‹ Les artistes littérairesChapitre 126 sur 160 · Jéronimo et le Juif de Malte · texte numérisé non relu

Jéronimo et le Juif de Malte

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cuté presque en présence de sa mère et son cadavre dépecé à coups de sabres; une jeune femme dont on a assassiné le mari est violée sur son cadavre, puis les assassins lui arrachent la langue et lui coupent les poignets pour l'empêcher de raconter ou d'écrire le récit du crime; elle-même se venge en faisant égorger ses bourreaux sous ses yeux, et c'est elle qui, entre ses moignons encore rouges, reçoit leur sang dans un bassin ; ce sang servira à la cuisson de leur chair que Ton offrira à manger à leurs parents; et ainsi de suite, jusqu'au moment où l'action s'arrêtera, tous les personnages ayant été poignardés ou enterrés vifs,

A plusieurs siècles de distance, nous retrouverons dans quelques passages de Gustave Flaubert l'équivalent de ces sujets hideux et la même tendance évidente à s'appesantir sur les détails sinistres. Yat-il atavisme? Doit-on croire qu'entre le Normand de notre monde et de notre époque et ses ancêtres, à demi barbares, conduits jadis en Grande-Bretagne par Guillaume le Conquérant, il existait des affinités de race assez profondes pour avoir persisté malgré le temps et l'éloigncment? Faut-il chercher à établir un rapport quelconque entre ces poètes déjà anciens qui présidaient à l'éclosion d'une forme artistique nouvelle, le drame anglais, et cet autre poète moderne qui devançait la création d'une autre forme de l'art également inédite, le roman

contemporain? Sur tout ceci, on ne saurait avec un commencement de certitude donner une réponse, et encore moins affirmer une loi. Le fait psychologique se montre si clairement de part et d'autre qu'il valait la peine d'être noté. Quant à ses origines, elles sont trop lointaines, trop obscures et trop complexes pour entreprendre de les expliquer, sinon par une exubérance de tempérament qui échappe à toute retenue, et qui, dans la poursuite du tragique, la dépasse parfois sans l'avoir atteint. En ce qui concerne spécialement Flaubert, il semble bien hors de doute que cette curiosité de l'horreur n'est qu'un des aspects de son penchant vers l'extraordinaire, le démesuré, l'irréalisable, et il ne faut que pousser plus avant l'examen pour démontrer par d'autres exemples celte caractéristique de sa nature.

Dès qu'il laisse le champ libre au vagabondage de sa rêverie, c'est par bonds désordonnés qu'elle s'enlève immédiatement vers les espaces inaccessibles jusqu'à des conceptions ((ui effleurent presque les extravagances des hallucinés. Il perd de longues heures à combiner minutieusement les fantaisies ultra-royales que comporte selon lui le séjour de Paris pendant un hiver; il calcule scrupuleusement les dépenses, et aboutit à cette simple conclusion que, pour subvenir à ses besoins de luxe pendant ce laps de six mois, il faudrait « une douzaine de

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milliards, tout au plus ^. » Le moins qu'il demanderait, c'eût été de vivre dans l'antiquité; ou de se mêler à l'existence des peuples exotiques et mal connus dont 1 eloignement poétise et grandit pour nous les dimensions réelles:

Penser que peut-être jamais je ne verrai la Chine! que jamais je ne m'endormirai au pas cadencé des chameaux! que jamais peut-être je ne verrai dans les forêts luire les yeux d'un tigre accroupi dans les bami:)Ous - !

Il aspire ainsi perpétuellement à tout ce qu'il ne possède pas ; il ne désire rien tant que ce qui lui semble impraticable, découragé et dégoûté d'ailleurs dès que les événements correspondent à ses vœux, et que les caprices de son imagination se fixent en une réalité.

En Normandie, il ne souhaite que parcourir l'Inde; il voudrait faire voile vers Ceylan ([u'il désigne par son appellation antique de Taprobane et qu'il aime déjà pour la seule euphonie de son nom.

Mais qu'une occasion se présente de visiter les contrées orientales avec son ami M. Maxime Du Camp, toute son ardeur sera tombée dès le début du voyage, avant même qu'il soit sorti de Paris. En Egypte, il regrettera la France; en Grèce, il songera

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