère d'enthousiasme et d'élévation, sur les fr<u'.\- (Oithifio/ts hnnuùne^, e{ sur l'espèce de royauté
A travers quelque bizarrerie et sous un peu d'emphase, vous distinguez, n'est-ce pas? dans le style et dans la pensée de Bacon un caractère incontestable de grandeur. Cette grandeur est la moitié de son talent, et ce talent curieux que j'essaye de vous faire entrevoir, est un objet d'étude presque aussi important que les doctrines mêmes du philosophe dont nous n'avons pas à nous occuper ici. Car, sans l'éclatant prestige d'une forme toujours oratoire ou poétique, Bacon n'aurait probablement pas conquis une place au premier rang dans la philosophie.
La plupart des critiques en ont fait la remarque, et quelques-uns même sont allés jusqu'à contester à ce grand écrivain le nom de philosophe. « Oserons-nous dire, demande M. de Rémusat sous la forme timide d'une interrogation, que Bacon n'est pas tout à fait un grand philosophe? » — « Ce qu'il peut y avoir de philosophie chez lui, observe M. Damiron, ce sont des sentiments, des élans de pensée, des vues, des soup=
que donne la science : « 11 y a trois natures diverses et comme trois degrés d'ambition. La première est celle des hommes qui veulent augmenter dans leur patrie leur pouvoir personnel; elle est commune et sans grandeur, La seconde est celle des hommes qui désirent augmenter le pouvoir et l'empire de leur patrie sur le reste de l'humanité; celle-ci a certainement quelque chose de plus digne, mais elle n'est pas plus exempte que l'autre d'envie et de cupidité. Que si, enfin, un homme s'efforce de fonder et d'accroître la puissance et l'empire du genre humain sur l'univers, voilà bien (à défaut d'un terme plus honorable) l'ambition par excellence, sous sa forme la plus pure et la plus généreuse. Or, l'empire de l'homme sur l'univers s'obtient par la science seule et par les arts pratiques : car on ne commande à la nature qu'en lui obéissant. » (iVov. org.^ I, 129.)
çons, des espérances, et aussi des préjugés^ mais ce ne sont pas des doctrines et ce n'est pas un système. » — En Angleterre, les juges moins partiaux que Macaulay en ont jugé de même. Le docteur Whewell remarque que si Bacon tient le premier rang dans la révolution des méthodes de la science, c'est par son langage plus que par ses œuvres, par ses vues d'ensemble plus que par ses conseils pratiques. Horace Walpole s'exprime en ces termes : a Bacon a été le prophète des choses que Newton est venu révéler aux hommes. » — Et Bacon, lui aussi, semble avoir eu le même sentiment des limites de sa puissance et de son action philosophiques. Car il déclare que ce ne sont point des résultats, mais une méthode qu'il est venu apporter au monde; et cherchant comme toujours une image pour son idée, il en trouve une plus brillante que modeste : il compare purement et simplement son œuvre à celle que Dieu accomplit au premier jour de la création, lorsqu'il se contenta de produire la lumière (1).
Le fait est que Bacon n'a rien découvert dans ce monde de la nature qu'il a si magnifiquement célébré, et nonseulement il n'a rien découvert lui-même, mais il est resté aveugle aux découvertes des autres. N'a-t-il pas méconnu cellesde ses grands contemporains, Harvey et Galilée ? C'était vraiment bien la peine de tant exalter les vieux physiciens de la Grèce aux dépens de Platon et d'Aristote, pour ne pas même voir ce qu'avait vu Philolaùs, que la terre tournait ! Harvey, qui était son
(1) Nov. org., I, 121.
médecin^ n'ayant pu lui faire admettre la circulation du sang, ne voulait pas convenir qu'il fût un vrai philosophe, bien qu'il fît grand cas de son style, ail écrit sur la philosophie comme un lord chancelier », disait-il en raillant. — Ce n'est pas que Bacon fût un mauvais observateur. Mais cet apôtre trop exclusif des sciences naturelles, qui rabaissait injustement la philosophie morale, observait assez mal la nature et beaucoup mieux le cœur humain. Comme plusieurs grands esprits, il possédait un autre talent que celui qu'il ambitionnait et qu'il croyait avoir. Physicien médiocre. Bacon était un excellent moraliste. Pendant que son rôle dans les sciences naturelles se bornait à celui d'un prédicateur éloquent, il a enrichi la psychologie et la morale d'une foule d'observations fines ou profondes. « Bacon, remarque M. Hallam, toujours heureux, toujours judicieux, souvent profond dans ses jugements sur le monde moral,, sur les hommes , sur la marche de l'esprit humain, est loin de montrer la même sagacité lorsqu'il étudie le monde de la nature; il ne réussit guère alors à témoigner que de son admiration et de son éloquence.»
Citons un dernier et célèbre exemple de la grandeur d'idées qui distinguait si éminemment l'esprit de Bacon. Il a exposé à plusieurs reprises, dans un langage toujours plein d'une noble fierté, la doctrine moderne du progrès, expliquant, avant Pascal, comment « ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses », et comment « c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous révérons
dans les autres (1). » — « L'opinion vulgaire sur l'antiquité, écrit-il, s'est formée tout à fait à l'étourdie et d'une manière peu conforme au véritable sens de ce mot. C'est à la vieillesse du monde, à son grand âge, qu'il convient d'attacher ce nom d'antiquité. Or, la vieillesse du monde c'est le temps où nous sommes, non celui où vivaient les anciens et qui était sa jeunesse. Il est vrai que le temps où ils ont vécu est ancien par rapport à nous; mais par rapport au monde ce temps était nouveau. De même qu'il est naturel d'attendre une plus grande connaissance des choses humaines et un jugement plus mûr de la part d'un vieillard que de celle d'un jeune homme, à cause de l'avantage que donnent au premier sa longue expérience, l'abondance et la variété des choses qu'il a vues, ouï dire ou pensées lui-même ; ainsi on doit espérer de notre siècle (si seulement notre siècle avait conscience de ses forces et qu'il voulût en faire l'épreuve et les augmenter par l'exercice) de beaucoup plus grandes choses que de l'antiquité, le monde avec plus d'âge ayant plus de raison et la masse des expériences et des observations s'étant accrue et accumulée à l'infini (2). » — La période est longue, mais pas plus longue qu'une phrase de Descartes. C'est ainsi qu'on parlait, qu'on écrivait jadis. Nos grands-pères avaient plus de souftle que nous.
A propos d'un curieux paradoxe de Bacon sur les auteurs anciens, nous avons commencé l'étude des qua-
(1) V. Pascal, Fragment d'un Traité dv Vide,
(2) Nov. org., I, 84.
lités et des défauts de ce génie si original , et nous avons d'abord constaté chez lui une imagination amie du grand, du merveilleux, mais aussi du bizarre. Nous poursuivrons dans notre prochaine causerie cette étude plutôt littéraire que philosophique, en continuant de prendre pour texte de nos citations les jugements du critique sur Pantiquité. A une ampleur habituelle de style et de vues, à l'essor d'aune imagination puissante et ambitieuse qui faisait dire au jeune philosophe à peine âgé de trente ans : « J'ai pris pour mon domaine la science tout entière (1) », Bacon joignait la délicatesse extrême d'un esprit ingénieux jusqu'au raffinement, subtil jusqu'à la puérilité. Ce même homme dont la vaste intelligence embrassait le monde de la nature, a pénétré dans ses Essais tous les replis du cœur humain, et il s'est même occupé, à l'occasion, avec la curiosité la plus attentive et la plus minutieuse, des humbles détails du jardinage, ou de l'ordonnance d'une fête publique, d'un bal masqué (2). — Mais laissant de côté tous ses autres ouvrages, nous trouverons assez d'exemples de cette incroyable finesse dans un piquant et charmant opuscule qu'on ne lit plus, et qui a pour titre La Sagesse des Anciens,
« L'esprit de Bacon, dit Macaulay son grand admirateur, ressemblait à la tente que la fée Paribanou avait donnée au prince Ahmed : pliez-la, et elle a l'air d'un joujou pour une belle dame; ouvrez-la, et les armées des plus puissants sultans pourraient se reposer sous son ombre. »
(1) Lettre à lonl Biu-leigh. — [2) V. Essais, o7* et 44''.