‹ Les artistes littérairesChapitre 132 sur 160 · Souvenirs littéraires, t. I'', ch. xii · texte numérisé non relu

Souvenirs littéraires, t. I'', ch. xii

des hommes d'aujourd'hui, qu'il les ait observés avec un soin si minutieux, puisque rien ni personne ne l'y avait obligé.

Rien, en effet, ni personne, excepté lui même ; — et ceci nous amène à examiner une seconde face du génie de Gustave Flaubert, une autre forme de sa pensée dont les origines sont peut-être obscures, mais qui n'en fait pas moins partie intégrante de son individualité. Il s'est toujours défendu d'avoir été réaliste ; il le fut cependant, en dépit de ses aspirations contraires, et d'autant plus qu'il agissait d'une manière spontanée et inconsciente, sans parti pris, sans système théorique conçud'avance, comme le firent certains adeptes de l'écok^ qui, après lui, s'est recommandée de son exemple. Quoique les deux termes semblent s'exclure, il ne se passionnait pas moins, à son insu, pour l'analyse méticuleuse, sèche et détaillée des faits précis que pour les grandes spéculations idéalistes. Son instinct lui suggérait les travaux contre lesquels protestait tout l'effort de ses sentiments.

A cette prédisposition intellectuelle, on peut attribuer trois causes. — Il n'est pas invraisemblable que l'esprit du maître ait gardé quelques traits atténués du caractère paternel, de ce caractère actif et exact, peu familier avec les choses de l'art ou de la poésie, uniquement soucieux dans l'existence des côtés pratiques et utilitaires. Le savant chirurgien

des nôpitaux do Rouen, élevé dans la contemplation des misères humaines, tout entier appliqué à leur étude et à leur soulagement, ne dissimulait pas son mépris pour tout ce qui touchait à la littérature et aux littérateurs : dans l'une, il ne voyait qu'un passe-temps ; dans les autres, que des oisifs. C'était une âme exclusivement scientifique, en somme très opposée à celle de son fils, mais dont on retrouve pourtant la marque et la trace lointaine dans les romans de celui-ci, et surtout dans ses romans modernes, là où les procédés d'investigation brutale et impassible rappelleraient presque parfois le clinicien.

Il faut se souvenir en outre que, chez Flaubert, si l'imagination était immense, le don d'invention fut toujours à peu près nul. II ne possédait pas la moindre parcelle de cette prodigieuse veine romanesque dont Alexandre Dumas père a ébloui son siècle, et, comme l'a dit M. Emile Zola, la trame de ses récits, quelque simple qu'elle soit, ne laissait pas que de lui coûter un certain travail ^ Par un effet assimilable à celui de la loi physique qui veut que Fatrophie d'un de nos sens suractive le développement du sens le plus proche, l'inertie des facultés créatrices dans son cerveau devait l'obliger

1. Emile Zola, les Romanciers^ naturalistes : — Gustave Flaubert ; L'Homme, ch. iv.

fatalement do supplécM- à cette défaillance, cl elle contribua, sans aucun doute, à aiguiser sa puissance d'observation. Hors d'état de trouver en luimême la matière de son œuvre, il la cherchait dans les objets ambiants ; il était astreint à examiner le monde extérieur jusque dans ses détails les plus secrets pour les transporter ensuite dans ses écrits ; sMl travaillait sur une civilisation morte, impossible à étudier directement, il avait besoin de demander aux contemporains le témoignage quMl jugeait le plus fidèle et qu'il contrôlait encore avec rigueur. Sans cesse, il fallait quMl pût voir pour qu'il pût composer ; et ce n'est pas im phénomène extraordinaire qu'à force de voir le réel, il ait tini par le peindre dans ses livres et par leur donner quelquefois cette teinte réaliste qu'il exécrait cependant.

Enfin — on l'a déjà remarqué — il s'était dès son enfance nourri de lectures romantiques, et les poètes de 1830 furent ses premiers et ses plus sérieux instructeurs littéraires, ceux qui ont dirigé et formé son esprit à l'âge où il est le plus malléable. Lui-même en a fait l'aveu dans sa préface aux Dernières Chansons, de Louis Bouilhet *, et dans

1. « J'ignore quels sont les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient superbes d'extravagance, expansions dernières du romantisme arrivant jusqu'à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, taisaient dans nos cervelles d'étranges bouillonnements. »

d'innombrables passages de sa Correspondance; M. Maxime du Camp, M. Emile Zola plus tard, tous ceux qui l'ont approché à un moment quelconque de sa vie, tous ceux qui ont cherché à pénétrer son âme, ont toujours été frappés des empreintes profondes qu'y avait creusées l'éducation artistique de sa jeunesse. Récemment, M. Paul Bourget en affirmait l'influence décisive % et il n'hésitait pas à y reconnaître la base de ce qui constitue la psychologie du maître, aussi bien celle de l'écrivain que celle de l'homme ; il le proclamait — et à juste titre — un des derniers combattants de cette pléiade, qui, il y a un peu plus d'un demisiècle, avait si victorieusement renversé les vieilles formules classiques ; il le montrait — et avec raison — continuant les traditions alors en honneur, les conserviint pieusement jusque dans leurs puérilités, jusque dans les habitudes du langage et de l'habillement; et, grâce à une série d'exemples, il établissait ainsi une thèse incontestable en soi, mais sans se rendre compte qu'il ne l'appuyait guère que sur des preuves incomplètes et superficielles. Entre l'école, d'où sont sorties les Orientales ou Albertus et l'auteur de Salammbô, il semble n'avoir aperçu que les ressemblances extérieures ; d'autres traits communs, et d'une nature infiniment plus grave,

1. Essais de psychologie contemporaine : Gustave Flaubert, ch. I.

sont cependant à noter. C'est par eux, peut-être plus encore que par le fait de l'hérédité ou par le défaut d'invention, que s'expliquera, chez le romancier lyrique, la tendance aux études de mœurs modernes et la science de l'observation exacte.

On juge d'ordinaire le système romantique d'après les tempéraments et les goûts individuels des hommes illustres qui l'ont préconisé, et sous prétexte que parfois ces hommes recherchèrent les sensations violentes, furent épris d'exotisme, usèrent de métaphores empanachées, étincelantes et sonores, on a considéré le caractère spécial de chacun comme un des caractères généraux de leur théorie d'art. Rien de plus erroné ; et, pour s'en convaincre, il suffit de relire les pages où, en termes indiscutables, ils exposent les idées sur lesquelles ils prétendent appuyer leur réforme; il faut se rappeler la lettre qu'Alfred de Vigny plaçait en tête du More de Venise, et en particulier la célèbre préface du Cromtvell de Victor Hugo, ce manifeste aussi explicite que catégorique de la jeune révolution. Regardonsen les principaux traits saillants, les lignes les plus accentuées. Après mûr examen, est-ce un paradoxe de soutenir que ce long morceau d'esthétique fût avant tout une protestation en faveur de la vérité contre la fausseté conventionnelle de Tancienne époque, un appel à l'observation et à la reproduction du monde tel qu'il est, un premier

coup porté par le réalisme dans le temple de Vidéalisme pur ? « Tout ce qui est dans la Nature est dans l'Art », dit l'auteur à'ilernani, et il se demande si « cette nature mutilée en serait plus belle ». C'est au nom du Vrai qu'il proclame le mélange du sublime et du grotesque dans le drame, parce qu'ils sont inséparables dans l'existence, et que la tâche de l'écrivain consiste précisément à rendre sans la modifier l'image de la vie. « Les deux types (le tragique et le comique) isolés et livrés à eux-mêmes, s'en iront chacun de leur côté, laissant entre eux le réel, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. D'où il suit qu'après ces abstractions, il reste quelque chose à rep)'ésenter, l'homme. » Et non seulement l'artiste devra le représenter comme il l'a vu, non pas comme il voudrait le voir, mais encore il lui faudra songer, pour plus d'exactitude, à maintenir son héros dans le milieu qu'il a occupé, à le placer dans le décor oii il a agi, à l'entourer autant que possible de tous les menus détails extérieurs et accessoires qui cadrent avec l'état de son âme : « La localité exacte est un des premiers éléments de la réalité. Les personnages parlants ou agissants ne sont pas les seuls qui gravent dans l'esprit du spectateur la fidèle empreinte des faits. Le lieu où telle catastrophe s'est passée en devient un témoin terrible ; et l'absence de cette sorte de personnage muet décompléterait dans le drame les plus grandes

scènes de l'histoire. » Victor Hugo, pour son compte, s'est toujours efTorcé de suivre, avec un soin ponctuel, la loi par lui-même écrite, et l'on sait la masse de documents qu'il remuait, toutes les observations, toutes les études préliminaires auxquelles il se croyait oblige avant de commencer un ouvrage '. Costumes, mobiliers, habitations, sites historiques ou antres, chaque circonstance matérielle devait être reconstituée dans son intégrité parfaite. Les romanciers naturalistes les plus convaincus ne se montreraient pas aujourd'hui plus exigeants, et l'on s'étonne qu'ils aient attaqué avec tant d'acharnement un homme à qui ils ont emprunté non pas seulement des procédés de rhétorique, mais surtout leurs aphorismes sur l'art. î\'avait-il pas affirmé avant eux que le caractère de notre époque c'est la vérité et qu'elle vit du réel'^ ? — Si l'on porte même le débat sur la question des sujets choisis dans le monde moderne, — ce qui est en somme d'une bien mesquine importance, — ne les avait-il pas implicitement admis en publiant Claude Gueux, le Dernier Jour d'un Condamné, et plus tard les Misérables ?

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, de ce point d'esthé-

1. Voir sur ce point les notes qu'il a placées à la suite de son drame : Marie Tudor.

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