Poèmes barbares
classique, de rimer des bouquets à Chloris, et jusque dans la première édition de ses poèmes, on s'arrête stupéfait devant des quatrains dans le genre de ceux-ci :
Là-bas, sur la mer, comme l'hirondelle, Je voudrais m'cnfuir, et plus loin encor ! Mais j'ai beau vouloir, puisque la cruelle A lié mon cœur avec trois fils d'or.
L'un est son regard, l'autre son sourire, Le troisième enfin est sa lèvre en fleur ; liais je l'aime trop, c'est un vrai martyre : Avec trois fils d'or elle a pris mon cœur.
Oh! si je pouvais dénouer ma chaîne!
Adieu ! pleurs, tourments, je prendrais l'essor, liais non, non ! mieux vaut mourir à la peine, Que de voys briser, ù mes trois fils d'or ' !
Admettra-t-on que des madrigaux élégiaqucs de cette banalité aient pu surgir du même cerveau qui a conçu et exécuté Kaïn ou Khirôn, et faut-il croire qu'une seule individualité, une cause unique aient abouti à des résultats aussi complètement disparates ?
Ceci, du reste, ne serait rien encore. Dans les faits de l'espèce que nous citons, il est permis de supposer des défaillances momentanées et exceptionnelles, sans qu'il soit besoin de recourir à des théo-
1 . Cette pièce se trouve dans la première édition des Poésies complêles (l'aris, Poulet-llalassiset de Broise, éditeurs, p. 274); elle est intitulée : Tre fila d'oro.
M. LKCONTE DE LISLE. 223
ries philosophiques assez suijtiles et imparlaileinent démonli'ées. Ce qui offre un caractère plus curieux, c'est de voir .M. Leconte de Lisle, socialiste et démocrate, journaliste avancé dans les feuilles phalanstériennes vers 184o, et, plus de vingt-cinq ans après, auteur de l'Histoire populaire du christianisme, du Catéchisme républicain et de V Histoire populaire de la Révolu lion française. Le premier nous l'avons analysé et dépeint assez longuement pour qu'il soit inutile d'y revenir; quant au second, on pourrait se passer de commentaires plus amples sur son compte en déclarant qu'il est diamétralement le contraire de l'autre. En dépit du Bouddha et de l'irréalité des apparences universelles, il proclame « les vrais principes ; il croit à la liberté humaine, au bonheur, à la justice, au progrès conquis par le travail ; il affirme les droits du pauvre vis-à-vis des devoirs du riche et proscrit l'aumône ou la charité comme immorales ^ » , Pour couronner cet ensemble de platitudes, il se constitue le champion d'un anticatholicisme des plus vulgaires, dont on ne pourrait que sourire, s'il n'avait malheureusement gâté quelques-uns des Poèmes barbares.
Il va de soi qu'en nous attardant à des constatations de cette espèce, notre but n'est aucunement de rabaisser l'un des plus puissants créateurs de la