‹ Les artistes littérairesChapitre 119 sur 160 · Numéro du 30 avril · texte numérisé non relu

Numéro du 30 avril

fragments qui visent à la splendeur immobile du marbre ne constituent pas une preuve ; quant au reste, il suffît de rappeler les quelques passages déjà cités au cours de ce travail pour qualifier un argument né chez presque tous d'un défaut d'éducation artistique , et pour nous dispenser d'y répondre .

Ce qui semble plus sérieux, — et nous l'avons admis par avance, — c'est le dédain, inconscient ou voulu , dont le maître ne s'est guère départi visà-vis des pensées, des passions, des aspirations humaines, vis-à-vis de l'humanité, en un mot. S'il ne l'a pas complètement écartée de son œuvre, il l'a reléguée en tous cas à un rang tellement subalterne qu'elle n'a pas consenti à s'y reconnaître, et qu'elle s'est plaint d'avoir été ignorée. Quand le poète fut reçu à l'Académie française, M. Alexandre Dumas fils se constituait sans doute bien le fidèle interprète de ce grief en disant : « Moi aussi, je suis intéressant, moi l'homme. Mon moi qui vit, qui aime, qui pense, qui souffre, qui espère au point de croire à ce que rien ne lui prouve, ce moi, guenille je veux bien, mais guenille qui m'est chère, ce moi a autant de droits que le reste de l'univers à l'expression de son amour, de sa douleur, de son espérance, de sa foi, de son rêve. Si je pardonne aux poètes, si je leur demande même de me parler d'eux, c'est qu'en me parlant d'eux, s'ils

en parlent bien, ils me parlent de moi'. » Malheureusement, non pas pour lo mérite, mais pour la popularité de ses ouvrages, M. Leconle de Lisle ne s'est jamais laissé conduin^ par des préoccupations do ce genre; et sans s'inquiéter d'un succès plus ou moins vulgaire, il n'a obéi qu'à ses inspirations personnelles et à son tempérament, déterminés eux-mêmes par les multiples causes que nous avons recherchées et essayé de décrire. S'est-il trompé ? Faut-il croire que le résultat obtenu, fondé sur une vision inexacte du monde, soit aussi défectueux, aussi éloigné du vrai qu'on le prétend ? Devant la philosophie actuelle, nous ne le pensons pas.

Sans nous en rendre précisément compte, nous vivons sur la légende de l'homme façonné à l'image de Dieu, créature supérieure et privilégiée, la dernière et la plus parfaite qui soit sortie des mains de Jéhovah. L'homme a été proclamé roi de la nature entière, et encore faut-il entendre le mot roi selon la signification que lui ont toujours donnée les peuples d'Orient, c'est-à-dire le maître absolu et despotique : tout a été, dès l'origine, fabriqué à son usage et soumis à son empire. Plus tard, pour racheter sa faute primitive et lui permettre de parti -

1. Discours en réponse à celui de M. Leconte de Lisle, lors de sa réception à l'Académie française.

ciper aux lîéatitudes étornelles, une des hypostases de la trinité divine s'est incarnée en lui, s'est offerte comme holocauste, a pleuré et s'est immolée sur la croix. Prodigieux sacrifice, que justifie presque cependant l'essence spéciale de l'être pour qui il a été accompli; car lui seul a reçu la flamme d'en haut; lui seul possède une âme intelligente et immortelle, une conscience qui dirige ses actions; lui seul connaît le but de son existence ici-bas, use de la faculté du langage et progresse indéfiniment vers la perfection, tandis que la brute s'ignore ellemême, ne pousse que des cris inarticulés et exécute mécaniquement une série de mouvements et d'actes éternellement identiques. Devant la splendeur de cette force et de ce génie, qu'importe le reste du monde ? et comment mériterait-il de nous occuper, sauf peut-être dans ses rapports avec celui pour qui il a été fait et auprès duquel il n'est rien ? L'homme ! l'homme sans cesse ! il absorbe l'art, la philosophie, la littérature, la religion, et ce qu'en diront les penseurs intéressera toujours, puisque dans l'univers sans bornes tout se ramène à lui.

Par malheur la science moderne, sous ses formes diverses, s'est heurtée à ce fragile système, et, sans qu'il lui ait été nécessaire de renouveler souvent ses assauts, elle a fait devant elle crouler rapidement l'édifice. Renversé de son piédestal, le roi de la création, qui, de sa propre autorité, s'était attribué

M. LECONTE DE LISLK. 233

une naissance quasi divine, a élé replacé à son rang- dans l'échelle des êtres, parmi les autres vertébrés et à peine distinct de ses congénères. On nous l'a montré plié sous l'influence des temps, des climats et des milieux, strictement conduit par les grandes lois naturelles qui le dominent, jouet de ses organes physiques, doué d'une conscience très vague et d'une liberté très douteuse. Tandis qu'il était ainsi réduit à des proportions infimes dans l'ensemble des choses, le monde extérieur se trouvait incommensurablement grandi, et la majesté de l'un s'accentuait en raison directe de la déchéance de l'autre. En dépit du sentiment public, qui du reste ne se voyait pas menacé, et pour qui nulle modification n'était même apparente, la peinture et la poésie se mettaient à l'unisson du mouvement scientifique : l'animai humain n'y venait plus qu'au second plan et parfois il en était banni. C'est en notre siècle seulement qu'a surgi une école de paysagistes sans comparaison possible avec celles du passé, et qu'un sculpteur comme Barye a osé prendre ses modèles dans une classe d'êtres dont les Grecs eux-mêmes s'étaient à peine occupés. La différence des époques est tranchée d'une manière encore plus sensible, si l'on rapproche un tableau de la Renaissance, les Noces de Cana par exemple, de telle autre toile d'un maître contemporain, ou les tragédies de Corneille des drames de Victor Hugo ;

chez les artistes d'aujourd'hui on découvre perpétuellement un souci des objets ambiants, de la nature et des circonstances extérieures, du décor et de l'entourage matériels qui n'était certes pas connu jadis et qui se répète avec trop de fréquence pour qu'on ne soit pas obligé d'y voir la marque d'une transformation psychologique générale. Lentement et presque à notre insu, le panthéisme nous a envahis. Ainsi donc, quand M. Leconte de Lisle empruntait sa formule à une doctrine voisine de celle du Bouddha, le hasard, un instinct obscur peut-être le mettait en concordance avec les conclusions de la philosophie actuelle, et il ne faisait qu'accentuer les théories qui ont mené notre siècle tout entier. A-t-il dépassé la mesure, comme l'ont prétendu ses détracteurs ? ou bien a-t-il ouvert une voie nouvelle en rajeunissant la poésie à des sources encore inexplorées ? On ne peut sur ceci avancer que des hypothèses, et il sera donné à l'avenir seul de juger en dernier ressort.

Quel que soit d'ailleurs le destin réservé à l'œuvre que nous venons d'étudier, quelle que soit même sa signification réelle que nous avons essayé d'établir sans pouvoir cependant nous déclarer possesseurs de l'absolue certitude, il reste en tous cas à son auteur l'indéniable mérite d'une prodigieuse puissance plastique. Çunaçépa, K/iirôn, Kaïn, le Cœur de Hialmar, le Corbeau, nous fussions-nous complètement

trompé sur leur compte au [)oint de vue de la pensée inspiratrice, n'en demeureraient pas moins d'admirables manifestations du génie poétique à notre époque et à toutes les époques. On en peut parler comme du marbre grec connu sous le nom de Vénus de Milo. Que représente- t-il exactement ? rS'ul ne le sait ; et les érudits en sont réduits à des conjectures plus ou moins vraisemblables. Mais que l'artiste ait voulu modeler une Aphrodite, une Victoire Aptère ou une Polyxène, la question n'a en définitive qu'une importance de second ordre. Ce qui est certain, c'est que, dans ce corps de fennne aux lignes admirablement pures et aux contours harmonieux, dans ce visage d'une sérénité plus qu'humaine, il a laissé à travers les âges une des expressions les plus hautes de la Beauté idéale.

Page 1