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Épître IX

276 LES AUTISTES LITTÉRAIRES.

une société déjà ancienne, l'acuité des imaginations se fatigue, le besoin s'impose-t-il de multiplier les apparences d'exactitude précise, de faire descendre les fictions romanesques de ces hauteurs vagues oij l'esprit ne sait plus s'élever, et de les approcher davantage de la terre pour nous permettre, en quelque sorte, de les toucher ? L'hypothèse est logique, et, pour le moins, admissijjle. Si la bruyante réforme naturaliste se réduit à ces proportions, elle ne présente rien de très neuf, et l'on ne pourrait guère reprocher à ses fidèles que d'en avoir maladroitement usé dans la pratique : en théorie, ils sont inattaquables. Si, au contraire, ils prétendent supprimer l'idéal ou seulement le subordonner à la vérité, et saisir celle-ci non pas momentanée, apparente, mais mathématique, éternelle, immuable, sincère jusqu'en ses moindres détails, outre que la tentative recèle des difficultés qui en rendent l'application impraticable, elle conduit, nous le répétons, à l'anéantissement de toute vie esthétique, le vrai absolu étant l'opposé du beau, et l'étude scientifique du réel l'antithèse inconciliable des efforts de l'art.

Le beau, comme la religion, comme la morale, comme la justice, comme toutes les idées, n'a ni son origine ni sa place dans l'ordre de la nature, et il n'existe que par une; conception du génie humain pour répondre à certaines exigences de

noire activité seiisilive et intellectuelle. H commence à surgir dès l'heure où l'être de raison se dégage de la brute passive, lorsque la pensée détrône déjà l'instinct, lorsque apparaissent, môme aux époques préhistoriques, les rudiments de la sociabilité et de la civilisation, amenant avec eux, comme premières marques d'un état supérieur, les ébauches grossières du dessin, de la sculpture, et sans doute de la poésie. Tandis que l'humanité se développe, c'està-dire s'éloigne du monde réel et s'individualise au milieu de l'univers, l'art se transforme, grandit en même temps, et se sépare, lui aussi, de la réalité, dont il ne se rapproche parfois que pour y prendre les matériaux de ses créations, mais en les modifiant toujours et en les recouvrant de ses voiles. Nous nous sommes habitués ainsi à considérer connue la nature vraie la nature telle que nous l'avions faite; et lorsque la science rectifie notre erreur, ce n'est jamais cette sensation, indéfinissable, mais très nette, de la beauté que nous éprouvons en présence de la plus prodigieuse découverte : c'est plutôt une sorte de tristesse, souvent du dégoût ou de l'horreur, presque toujours de la répulsion, semblable à celle que nous avons observée dans les confidences de MM. de Goncourt et que nous pourrions observer chez tant d'autres. L'œuvre que l'homme a façonnée pour sa satisfaction et son bonheur personnels est, à son point de vue spécial,

lellenient plus parfaite que cette œuvre obscure, où les théogonies ont vu la main d'un démiurge, où nous ne voyons, nous, que des faits et des forces qui nous étreignent et qui nous écrasent pour un but inconnu ! Quand un philosophe aura montré dans l'amour un simple instinct, le génie de l'espèce, se manifestant par des actes de pure animalité ; quand un autre aura réduit la pensée, ses douleurs et ses joies, ses splendeurs et ses défaillances à de vulgaires ébranlements de la matière cérébrale ou du système nerveux; quand un physiologiste aura prouvé que le corps de la femme, où nous avons mis tant d'idéal, n'est qu'un composé de fibrine, d'albumine et de sels calcaires, un agrégat de cellules uniquement constitué pour la reproduction de l'être et esclave des hideuses infirmités que comporte sa fonction; quand toute chose aura été ainsi passée au crible de la vérité absolue, on compte bien ce que la science y gagnera, — et encore pourvu que ces innombrables constatations soient ramenées à des lois, autrement dit, à des abstractions inexistantes ; — on se demande en revanche où la littérature prétend arriver par des études de ce genre, et surtout ce que, chez l'artiste, deviendront les facultés qualifiées artistiques, facultés d'ordre essentiellement humain, et qu'on oblige à germer, à se mouvoir, à agir sur un terrain qui n'est pas le leur, dans un milieu d'ordre essentiellement natureL

L'exemple de Flaubert est ici précieux à enregistrer. Lui qui n'a voulu vivre que par l'amour passionné du beau, nous verrons où l'a conduit, — contre son gré, — le culte pour l'observation exacte et méticuleuse des objets extérieurs et des phénomènes psychologiques : nous suivrons la marche de son esprit à travers les étapes qu'indique facilement chacun de ses romans modernes; et, sans tirer une conclusion générale et définitive d'un cas particulier, nous y trouverons cependant des documents graves sur les résultats du système réaliste.

Quand le maître écrivit Madame Bovary, il sortait de sa première Tentation de saint Antaine, et méditait déjà dans sa pensée le récit qui plus tard s'intitulera Salammbô; le lyrisme semblait le dominer alors presque exclusivement ; il fallut, nous l'avons noté, une intervention étrangère pour éveiller en son cerveau les dispositions latentes qu'il ignorait lui-même, et pour changer le rêveur débridé des sphères surhumaines en un peintre positif de la bourgeoisie actuelle. Néanmoins, dans le livre où il s'essaye sous ce nouvel aspect, le tempérament exubérant, le caractère poétique n'ont pas perdu leurs droits ; on les sent toujours prêts à reprendre leur vol, comprimés mais non vaincus par la platitude d'un sujet vulgaire, et s'épanchant avec ampleur dès qu'une issue leur est ouverte. 11 est certain que le milieu de province où évolue

le roman étale une lamentable mesquinerie; pas une des individualités qui s'y agitent, sauf le personnage épisodique du docteur Larivière, n'émerge au-dessus de la commune moyenne ; ce sont des êtres, vrais sans doute, mais ordinaires, bas, ridicules, ternes dans le bien comme dans le mal, aussi incapables de violentes amours ou de hautes actions que de profondes haines ou de grands crimes, petites gens en un mot, comme si l'étroitesse des bourgades oîi ils naissent, se reproduisent et meurent, avait fini par influer sur eux et rétrécir leurs âmes. Sans parler du pharmacien Homais, la plus complète incarnation jusqu'à présent de l'ineptie prudhommesque, les acteurs de second plan ne défilent sous nos yeux que pour mettre à nu leur incurable sottise, leurs préoccupations insipides ou les vilainies malpropres de leurs cœurs. Les premiers rôles n'échappent pas à ce nivellement dans la médiocrité. Médiocre, ce Charles Bovary, lourd travailleur dans son enfance effacée et dans sa jeunesse morose d'étudiant, qui, en dépit de pénibles efforts, ne le mène jamais plus loin que le grade d'officier de santé ; ensuite, amoureux sincère et bon mari, mais épais, ennuyeux, se laissant ou plutôt se faisant tromper avec un aveuglement stupide qui étouffe la pitié pour sa douleur ; en sus de cela, médecin incapable et chirurgien maladroit ; somme toute, une pâle nullité, « un pauvre homme »,

comme le définit sa femme. — Médiocres aussi Rodolphe Boulanger et Léon Dupuis ; l'un, le grossier gentilhomme de campagne, robuste et bellâtre, vaniteux et vide, conquérant les cœurs par SCS manières de hussard; l'autre, l'incompris niaisement sentimental, élégiaque et délicat, rêvant de clairs de lune, de lacs et de cascades, aussi vide d'ailleurs que le premier, et ne se rencontrant avec lui que dans un même penchant à l'égoïsme implacable et sensuel. — Médiocre enfin l'iiéroïne du volume, révoltée et romanesque sans grandeur, dégoûtée du prosaïsme de son ménage, mais éprise d'un idéal qu'on dirait nourri dans la lecture des feuilletons, séduite au milieu des cérémonies grotesques de comices agricoles, prête à se faire enlever pour fuir vers des pays lointains, la nuit, au galop des chevaux, et plus tard finissant par se livrer dans un fiacre, indignée pourtant, par un reste de pureté, à l'idée de se vendre, et ne possédant pas même la sinistre poésie de l'absolue dépravation. Dans tous ces tristes caractères, il y a bien les éléments de la comédie intime et bourgeoise. Mais où est le sublime ? où est seulement la possibilité d'un de ces drames aux proportions immenses, d'une de ces épopées si hautes, qu'à travers l'éloignement des siècles et les cataclysmes des civilisations, l'humanité ne les perd pas de vue? Où est l'équivalent, atténué tant qu'on voudra, d'OEdipe, de Cly-

teranestre, d'Othello, de Richard III, de Faust, de tous les êtres fictifs, inoubliables parce qu'ils sont doués d'une puissance de vie et de passion que n'atteint pas la réalité? Rien de pareil ici. Du moment que l'objet d'art doit demeurer la représentation scrupuleuse de Yobjet réel, Flaubert sera même astreint à ne pas élever son œuvre au-dessus des modèles qui ont posé devant ses yeux. Il l'a fait cependant, malgré la théorie dont ses successeurs lui ont attribué la première application, et, tirant largement de sa propre pensée ce que ne donnait pas la nature, d'un bout à l'autre il a corrigé, embelli, idéalisé son sujet. Par une fin tragique, au moins fort rare à ne regarder que la constante vérité des choses, il efface en partie ce qu'ont de banal l'âme, les désirs et les adultères d'Emma ; il éclaire la morne figure de Charles d'une lueur presque grandiose par la mélancolie insondable de sa douleur et la tristesse solitaire de sa mort; il jette sur sa froide étude de mœurs la pourpre de descriptions dont l'éclat et l'harmonie de style ont été peut-être égalés parfois, mais jamais surpassés. Enfin, accentuant d'une manière visible les dimensions étriquées de ses personnages, il parvient à en faire des types abstraits plutôt que des épreuves photographiques d'individus vivants. Ce sont là des tendances, bien en rapport sans doute avec son tempérament original, par contre bien

peu conformes à la doctrine et aux princijjes vers lesquels semblent incliner ses romans modernes. 1! est clair que son génie n'a pas encore été modifié, déprimé par l'observation trop fidèle et trop scientifique du monde ; le sentiment de l'art, la poursuite du beau l'absorbent plus que la recherche du vrai. Le réalisme, contrebalancé et contenu, n'a même présenté que ce résultat favorable de pondérer un esprit enclin à l'outrance. Par malheur, il ne s'en tiendra pas à ces justes limites : nous ne sommes qu'à l'instant oîi il débute, et rapidement, par la suite, le progrès s'accélère.

Toutes les critiques que nous avons formulées sur le compte de Madame Bovary sont identiquement applicables à l'Éducation sentimentale. Même défaut de relief chez Frédéric Moreau, chez Deslauriers, chez Arnoux que chez Emma et ses deux amants ; même insignifiance de l'action, malgré la vision passagère des barricades de 48 et du coup d'État de Décembre; même demi-teinte bourgeoise et discrètement comique répandue sur l'aspect général du volume. Seulement, il faut ajouter que les accessoires poétiques, jadis si nombreux et si étroitement incorporés à la trame du récit, ou bien ont disparu maintenant, ou bien se trouvent noyés dans la masse des documents que le maître tenait de son expérience privée et de ses fouilles historiques ; les descriptions de paysages semblent plaquées après

coup ; le style est moins éclatant et la composition négligée, soit par impuissance, soit plutôt pour fournir dans son décousu et sa complexité un calque plus consciencieux de la vie ; les événements se succèdent au hasard, formant une série de fragments curieux, mais mal réunis les uns aux autres, reliés par le seul fil d'une idée métaphysique assez obscure. L'ouvrage, en somme, manque de cohésion et de solidité : dépourvu de commencement et de fin, il dégage une impression vague, incolore, neutre, qu'on dirait avoit été sentie par l'auteur luimême et qu'il fait indiquer par Frédéric et Deslauriers, quand, vieillis déjà, déçus dans leurs rêves de jeunesse et trop usés pour en former de nouveaux, irrémédiablement échoués et réduits à causer des souvenirs d'autrefois, ils se rappellent comme le point culminant de leur existence, comme leur plus poignante émotion et leur acte le plus mémorable, certaine première visite dans une maison de filles, au temps de leur adolescence. « C'est là ce que nous avons eu de meilleur, » soupirent-ils d'un commun accord à la page qui termine le livre et qui en donne indirectement la triste conclusion. Et, en effet, on se demande ce qu'ils ont pensé ou accompli qui mériterait davantage d'attirer les regards. Dans cette décourageante peinture de la société contemporaine, intéressante au seul point de vue de la psychologie, tout a été pris sur le vif sans doute,

tout aurait pu arriver sans invraisemblance. Mais, en dehors du style, — qui baisse d'ailleurs, — et de l'affabulation, — qui tend à disparaître, — on cherche l'effort artistique, et on ne le trouve guère. Encore un pas, il n'existera pour ainsi dire plus : nous arrivons à Bouvard et Pécuchet.

Ce n'est pas le livre, parmi ceux de Flaubert, que les naturalistes semblent apprécier avec le plus de conviction ; c'est pourtant, sans conteste, celui où il a le mieux mis à nu, non seulement l'humanité mais encore tout ce qui la touche de près ou de loin, ses travaux, ses pensées, ses entreprises et ses rêves. Les deux anciens employés et les comparses qui les entourent, hobereaux, villageois, fonctionnaires, curé, médecin, peuvent passer pour des portraits ressemblants, tels que chacun en a vu les vivants originaux. L'industrie, la science, l'art, la littérature, la religion, examinés et disséqués avec soin jusqu'en leurs profondeurs secrètes, ne sont que ramenés à leur exacte valeur et proportion dans cette suite de scènes si bizarres qu'on les y croirait bafoués et tournés à la charge. Pas un détail qui n'ait subi un contrôle sévère ; pas une idée dont on ne cite l'auteur ; pas un phénomène dont on ne fournisse l'explication: en revanche, l'imagination et la fantaisie proscrites avec rigueur. Si le maître, — comme son propre aveu en fait foi, — a voulu composer une vaste bouffonnerie, une sorte d'épopée

burlesque, il ne lui a pas été nécessaire, pour atteindre son but, de manquer une seconde à la complète vérité ; bien plus : il l'a atteint par cela même qu'il copiait le vrai entier et sincère, sans voiles et sans mensonges, se contentant seulement d'en rassembler dans un cadre étroit les multiples traits épars.

Étant donné que le rire a pour origine une disproportion brusque, il naît ici, comme dans toute comédie d'observation, de l'écart violent entre le spectacle de la réalité que présente l'écrivain, et le sentiment de l'idéal que nous portons inné dans nos âmes. Aucun effet n'est cherché dans des combinaisons ou des consonnances de mots ; aucune situation n'est amenée par des procédés de vaudeville, déguisement, malentendus, rencontres inopinées ; et rien de conventionnel, rien qui sente la parodie ne vient interrompre un simple et clair énoncé de faits en face duquel se dresse notre conception subjective du monde : conception douteuse en stricte philosophie, et qui n'offre évidemment qu'un critérium relalif puisqu'il est limité à nous-mêmes, mais an critérium que chacun cependant considère, d une manière inconsciente, comme absolu, parce que seul il nous est connaissable. C'est lui qui nous rend comiques les essais et la vie champêtre de Bouvard et de son ami, par opposition à l'image qu'ont imprimée dans notre esprit le 0 fortunotos nimium

de Virgile et les innombrables variations exécutées sur le même thème ; c'est lui qui fait paraître grotesques les lois et les travaux de la science que nous nous sommes habitués à croire éternels et immuables, tandis qu'ils ne sont quincohérence et contradiction ; c'est lui qui, à chaque chapitre, d'un bout à l'autre du volume, sans même que sa présence soit marquée, forme continuellement antithèse à la vision brutale des choses telles qu'elles existent. Cette vision chez Flaubert, et chez ceux qui ont cultivé un genre semblable, n'est sans doute pas exclusive de tout art; la personnalité se révèle encore créatrice par l'arrangement et le choix du sujet, et il serait absurde de ne voir dans l'ouvrage qui nous occupe qu'une transcription servile et mécanique. Combien nous sommes loin cependant de Salammbô, de la Tentation, de Saint Julien l'Hospitalier ou de Hérodias ! Quelle différence entre cette esthétique et celle que le maître a toujours rêvée et toujours défendue!

La voie qu'il avait prise, sans le savoir, était d'ailleurs fatale, et, si la mort ne l'eût interrompu à mi-chemin, il allait se plonger dans un travail de collectionneur, étrange chez un homme tourmenté de lyrisme jusqu'à la névropathie. On sait quelle suite il méditait de donner à Bouvard et Pécuchet, et comme les deux vieillards, après avoir essayé de tout pour ne réussir en rien, finissaient par retour^

ner à leur ancienne profession et se réinstaller copistes, chez eux cette fois et pour leur plaisir. Or, la matière qu'ils s'obligeaient à copier n'était pas indifférente ; elle devait faire partie du roman et être soumise au lecteur ; elle avait pour objet de peindre la bêtise humaine sous ses faces multipliées ; et, précieusement recueillie aux sources les plus diverses, composée de citations empruntées à tous les auteurs, au lieu de se condenser en un personnage fictif, elle constituait un simple faisceau de documents, bruts et nus, sans ornementations ni commentaires ^ Le summum du réalisme se trouvait atteint, mieux qu'il ne l'a jamais été par les plus fanatiques adeptes. Mais n'est-ce pas un phénomène bizarre que d'assister aux métamorphoses par lesquelles a passé ce poète, d'abord bouillonnant et indirigeable dans sa fougue, amoureux des couleurs et des sonorités de la phrase, et qui, peu à peu calmé et refroidi, arrive, comme dernier avatar, à fabriquer des dictionnaires et à dresser des catalogues ?

Une partie nous a été conservée des fragments ainsi découpés et réunis en un dossier formidable, avec leur plan et leur classification. Dossier extraor-

1. Un certain nombre de ces citations ont été conservées et publiées par M. Guy de Maupassant dans sa préface de la Correspondance de Flaubert avec George Sand.

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tliuairement curieux, sans nul doute. En tant qu'effort philosophique, peut-être même y a-t-il ciuclque chose de génial dans cette sorte de travail. Au point de vue de l'art, toute critique nous paraîtrait frapper dans le vide, et toute discussion nous semblerait oiseuse. Ici du reste, comme pour les précédentes œuvres du maître, il ne s'agit point de rechercher dans laquelle de ses manières il a été le plus grand, et si Salammbô est supérieure ou inférieure à Madame Bovary. Nous n'avons voulu prouver ({ue les inconciliables divergences (jui creusent un abîme entre chacun des genres, et qui empêcheront à jamais de les confondre en un seul amalgame. L'un a sa cause dans la sensibilité et dans l'imagination ; l'autre procède de la raison et de rintelligencc. Ils diffèrent aussi profondément entre eux que les drames ou comédies de Shakespeare se distinguent des puissants traités géométriques où Spinoza étudiait et commentait les passions.

L'antimonie des deux natures qui se partageaient l'âme de Gustave Flaubert était trop nettement tranchée pour qu'elle éclatât seulement dans ses procédés d'écrivain ; sans cesse la trace en est

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marquée chez l'homme, par sa conception de la vie, par ses habitudes de caractère, par ses manières d'être dans les mille circonstances diverses où le plaçait la destinée. La Correspomlance révèle à ce sujet les plus inexplicables contradictions, et, quand on examine avec quelque soin ces sortes de mémoires, écrits indifféremment, au jour le jour, sans prétentions ni préoccupations de style, on reste stupéfait devant cette majestueuse ampleur de vision idéale jointe à un sens d'observation critique merveilleusement aij^u, devant cette sensibilité nerveuse du poète unie à la froide et sèche analyse du savant ou du logicien.

Aux heures de deuil et de désespérance, lorsqu'il voit brisées par la mort ses affections de frère ou d'ami, il conserve, dans l'amertume de sa tristesse, une liberté d'esprit pour regarder et pour décrire qui semblerait indiquer parfois un témoin désintéressé. Pas une minute, la douleur, pourtant sincère, ne le possède assez pour obscurcir son jugement. Il souffre « jusqu'à en crier' », mais jamais jusqu'à en perdre la notion de ce qui l'entoure et de la scène qui s accomplit. Qu'il s'agisse de ses proches parents, de son camarade d'enfance, Alfred Le Poittevin, ou du cher compagnon de ses luttes et de ses triomphes,

1. Correspondance, 1" série, lettre à Maxime du Camp (mars 1846).

GUSTAVE FLAL'ISERT. 2'Jl

Louis Bouilhct, il demeure lucide dans les eniporleuients de la plus atroce angoisse, et au milieu de funérailles qui le déchirent, il perçoit avec i)récisiou les misérables et vulgaires détails du lugubre drame :

.Nous avons conduit le deuil ; il a eu un enterrement très nombreux. Deux mille personnes au moins ! Préfet, procureur général, etc., toutes les herbes delà Saint- Jean. Eh bien! croirais-tu qu'en suivant son cercueil, je savourais très nettement le grotesque de la cérémonie^.

De même, pendant l'agonie de sa sœur, il prévoit « les draps noirs et l'ignoble bruit des souliers ferrés des croque-morts qui descendent les escaliers », Il raconte l'ensevelissement et l'inhumation, sans oublier les moindres minuties, en une série de phrases courtes, un peu haletantes, mais rappelant chacune un fait et formant tableau. Il arrive à sétonner de son propre sang-froid, et il note cette anomalie mentale qui ne pouvait échapper à sa clairvoyance :

Autant je me sens expansif, fluide, abondant et débordant dans les douleurs fictives, autant les vraies restent dans mon cœur acres et dures ; elles s'y cristaUisent à mesure qu'elles y viennent-.

Elles s'y cristallisaient, ou plutôt elles s'y affai-

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