Poèmes barbares : la Genèse polynésienne
travers les peuples et les siècles, ne pouvait être laissée à l'écart : elle a inspiré au poète ce Kaïn que l'on a considéré parfois comme le point culminant de ses écrits, et où l'on a cru voir une sorte de confession dans la peinture du Révolté, ce qui ne serait guère conciliable avec la théorie du Néant s^ catégoriquement soutenue. En réalité, — pas plus dans Kaïn que dans les autres ouvrages de ce cycle immense, — on ne doit chercher une logique trop exacte: avec une préoccupation constante de la couleur locale et un souci évident de la reconstitution historique, ils n'aboutissent à rien de très précis, et il n'y a rien à conclure de chacun en particulier, parce qu'ils portent en soi, dans leur ensemble, leur conclusion, leur finalité. Songes innombrablement multiformes, issus à la fois d'une intelligence négatrice et incrédule et d'une imagination essentiellement poétique, il fallait, pour les comprendre avoir participé dans une mesure quelconque aux états d'esprit qui les ont produits et que nous avons essayé de dépeindre. Or, dans les débuts principalement, ce fut l'apanage d'une minorité infime : la majorité demeura et demeure encore réfractaire à ces œuvres sévères et fortes, mais un peu troublantes et inexplicables pour qui n'a pas été initié aux mystères de leur genèse.
LECONTE DE LFSLE. '231
Elles ne correspondent, en effet, à aucun des grands sentiments généraux et simples, toujours facilement accessibles; ceux qu'elles ont exprimés, en ce moment même restent lettre, morte pour la plupart des lecteurs, el ne parviennent seulement pas h les étonner tant ils sont incompris. On ne s'émeut pas plus en leur présence que devant une énigme indéchiffrable, et, par un phénomène de transposition bizarre, on objective sa propre froideur pour la leur attribuer. C'est ainsi qu'a surgi et qu'a été maintenu sans cesse ce reproche d'impassibilité qui fait le fond de presque toutes les accusations qu'ont dirigées contre M. Leconte de Liste ses ennemis littéraires. Dans une courte étude de la Critique philosophique ^ , M. Louis Ménard a cru devoir le disculper de cette prétendue erreur. En était-ce bien la peine? Il n'est pas démontré d'abord que la beauté absolue, idéale, vers qui doit tendre l'artiste, ne soit pas impassible. Il est certain en revanche que ni les Poèmes antiques, ni les Poèmes barbares, ni les Poèmes tragiques ne sont arrivés à ce terme abstrait et suprême. De courts