‹ Les artistes littérairesChapitre 140 sur 160 · Théodore de Banville, Mes Souvenirs , ch . v · texte numérisé non relu

Théodore de Banville, Mes Souvenirs , ch . v

riches de couleur et de lumière que de philosophie et d'observation. Il n'est ni sarcastique, ni amer, ni désenchanté, ni rien qui rappelle, de près ou de loin, le trouble moral où a vécu notre temps.

11 y a là, sans doute, une anomalie qui méritait qu'on y prît garde et qui n'a été notée par personne; peut-être cependant n'est-elle pas indifférente, et elle pourrait expliquer la ptn'sistance avec laquelle on a accusé M. Théodore de Banville de n'avoir mis dans ses vers ni une idée, ni un sentiment. — rs'i une idée, ni un sentiment! D'abord, et d'une manière générale, ne devrait-on pas en finir avec ce mode de critique qui consiste à exécuter en bloc un écrivain sous prétexte que tout ce qu'il a écrit ne renferme aucune signification? et l'hypothèse n'est-elle pas inadmissible de huit ou dix volumes, composés de phrases plus ou moins harmonieuses, mais absolument dénuées de sens. Dans tout ouvrage, à quelque genre qu'il appartienne et quel qu'en soit l'auteur, il y a, toujours et inévitablement, une idée : elle sera ce qu'on voudra, sublime ou vulgaire, profonde ou banale, puissante ou inepte, claire ou obscure, mais elle sera, par ce motif qu'un assemblage de sons, de lignes ou de couleurs, s'il n'émane pas du cerveau incohérent d'un fou, n'est jamais, par principe, que l'expression ou la représentation d'une pensée. Les aphorismes de M. Prudhomme correspondent à

un état d'âme aussi bien que les insondables rêveries d'un Pascal ou d'un Shakespeare ; le souci du style purement harmonique chez les symbolistes contemporains a son but comme la recherche de de la netteté concise chez Voltaire et chez i\Iontesquieu ; et de ce fait qu'il nous est incompréhensible, ou bien qu'une fois compris, il ne nous intéresse pas, nous serions audacieux de conclure à son absence. Dans le cas actuel précisément, on peut reprocher au brillant créateur des Odes funambulesques de s'être trop souvent absorbé dans des travaux de pure métrique, à peine accessibles à un petit nombre d'adeptes ; d'avoir négligé les problèmes intellectuels qu'a agités notre âge et méconnu les sensations qui l'ont dominé; de s'être passionné au contraire pour des sujets dont l'importance nous semble secondaire et de n'en avoir vu surtout que le côté extérieur. Peut-être en un mot a-t-il un peu vécu en dehors de son temps, et alors même qu'il chante des généralités éternelles, comme la beauté, le plaisir, l'amour, la nature, lui a-t-ii manqué de savoir se mettre au diapason de ses contemporains les plus raffinés? Ce fut là une de ses grandes faiblesses : il la dut sans doute à une prédisposition mentale apportée en naissant ; il la dut aussi aux événements et aux singulières conditions d'existence que lui fit la destinée. La lutte de la vie lui fut facile, ou, pour mieux

dire, il n'eut jamais à lutter, et il ignora les douloureux efforts de la pensée qui se raidit et qui s'épuise soit contre les hommes, soit contre les choses, soit contre elle-même. Sa première enfance, si l'on en croit son propre récit, s'écoula en province, dans une sorte d'Éden, près d'une jeune sœur, et sous la direclion de vieux parents et de domestiques, attachés à satisfaire ses moindres caprices et ses plus futiles fantaisies. Sa grand'mère professait en matière d'éducation des théories au moins défendables malgré leur allure paradoxale, et elle estimait qu'il faut se hâter de donner beaucoup de bonheur aux enfants, parce qu'on ne sait jamais s'ils en auront plus tard :

Ceux qui à raurore de la vie ont été tendrement choyés, caressés et baisés supportent ensuite facilement toutes les épreuves; au contraire ceux qui tout d'abord ont été blessés, torturés, heurtés sur les plaies vives, ne s'en consolent et ne s'en remettent jamais, et plus tard, en pleine vie heureuse, sont encore brûlés et martyrisés par le souvenir des blessures cicatrisées depuis longtemps déjà.

Le poète s'éleva d'après ce système, précieux peut-être pour l'avenir de l'individu à son repos et à sa santé morale, critiquable en ce qu'il isole son intelligence loin des idées et des phénomènes ambiants, et qu'il ne l'aiguise ni ne la trempe par la discussion, par le doute, par toutes les alternatives du travail intime. On la sent tranquille, molle

c4 inconsistante coinnio le milieu de béatitude dans lequel elle a grandi : elle n'a ni arêtes vives, ni traits biens définis, ni lignes fortement marquées.

Dans les questions de forme même, en ce qui concerne la science de la versification, oii M. Théodore de Banville est généralement accepté comme un maître, il a subi les conséquences des faveurs dont l'avait comblé la fortune. A ne regarder que la variété du rythme, la richesse de la rime, le choix et la disposition des épithètes, il équivaut au moins à Théophile Gautier ou à M. Leconte de Lislc ; il est supérieur à Baudelaire, souvent contourné et presque embarrassé. Notons en passant que, dans l'œuvre poétique assez abondante qu'il a déjà, publiée, depuis les premiers débuts jusqu'aux derniers travaux, on ne trouve à peu près aucune trace d'hésitation, de recherche ou de fatigue. A dix-neuf ans, quand il écrit les Cariatides, il est sûr de son style : adolescent alors, il reyoit les éloges sérieusement, longuement motivés, et, qui mieux est, la visite d'Alfred de Vigny, chargé d'années et de gloire^ ; et de tous côtés, dans le groupe romantique, on le salue avec raison comme un ami et un coreligionnaire. Mais dorénavant il restera sans se modifier dans son immuable perfection apparente, qui n'arrive pourtant jamais à susciter en nous un sentiment d'admiration sans

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