Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, t. I", cli. ix
Sade. — Ce dernier même, si l'on en croit \c Journal des Concourt \ le hantait d'une manière assidue, et, quelle qu'ait été la chasteté d'une vie lentement usée sur la table de travail, le témoignage des deux frères offre trop de vraisemblance pour être tenu comme suspect,
La préoccupation humanitaire et morale jouait un rôle tellement etfacé dans la détermination de ses préférences d'artiste ! .
Il eût signé sans doute avec entier acquiescement le mot célèbre de M. J.-J. Weiss: « C'est beau, un beau crime », et il a, plus d'une fois, formulé pour son compte quelques aphorismes dans le même goût, à qui il n'eût fallu peut-être pour se faire autant remarquer qu'une rédaction en termes aussi axiomatiques. « Je déteste la tyrannie moderne, écrit-il en 1846, parce qu'elle me paraît bête, faible et timide d'elle-même ; mais j'ai un culte profond pour la tyrannie antique, que je regarde comme la plus belle manifestation de l'homme qui ait été^. »
Uniquement frappé par les côtés grandioses des anciens despotisnies, il admirait, plein de respect, les Césars sanguinaires de la décadence romaine, et précisément pour leur amour du sang. Sa sympathie
1, Journal des Goncourl, t. I" (Novembre 1858).
2. Correspondance, I'' série, Lettre à madame X*** (7 août 1846),
hésite eiiLre Héliogabale et Néron ^ ; son âme se dilate au souvenir des rois captifs attachés aux chars des triomphateurs; quant aux jeux du cirque, il n'y peut songer sans que leur splendeur l'éblouisse. et leur barbarie, dans son déploiement gigantesque, lui apparaît comme l'incarnation même de la plus immense poésie :
Le cirque! c'est là qu'il faut vivre; on n'a d'air que Kl, et on a de l'air poétique à pleine poitrine, comme sur une haute montagne, si bien que le cœur vous en bat2.
Dans son enthousiasme, il en était arrivé h un désespoir réel de ne pouvoir donner des combats de gladiateurs dans son jardin du Croisset ^, et il se lamentait sur l'irrémédiable discrédit oîi la civilisation moderne a laissé tomber le goût des sensations rudes et fortes. Lui qui fut assurément dans ses mœurs l'homme le moins cruel qui se puisse rencontrer, il se plaisait à illusionner sa pensée de fantasmagories atroces. Un jour, parlant au milieu d'un groupe d'amis de ces impressions violentes dont les peuples antiques avivaient leurs plaisirs, il en citait comme l'unique et lointaine réminiscence à l'époque actuelle, le frisson à la fois âpre et vo-
1. Correspondance, I" série, Lettre à Louis de Cormenin (juin 1844).