Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, l. Il, ch. xxvui
2. Gustave Flaubert, Correspondance, l"^ série, lettres à Maxime Du Camp (mars 18 'i6).
blissaient par un alliage d'impressions étrangères, souvent basses ou comiques, qui leur étaient imposées par la réalité, et qui jamais n'eussent surgi dans le domaine purement Imaginatif : l'investigation permanente et inconsciente du monde extérieur se superposait ainsi chez Flaubert, et malgré lui. à ses plus sombres préoccupations morales et l'en distrayait : 11 n'était jamais complètement à ses souffrances.
Il n'était pas davantage h ses admirations, dès qu'elles s'adressaient à des objets d'une existence tangible et matérielle. En Bretagne, en Orient surtout, il se laisse à tout moment détourner des spectacles que lui offrent les j)aysages ou les ruines par des aventures ou des traits de mœurs insignifiants. Du premier coup d'œil, il découvre des montreurs de phénomènes ou des fabricants de tragédie : il passe de longues heures en Egypte à écouter les élucubrations idiotes d'un malheureux rimeur rencontré par hasard', et ce qui le frappe d'abord au Caire, c'est le côté risible de la civilisation musulmane :
II y a un élément nouveau que je ne m'attendais pas à voir et qui est immense ici : c'est le grotesque 2.
1. Maxime iJu Camp, Souvenirs littéraires, t. I"', ch. x et xui.
2. Gustave Flaubert, Correspondance, pe série, lettre à Louis Bouilhet(i" décembre 1849).
Toujours le grotesque ! partout, sans cesse, avec une extraordinaire finesse des sens, il le saisit et le retrouve dans les moindres manifestations de la vie réelle; il en subit, d'une manière continue, l'influence stérilisante. Cet homme qui a su peindre la passion avec une intensité si ùpre ne l'avait pas connue pour son propre compte :
J'ai beaucoup rêvé et très peu exécuté, dit-il. Lo sentiment du grotesque m'a retenu sur la pente des désordres'.
C'est que la faculté d'aimer, comme la faculté de souffrir ou celle d'admirer, ne va pas sans une certaine ignorance, ou, pour mieux dire, sans une certaine illusion intime et un oubli momentané des circonstances ambiantes. Chez le créateur de Bouvard et Pécuchet, ce détachement nécessaire de meura perpétuellement impossible. Presque enfant, il éprouva, pour une femme plus âgée que lui et qui a servi de modèle à madame Arnoux. un caprice platonique ^ ; plus tard , vers sa vingt-cinquième année, il se lia avec une romancière médiocre qu'il avait vue dans l'atelier de Pradier. et pendant quelques mois elle devint sa maîtresse : hors de là, rien. Sa biographie ne mentionne que