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Correspondance avec Georrje Sand, lettre c

allures d'un romantisme intransigeant. On taxerait de folie des élucubrations dans le genre de Smakr, vieux mystère ou de la Danse des Morts ^ La première Tentation de saint Antoine, au dire des amis de Flaubert, et de son propre aveu, n'avait, en visant le grandiose, atteint que la boursouflure et péchait d'un bout à l'autre par l'absence de pondération inhérente à ses facultés Imaginatives "-. Plus tard, quand il se fut modéré, ce qui avait été la plus dangereuse entrave de ses débuts devint une des causes de sa puissance et de son originalité. Mais c'est bien toujours le même homme, que nous avons dépeint et dont nous avons cité les essais, qui a produit la Légende de Saint-Julien l'Hospitalier, Hérodias, la seconde Tentation de saint Antoine et principalement cette prodigieuse épopée de Salammbô^ si admirable par le sujet et par le style, et si imparfaitement admirée. C'est partout la même imagination débridée, désordonnée, avide de l'inconnu et de l'extraordinaire, du barbare et du monstrueux. Le fait seul d'aller prendre, comme cadre de son livre, un peuple pour lequel l'archéologie et l'histoire n'ont fourni que des données insignifiantes, porte déjà en soi un indice assez net des disposi-

1. Des fragments de ces divers ou-vrages ont été publiés dans le volume de Flaubert intitulé : Par les Champs et par les Grèves.

2i Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, t. l", ch. xii.

lions du maître. Par crainte de la banalité, il effleure la bizarrerie. Il s'écarte des chemins battus, et c'est là sans doute un des signes de sa force; mais il s'en écarte avec une préoccupation si visible, et un soin si scrupuleux, qu'on ne saurait se défendre dès l'abord d'un certain sentiment de surprise. Le cerveau qui a simplement conçu celte idée de reconstituer Cartilage avant Annibal pourra se montrer par la suite d'une trempe supérieure; il est bien, en tous cas, d'une essence spéciale et singulière : et l'étude plus complète de l'œuvre ne servira qu'à appuyer cette impression du premier moment.

Nous voici, presque sous le soleil du désert, par delà la Méditerranée cl par delà une période qui dépasse vingt siècles, dans la cité aux origines fabuleuses et dont les mœurs semblent avoir combiné les raffinements pervers des Asiatiques avec les brutalités sanglantes des sauvages Africains. Un formidable bouleversement intérieur la menace jusqu'en ses fondations lorsque s'ouvre le volume : révolte d'une armée de quarante mille mercenaires, venus de partout et prêts à tout, contre une population de trafifiquants égoïstes et envieux, attachés à leur luxe et âpres au gain, entretenant des soldats pour défendre leurs intérêts et refusant la solde promise quand le péril a disparu. Des combats sans pitié, des tortures atroces, un siège aux assauts farouches, les amours sensuellement effrénées d'un chef de

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bandes, les dévastations et les massacres forment les péripéties successives du drame. Au-dessus, plane cette affreuse religion de Moloch qui exige comme offrande au dieu le sacrifice d'enfants l^rùlés vifs, ou ce culte ambigu de Tànil, la déesse servie par des courtisanes et par des i)rètres émasculés. La première scène qui noue l'action, c'est l'orgie et le sacrilège des troupes déchaînées dans les jardins d'Amilcar; la dernière c'est leur anéantissement par la faim dans le défilé de la Hache et le supplice de Mathô, leur général, déchiré vivant par une populace en délire. Dans cette accumulation d"étrangetés ou d'horreurs, savamment exposées en un style impeccable, les détails correspondent d'une manière exacte aux grandes lignes que nous indiquons : on sent que, de parti pris, rien n'a dû être épargné pour nous donner des impressions encore inconnues, pour nous faire assister à des spectacles qui n'avaient jamais été peints, pour nous procurer, comme on dit, « un frisson nouveau » ; et le résultat cherché est obtenu. Quoi que prétende Sainte-Beuve, il n'y a aucun parallélisme sérieux à tracer entre les Martyrs de Chateaubriand et Salammbô, qui garde depuis la première ligne jusqu'à la dernière son originalité très tranchée. En quoi le poème chrétien, grave, majestueux et pur, à l'image de la religion qui l'inspire, se rapprochet-il de cette épopée cruelle dont il émane une sensa-

tion complexe, ù la fois admirative et pénible, faite de l'attrait esthétique pour les beautés qu'elle recèle et d'une sorte de douleur nerveuse devant les tableaux qu'elle évoque, en somme un peu morbide et malsaine, comme le cerveau même de l'écrivain qui l'a fixée.

Il faut se souvenir que chez Gustave Flaubert, si le débordement des facultés imaginativos se laisse surprendre par certains phénomènes psychologiques anormaux dont nous avons signalé quelques exemples, il s'est aussi traduit, d'une manière non moins fréquente et plus tristement visible encore, par des accidents physiques de la plus redoutable gravité. M. Guy de Maupassant a fait un reproche à M. Maxime Du Camp d'avoir révélé au public les accès dont son ami fut victime, « et d'avoir cherché à établir un rapport entre la nature artiste de Flaubert et l'épilepsie, à expliquer l'une par l'autre » '. Après tout, était-ce là une prétention si déraisonnable ? Sans vouloir discuter ici, faute de la compétence nécessaire, la thèse de M. Morcau (de Tours), d'après qui « le génie serait une névrose ^ » il est cependant hors de conteste que la névrose, sous ses multiples aspects, a presque toujours

1. Préface à la Correspondance de Gustave Flaubert avec George Sand.

2. Moreau (de Tours), La psyclwlogle morJjide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire, Ih part., ch. iv, secl. ii.

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accompagné les grandes surexcitations cérébrales. Qu'elle soit cause ou effet, on la retrouve à différents degrés chez un nombre de sujets proportionnellement énorme. Dans une de ses manifestations les plus terribles, sous la forme dite épilepsie, qui se subdivise elle-même en une infinité de cas, elle a frappé des hommes comme Jules César, comme Cbarles-Quint, comme Newton, comme Napoléon F'", comme lord Byron, et comme tant d'autres, dont les forces intellectuelles ou sensitives ont été astreintes à une tâche au-dessus de la moyenne ordinaire.

Chez l'auteur de Madame Bovary, en particulier, pour qui les documents abondent, il est difficile de ne pas admettre une corrélation étroite entre sa situation pathologique et sa personnalité morale d'écrivain. Les premières attaques l'atteignirent en 1843, à vingt-deux ans, et sans parler du désespoir immense et justifié où elles le plongèrent, il semble leur avoir dû, pour une bonne part, cette lenteur de conception et de facture qu'il a subie jusqu'à la fin de sa carrière : tout à coup il se modifia; son caractère eut des emportements brusques et furieux pour les motifs les plus futiles; l'activité corporelle fit place à un insurmontable dégoût du moindre mouvement; la mémoire s'alourdit et devint rebelle. C'est par conséquent une erreur d'attribuer, comme on l'a fait parfois, ses troubles nerveux à la fatigue du travail acharné, angoissant, solitaire auquel il se

livrait, ou plutôt auquel il se livra plus tard. Quand apparurent les terribles symptômes, il n'avait encore composé que des fragments sans importance, plus son roman de Novembre, et avec une facilité extrême, en deux mois. La période de dur labeur ne commença que plusieurs années après, pour l'ébauche primitive de la Tentation de saint Antoine et principalement pour Madame Bovary.

Selon les plus sérieuses probabilités, l'origine du mal, ou tout au moins la cause déterminante qui le fît passer de l'état latent à l'état aigu, il faut la chercher dans cet amour de l'inconnu et de l'impossible, dans cette outrance lyrique de l'imagination qui confine à la folie. L'imprégnation salutaire du génie latin a pu modérer dans les œuvres soigneusement écrites les désordres de l'exubérance mentale. Le déséquilibre n'en demeure pas moins la marque distinctive du maître et le fond essealiel de sa nature. Il se décèle constamment dans ses actes et dans ses pensées, avec une fréquence telle que nous n'avons pu en citer que les plus rares exemples. Sa Correspondance le fait poindre à chaque page ; ses amis le reconnaissent unanimement d'une façon plus ou moins explicite ; lui-même enfin en laisse percer l'aveu et se déclare incapable de dominer son esprit, quand il refuse, à plusieurs reprises, d'aller voir George Sand à Nohant, dans la crainte de perdre ensuite « un mois » à ressaisir

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l'idée échappée et à la ramener vers la besogne quotidienne K Littéralement, on peut dire qu'il séquestrait auprès de lui son imagination tant il la sentait indisciplinée et indisciplinable. Par malheur, elle se vengea en des révoltes furieuses où son enveloppe semblait près d'éclater ; elle ébranla le puissant artiste de toutes ses redoutables fantaisies; pendant plus de trente ans, elle le brisa par une série de secousses atroces, où sombrait momentanément la vie intellectuelle, jusqu'au jour où, dans une dernière crise, elle le renversa mort sur son œuvre inachevée *.

Étant donnée cependant cette interprétation du tempérament de Flaubert, on peut se demander par

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