‹ Les artistes littérairesChapitre 141 sur 160 · Théodore de Banville, Mes Souvenirs, ch. iv · texte numérisé non relu

Théodore de Banville, Mes Souvenirs, ch. iv

mélange. On chercherait vainement, dans ses huit ou dix volumes, une de ces pages qui accrochent forcément l'altcntion, soit par la profondeur de la pensée, soit par leur puissance passionnelle, soit même par l'originalité du coloris descriptif. Peutêtre M. Théodore de Banville a-t-il été trop jeune et avec trop d'aisance un excellent élève des poètes qui l'avaient précédé, et, pour des motifs autres, on se sent porté à lui adresser un reprochi» identique à celui que nous avons indiqué contre les frères de Concourt : la forme et le fond chez lui ne sont pas cohérents.

D'une intelligence simpliste et d'une sensibilité naïve, que semblent n'avoir jamais secouées aucune commotion violente, il pouvait plaire à une époque dont les caractères disiinctifs ne sont ni la simplicité ni la naïveté, mais qui, par dépravation et raffinement même, était capable de les comprendre et d'en jouir. Ce n'est pas un phénomène rare que l'engouement de sociétés très mûres pour les œuvres des civilisations très rudimentaircs, et notre siècle seul fournirait de ce fait d'innombrables exemples. Encore faut-il que l'impression soit de tous points homogène, et les moyens d'exécution doivent-ils s'adapter au sentiment inspirateur. On a parfois déploré chez Lamartine et chez Musset le lâdié de la facture, et Ton a cru que leur valeur littéraire en avait été diminuée d'autant. A notre avis, il

y a là une erreur complète. Leur style, discutable devant les traités de versification et les grammaires, correspond admirablement à leur tournure d'esprit poétique et aux sujets qu'ils avaient choisis. Pour chanter l'adoration superficielle des beautés de la nature, les joies ou les tristesses de l'amour, la mélancolie vague de l'existence, employer l'orchestration savante et complexe de certains poètes contemporains eût simplement constitué un non-sens, une lourde infériorité, et n'eût servi qu'à glacer l'émotion du lecteur. De même, on peut regretter que, chez Alfred de Vigny, la puissance subtile de la pensée philosophique n'ait été accompagnée que d'une prosodie un peu facile, pauvre et fluide. De même ici, enfin, chez M.Théodore de Banville, le plus grave reproche qu'il ait à subir, ce n'est pas sans doute d'avoir négligé l'idée, ou même, comme on l'a dit, de l'avoir oubliée absolument : d'autres que lui, des plus incontestés et des plus grands ne l'ont pas surpassé à ce point de vue. et nul n'a songé cependant à leur en faire un grief: mais il a eu cette bizarre mauvaise fortune de posséder une science innée de la métrique telle que, sur ce chapitre, il demeure sans rival, et ce fut sinon sa ruine, tout au moins l'occasion d'un inappréciable préjudice. Il y gagna l'estime de quelques spécialistes de lettres; il y perdit la faveur des lettrés mieux instruits et plus sérieux. Là où la

substance des sentiments, des idées et des images appelait un mode d'expression spontané, aisément accessible, sans recherche, sans efïbrts mécaniques et sans affectation d'ingéniosités laborieuses, nous trouvons un style contourné, ciselé, précieux, issu d'une théorie qui ne laisse presque rien à l'imprévu et à l'inspiration personnelle, et qui a étudié tous les effets et toutes les combinaisons avec le raffinement soigneux d'une époque longuement blasée. Cette théorie, M. Théodore de Banville l'a d'ailleurs formulée lui-même dans son Traité de Poésie française, et, tant pour ses audaces que pour ses étroitesses, pour ses qualités comme pour ses erreurs, elle vaut d'être commentée avec quelques détails.

On l'a dit pour lui. et il l'a répété avec persistance : toute la beauté poétique de notre langue a pour base le choix et la disposition de la rime, sa richesse et sa rareté ; c'est d'après elle que doit se mesurer la valeur littéraire d'un ouvrage ; c'est à elle qu'il faut subordonner la construction entière du vers qui, par là, se réduit «;n quelque sorte h un remplissage plus ou moins habile :

La rime est l'unique harmonie des vers et elle est tout le vers... Dans la poésie française, la rime est le

moyen suprême d'expression et Ximagination de la rime est le maître-outil... C'est une loi absolue, comme les lois physiques ; tant que le poète exprime véritablement sa pensée, il rime bien ; dès que sa pensée s'embarrasse, sa rime aussi s'embarrasse, devient faible, traînante et vulgaire *.

Ces aphorismes, le dernier principalement, étaient d'une trop étrange hardiesse, et se révélaient en trop complète contradiction avec ce qui a été enseigné et admis jusqu'à ce jour, pour que l'auteur ne le comprit pas lui-même, et ne sentit pas le besoin de les démontrer par quelques commentaires explicatifs. Malheureusement, il appuie une simple affirmation sur d'autres affirmations qui ne sont pas n.ieux établies, et il prouve sa première formule par une série d'arguments dont la preuve est encore à faire. Si l'on taxe d'exagérés le souci de la rime et l'importance qui lui est attribuée, il répondra que, ;>r//' elle seule :

Le poète suscite dans l'esprit du lecteur les images ou les idées... De même, au moyen d'une touche juste, le peintre suscite dans la pensée du spectateur l'idée du l'euillage du hêtre ou du feuillage du chêne: cependant vous pouvez vous ap()rocher du tableau et le scruter attentivement ; le peintre n"a représenté en effet ni le contour ni la structure des feuilles de hêtre ou de chêne - .

Page 1