Nouveaux Lmudis, t. VI (23 novembre
riches ou à polir des périodes sonores ; bref, une sorte de bohème, un artiste peut-être, mais aussi brillant à la surface que vide et inutile?
Une certaine réaction, il est vrai, se dessine déjà contre ces incroyables et fantaisistes histoires, et si la mémoire du poète a dû subir de rudes et implacables assauts, elle a au moins trouvé des défenseurs qui, par le seul exposé des faits, en dehors de toute appréciation personnelle, ont rectifié bien des erreurs et bien des injustices. — Dans sa très belle étude à la fois biographique et critique, M. Emile Bergcrat a reconstitué en grande partie la physionomie du maître telle qu'elle fut réellement^. Auprès du bohème tapageur et paradoxal, il a montré le travailleur éternellement attelé à sa besogne, vivant sans cesse dans la longue et consciencieuse culture de son art. Au type du perpétuel flâneur ou du <<■ Jeune-France » en gilet rouge de la première d'Hernani, le seul qu'on ait voulu concevoir, il a substitué le portrait de l'homme qui, tant en livres qu'en ieuillelons ou en articles éparpillés dans la presse, a fourni la valeur d'environ trois cents volumes. Il a dit, en un mot, tout ce que lui avaient appris une fréquentation intime assidue et une lecture complète des ouvrages de son ami, tout ce que
1. Emile Bergerat, Théophile Gautier: Entretiens, Souvenirs et Correspondance.
soupçonnaient d'ailleurs ceux que n'avaient pas aveuglés les préjugés d'école. — Après lui, il y a quel-, qucs mois à peine, un autre commentateur, M. de j Spoelberch de Lovenjoul, en deux tomes compacts, ! publiait une bibliographie qui révèle une fois dei plus la fécondité encyclopédiste de Gautier, et qui, ; par quelques fragments inédits, par quelques lettres inconnues, établit d'une manière irréfutable la délicatesse psychologique de cette singulière nature, prétendue impassible'. Désormais, peu de choses' évidemment restent à ajouter au point ûc vue documentaire. Ce qu'il est permis d'essayer, c'est le résumé, l'analyse raisonnée et philosophique des notes diffuses que l'on doit à la patience des érudits ; ce que nous essayerons, c'est, d'une part, l'examen de la sensibilité et du caractère de l'homme ; d'autre part, l'exposé de sa pensée et de sa doctrine ; c'est la peinture de son âme et de son cerveau.
A rencontre de ce qu'ont prétendu ses adversaires, l'auteur de Mademoiselle de Maupin semble, entre tous les poètes modernes, un de ceux dont le
1. De Spoelberch de Lovenjoul, Histoire des Œuvres de Théophile Gautier.
tempérament fut le plus complexe et le plus tourmenté. Il portait en lui, dés le sein de sa mère, le germe de cette maladie du siècle qui a servi de point de départ à tant de romans, drames ou poèmes. Autant — peut-être plus qu'aucun de nos contemporains — il avait ressenti les atteintes de ce fléau funèbre, dont Alfred de iMusset voyait, à tort, l'origine dans les fatigues de l'épopée guerrière du premier empire ', et qu'il expliquait plus justement dans un vers illustre :
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux -.
Il était né caduc au milieu d'une société qui, depuis le iv'' siècle et la chute du monde antique, se prolonge sans se renouveler, et qui n'enfante plus que des êtres saturés de civilisation, déjà usés, avant d'avoir vécu, par tous les laideurs, toutes les misères, toute l'expérience, tout le scepticisme d'une longue suite d'ancêtres. Il est même à remarquerj que, seul peut-être parmi ces grands désespérés quil nous ont redit si douloureusement leur incurable | tristesse, il n'a pas eu besoin d'un choc violent: qui avivât la plaie pour lui révéler les lésions in-' times et profondes de son cœur. L'état morbide chez lui était congénital. Dans son corps d'enfantj il portait l'âme et le cerveau d'un vieillard : dès