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Le Figaro, supplément littéraire (26 mars

2. Anatole France, la Vie littéraire : M. Leconte de Liste à l'Académie française.

contribuent à établir la justesse. Si elle est admise, il faut considérer ce que nous appelons l'individu, non pas comme une entité simple, homogène, identique jusqu'en ses transformations, mais comme un agrégat de moi, de sujets quelquefois presque similaires, quelquefois très distincts les uns des autres, possédant chacun leur personnalité particulière, qui naît, qui se développe et qui meurt en un laps de temps plus ou moins considérable. L'expérience matérielle a déjà démontré d'une manière à peu près certaine le dualisme cérébral \ et rien, selon la logique, ne s'oppose à ce que ce dédoublement de notre être ne soit encore poussé beaucoup plus avant en d'autres dédoublements successifs. Étudier un homme ne consiste plus dès lors à observer avec minutie son cerveau et son àme, mais bien ses cerveaux et ses âmes ; à essayer de les dénombrer, à les analyser séparément, à les regarder agir de concert ou à tour de rôle, à noter leurs chocs ou leurs combinaisons, à tâcher de saisir enfin le lien souvent faible qui les rattache en faisceau. Nous avons été déjà amené à procéder de la sorte pour Théophile Gautier et surtout pour Baudelaire ; pour Flaubert, devant un phénomène semblable, un semblable travail s'imposera ; et, s'il a été impossible pour MM. de Goncourt, c'est c|ue chez eux — comme

1 . Voir dans la Revue scientifique {janvier 1884) un article de M. B. Bail sur le Dualisme cérébral.

on l'a vu — les moi sont à tel point multiples, éphémères et incohérents qu'on ne saurait ni les étreindrc ni les classer selon une règle fixe. Dans le cas actuel, la tâche est beaucoup plus aisée, parce que le poète est beaucoup moins complexe ; ses trois volumes de vers révéleraient mémo un tempérament d'une unité presque absolue, si l'on s'en tenait à l'impression première, et si, d'autre part, des publications dissimulées et inconnues ne permettaient de découvrir, sous le rude manieur à'idées, grave, sombre et hautain, un ou plusieurs personnages d'un ordre bien ditférent. Le sujet artiste, ayant dominé et écrasé par sa splendeur ceux qui l'entouraient, a pu ainsi nous procurer l'illusion qu'il existait seul, et, à vrai dire, il est le seul réellement intéressant. — Mais, de sa prépondérance, faut-il conclure qu'il a irrémédiablement supprimé ses rivaux ?

Le propre des Poèmes antiques, barbares ou trafiques n'est assurément pas la naïveté de conception et de style, et l'on appliquerait volontiers à leur créateur le mot d'Auguste Barbier sur Michel- Ange : « On croirait qu'il n'a jamais ri *». A côté du penseur nihiliste, il y a cependant un autre penseur d'une intelligence très moyenne celui-là, assez étroit dans ses utopies d'humanitairerie candide et de libéra-

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