‹ Les artistes littérairesChapitre 120 sur 160 · V. — L'homme et son caractère · texte numérisé non relu

V. — L'homme et son caractère

En 1862, lorsque parut le second roman de Gustave Flaubert, si impatiemment attendu depuis plusieurs années, ce fut un j^rand étonnement pour quelques-uns de ses amis littéraires, plus qu'un étonnement, une désillusion. On s'était habitué à le considérer comme l'auteur exclusif de Madame Bovary , ou tout au moins comme le représentant incontesté du genre spécial que révélait son premier ouvrage ; on avait engagé la bataille sur son nom à propos du réalisme et du modernisme ; en dehors de son consentement, on l'avait, — ou peu s'en faut, — proclamé chef d'école, et l'on espérait bien

que, non content d'une victoire unique, il allait marcher plus avant dans la voie qu'il avait choisie. Quelques partisans s'étaient déjà groupés autour de son livre, et tout en se reconnaissant les disciples du nouveau maître, ils prétendaient l'attacher à leurs formules et à leurs théories d'art, s'en servir comme d'un porte-drapeau, en faire, pour ainsi dire, leur chose. Quelle surprise et quelle déception, devant ce volume qui n'avait plus aucun rapport avec le précédent, ni par le choix, du modèle, ni par la conception du sujet, ni par les tendances, ni même par le style, oA qui, à défaut de signature, eût été considéré à bon droit comme sorti d'un tout autre cerveau que celui qui avait enfanté le ménage Bovary, M. Homais et le curé Bournisien !

A quel propos cette désertion si complète et, en apparence, si inexplicable ? Le romancier eût été pourtant mal venu à se plaindre de l'indifférence publique, et à y trouver un prétexte de découragement. Jamais peut-être débuts n'ont été accueillis avec une curiosité pareille : jamais tant de bruit ne s'est fait, aussi brusque et aussi spontané, autour d'un littérateur que personne ne connaissait encore, et que nulle publication antérieure ne recommandait à la bienveillance du monde des lettres. 11 y eut, comme après l'éclat d'un coup de foudre, une émotion immense qui se communiqua à tous, et que nous pouvons à peine nous figurer aujourd'hui,

malgré le témoignage écrit ou verbal des contemporains unanimes. Avant môme que Madame Bovary eût été imprimée jusqu'au bout dans le recueil périodique où elle paraissait', du jour au lendemain Flaubert était célèbre. Les articles de journaux ou de revues se multiplièrent ; de toutes parts, les félicitations vinrent saluer celui que l'on qualifiait déjà de continuateur de Balzac. George Sand, Lamartine se joignirent sans restrictions au concert des admirateurs. Enfin, le scandale d'un procès correctionnel pour outrage aux bonnes mœurs, heureusement termina par un acquittement, provoqua, selon la coutume, une nouvelle explosion de popularité, et acheva d'établir, d'une manière indestructible, dans l'esprit de la foule, une gloire qui venait à peine de surgir à l'horizon.

Malgré tout, dédaigneux d'un succès facile, à peu près assuré s'il se fût maintenu sur Je terrain de son récent triomphe, l'écrivain abandonnait notre société, notre époque et nos coutumes, pour se transporter, par delà l'antiquité gréco-latine qui nous est familière, jusqu'à cette mystérieuse Afrique du m" siècle avant Jésus-Christ, un moment fécondée par les colonies phéniciennes, retombée depuis dans le néant sans même laisser sur le sol une ruine des monuments de sa grandeur. Devant cette exhu-

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