QUATRIÈME CAUSERIE
Mesdemoiselles,
Le célèbre professeur italien, Rossi, avait coutume de dire : Il faut faire aune leçon avec oune idée. Oh ! que cette parole était sage ! Vous pouvez me féliciter de n^avoir point M. Rossi pour juge de ce cours, particulièrement de la leçon que je vais avoir Thonneur de vous faire aujourd'hui. L'unité d'idée, cette unité si belle qui serait Tidéal, n'a pas été sans souffrir plus ou moins jusqu'ici du plan que nous avons choisi pour nos études, et la voilà mise complètement en désarroi par les quatorze génies de Victor Hugo. Non, sans doute, que je veuille les faire défiler tous devant vos yeux l'un après l'autre, comme les verres d'une lanterne magique; mais, même en me bornant à un trèspetit nombre, je ne puis échapper à l'horrible inconvénient d'être divers, épars, incomplet, superficiel...
Unité, simplicité ! quand j'aurai terminé ce cours, quand j'aurai fini de traiter ce diable de sujet à deux faces et parfois à ^wû^orze faces, qui s'intitule les artisles juges et parties, je fais vœu de ne plus chérir que vous , de ne plus désirer et rechercher que vous !
Ce n'est pas qu'il fût impossible de mettre de l'unité dans notre analyse des idées littéraires de Victor Hugo, à l'endroit même de son livre où il les a le plus éparpillées et disséminées : le moyen serait de ne citer, de toutes ces phrases admiratives ou exclamations enthousiastes à l'adresse d'Eschyle, de Juvénal, de Tacite, de Dante, de Shakespeare, etc., que les passages qui peuvent se rapporter directement à la personne du critique-poëte et qui semblent lui avoir été inspirés par un secret retour sur lui-même. Par exemple, il fait quelque part l'apologie des antithèses de Shakespeare avec toute l'ardeur que l'on met à défendre sa propre cause, et vous savez si la cause de l'antithèse est la sienne ! Ailleurs, il dit en parlant d'Eschyle : « Un génie est un accusé. Tant qu'Eschyle vécut, il fut contesté. On le contesta, puis on le persécuta, progression naturelle. Selon l'habitude athénienne, on démura sa vie privée; on le noircit, on le calomnia... Sa popularité fut battue en brèche. On lui imputait à crime tout, jusqu'à sa bonne grâce envers les jeunes poètes qui lui offraient respectueusement leurs premières couronnes; il est curieux de voir ce reproche reparaître toujours; Pezay et Saint-Lambert le répètent au dix-huitième siècle :
Pourquoi, Voltaire, à ces auteurs Qui t'adressent des vers flatteurs, Répondre; en toutes tes missives, Par des louanges excessives?
Eschyle, vivant, fut une sorte de cible publique à toutes les haines. Jeune, on lui préféra les anciens, Thespis et Phrynichus; vieux, on lui préféra les nouveaux, Sophocle et Euripide... Il fut exilé. Il mourut en exil. » Plus d'un trait de cette esquisse est applicable à Victor Hugo. Dans son exil de Guernesey, il reçoit chaque jour par la poste une pièce de vers en moyenne; s'il en publiait la collection, cela ferait, m'a-t-il dit, plusde quarante volumes... (dieux cléments! ne permettez pas qu'il la publie), et il ne craint point de répondre à tous ces jeunes poètes qui ne savent pas toujours l'orthographe : « Monsieur, vous êtes un des généraux en chef de cette armée dont je ne suis qu'un humble soldat », ou quelque autre chose dans ce goût. Plus tard, quand nous étudierons la correspondance littéraire de Béranger, nous verrons qu'il est possible à un maître d'écrire utilement aux jeunes gens, sur un ton plus digne et dans un style plus sérieux. — De tels rapprochements entre Victor Hugo et les objets particuliers de son culte sont piquants, et je ne dis pas que je me les interdirai à l'occasion. Mais il me ré^ pugne d'envisager mon sujet uniquement par ce petit côté. Nous avons mieux à faire. Mettons d'abord en lumière purement et simplement ce qui dans ces divers poêles, si catégoriquement préférés aux autres, a séduit le goût du critique, sans forcer, comme sans né-
gliger tout à fait^ le point de vue plus délicat de l'analogie des talents^ des situations ou des personnes.
J'aime assez ce qu'il dit de Job. Sur la composition du poëFne^ sur sa date probable, sur le caractère de sa langue et de son style, sur le sens général de l'œuvre et sur les difficultés de détail que l'interprétation peut rencontrer, sur toutes les questions enfin que la critique se pose et qu'elle tente de résoudre, il ne dit presque rien et il eût peut-être mieux fait de ne rien dire du tout, car ce n'est pas là son affaire. Si vous vouliez vous instruire à fond de toutes ces choses, il faudrait consulter non un poëte, mais un critique, un hébraïsant, savant historien, connaisseur fin et délicat, penseur aff^ranchi, à l'intelligence élevée et au goût hospitalier, M. Renan par exemple et ses admirables travaux. Victor Hugo ne nous explique pas Job, mais il nous le. montre, et c'est quelque chose; quiconque a lu la page que je vais vous citer, garde au moins de cette lecture une image, et nonobstant quelques traits baroques dont il faut prendre son parti, une grande image.
Job commence le drame, et il y a quarante siècles de cela, parla mise en présence de Jéhovah et de Satan; le mal défie le bien, et voilà l'action engagée. La terre est le lieu de la scène, et l'homme est le champ de bataille; les fléaux sont les personnages. Une des plus sauvages grandeurs de ce poëme, c'est que le soleil y est sinistre. Le soleil est dans Job comme dans Homère, mais ce n'est plus l'aube, c'est le midi. Le lugubre accablement du rayon d'airain tombant à pic sur le désert empht ce poëme
CONTINUATION DU xMÉME SUJET. 109
chaVitïé à blanc. Job est en sueur sur son fumier. L'ombre de Job est petite et noire et cachée sous lui comme la vipère sous le rocher. Les mouches tropicales bourdonnent sur ses plaies. Job a au-dessus de sa tête cet affreux soleil arabe, éleveur de monstres, exagérateur de fléaux, qui change le chat en tigre, le lézard en crocodile, le pourceau en rhinocéros, l'anguille en boa, l'ortie en cactus, le vent en simoun, le miasme en peste... Avant d'être éprouvé, il avait été heureux : l'homme le plus haut de tout VOrient, dit son poëme . . . C'est de cela qu'il a été précipité. Tombé, il devient gigantesque. Tout le poëme de Job est le développement de cette idée : la grandeur qu'on trouve au fond de l'abîme. Job est plus majestueux misérable que prospère. Sa lèpre est une pourpre. Son accablement terrifie ceux qui sont là. On ne lui parle qu'après un silence de sept jours et de sept nuits. Sa lamentation est empreinte d'on ne sait quel magisme tranquille et lugubre. Tout en écrasant les vermines sur ses ulcères, il interpelle les astres.
Lamartine, qui a écrit sur Job des pages et des pages, n'a pas réussi à nous le nnontrer avec cette précision pittoresque. L'idée qu'il développe, prolixement et emphatiquement, selon son péché d'habitude, c'est que le poëme de Job est le plus beau monument du génie humain, et que « si l'espèce humaine devait disparaître tout entière de la terre (ce qui est possible), pour faire place sur ce petit globe à une race plus parfaite et plus intelligente, et qu'il ne dût y avoir qu'une seule œuvre de l'homme sauvée de ce cataclysme, c'est le poëme de Job qu'il faudrait sauver de préférence du naufrage ou de l'incendie. » C'est son droit de croire cela et de le dire, et nous ne prétendons pas
qu'il ait tort; mais la manière dont il s'y prend pour nous le persuader n'est point heureuse : il se laisse aller à cette faiblesse puérile d'abaisser tout ce qui est admirable devant l'objet unique de son admiration du moment. « Homère, écrit sa plume peu docte et peu grave, n'est qu'un divin conteur dont les chants délassent les héros fatigués assis sous leurs tentes après les champs de bataille. On peut le cacher, comme Alexandre, sous son oreiller. Les poètes indiens ne sont que de merveilleux fabulistes qui revêtaient de formes fantastiques le Dieu unique et immortel. On peut les lire dans les bibliothèques... Virgile n'est qu'un académicien accompli de Rome, qu'on peut lire dans les académies et dans les collèges. Horace n'est qu'un voluptueux insouciant, un Saint-Evremont romain, qu'on peut lire à table. Dante n'est qu'un théologien populaire, en vers quelquefois triviaux, quelquefois sublimes, qu'on peut lire en le feuilletant comme on cherche une perle dans un tas d'écaillés. Le Tasse n'est qu'un poëte de fantaisie et d'aventures amoureuses, qu'on peut lire à la cour pour se donner des fêles d'esprit. Camoëns et Milton ne sont que des échos magnifiques, l'un de Virgile, l'autre de Moïse, qu'on peut lire après leurs modèles en les élevant au même niveau. Racine lui-même, notre plus grand poëte, n'est que le plus mélodieux des symphonistes, qu'on peut entendre au théâtre, ou qu'on peut lire, comme on écoute, dans le silence de l'âme, la musique des langues. Mais Job!... non, il n'y a pas de poëte à côté de celui-là! On pourrait le lire sur les ruines du monde.
au bruit des planètes fracassées hors de leurs orbites les unes contre les autres. La majesté de l'accent égalerait celle de Técroulement de la création (1). » Nous
(i)Cours familier de littérature. W Entretien. — Reposonsnous et instruisons-nous, en lisant quelque chose de sérieux sur le poëme de Job. « Pour bien comprendre le poëme de Job, écrit M. Renan, il faut le restituer par la pensée à la race qui l'a créé et dont il est la plus parfaite expression. Nulle part la sécheresse, Taustérité, la grandeur qui caractérisent les œuvres originales de la race sémitique ne se montrent plus à nu. Pas un moment, dans ce livre étrange, on ne sent vibrer les touches fines et délicates qui font des grandes créations poétiques de la Grèce et de l'Inde une si parfaite imitation de la nature; des côtés entiers de l'âme humaine y font défaut; une sorte de roideur grandiose donne au poëme un aspect dur et comme une teneur d'airain. Mais jamais la position si éminemment poétique de l'homme en ce monde, sa mystérieuse lutte contre une force ennemie qu'il ne voit pas, ses alternatives également justifiées de soumission et de révolte, n'ont inspiré une plainte si éloquente. La grandeur de la nature humaine consiste en une contradiction qui a frappé tous les sages et a été la mère féconde de toute haute pensée et de toute noble philosophie; d'une part, la conscience affirmant le droit et le devoir comme des réalités suprêmes; d'une autre, les faits de tous les jours infligeant à ces profondes aspirations d'inexplicables démentis. De 1^ une sublime lamentation qui dure depuis l'origine du monde, et qui jusqu'à la fin des temps portera vers le ciel la protestation de l'homme moral. Le poëme de Job est la plus sublime expression de ce cri de l'âme. Le blasphème y touche à l'hymne, ou plutôt il est un hymne lui-même, puisqu'il n'est qu'un appel à Dieu contre les lacunes que la conscience trouve dans l'œuvre de Dieu. La fierté du nomade, sa religion froide, sévère, éloignée de toute dévotion, sa personnalité hautaine expliquent seules ce mélange singulier de foi exaltée et d'audacieuse obstination.
« L'imagination des peuples sémitiques n'est jamais sortie du cercle étroit que traçait autour d'elle la préoccupation exclusive de la grandeur divine. Dieu et l'homme en présence l'un de
appelons déclamation, a dit Lamennais, un discours véhément qui ne résout pas les difficultés réelles. La déclamation pourrait encore être définie Tart de cacher le vide des idées sous un amas de mots brillants et sonores. Ici les idées ne sont pas vides seulement, elles sont presque toutes fausses. Victor Hugo est volontiers paradoxal à l'excès et avec abus; mais, comparé à Lamartine, c'est un juge ferme et sûr; s'il ne
l'autre, au sein du désert, vùilà l'abrégé de toute leur poétique. Les Sémites ont ignoré les genres de poésie fondés sur le développement d'une action, l'épopée, le drame, et les genres de spéculation fondés sur la méthode expérimentale ou rationnelle, la philosophie, la scieUvje. Leur poésie, c'est le cantique; leur philosophie, c'est la parabole. La période fait défaut à leur style, comme le raisonnement à leur pensée. L'enthousiasme, aussi bien que la réflexion, s'exprime chez eux par des traits vifs et courts... Une vivacité d'imagination, une force de passion concentrée, auxquelles rien ne saurait être comparé, éclatent en millions d'étincelles...
« La question que l'auteur se propose est précisément celle que tout penseur agite, sans pouvoir la résoudre; ses embarras, ses inquiétudes, cette façon de retourner dans tous les sens le nœud fatal sans en trouver l'issue, renferment bien plus de philosophie que la scolastique tranchante qui pr^end imposer silence aux doutes de la raison par des réponses d'une apparente clarté... La pensée générale du livre de Job est ainsi d'une parfaite vérité. C'est la plus grande leçon donnée au dogmatisme intempérant et aux prétentions de l'esprit superticiel à se mêler de théologie; elle est en un sens le résultat le plus haut de toute philosophie, car elle sigi.ifie que l'homme n'a qu'à se voiler la face devant le problème infini que le gouvernement du monde livre à ses méditations. Le piétisme hypocrite d'Eliphaz et les intuitions hardies de Job sont également en défaut pour résoudre une telle énigme; Dieu lui-même se garde d'en livrer le mot: et, au lieu d'expliquer l'univers à l'homme, il se contente de montrer le peu de place que l'homme occupe dans l'univers. >»
reste jamais dans la juste mesure, il lui serait impossible aussi d'écrire de pareils enfantillages^ et je préfère mille fois, pour ma part, les bizarreries puissantes du William Shakespeare à la vague médiocrité du Cours familier de Littérature.
Les deux prêtes ont traduit ou imité Job, et là ils retrouvent Tun et Tautre toute leur supériorité respective. Lequel a le mieux fait? vaine question! ils ont suivi chacun leur talent, leur nature, et en faisant différemment, ils ont fait magnifiquement tous les deux. Lamartine, génie facile, mélodieux, porté vers la tristesse et la mélancolie, s'est attaché de préférence aux parties élégiaques du poëme, et sans nullement amollir ni énerver Toriginal, il l'a comme enveloppé d'harmonie, de suavité et de nombre :
Ah ! périsse à jamais le jour qui m'a vu naître ! Ah! périsse à jamais la nuit qui m'a conçu.
Et le sein qui m'a donné l'être-,
Et les genoux qui m'ont reçu !
Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'eflace! Que, toujours obscurci des ombres du trépas, Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place !
Qu'il soit comme s'il n'était pas !
Maintenant dans l'oubli je dormirais encore,
Et j'achèverais mon sommeil Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore, Avec ces conquérants que la terre dévore, Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore,
Et qui n'a pas vu le soleil.
Mes jours déclinent comme l'ombre ; Je voudrais les précipiter.
0 mon Dieu ! retranchez le nombre Des soleils que je dois compter.
L'aspect de ma longue infortune Eloigne, repousse, importune Mes frères lassés de mes maux ; En vain je m'adresse à leur foule, Leur pitié m'échappe, et s'écoule Comme Tonde au flanc des coteaux.
Ainsi qu'un nuage qui passe, Mon printemps s'est évanoui :
Mes yeux ne verront plus la trace De tous ces biens dont j'ai joui.
Par le souffle de la colère, Hélas ! arraché de la terre.
Je vais d'oii l'on ne revient pas :
Mes vallons, ma propre demeure, Et cet œil même qui me pleure Ne reverront jamais mes pas.
L'homme vit un jour sur la terre Entre la mort et la douleur ; Rassasié de sa misère, 11 tombe enfin comme la fleur.
Il tombe ! Au moins par la rosée Des fleurs la racine arrosée ï*eut-elle un moment refleurir; Mais l'homme, hélas! après la vie, C'est un lac dont l'eau s'est enfuie : On le cherche, il vient de tarir.
Mes jours fondent comme la neige Au souffle du courroux divin ; Mon espérance, qu'il abrège, S'enfuit comme l'eau de ma main; Ouvrez-moi mon dernier asile ; Là, j'ai dans l'ombre un lit tranquille,
Lit préparé pour mes douleurs.
0 tombeau ! vous êtes mon père ; Et je dis aux vers de la terre :
Vous êtes ma mère et mes sœurs!
Mais les jours heureux de l'impie Ne s'éclipsent pas au matin ; Tranquille, il prolonge sa vie Avec le sang de l'orphelin.
Il étend au loin ses racines ; Gomme un troupeau sur les coUines, Sa famille couvre Ségor ; Puis, dans un riche mausolée Il est couché dans la vallée.
Et l'on dirait qu'il vit encor.
C'est le secret de Dieu, je me tais et j'adore. C'est sa main qui traça les sentiers de l'aurore, Qui pesa l'Océan, qui suspendit les cieux. Pour lui, l'abîme est nu, l'enfer même est sans voiles. 11 a fondé la terre et semé les étoiles ; Et qai suis-je à ses yeux (IJ?
(1) Périsse le jour où je suis né,
Et la nuit qui a dit : Un homme est conçu.
Que ce jour se change en ténèbres, Que Dieu ne l'éclairé pas d'en haut, Que la lumière ne brille pas sur lui !
Que les ténèbres et l'ombre le revendiquent,
Qu'une nuée pesante le couvre,
Qu'une éclipse le remplisse d'épouvante !
Que ne suis-je mort dès le sein de ma mère. Au sortir de ses entrailles, que n'expirai-je!
Maintenant je serais couché, je me reposerais, Je dormirais dans une paix profonde, ♦
C'est la haute pensée indiquée dans cette dernière slmpbe que Victor Hugo a développée, et il s'est exprimé moins en traducteur de Job qu'en poêle libre et souverain, en homiue de notre temps et en prophète
^vec Jes rois et les grands de la terre, Qui se bâtissent des mausolées,
Ou bien, comme Tavorton caciié, je n'existerais pas, Comme les enfants qui n'ont pas vu la lumière...
. . . Mes jours ont été plus rapides que la navette, Ils se sont évanouis sans retour.
O Dieu, souviens-toi que ma vie est un souffle, Mon œil ne reverra plus le bonheur.
Le nuage disparaît et passe.
Ainsi celui qui descend aux enfers n'en reuioiue jamais.
Je disparais et m'en vais pour réteruiié. Laisse-moi, car mes jours ne sont qu'un souffle.
Bientôt, je vais me coucher dans la poussière. Tu me chercheras, et je ne serai plus...
... L'homme né de la femme
Vit peu de jours et est rassasié de peines:
Comme une fleur à peine éclose on le coupe. Il fuit comme une ombre et n'a aucune durée.
L'arbre a encore quelque espérance.
Quand on l'a coupé, il peut reverdir,
Et il ne cesse pas pour cela de produire des rejetons.
Lors même que sa racine a vieilli dans la terre Et que sa tige est morte dans le sol.
Dès qu'il sent l'eau, il repousse.
Et il se couvre de feuilles comme un jeune plant.
antique, tout rempli à la fois de Tesprit de la Bible et du souffle des révolutions modernes, qui se sentant luimême inspiré parle hardiment sa propre langue, et cependant fait de sublimes emprunts au discours de Jéhovah lorsqu'il s'adresse à Job du sein de la tempête :
Que veut dire cette inclémence ?
Quoi ! le juste a le châtiment ! La vertu s'étonne et commence A regarder Dieu fixement.
Dieu se dérobe et nous échappe.
Quoi donc ! l'iniquité prévaut !
Le crime, voyant où Dieu frappe, Rit d'un rire impie et dévot...
. . . Mais qui donc, mes frères, Comprend le grand mystérieux ?
Qui donc a traversé l'espace,
La terre, l'eau, l'air et le feu,
Et l'étendue où l'esprit passe?
Qui donc peut dire : « J'ai vu Dieu !...
Mais quand l'homme meurt, il reste étendu, Quand l'homme a expiré, où est-il ?
Les eaux du lac disparaissent.
Le fleuve se tarit et se dessèche.
Ainsi l'homme qui s'est couché ne se relèvera plus...
... J'ai appelé le tombeau mon père, Et la pourriture ma mère et ma sœur.
{Le Livre de Job.— Traduction de M. Renan.)
« J'ai vu cette main inconnue a Qui lâche en s'ouvrant làpre hiver, « Et les tonnerres dans la nue, « Et les tempêtes sur la mer,
« Tendre et ployer la nuit hvide ; « Mettre une âme dans l'embryon ; « Appuyer dans l'ombre du vide « Le pôle du septentrion;
« Amener l'heure où tout arrive ; « Faire au banquet du roi fêté « Entrer la mort, ce noir convive « Qui vient sans qu'on l'ait invité ;
« Gréer l'araignée et sa toile, « Peindre la fleur, mûrir le fruit, « Et sans perdre une seule étoile « Mener tous les astres la nuit;
« Arrêter la vague à la rive;
« Parfumer de roses l'été;
« Verser le temps comme une eau vive
« Des urnes de l'éternité ;
« D'un souffle, avec ses feux sans nombre, « Faire, dans toute sa hauteur, « Frissonner le firmament sombre « Comme la tente d'un j)asteur;
« Attacher les globes aux sphères « Par mille invisibles liens... ; « Toutes ces choses sont très-claires, « Je sais comment il fait! j'en viens ! »
Qui peut dire cela ? personne.
Nuit sur nos cœurs ! nuit sur nos yeux!
L'homme est un vain clairon qui sonne.
Dieu seul parle aux axes des deux.
Ne possède-t-il pas toute la certitude?
Dieu ne remplit-il pas ce monde, notre étude,
Du Nadir au Zénith ?
Notre sagesse auprès de la sienne est démence; Et n'est-ce pas à lui que la clarté commence,
Et que l'ombre finit?
Ne voit-il pas ramper les hydres sur leurs ventres? Ne regarde-t-il pas jusqu'au fond de leurs antres
Atlas et Pélion?
Ne connaît-il pas l'heure où la cigogne émigré? Sait-il pas ton entrée et ta sortie, ô tigre,
Et ton antre, ô lion?
Hirondelle, réponds, aigle à l'aile sonore, Parle, avez-vous des nids que l'Eternel ignore?
0 cerf, quand l'as-tu fui?
Renard, ne vois- tu pas ses yeux dans la broussaille? Loup, quand tu sens la nuit une herbe qui tressaille,
Ne dis-tu pas : C'est lui!
Puisqu'il sait tout cela, puisqu'il peut toute chose, Que ses doigts font jaillir les effets de la cause
Gomme un noyau d'un fruit, Puisqu'il peut mettre un ver dans les pommes de l'arbre, Et faire disperser les colonnes de marbre
Par le vent de la nuit ;
Puisqu'il bat l'océan pareil au bœuf qui beugle. Puisqu'il est le voyant et que l'homme est l'aveugle,
Puisqu'il est le miUeu, Puisque son bras nous porte, et puisque à son passage
120 CAUSERIES P.IRISIEXXES.
La comète frissonne ainsi qu'en une cage Tremble une étoupe en feu ;
Puisque l'obscure nuit le connaît, puisque l'ombre Le voit, quand il lui plaît, sauver la nef qui sombre.
Comment douterions-nous, Nous qui. fermes et purs, fiers dans nos agonies, Sommes debout devant toutes les tyrannies,
Pour lui seul, à genoux!...
Les césars sont plus fiers que les values marines. Mais Dieu dit : Je mettrai ma boucle en leurs narines.
Et dans leur bouche un mors, Et je les traînerai, qu'on cède ou bien qu'on lutte, Eux et leurs histrions et leurs joueurs de flûte.
Dans l'ombre où sont les morts !
Dieu dit ; et le granit que foulait leur semelle S'écroule, et les voilà disparus pêle-mêle
Dans leurs prospérités !
Aquilon! aquilon! qui viens battre nos portes, Oh ! dis-nous, si c'est toi, souffle, qui les emportes,
Oîi les as-tu jetés?
Ce magnifique morceau, qui a pour titre Lux, termine et couronne les Châtiment^:. Béranger écrivait à un ami qui lui avait prêté le volume : « C'est admirable. La dernière pièce surtout est d'un lyrisme et d^une énergie de pen^^ée que Hugo n'avait jamais atteints... C'est le poëte du siècle par excellence. » Nous sommes de l'avis du chansonnier.
Mais le critique n'est pas à la hauteur du poëte. « Job, avait dit Victor Hugo, commence le drame. »
Qui le perfectionne? Eschyle. Ouvrons nos oreilles^ ceci est nouveau et d'une poétique inconnue à Hegel comme à Aristote : « Le propre de l'épopée^ c'est la grandeur; le propre du drame, c'est l'immensité. L'immense diffère du grand, en ce qu'il exclut, si bon lui semble, la dimension, en ce q\i' il passe la mesure, comme on dit vulgairement, et en ce qu'il peut, sans perdre la beauté, perdre la proportion... Quels personnages prend Eschyle? les volcans : une de ses tragédies perdues s'appelle VEtna; puis les montagnes : le Caucase avec Prométhée; puis la mer : l'Océan sur son dragon, et les vagues, les Océanides; puis le vaste Orient: les Perses; puis les ténèbres sans fond : les Euménides. Eschyle fait la preuve de l'homme par le géant... L'épopée peut n'être que grande, le drame est forcé d'être immense. »
Voilà qui est étrange. La préface de Cromvjell, qui contient une théorie très-développée du drame, ne dit pas cela, mais tout le contraire, si je sais lire : « La poésie a trois âges, dont chacun correspond à une époque de la société : l'ode, l'épopée, le drame. Les temps primitifs sont lyriques, les temps antiques sont épiques, les temps modernes sont dramatiques. L'ode chante l'éternité, l'épopée solennise l'histoire, le drame peint la vie. Le caractère de la première poésie est la naïveté, le caractère de la seconde est la simplicité, le caractère de la troisième, la vérité... Les personnages de l'ode sont des colosses : Adam, Gain, Noé; ceux de l'épopée sont des géants : Achille, Atrée, Oreste; ceux du drame sont des hommes : Hamlet, Macbeth, Othello.
L'ode vit de Tidéal^ Tépopée du grandiose, le drame du réel. Enfin, cette triple poésie découle de trois grandes sources : la Bible, Homère, Shakespeare. » Tout cela pèche un peu par un excès de symétrie et d'antithèses, et il faut faire ici la part d'inévitable erreur à laquelle se condamne toute théorie de Tart qui procède par affirmations catégoriques et tranchantes; mais au fond il y a beaucoup de vrai, et ces propositions : « Le drame peint la vie, le caractère de la poésie dramatique est la vérité, les personnages du drame sont des hommes, le drame vit du réel, » nous paraissent encore aujourd'hui fort justes; le fait qu'elles sont conformes à l'opinion reçue ne saurait être à nos yeux un motif suffisant pour les trouver contraires à la raison.
Quand Victor Hugo écrivait la préface de Cromwell, plusieurs des vérités qu'il y développe (et il en développe beaucoup, sachez-le bien, dont quelques-unes sont très-précieuses), étaient moins communes alors qu'elles ne le sont devenues depuis par le bienfait même de la vulgarisation qu'il en a faite ; il semble s'être dégoûté un jour de se trouver de l'avis de tout le monde, et lançant à notre nez le William Shakespeare comme un défi, on dirait qu'il a voulu se séparer de nous lout de bon par l'abîme d'un infranchissable paradoxe. — Je n'ai garde ici de lui faire un reproche d'avoir changé d'opinion. Changer d'opinion ! mais ce n'est pas seulement le droit, c'est le devoir de tout être qui pense. Dans cette préface de Cromicell, si agaçante d'un bout à l'autre par l'aff'ectation d'une fausse mo-
destie, il y a une phrase que j'estime et honore infininfient, c'est celle-ci : « Telles sont à peu près les idées actuelles de Tauteur sur le drame. » Les idées actuelles! à la bonne heure! voilà de la sincérité. Il faut lui savoir gré de cette franchise^ et ne point opposer à Tauteur du nouvel ouvrage les idées de Tancien écrit. Il serait tout à fait injuste, par exemple, de se faire à présent une arme contre Victor Hugo, des épithètes extrêmement élogieuses qu'il décerne à Racine dans sa préface. Il pensait beaucoup de bien de Racine alors, et nous n'avons aucune raison de croire qu'il ne fût pas sincère ; il ne pense plus ainsi : voilà tout. Je n'ai jamais compris pourquoi il était déshonorant pour un républicain de soixante ans d'avoir été royaliste à trente. M. Renan, auquel une grande expérience personnelle a donné beaucoup d'autorité en pareille matière, a dit : « L'homme sincère modifie sans cesse ses opinions, en premier lieu parce que le monde change, en second lieu parce que l'observateur change aussi. » Gicéron déclare qu'aucun homme, tant soit peu instruit, ne peut raisonnablement traiter d'inconstance un changement d'opinion (i). Dans toute discussion, Franklin avait la prudence de n'engager que lui-même, et le moment où il parlait : « Voici mon opinion à moi, et quant à présent, » disait-il. Sainte-Beuve, en qui la critique a atteint sa perfection, écrivait dans une lettre particulière peu de semaines avant sa mort: « J'ai usé et abusé dans ma longue vie du droit que peut avoir un critique de dire, de redire et de
(1) « Nemo doctus uuquam mutationem consilii inconstantiam dixit esse. »
se contredire. Vous connaissez enfin ce vers fameux : L'homme absurde est celui qui ne change jamais (1).
Ainsi, je ne blâme point Victor Hugo d'avancer dans son William Shakespeare une idée contraire à celle qu'il avait émise dans la préface de Cromwell. Je critique seulement, à mes risques et périls, cette idée nouvelle, ce qui est mon droit, et je dis que le même esprit qui a écrit autrefois : « Le drame peint la vie, les personnages du drame sont des hommes, le caractère de la poésie dramatique est la vérité, » et qui écrit aujourd'hui : «Le drame est forcé d'être immense,» ne s'est pas développé d'une façon normale, mais qu'il est atteint d'une espèce de maladie fort curieuse que je dénonce et désigne à la science sous le nom d'éléphantiasis intellectuelle. C'est un goût qui va toujours croissant et grossissant pour tout ce qui est disproportionné. On commence par préférer les idées exagérées et forcées aux idées justes, l'enflure à l'éloquence, Lucain ou Juvénal à Virgile; on finit par tomber en extase devant des mots de sept pieds de long, seulement parce qu'ils ont sept pieds de long. Les premiers symptômes de cette maladie sont visibles déjà dans la préface de Cromwell ; le passage que je vous ai lu n'offre-t-il pas à notre admiration deux catégories de géants et de colosses pour une seule catégorie d'hommes? « Les personnages de l'ode sont des colosses, ceux de Tépo-
(1) Tout cela est bel et bon ; mais ajoutons cette contre-partie: « Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes, que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que nous approuvions dans un autre. » La Rochefoucauld.
pée sont des géants, ceux du dranie sont des hommes. » Dans le William Shakespeare, ie gigantesque triomphe et domine sur toute la ligne. Plus d'hommes, plus d'humanité; et, je le dis encore, nous ne sommes point parmi les dieux : non, nous sommes chez ces Titans, fils de la Terre, qui ont tenté d'escalader le ciel en entassant Pélion sur Ossa. Grandiose et magnifique effort! lutte sublime! Mais quel trouble là-haut! quelle nuit sombre et sanglante ! quel fracas, quels éclairs sinistres dans le bleu et tranquille firmament de l'art! Prêtez l'orcilKî au poëte enthousiaste qui a noté la musique de ce formidable concert :
Une sorr,e d'épouvante emplit Eschyle d'un bout à l'autre... Sa nuée d'Océanides va et vient dans un ciel ténébreux comme une troupe d'oiseaux chassés. Il n'a aucune des proportions connues. Il est rude, abrupt, excessif, incapable de pentes adoucies, presque féroce, avec une grâce à lui qui ressemble aux fleurs des lieux farouches... Poëte liécatonchire, dur comme la roche, tumultueux comme l'écume, plein d'escarpements, de torrents et de précipices, et si géant que, par moments, on dirait qu'il devient montagne... Il a la masse et le mystère. Barbare, extravagant, emphatique, antithétique, boursouflé, absurde, telle est la sentence rendue contre lui par la rhétorique officielle d'à présent... Ses métaphores sont énormes. 11 appelle Xerxès « l'homme aux yeux de dragon». La mer, qui est une plaine pour tant de poètes, est pour Eschyle « une forêt », aX^oç. Eschyle émeut jusqu'à la convulsion. Ses effets tragiques ressemblent à des voies de fait sur les spectateurs. Quand les furies d'Eschyle font leur entrée, les femmes se trouvent mal. Pollux le lexicographe affirme qu'en voyant ces faces à serpents et ces torches secouées, il y avait des enfants qui étaient pris d'épilepsie et qui mouraient.
Cela dit, Victor Hugo ajoute avec malice : « C'est là évidemment aller au delà du but. » Mais poursuivons :
Eschyle est disproportionné. 11 a de l'Inde en lui. La majesté farouche de sa stature rappelle ces vastes poëmes du Gange qui marchent dans l'art du pas des mammouths, et qui, parmi les Iliades et les Odyssées, ont l'air d'hippopotames parmi les lions. On croit sentir, en lisant Eschyle, qu'il a hanté les grands halUers primitifs, houillères aujourd'hui, et qu'il a fait des enjambées massives par-dessus les racines reptiles et à demi vivantes des anciens monstres végétaux. Eschyle est une sorte de béhémoth parmi les génies... Esch\le a le démesuré oriental. Il est, dans toute la littérature hellénique, le seul exemple de l'âme athénienne mélangée d'Egypte et d'Asie. Ces profondeurs répugnaient à la lumière grecque... Il semblait que le soleil fût grec. Le soleil, habitué au Parthénon, n'était pas fait pour entrer dans les forêts diluviennes de la Grande - Tartarie , sous la moisissure gigantesque des monocotylédones, sous les fougères hautes de cinq cents coudées oii fourmillaient tous les premiers modèles horribles de la nature, et où vivaient dans l'ombre on ne sait quelles cités difformes, telles que cette fabuleuse Anarodgurro, dont l'existence fut niée jusqu'au jour où elle envoya une am])assade à Claude ; Gagasmira, Sambulaca, Maliarpha, Barygaza, Caveripatnam, Sochoth-Benoth...
Arrêtons -nous là; vos nerfs en ont assez, déjà l'exaspération ou le fou-rire vous gagne; arrêtons-nous là, et reprenons, pour la discuter sérieusement, cette proposition singulière de Victor Hugo : « Le drame est forcé d'être immense. »
Le drame peut être défini, je crois, la représentation idéale de la vie humaine. Entendons bien ce mot : idéale; cela ne signifie pas embellissement^ ni enno-
blissement, ni agrandissement ; cela veut simplement dire vérité. La vie réelle, la vie telle qu'elle est, contient une proportion énorme de détails insignifiants, sans intérêt comme sans idée, partant sans valeur aucune pour Tart; le reste des choses humaines a une expression et un sens, mais plus ou moins cachés et perdus dans la bagatelle et l'accessoire : la fonction propre de l'artiste est de saisir sous tout cet amas inutile et vain Vâme des choses. C'est ainsi qu'il idéalise, en écartant ce qui est superflu, en dégageant ce qui est essentiel, en étant plus clair que la nature et plus vrai, c'est-à-dire en donnant à Vidée un relief qu'elle n'a point dans la réalité. Prenons des exemples et sortons de l'abstraction. Un mendiant crayonné par Gavarni, une empoisonneuse, un meurtrier, un fou sortis du pinceau terrible de Hogarth, peuvent être-des figures rayonnantes d'idéal, si elles sont vraies d'une vérité profonde, si elles disent vivement et fortement tout ce qu'elles doivent dire, en un mot si elles ne sont pas de pâles comparses dans la galerie des figures de l'art. mais des types originaux, expressifs et parlants. L'idéal est donc présent partout dans les œuvres de l'art ; il anime même ce qui est hideux, atroce ou vulgaire, et il n'expire qu'avec l'art lui-même, c'est-à-dire avec la représentation du médiocre et de l'insignitiance toute pure. Voilà dans quel sens le drame est la représentation idéale de la vie humaine ; il admet tout, il n'exclut rien (1), ni la laideur en face de la beauté, ni le
(1^ La préface de Cromwell dit excellemment :
«Tout ce qui existe dans le monde, dans l'histoire, dans la vie.
rire à côté des larmes^^ ni Caliban, ni ïriboulet, ni Basile, ni Icigo, à la seule condition de tout idéaliser, c'est-à-dire d'être toujours expressif et vrai, — et à cet égard on peut dire qu'il est immense.
Mais Victor Hugo entend immense dans le sens de la hauteur, si j'ose m'exprimer ainsi, non pas seulement dans celui de la largeur. Il ne lui suffit point de constater que le dr;ime est un monde, il veut encore, il veut surtout que ce monde ne soit peuplé que de géants, et c'est au nom de l'idéal qu'il le veut. Là est l'erreur, à mon avis. Car idéal, encore une fois, en bonne et sévère langue esthétique, ne veut pas plus dire agrandissement qu'il ne veut dire embellissement; ce mot signifie }jrofonde vérité : ce n'est pas en élevant la nature humaine au-dessus de son niveau qu'on atteint ce but suprême de l'art, c'est en l'approfondissant.
(iaus riiomine, tout doit et peut s'y réfléchir [dans le drame], mais sous la baguette magique de l'art. L'art feuillette les siècles, feuillette la nature, interroge les chroniques, s'étudie à reproduire la réalité des laits, surtout celle des mœurs et des caractères, bien moins léguée* au doute et k la contradiction que les faits, restaure ce que les annalistes ont tronqué, harmonise ce qu'ils ont dépareillé, devine leurs omissions et les répare, comble leurs lacunes par des imaginations qui aient la couleur du temps, grou])e ce qu'ils ont laissé épars, rétablit le jeu des fils de la Providence sous les marionnettes humaines, revêt le tout d'une forme poétique et naturelle à la fois, et lui donne cette vie de vérité et de saillie qui enfante l'illusion, ce prestige de réalité qui passionne le spectateur et le poète le premier, car le poète est de bonne foi. Ainsi, le but de l'art est presque divin : ressusciter, s'il fait de l'histoire; créer, s'il fait de la poésie...
« Le vulgaire et le trivial même doit avoir un accent... Le génie ressemble au balancier qui imprime l'effigie royale aux . pièces de cuivre comme aux écus d'or. »
CONTINUATION DU jMÊME SUJET. 129
Chose curieuse et bien instructive ! Victor Hugo, ce romantique, ce révolutionnaire qui se croit radical, est en matière de drame, au fond et malgré toutes les apparences, très-classique, très-conservateur de la tradition française, beaucoup plus racinien que shakespearien. Comme toute Técole française, il fait moins des peintures que de nobles dessins ; il généralise. Généraliser, c'est faire beau, pur et grand : mais c'est aussi se dispenser de l'observation exacte, minutieuse ; du détail vrai, profond de la nature humaine étudiée sur le vif, sans cesse comparée à elle-même dans cette variété infinie d'individus, qui seuls fournisssent à l'art des caractères réels et vivants. Ainsi ne faisait pas Shakespeare, et son seul théâtre est plus riche en caractères que tout notre théâtre classique ; ses personnages à lui, sont des hommes : de même qu'on ne trouve pas deux hommes semblables dans la nature , Shakespeare n'offre pas deux personnages pareils. On a remarqué, par exemple, que pour définir le caractère de Hotspur et celui de Falconbridge, la critique serait obligée d'employer presque les mêmes termes, et que cependant ces deux individus se ressemblent si peu, qu'il n'y a peut-être pas une parole de Hotspur qui ne fût déplacée dans la bouche de Falconbridge (l). Les person-
(1) Macaulay, Essai sur Dryden. — Voici le passage : « Le lecteur le plus superficiel de Shakespeare saisit les grands traits du caractère de Hotspur. Nous voyons tout de suite que son courage est éclatant, son amour pour la gloire ardent, son caractère animé, son humeur insouciante, dominante et vive, et qu'il se laisse aller à ses fantaisies sans s'inquiéter des sensibilités qu'il peut blesser m des inimitiés qu'il peut provoquer. La cri-
nages du théâtre français ont d'autres qualités; mais ils n'ont pas, convenons-en, cette forte sève individuelle. La même passion pour les idées générales et abstraites, qui fait de nous, en politique, des théoriciens à outrance , nous rend en poésie idéalistes à l'excès. Passant par-dessus les individus , notre pensée veut s'élever d'abord à l'homme ; quand nous concevons un type, notre premier besoin est de le ramener à l'unité, de le réduire à son expression la plus simple, de le dépouiller soigneusement de son enveloppe terrestre, je veux dire de toutes ces petites contradictions, de toutes ces inconséquences légères, qui sont le signe même et comme les nuances de la vie. A force de dédaigner et d'éliminer les traits fugitifs de l'existence, nous arrivons à faire, au lieu d'une toile colorée et vivante, je ne sais quel philosophique ouvrage qui a la beauté, mais aussi la froideur du marbre. Nous voulons que chaque individu devienne le voile transparent de l'àme humaine et de ses cinq ou six grandes passions générales, sans songer qu'à ce degré de transparence, la personne transfigurée ne vit plus ou n'est plus de ce
tique peut aller jusque-là. Mais il nous manque encore quelque chose. On peut avoir toutes ces qualités et toutes les autres qualités que l'observateur le plus minutieux pourrait inscrire dans le catalogue des vertus et des défauts de Hotspur, sans être cependant Hotspur. Presque tout ce que nous avons dit de lui peut s'appliquer à Falconbridge ; et cependant la plupart de ses discours seraient déplacés dans la bouche de Falconbridge. Dans la vie réelle, cehi arrive constamment. Nous apercevons de grands contrastes entre des hommes que nous décririons presque dans les mêmes termes, si nous étions chargés de les décrire. »
monde. Voyez ce poëte moraliste qui a traduit pour la scène la psychologie dans la langue des dieux : tout est idéal dans son théâtre, Taction, les personnages, le style; qu'est-ce que ces statues drapées qui se meuvent et qui parlent ? sont-ce des Grecs ? sont-ce des Français? ni l'un, ni l'autre; ce sont des passions personnifiées qui n'agissent un peu qu'afm d'avoir un prétexte à beaucoup discourir, et qui ne discourent que pour s'analyser ellesmêmes dans des dialogues admirables et des monologues non moins beaux (1). Et voyez maintenant ce réformateur, cet homme vaillant et fort, qui a refait la langue poétique et ouvert des sources nouvelles d'inspiration : celui-là va nous rendre la nature entin; quel mépris de toutes les conventions ! combien de choses réelles dans son théâtre! comme l'action dramatique est animée! comme le style est juste et frappant! comme les personnages sont pittoresques! Mais regardez au fond : qu'y a-t-il sous la variété éblouissante de leurs costumes si scrupuleusement historiques ? de belles pensées, de grands sentiments, la philosophie, l'éloquence, la rhétorique traditionnelles de la scène française; quant à des caractères, je n'en vois pas un. Dira-t-on : qu'importe un caractère d'homme lorsqu'on a créé tant de héros? Je réponds qu'en poésie un héros, un géant, m'intéresse moins qu'un homme, et me semble un chef-d'œuvre moins difficile, moins rare, moins
(1) Les entretiens avec des confidents, dans le théâtre de Racine , peuvent être considérés comme autant de monologues.
admirable. Poètes^ il est plus aisé d'atteindre la grandeur que la vérité (I).
Il va sans dire qu'aucune des remarques précédentes ne regarde Eschyle et ne saurait avoir pour but de le diminuer. La haute admiration que Victor Hugo a pour Eschyle est celle qui lui est due ; mais s'il l'a estimé son vrai prix, a-t-il su l'apprécier avec sagacité pour les mérites mêmes qui font sa valeur? Il est permis d'avoir un tout autre avis sur ce point. Poète incomparable et du premier ordre, Eschyle n'est pas la personnification par excellence du génie dramatique, car il est beaucoup plus lyrique que dramatique. Vous savez que la tragédie grecque a commencé par être un simple dithyrambe, un chant en l'honneur de Bacchus, où Ton a introduit peu à peu des personnages, un dialogue, une action, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien de la forme primitive. Eschyle, un des premiers auteui*s du drame proprement dit . conserve de l'ancienne forme lyrique une portion bien plus considérable que ses successeurs, Sophocle et Euripide; il est essentiellement religieux : ce n'est pas un peintre offrant aux hommes la représentation de ce qu'ils sont, c'est un prêtre venant au nom des dieux leur prêcher le devoir. Point de caractères. Peu d'action. Le chœur continuellement en scène. Un hymne dialogué à deux personnages , d'une austérité et d'une grandeur sublime. Est-ce Eschyle ou quelqu'un des prophètes d'Israël qui s'exprime en ces termes :
(1) « Il est plus aisé de connaître Phomme en général que Je connaître un homme en particulier. >• La Rochefoucauld.
CONTINUATION DU iMÊME SUJET. 133
Ils s'accomplissent, ils n'échouent jamais, les desseins arrêtés dans la tête de Jupiter, car les voies de sa pensée sont couvertes d'ombres épaisses et que nul regard ne saurait percer...
Nulle puissance ne l'emporte sur la puissance de Jupiter ; nul trône n'est plus élevé que le sien et n'a droit à ses respects. Il parle et l'effet suit : ce que décide sa volonté s'accomplit aussitôt (1)...
Des flots de sang couleront sous la lance dorienne et se figeront dans les champs de Platée. Des amas de cadavres, jusqu'à la troisième génération, parleront, dans leur muet langage, aux yeux des hommes : Mortels, il ne faut pas que vos pensées s'élèvent au-dessus de la condition mortelle. Laissez germer Tinsolence, ce qui pousse, c'est l'épi du crime ; on moissonne une moisson de douleur (2)...
Tu vois la justice muette, inaperçue pendant le sommeil, le voyage, le séjour. Mais elle suit sans interruption, marchant à côté, quelquefois en arrière. La nuit ne cache pas les actions mauvaises. Ce que tu faiS; songe que plusieurs dieux le voient (3).
Victor Hugo parle de la grâce d'Eschyle, et dit qu'elle ressemble aux fleurs des lieux farouches; jugez-en par ce portrait d'Hélène : « Ame sereine comme le calme des mers (Shakespeare dira plus tard : perfide comme Tonde); beauté qui ornait la plus riche parure; doux yeux qui perçaient à l'égal d'un trait; fleur d'amour fatale au cœur (4-). » On sent de la colère dans son admiration; aussi cette grâce farouche s'évanouit-elle tout
(1) Chœur des Suppliantes, traduction de M. Pierron.
(2) L'ombre de Darius dans les Perses.
(3) Fragment d'Eschyle.
(4) Agamernnon.
entière ailleurs, et il ne reste que la pensée pleine de gravité, mais rude et nullement galante :
0 Jupiter ! quel présent tu nous as fait ! les femmes, quelle engeance !... Sexe détesté du sage! Oh! que jamais, ni dans mon infortune, ni au jour de ma prospérité, femme n'habite sous mon toit (1) !
Le numéro A, dans la liste des quatorze ancêtres de Victor Hugo, est Tsaïe; mais le dictionnaire de Bouillet donne à Isaïe une antériorité de deux cent trente-huit ans sur Eschyle : quoi qu'il en soit, ces deux grands hommes n'étaient pas contemporains,, et rien ne s'oppose, dans Tordre des temps, à ce que la même âme ait passé du prophète hébreu au poète grec; dans l'intervalle, elle aura replongé au sein de arabînie » et bu les eaux du Léthé. — Vous lirai-je ce que Victor Hugo dit d" Isaïe? Cela n'en vaut guère la peine; j'aime mieux vous montrer comment il sait prophétiser à son tour et prendre l'accent d'Isaïe. Le poëte est bien plus intéressant que le critique. Ecoutez! é(5outez! et, pour augmenter l'effet de la prophétie, supposez que les solennelles menaces du voyant s'adressent à la ville de Paris; snpposez qu'un ennemi invisible et formidable, que Dieu prépare dans l'ombre, va bientôt exécuter sur elle l'arrêt de sa justice :
Tu périras, malgré ton enceinte murée, Et tu ne seras plus, ville, ù ville sacrée,
(1) Les Sept contre Thèbes.
Qu'un triste amas fumant, Et ceux qui t'ont servie et ceux qui t'ont aimée Frapperont leur poitrine en voyant la fumée
De ton embrasement.
Ils diront: « 0 douleur! ô deuil! guerre civile! Quelle ville a jamais égalé cette ville ?
Ses tours montaient dans l'air ; Elle riait aux chants de ses prostituées ; Elle faisait courir ainsi que des nuées
Ses vaisseaux sur la mer.
« Yille ! où sont tes docteurs qui t'enseignaient à lire? Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,
Tes lutteurs jamais las?
Ville! est-ce qu'un voleur, la nuit, t'a dérobée? Oii donc est Babylone? Hélas! elle est tombée!
Elle est tombée, hélas !
« On n'entend plus chez toilebruit que fait la meule. Pas un marteau n'y frappe un clou. Te voilà seule.
Ville ! où sont tes bouffons ?
Nul passant désormais ne montera tes rampes ; Et l'on ne verra plus la lumière des lampes
Luire sous tes plafonds. »
Brillez pour disparaître et montez pour descendre. Le grain de sable dit dans l'ombre au grain de cendre :
« 11 faut tout engloutir. »
« Où donc est Thèbes ? » dit Babylone pensive. Thèbes demande : « Où donc est Ninive ? » et Ninive
S'écrie : « Où donc est Tyr(l)? »
Après le baptême de sang et de feu, la régénération;
(1) Les Contemplations. Pleurs dans la Nuit.
après Isaïe, Ezéchiel : il faut que le peuple châtié de Dieu sorte de l'épreuve comme d'une fournaise, purifié, et qu'il commence une vie nouvelle; sans quoi il est à jamais perdu. Victor Hugo a défini, dans son style abrupt et violent^ le caractère de la prophétie d'Ezéchiel^ qui prêche la régénération morale et la reconslitution politique d'une voix pleine encore de sourdes menaces. Une ondée d'orage a succédé aux déchirants éclats de la foudre, mais le tonnerre gronde toujours au loin.
Ezéchiel est le devin fauve. Génie de caverne. Pensée à laquelle le rugissement convient. Maintenant, écoutez. Ce sauvage fait au monde une annonce. Laquelle? Le progrès. Rien de plus surprenant. Ah ! Isaïe démolit? Eh bien ! Ezéchiel reconstruira... 11 déclare la paix comme d'autres déclarent la guerre. Il prophétise la concorde, la bonté, la douceur, l'union, l'hymen des races, l'amour. Cependant il est terrible. C'est le bienfaiteur farouche, c'est le colossal bourru bienfaisant du genre humain. 11 gronde, il grince presque, et on le craint, et on le hait... 11 se condamne à être symbole, et fait de sa personne, dovonue effrayante, une signification do la misère humaine et de l'abjection populaire... De sa bouche horrible et souillée sort un éblouissement de poésie. Jamais plus grand langage n'a été parlé et plus extraordinaire. « Il y avait une plaine et des os desséchés >»
Mais j'aime mieux achever en citant la belle traduction de Lamartine :
L'Eternel emporta mon esprit au désert:
D'ossements desséchés le sol était couvert;
J'approche en frissonnant; mais Jéhovah me crie : Si je parle à ces os, reprendront-ils la vie? — Eternel, tu le sais. — Eh bien ! dit le Seigneur, Ecoute mes accents; retiens-les, et dis-leur: Ossements desséchés, insensible poussière, Levez-vous ! recevez l'esprit et la lumière ! Que vos membres épars s'assemblent à ma voix ! Que l'esprit vous anime une seconde fois ! Qu'entre vos os flétris vos muscles se replacent ! Que votre sang circule et vos nerfs s'entrelacent ! Levez-vous et vivez, et voyez qui je suis ! J'écoutai le Seigneur, j'obéis, et je dis : Esprit, soufflez sur eux, du couchant, de l'aurore ; Soufflez de l'aquilon, soufflez!... Pressés d'éclore, Ces restes du tombeau, réveillés par mes cris, Entre-choquent soudain leurs ossements flétris ; Aux clartés du soleil leur paupière se rouvre, Leurs os sont rassemblés et la chair les recouvre ! Et ce champ de la mort tout entier se leva. Redevint un grand peuple, et connut Jéhovah !
(( Cherchez^ dit Victor Hugo^ une plus haute formule, vous ne la trouverez pas. L'homme libre sous Dieu souverain. »
Juvénal et Tacite (numéros 7 et 8) sont dépeints con amore par notre poêle. Ce sont ses hommes, ce sont ses frères, Juvénal surtout. Caractères et talents se ressemblent ici : les âmes haïssent et aiment les mêmes choses, j'ai presque dit les mêmes personnes ; la muse est la même, l'indignation. Entre le satyrique romain et Victor Hugo il y a donc parenté étroite, mais non pas égalité, car l'auteur français est supérieur. Dans ses incomparables Châtiments, Victor Hugo se montre aussi
grand écrivain que Tacite et plus grand poëte que Juvénal. — Pour abréger (car il faul finir), je vous dirai seulement en quels termes il achève et résume la définition comparée de ces deux hommes^ de ces deux génies très-divers^ qui semblent par moments unis dans sa personne :
Domitien exila Tacite et fit bien. Les hommes comme Tacite sont malsains pour Tautorité. Tacite applique son style sur une épaule d'empereur, et la marque reste. Tacite fait toujours sa plaie au lieu voulu. Plaie profonde. Juvénal, tout-puissant poëte, se disperse, s'éparpille, s'étale, tombe et rebondit, frappe à droite, à gauche, cent coups à la fois, sur les lois, sur les mœurs, sur les mauvais magistrats, sur les méchants vers, sur les libertins et les oisifs, sur César, sur le peuple, partout; il est prodigue comme la grêle, il est épars comme le fouet. Tacite a la concision du fer rouge.
c( Moi je tiens le fer rouge », dit-il quelque part dans les Châtiments, et vraiment l'expression est juste. Mais il tient aussi et manie le fouet, un fouet terrible, aux mille lanières, qui trace en Tair un cercle d'éblouissante poésie. Ce n'est pas un passage, ce n'est pas un morceau, ce sont tous les Châtiments qu'il faudrait analyser en détail pour vous montrer Juvénal dans Victor Hugo; il en est plein; non qu'il l'imite, Hugo n'imite personne : c'est Juvér.al lui-même qui semble respirer en lui, étincelant d'une ardeur et d'une jeunesse nouvelles. Mais, comme vous connaissez fort peu l'original latin, une étude parallèle ne serait pas ici à sa place et n'aurait guère d'intérêt pour vous. Restons dans
la littérature française. Victor HugO;, Mesdemoiselles, ( je le répète toujours avec plus d'assurance , car j'en suis de plus en plus convaincu à mesure que j'avance dans ce cours), Victor Hugo est absolument et sans comparaison notre plus grand poëte, j'entends l'organisation poétique la plus forte et la plus complète que la France ait produite, et cela, sachez-le, surtout parce qu'il a écrit les Châtiments. Ce livre merveilleux contient des spécimens de toutes les poésies du monde. Je ne me lasserai pas de le redire, car on semble l'oublier et c'est là le vrai point, c'est au front d'un poëte le diamant royal, la richesse et la variété des formes de son style est un prodige unique. Nous avons lu de lui des vers dignes d'Homère. Nous avons lu de lui des vers dignes de Job et dignes d'Isaïe. Voulez-vous du Molière maintenant? en voici, et de la meilleure langue. 11 s'agit d'un bon bourgeois qui, les pieds sur les chenets et fumant son cigare, raisonne ainsi dans sa maison :
...C'est le pire gredin qui soit sur cette terre ;
Mais puisque j'ai voté pour lui, l'on doit se taire.
Ecrire contre lui, c'est me blâmer au fond;
C'est me dire : voilà comment les braves font,
Et c'est une façon, à nous qui restons neutres,
De nous faire sentir que nous sommes des pleutres...
Or, quand on dit du mal de ce gouvernement,
Je me sens chatouillé désagréablement;
Qu'on fouaille avec raison cet homme, c'est possible ;
Mais c'est m'insinuer à moi, bourgeois paisible,
Qui fis ce scélérat empereur ou consul.
Que j'ai dit oui par peur et vivat par calcul.
Je trouve impertinent, parbleu, qu'on me le dise ! M'étant enseveli dans cette couardise, 11 me déplaît qu'on soit intrépide aujourd'hui, Et je tiens pour affront le courage d' autrui.
Voulez-vous du Corneille^ et du plus beau? Ecoutez:
Fût-on cent millions d'esclaves, je suis libre.
Ainsi parle Caton. Sur la Seine ou le Tibre,
Personne n'est tombé tant qu'un seul est debout.
Le vieux sang des aïeux qui s'indigne et qui bout,
La vertu, la fierté, la justice, l'histoire,
Toute une nation avec toute sa gloire
Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier.
Pour soutenir le temple il suffit d'un pilier;
Un Français, c'est la France, un Romain contient Rome,
Et ce qui brise un peuple avqrte aux pieds d'un homme.
Oh ! quel dommage qu'un pareil écrivain se soit comme donné à tâche d'écrire très-sérieusement dans un style souvent si burlesque, que les amateurs de charges s'en frottent les mains d'avance, se donnent rendez-vous à de certains passages, et se délectent de cette lecture comme d'un numéro du Tintamari'e\ Tâchez donc de comprendre quelque chose (c'est par cette bouffonnerie que je termine) aux premières phrases du paragraphe sur Dante (numéro 11) :
Dante a construit dans son esprit l'abîme. Il a fait l'épopée des spectres. Il évide la terre ; dans le trou terrible qu'il lui fait, il met Satan. Puis il la pousse par le purgatoire jusqu'au ciel. Où tout finit, Dante commence. Dante est au delà do l'homme. Au delà, pas en dehors. Proposition singulière, qui pourtant n'a rien de contradictoire,
rame étant un prolongement de l'homme dans l'indéfini. Dante tord toute l'ombre et toute la clarté dans une spirale monstrueuse. Cela descend, puis cela monte. Architecture inouïe. Au seuil est la brume sacrée. En travers de l'entrée est étendu le cadavre de l'espérance. Tout ce qu'on aperçoit au delà est nuit. L'immense angoisse sanglote confusément dans l'invisible. On se penche sur ce poëme gouffre ; est-ce un cratère? On y entend des détonations ; le vers en sort étroit et livide comme des fissures d'une solfatare ; il est vapeur d'abord, puis larve; ce blêmissement parle; et alors on reconnaît que le volcan entrevu, c'est l'enfer.
Ah! mon Dieu! hi, hi, hi, hi, disait Nicole... Monsieur, h\, hi, hi, hi... Monsieur, je vous demande pardon; mais vous êtes si drôle comme cela que je ne saurais me tenir de rire. Hi, hi, hi.