Petit Traité de Poésie française, ch. ix
314 LES AUTISTES LITTÉRAIRES.
en matière de théâtre. On sait ce qu'en pensèrent les romantiques, et en particulier M. Théodore de Banville. Par malheur, il ne s'aperçoit pas qu'il verse dans les mêmes errements, et, qui pis est, sans obtenir les résultats, vulgaires sans doute, mais souvent amusants auxquels ont atteint ses irréconciliables adversaires. Tant qu'il se renferme dans le domaine de la pure comédie, ou plutôt dans une certaine fraction assez secondaire du genre comique, son procédé triomphe et l'application qu'il en fait semble généralement réussir ; elle devient désastreuse dès qu'il s'essaye dans l'élégiaque ou le jtathétique, dès que, de près ou de loin, il veut toucher au drame. L'émotion se glace alors devant cette tension perpétuellement visible de l'ouvrier qui travaille à faire admirer du public son impeccable sûreté de main ; et on l'admire en effet, mais on n'admire qu'elle, au détriment de ce qui constitue le fond et l'essence de l'ouvrage. Pour se convaincre du fait, il suffit de prendre ses Idylles pi-ussienn es; dans un sujet que de douloureux souvenirs rendaient tragique pour tous, là où des écrivains qui ne savaient ni leur prosodie ni leur langue avaient pu remuer un instant la sensibilité des vaincus, on \oit le maître actuel de la versification française aboutir au plus complet des échecs, et à chaque page refroidir son lecteur par un étalage déplacé de sa miraculeuse adresse.
M. TIIKODORE DE BANVILLE. 313
Après s'être laborieusement — et volontairement — opposé des obstacles qui n'ajoutent rien à la valeur de ses créations, il a beau, prétend-il, se contraindre à cacher son effort, ceux qui possèdent quelque expérience du métier littéraire le découvrent à toutes les lignes ; les illettrés eux-mêmes le devinent d'instinct. A quoi bon d'ailleurs prendre tant de peine à dissimuler la souplesse et le brillant de son doigté, puisque ce sont les qualités de l'art auxquelles il attache le plus grand prix ? Quand il soutient que « la difficulté vaincue devient pour le poète le contraire d'un mérite, pour si peu qu'on sente ou qu'on aperçoive la trace de l'outil ' », il ne songe déjà plus qu'il a mis précédemment le principal intérêt d'une œuvre dans la virtuosité de l'exécution, et que cette virtuosité n'existe qu'à la condition d'apparaître. Où sera la surprise de la rime si nous ne sentons ni n'apercevons l'ingénieux travail qu'il a fallu accomplir pour amener et joindre entre eux, par le sens de la phrase, plusieurs mots disparates? Dans les strophes composées de vers inégaux, quel besoin de s'appliquer « non seulement à harmoniser le petit vers avec le grand vers, mais en quelque sorte à faire paraître le petit plus long que le grand », si l'artifice doit rester inconnu, si la transposition n'est pas visible ? Et de